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ÉVÈQUE DE BABYLONE

Le Vendéen n'a point, les goûts cosmopolites ; le désir d'apprendre on de s'enrichir ne l'entraîne point vers de lointains rivages. Plus que tout autre, il tient à son clocher, et ne s'éloigne jamais sans un profond regret du lieu où fut élevée son enfance. Cet amour du pays natal que n'a pu détruire la grande facilité des communications créées par la science moderne, était, au commencement du XIX^ siècle, bien plus accentué encore qu'il ne l'est de nos jours. Pour lui, la patrie ne s'étendait pas au delà de certaines limites et ne comprenait même pas le territoire du département de la Vendée dans toute son étendue. Le Bocage, le Marais et la Plaine, qui ont encore le caractère distinctif de leur race, ne mêlaient jamais leur sang. Cet attachement au sol que labourait sa charrue, croissait en raison inverse des distances, et se concentrait, pour le cultivateur, sur une zone très restreinte. Pour être moins exclusif,

il n'en était pas moins très prononcé dans les autres classes de la société, et les fonctions publiques, qui presque toutes nécessitent des déplacements, ne se recrutaient guère au sein de la Amendée. Seuls, des hommes, la plupart sortis des rangs du peuple, n'hésitèrent pas à briser les liens qui leur étaient si chers, pour porter leurs pas sur des terres étrangères. Ceux-là, ce n'était point la soif de l'or qui les attirait ; une voix plus puissante, celle de Dieu, leur commandait ce grand renoncement aux douces joies de la famille et du foyer domestique. Ce furent des missionnaires qui, enrôlés sous la bannière du Christ, entreprirent, pour le salut des hommes et les progrès de la civilisation, des expéditions lointaines et périlleuses. Parmi les héros que la Vendée a fournis à l'Eglise, plus d'un nom se trouvera sous notre plume ; inscrivons aujourd'hui dans nos annales celui de Mgr Coupperie, évèque de Babylone ; demain nous en détacherons un autre de cette glorieuse phalange.

Pierre-Alexandre Coupperie est né à îa Chapelle- Palluau, en 1768. Nous n'avons point, en commençant, à parler de ces guerriers magnanimes, dont la redoutable épée, jetée dans un des plateaux de la balance, servit de contrepoids à la hache révolutionnaire S mais de cet abominable régime de la Terreur dont la Vendée, plus que tout autre département, fut le sanglant théâtre. C'est de nos moissons, aussi bien que de celles qui croissent sur les limites des États, que l'on peut dire avec le poète :

* Chateaubriand.

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Aucun épi n'est pur de sang humain.

Au milieu des hécatombes qui rougirent le sol de notre pays, la congrégation de Saint-Laurent ne fut point épargnée. Plusieurs de ses prêtres et de ses religieux furent égorgés ; d'autres se dispersèrent et cherchèrent, dans Texil ou dans les forêts du Bocage, un abri contre les persécutions dont ils étaient l'objet. Quand des jours meilleurs se levèrent pour la France, les portes de la maison de Saint- Laurent se rouvrirent, et les sœurs y accoururent, toujours prêtes à se dévouer à toutes les souffrances, à celles des bourreaux comme à celles des victimes. Mais la Congrégation ne put pas reconquérir en un jour sa prospérité passée, et, en 1810, les Pères n'avaient pas encore repris l'exercice de leurs missions. En trop petit nombre pour l'accomplissement de cette œuvre, ils se bornaient le plus souvent à remplir leur saint ministère dans les paroisses avoisinantes, la plupart dépourvues de prêtres.

L'abbé Goupperie venait de recevoir les ordres. Ce fut probablement le besoin que la Congrégation de Saint-Laurent avait de missionnaires et le bien qu'il y voyait à faire qui décida de sa vocation. Il y entra le 27 février 1810.

La Compagnie de Marie dont il devenait membre, offrait en effet un vaste champ à son zèle apostolique, à sa piété et à sa science. Si la guerre, bien loin d'éteindre dans la Vendée le .sentiment religieux, lui avait au contraire donné une impulsion nouvelle, il avait été loin d'en être ainsi pour l'enseignement de l'Evangile.

La parole de Dieu avait bien retenti dans les âmes pures et naïves des habitants de la campagne, mais leur ignorance des doctrines de l'Eglise était restée profonde. Comment en aurait-il été autrement ? Pendant plus de dix ans, le troupeau avait été sans pasteur, et l'enseignement du catéchisme avait manqué à l'enfance. Il est bien vrai que, dès le commencement du siècle, les curés avaient été rendus à leur paroisse, mais beaucoup de ceux que la maladie ou l'èchafaud avait moissonnés n'avaient pas eu de successeurs. Les séminaires ayant été fermés, la source où le clergé faisait ses recrues s'était trouvée tarie pendant de longues années.

Ce fut vers la fin de 1810 que les missions se rouvrirent dans le diocèse de Luçon. Jusqu'en 1815, le Père Goupperie se multiplia et y donna de nombreuses retraites. Deux de ses missions, celles de Valette et de Fontenay, furent particulièrement remarquées par le grand succès qu'elles obtinrent et le nombreux concours de fidèles qu'elles attirèrent.

Ce n'était pas là sa tâche principale : sans sortir de la maison de Saint-Laurent, il en trouvait une plus fructueuse. Il y rencontrait de jeunes cœurs, emportés hors du monde par l'amour de Dieu et par la charité, qu'il fallait, pendant les luttes du noviciat, diriger et affermir. Cet abandon des biens de la terre, ce renoncement aux joies les plus douces et les plus légitimes, ne se font pas sans combats intérieurs. Pour n'être pas renversé par la tempête, l'arbrisseau a besoin d'un vigoureux soutien. Les novices et les professes le trouvaient dans le Père Coupperie. Lui-même empruntait sa force aux Saintes Écritures, et la communiquait à celles qui

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récoutaient. Naguère encore on rencontrait des sœurs qui, arrivées aux jours de la vieillesse, en conservaient la mémoire. Quelques-uns de leurs souvenirs ont été recueillis par M. Charles de Ghergé, qui les a transcrits dans sa notice sur M?"" Coupperie.

C'est par de saintes paroles, c'est par de pieux exercices qu'il fortifiait les âmes et les préparait à la vie d'abnégation et de dévouement dont j'ai été le témoin, et à laquelle il m"est bien permis d'apporter mon hommage. Oui, pendant plus de trente ans, je les ai vues à l'œuvre ces saintes filles qu'on ne saurait trop glorifier; pendant plus de trente ans, j'ai eu l'insigne honneur de me trouver, chaque matin, avec elles, au lit des malades, et le souvenir qui m'en reste est plein d'admiration et de respect.

Cherchez ailleurs dans tous les rangs de la société, vous ne trouverez pas, parmi les plus dignes, des femmes comparables à ces humbles créatures dont toute la vie est une immolation et un sacrifice. Je me trompe, elles trouvent sur la terre, dans le soulagement des misères et dans l'accomplissement du devoir, une première récompense. Le monde ne peut y croire, et, à la vue des privations qu'elles s'imposent et des actes qu'elles acccmiplissent, ceux qui ne les connaissent pas s'imaginent que leurs jours sont pleins d'angoisses et de tristesses. Oui, leur labeur est rude : oui, levées longtemps avant l'aurore, le soleil ne les a jamais surprises plongées dans les douceurs du sommeil ; oui, elles pansent les plaies fétides sans reculer devant les souillures du corps ; elles respirent souvent un air empoisonné, bravant sans cesse la contagion et la mort. Mais elles ne connaissent pas

les passions qui nous agitent, les exigences sociales auxquelles nous ne pouvons guère nous soustraire, les intérêts matériels qui nous préoccupent. A l'abri de ces tourments de l'âme, elles trouvent, dans le calme de la conscience, cette douce gaîtè qui ne les abandonna jamais. Et quelle fia couronne une si belle vie ! J'en ai vu plus d'une à son lit de mort ; je n'ai jamais entendu la plainte s'échapper de leur poitrine ; je n'ai jamais surpris dans leur cœur le regret de quitter la terre.

On se trompe encore quand on croit que, continuellement agenouillées au pied de l'autel et plongées dans la méditation et le recueillement, elles consument leurs jours dans des oraisons interminables. Elles savent qu'avant même la prière, un autre devoir leur est imposé, et quand, pendant le sacrifice de la messe, la cloche vient annoncer la visite du médecin, elles se hâtent de quitter la chapelle pour se rendre au lit du malade. Les exagérations dévotieuses, les étroitesses d'une conscience trop scrupuleuse leur sont inconnues, et ces questions spéciales que le médecin est souvent obligé d'adresser aux malades, ne leur font point, comme à quelques personnes du monde, monter la rougeur au front. Les âmes innocentes ne sont pas celles qu'un mot ou un geste effarouchent, parce que le mal est moins dans l'expression que dans la pensée. Aussi, quand le scandale a pénétré partout ; quand, dans la société, il n'y a pas un corps, si recommandable qu'il soit, qui n'ait vu la sévérité de la loi atteindre quelques-uns de ses membres, jamais, parmi les religieuses, il ne s'est produit un de ces actes coupables qui appellent l'attention des hommes. C'est du sein de leurs congrégations, de celles

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de Saint-Vincent-de-Paul et des Filles de la Sagesse en particulier, que sortent tous les jours les grands exemples de vertu et de charité. Mais comme ils s'accomplissent dans l'ombre et le silence, que la presse et les réunions publiques ne retentissent point de leurs mérites, ils passent inaperçus et comme chose vulgaire et naturelle. Que dis-je ! quand il a plu aux orateurs de carrefour et aux soldats de l'émeute de s'en occuper, c'est avec rage qu'ils se sont rués sur les maisons de charité pour en profaner le sanctuaire. Aujourd'hui même que les fureurs des premiers jours devraient être apaisées, ne voyons-nous pas quelques édilités faire de grands sacrifices d'argent pour enlever aux sœurs le service hospitalier et le confier à des mercenaires salariées recrutées un peu partout ? Gomme ils vont recevoir des soins intelligents et affectueux, ces pauvres malades, et comme Us doivent bénir ceux qui prennent tant de soucis de leurs souffrances ! Et il s'est trouvé des mains pour applaudir à un acte dicté par la haine de tout ce qui est bien, de tout ce qui est noble, de tout ce qui est généreux. Honte à ces hommes qui, au nom de la raison et de l'humanité qu'ils outragent, sacrifient à leurs passions insensées les misères du pauvre et les pleurs de l'orphelin ! En présence de pareils outrages à ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, l'indignation déborde de l'àme et la plume ne peut se contenir. Oh ! saintes Filles, permettez à celui qui, pendant si longtemps, a été témoin de vos bonnes œuvres, de protester contre l'injustice des hommes. Je sais que les attaques auxquelles vous êtes en butte ne sauraient vous atteindre, qu'elles vous honorent au contraire et que vous êtes prêtes à

prodiguer vos soins à ceux qui s'en rendent coupables. Mais laissez- moi dire à ces malheureux que leurs insultes retombent sur eux-mêmes, et, dans C3 temps où toutes les volontés sont consultées, laissez-moi encore demander à ceux que la fièvre dévore ou que ronge l'ulcère, laquelle ils préfèrent pour leur donner des soins, de la sœur de charité ou de la première venue.

Le Père Coupperie passa neuf ans dans la congrégation de Saint Laurent, et comme, au jour de la récolte, on ne doit pas seulement bénir la main qui amasse les fruits, mais aussi celle qui a jeté la semence, il doit avoir sa part dans la moisson dont les filles de la Sagesse sont les ouvrières de toutes les heures.

Comme membre de la congrégation de Saint-Laurent, le Père Coupperie trouvait sa mission trop douce et trop facile ; elle n'offrait pas un aliment suffisant à l'ardeur de sa foi et à ses inspirations généreuses. Sa pensée l'appelait ailleurs. Il voulait porter aux idolâtres la parole de Dieu et ramener les sectaires à la religion catholique dont ils s'étaient écartés. La voie qu'avaient parcourue tant d'illustres apôtres était une voie sanglante sans doute, et, pour y marcher d'un pas ferme, il ne fallait reculer ni devant la souffrance, ni devant la menace de la mort. Loin de s'en effrayer, il ne se montrait que plus disposé à suivre l'exemple des glorieux martyrs dont le nom était toujours présent à sa mémoire. Qu'il lui fallût porter la croix dans les régions les plus inhospitalières et les plus hostiles, qu'il lui fût commandé de traverser les déserts de l'Arabie ou la mer des Indes, il était prêt à partir au premier signal. On a souvent compare le missionnaire au soldat. Dans la vie militante, tous deux,

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quand le devoir l'ordonne, bravent la mort et méprisent la vie. Mais, pour le reste, quelle différence ! L'aiguillon du soldat est la gloire et quelquefois aussi la soif des honneurs et de la fortune. Il ne renonce à aucun des biens de la terre, à aucune des sensualités du monde. Rien de semblable chez le missionnaire. Toutes les jouissances matérielles lui sont interdites, il s'éloigne du foyer domestique et a pour famille l'iiumanilè tout entière ; il meurt tous les jours pour vivre éternellement.

Tel était le Père Coupperie quand il entra dans les Missions étrangères. Le Saint- Père le connaissait déjà ; il résolut de mettre à profit ses grandes qualités dans Finlérêt de l'Eglise, et l'appela à l'évêché de Babylone, dont le siège était vacant.

La fondation de ce diocèse datait du XYIIe siècle et était due, en grande partie, à une sainte femme, à M™e du Gué-Bagnols. Elle avait en effet consacré une somme de soixante-six mille francs à cette œuvre, avec cette condition que tons les èvêques de Babylone seraient français et à la nomination de la propagande.

Au diocèse de Babylone, dont le territoire avait une étendue égale au tiers de la France, fut adjoint le vicariat apostolique d"Ispahan. Un prédicateur distingué, le Père Bernard, de l'ordre des Carmes déchaussés, fut le premier qui en prit possession. Sacré à Rome en 1G40, il se rendit peu de jours après à sa destination. Sa mission rencontra bien des entraves, et, comme il se trouvait dans le pays des prêtres assez éclairés pour le remplacer pendant son absence, il revint à Paris se concerter avec le cardinal de Richelieu, à Teffet d'y fonder une maison destinée à former des missionnaires

pour les églises du-Levant. Il acheta, à cette intention, un terrain et des maisons dans le faubourg Saint-Germain, et c'est sur leur emplacement que fut construit, dans la rue qui porte encore le nom de rue de Babylone, le séminaire des Missions étrangères.

Les évêques de Babylone étaient les seuls évêques in partibus qui fissent partie des assemblées du clergé. Ils devaient sans doute cet honneur à la qualité de consul de France à Bagdad qu'ils tenaient de nos rois. Nous regrettons de dire que l'évêque de Babylone fut un des six prélats qui, à l'assemblée constituante, votèrent la constitution civile du clergé.

Les missions de la Mésopotamie et de la Perse devinrent très prospères sous Louis XIV. Jusqu'à la Révolution, presque tous les missionnaires de cette province avaient été des Français. Ils appartenaient aux ordres des Carmes, des Dominicains, des Capucins et des Jésuites. A cette époque et même auparavant, la splendeur des missions orientales avait singulièrement perdu de son éclat. Privées des secours que jusque-là elles avaient reçus de la France, leurs grandes fondations religieuses tombèrent, et, pendant de longues années, l'évêché de Babylone n'eut pas de titulaire.

Le Père Coupperie s'étant rendu à Rome pour demander au Saint-Père sa bénédiction et recevoir la mission qu'il plairait à Sa Sainteté de lui confier, Pie VII pensa que, sous la direction d'une âme généreuse et d'une main prudente, l'évêché de Babj'lone pourrait se relever de ses ruines. Le 11 mai 1820, il l'appela à en prendre possession. Le nouvel évêque fut sacré à Paris, dans la chapelle des Dames du Sacré-Cœur, le 10 septembre de

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la même année, par le coadjutenr du cardinal do Talleyrand. Le 25, il se mit en route, passa par Lyon et alla s'embarquer à Marseille, saluant d'un dernier adieu la terre de France qu'il ne devait plus revoir. Il était accompagné du comte Guinasi, qui allait faire un voyage en Orient.

Bien que les routes fussent peu sûres, Mgr Coupperie put arriver à Bagdad sans accident. Celte ville, capitale du pachalik qui porte son nom, avait alors cinquante mille habitants. Sa population s^e composait d'Arabes, de Turcs, de Persans, de Juifs, d'hérétiques nestoriens et jacobites. On y comptait seulement deux mille catholiques, partagés en branches chaldéenne, syrienne, arménienne et latine. On y trouvait aussi quelques Grecs et quelques Maronites. Chaque religion et chaque secte avait ses prêtres et ses rites particuliers.

Mgr Coupperie eut à lutter contre des difficultés faites pour effrayer une autre âme que la sienne. Dans son diocèse, tout était à refaire et tout lui manquait. Il fallait relever les hospices d'Ispahan, de Bassora, de Dierbékir, créer des maisons pour l'éducation des enfants, édifier des églises pour les pratiques du culte, et il n'avait que de bien faibles ressources entre les mains. En même temps, il voulait répandre la parole de Dieu dans les vastes contrées confiées à sa garde, et, pour la prédication , au lieu des religieux européens que l'on y trouvait autrefois, il n'y avait plus que des prêtres indigènes, fervents catholiques, sans doute, mais dont les vertus ne pouvaient pas remplacer le manque de science. D'ailleurs, que d'obstacles et d'entraves de ce côté ! Si, grâce à la bonne harmonie qui régnait entre

les cours de France et de Turquie, il n'avait qu'à se louer de la tolérance du Pacha et des grands, s'ils lui laissaient la liberté entière de son culte, s'ils accueillaient bien toutes les requêtes qu'il leur présentait, il n'en était pas ainsi des agents subalternes et des hommes du peuple. La corruption et l'avidité des musulmans contrariaient tous ses projets, bien qu'il s'abstînt avec soin de faire auprès d'eux la moindre propagande, — la loi étant sur ce point d'une rigueur extrême et punissant de la peine de mort le missionnaire et le mahométan, lorsque, à la voix du premier, le second avait quitté le Croissant pour la Croix — il se trouvait chez eux des misérables toujours prêts à exercer des tourments sur nos malheureux coreligionnaires. Non qu'ils y fussent poussés par le fanatisme ; en matière de religion, ils étaient d'une parfaite indifférence ; mais ils se faisaient un malin plaisir d'accabler do coups les chiens de chrétiens, qui n'osaient jamais les leur rendre. Ils trouvaient aussi le moyen de faire une sorle de prosélytisme religieux fortlucratif. Des catholiques mourant de faim imploraient- ils leur assistance, ils ne leur accordaient un morceau de pain qu'à la condition qu'ils se fissent musulmans ; et s'ils voulaient plus tard renier leur apostasie, les charitables champions de l'islam leur faisaient payer cher le retour à la religion qu'ils n'avaient abandonnée que parce qu'ils avaient été pressés par le besoin. Il en était de même pour les enfants des catholiques. Ils les enlevaient, les forçaient de faire profession de mahométisme sous les peines les plus sévères, et ne les rendaient ensuite à leurs parents qu'à beaux deniers comptants. Enfin, si des hérétiques

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revenaient à la foi catholiqiKi, ils imposaient de lourdes amendes à leur conversion.

A Bagdad, sous les yeux du Pacha, les musulmans n'osaient pas se livrer sur les chrétiens à de pareilles vexations, mais, dans les autres régions de la Mésopotamie, ils ne s'en faisaient pas faute. Pariout les prêtres et les églises y étaient dans une misère profonde.

Mgr Coupperie devait aller au plus pressé et commencer par pourvoir les fidèles d'un temple où ils pussent assister aux saints sacrifices. Pendant que les autres sectes n'avaient que d'étroites chapelles, il éleva une église, la seule qui fût assez vaste pour qu'on y pût faire toutes les cérémonies du culte catholique. Quoique pauvre, elle fut très fréquentée, et, comme aux premiers temps de l'ère chrétienne, si les ornements furent de bois, le prêtre fut d'or.

Toutes les ruines ne pouvaient pas se relever à la fois et, pour y arriver, Mgr Coupperie avait grand besoin qu'on lui vînt en aide. Informé que l'association de la Propagation de la Foi venait de se fonder à Lyon, il s'adressa à son grand aumônier et au vicaire général du diocèse pour lui exposer son dénuement et ses besoins. Il lui fallait entretenir et nourrir un évêque octogénaire, ainsi qu'un évêque jadis hérétique, dont la conversion était récente et qui manquait de tout ; assister des prêtres persécutés et jetés en prison pour leur zèle apostolique ; donner du pain à de pauvres catholiques qui, pour ne pas mourir de faim, étaient sur le point d'embrasser l'islamisme. Enfin, à défaut de missionnaires qui manquaient, il devenait indispensable

d'instruire des jeunes gens indigènes et de créer une pépinière où le sacerdoce pût recruter des lévites.

Touchée d'une pareille misère, l'association de la Propagation de la Foi envoya à l'Evêque de Babylone un premier secours de quatre mille francs.

En lisant la lettre que, le 8 juin 1825, il écrivit au Conseil central du Midi pour lui rendre compte de l'emploi qu'il avait fait de cette somme, on est étonné qu'avec si peu d'argent, il ait pu accomplir de si grandes choses.

L'ignorance des chrétiens de Bagdad étant extrême, il résolut de cultiver de bonne heure leur esprit et leur âme. A cette intention, il y créa deux écoles, une de garçons et une de filles, et comme, pour la première, il manquait de maîtres, il en fit venir deux d'un couvent de religieux situé à cent lieues de Bagdad.

Il ne sufisait pas d'avoir des maîtres, il fallait mettre entre les mains des enfants quelques bons livres propres à les instruire et à leur former le cœur. Mgr Goupperie en acheta pour quatre ou cinq cents francs dans une librairie située sur le mont Liban.

Ayant arraché aux Musulmans plusieu s familles chrétiennes qui n'avaient embrassé l'islamisme que contraintes par le besoin, il fut obligé, pour les soustraire à une cruelle persécution, de leur chercher un asile à plus de deux cents lieues de Bagdad. Les unes furent envoyées dans la Géorgie, les autres dans les montagnes du Liban.

Sans pitié pour quelques malheureux chrétiens qui n'avaient pas pu payer l'impôt, les Turcs s'étaient emparés de leurs enfants, les maltraitaient et les

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tenaient en esclavage. L'évêque les racheta et fit aussi des aumônes à de pauvres gens épuisés par la faim et par la misère.

A son avènement au trône, Charles X avait envoyé au shah de Perse un ambassadeur, M. Desbassyns de Richemont. Le shah, dans une audience solennelle, le reçut avec toute la pompe orientale, et lui conféra les insignes de l'ordre du Lion et du Soleil. Ce n'était pas la première fois qu'une pareille réception était faite à l'envoyé du roi de France. Sous Louis XIY, François Picquet, évêque de Babylone, avait été chargé de la même mission et avait reçu le même accueil à la cour d'Ispahan. Les bonnes relations qui s'établirent entre la France et la Perse furent très favorables aux chrétiens de ce dernier empire. Le raahométisme s'y trouvait partagé en deux sectes, celle d'Omar et celle d'Ali. Les Turcs faisaient partie de la première, les Persans de la seconde. Ces deux sectes rivales se détestaient et n'étaient pas trop hostiles aux chrétiens ; la secte d'Ali était même animée pour eux d'un grand esprit de tolérance. Comme il n'y avait pas un seul prêtre catholique dans la contrée et que la religion chrétienne ne s'y conservait que par une sorte de tradition, laquelle s'altérait avec le temps, Mgr Coupperie envoya à Ispahan un prêtre arménien. Celui-ci se multiplia et son zèle lui fît accomplir de grandes choses. Mais que pouvait un seul ministre du culte dans une vaste contrée où les fidèles étaient disséminés un peu partout ?

A toutes ces bonnes œuvres, Mgr Coupperie avait été heureux de pouvoir en ajouter une dernière : il avait envoyé des secours à trois évêques catholiques, dont la

pauvreté touchait à la misère. L'un d'eux, l'èvêque de Mossoul, était un vieillard de soixante-dix-huit ans. Né dans l'hérésie, il s'était converti à seize ans ; plus tard, avait été ordonné prêtre et était devenu évêque à quarante. Pendant son long épiscopat, ce digne prélat avait subi de la part des Turcs et des Jacobites bien des persécutions; mais rien n'avait pu ralentir son zèle. II avait ramené à l'Eglise plus de vingt mille de ses frères égarés, au nombre desquels deux évêques, un Jacobite et unNestorien. D'une charité admirable, Mgr Coupperie l'avait vu se dépouiller de tout pour soustraire son troupeau aux mauvais traitements qui l'attendaient, si, dans l'impuissance où il était de le faire de ses propres deniers, il n'avait pas payé pour lui les sommes que les pachas en exigeaient.

L'èvêque de Babylone avait donc fait des prodiges. Sa conduite avait été aussi prudente que sa charité admirable. Chargé de la surveillance générale de son diocèse, n'ayant avec lui aucun prêtre romain pour l'aider à y maintenir la foi, il avait, suivant la recommandation qui lui en avait été faite de haut lieu, laissé toute liberté, dans leurs cérémonies religieuses, aux quatre rites catholiques que l'on comptait à Bagdad. L'unité existant dans la foi, ilne demandait pas davantage. Aussi recueillait-il les fruits de sa bonne administration spirituelle et de la sagesse de sa conduite. Son église était la seule où le culte s'exerçât librement et publiquement. Partout sa personne était l'objet d'une grande vénération, non seulement de la part des chrétiens, mais aussi de la part des Turcs qui lui demandaient l'aumône au- nom de Jésus-Christ et de la Vierge Marie.

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Consul de France, comme l'avaient été ses prédécesseurs, celte dignité ajoutait encore à son crédit et à l'autorilé qui s'attachait à son nom.

Le caractère naturellement bienveillant de la population était aussi fait pour lui aplanir les obstacles qu'il rencontrait sur sa route. Ce n'est pas l'intelligence qui manque aux Orientaux, mais bien plutôt la culture de l'esprit. N'ayant ni le goût des lettres, ni le goût des sciences, la plupart croupissent dans une profonde ignorance. Le sens moral leur fait également défaut. Ainsi, dans le commerce, branche principale de leur industrie, il faut se défier de leurs promesses et ne pas ajouter foi à leurs paroles. Les chrétiens avaient aussi beaucoup à apprendre. Doués d'une heureuse mémoire, toute leur science religieuse se bornait à savoir par cœur des psaumes qu'ils récitaient à tout venant. Les Turcs les tenaient en grand mépris, et ils en acceptaient, sans murmures, toutes les humiliations.

La santé de Mgr Coupperie n'avait pas souffert d'un climat si différent de celui de la France. A Bagdad, les chaleurs sont excessives, même pour les Orientaux, et les hivers très rigoureux, même pour les Européens. Dès les premiers jours du mois de mai, le thermomètre s'élève à 35°, et à cette chaleur étouffante succèdent, au mois de novembre, des froids très vifs qui tiennent à la proximité des montagnes du Kurdistan. Pendant que le mont Ararat, où s'arrêta l'arche de Noé, est couvert de neiges éternelles, le souffle du printemps donne aux plantes qui sont à ses pieds une végétation luxuriante. Séparées seulement par quelques kilomètres, l'œil voit, d'un côté, des forêts de chênes et de sapins -, de Tautre,

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des bois de palmiers et de citronniers, et une oreille attentive peut entendre, en même temps, les rugissements du lion et les sourds grognements de l'ours.

Que de vertus, que d'enseignements, que de grands exemples trouvent, dans ces contrées, les esprits instruits et les âmes croyantes ! Mgr Goupperie n'avait pas besoin d'évoquer les souvenirs du passé, ils venaient assaillir sa pensée et frapper ses regards. Dans ce berceau du genre humain et de la civilisation, il rencontrait, à chaque pas, les grandes pages de l'Histoire et de la Bible que la barbarie a bien pu déchirer, mais qu'elle n'a pas fait disparaître complètement. Depuis la Genèse jusqu'à nos jours, chaque siècle y a laissé ses traces. Aujourd'hui, ce sont des monuments qui font l'admiration du monde, des palais où s'étalent le luxe effréné des rois, la prostitution et la débauche-, demain le souffle de Dieu emportera toutes ces splendeurs,, toutes ces vanités, toutes ces orgies, tous ces vices. Les. superbes cités dont on ne pouvait faire le tour en moins de trois jours, les jardins suspendus dans les airs, les remparts qui semblaient défier toutes les attaques, il faudra la science de l'archéologue pour en découvrir l'emplacement et la trace. Où trônaient les Sémiramis, les Nabuchodonosor, les Sardanapale, les bêtes féroces auront leurs cavernes et leurs repaires. Après ces grands cataclysmes sociaux, d'autres prodiges s'accompliront, les apôtres porteront la parole du Christ au sein de l'idolâtrie ; saint Thomas et saint Jude viendront prêcher l'Evangile dans la Chaldée etlaPerse ; ils féconderont de leursang le champ qu'ils ont foulé sous leurs pas, et leur mort sera un jour de triomphe pour l'Eglise. Au commencement duIVe siècle,

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^aint Jacques recevra des oyations dans les églises de la Perse, et un évèque de cel empire aura son siège au premier concile deNicée. Les jours d'épreuve renaîtront, riièrèsie et l'islamisme accompliront leur œuvre de destruction, mais la foi ne disparaîtra jamais complètement des contrées où elle a pénétré, et, aux jours de son affaiblissement, des missionnaires viendront la ranimer et rétendre.

On pourra lire avec fruit, dans les Annales de la Propagation de la Foi, les lettres pleines d'intérêt que Mgr Coupperie a écrites à ce sujet. Nous ne nous attacherons qu'aux passages les plus saillants, laissant de côté tout ce qui a trait à l'histoire générale, et renvoyant le lecteur qui veut en faire une étude complète, à la source que nous venons d'indiquer.

Nous avons dit que, dès les premiers temps de l'ère chrétienne, l'Evangile avait été prêché dans la Perse, et qu'au commencement du IV© siècle, le christianisme y était très prospère. Les grands progrès qu'il avait faits sous les rois Arsacides, ne furent pas de longue durée; sous la dynastie des Sassanides qui leur succéda, commencèrent contre les chrétiens les plus cruelles persécutions. Sous le règne de Sapor 11, elles furent telles qu'à sa mort, arrivée en l'an 380, la croix avait presque entièrement disparu de ses Etats.

Au cinquième et au sixième siècle, les hérétiques Nestoriens et Eutichèens, condamnés par l'Eglise et par TElat, préférèrent aller vivre parmi les païens, plutôt que d'abjurer leur erreur. Bien accueillis par les rois do la Perse, qui voyaient en eux les ennemis des empereurs, et par conséquent des alliés, ils s'emparèrent des

anciennes églises catholiques, en construisirent de nouvelles et fondèrent des monastères. A la fin du V« siècle, le patriarche de Sèleucie et de Ctésiphon avait luimême embrassé Thérèsie des Nestoriens, et son exemple avait entraîné presque toutes les églises catholiques. Les Nestoriens vécurent dans un état prospère jusqu'au milieu du VIP siècle ; mais, à cette époque, les Arabes, sous le commandement d'Omar, ayant envahi la Perse, s'attaquèrent tout d'abord à la religion chrétienne. Ce ne fut qu'à força d'argent et d'humiliations que ceux des chrétiens qui avaient échappé aux massacres purent obtenir une sorte de tolérance pour l'exercice de leur culte ; ce ne fut qu'à l'aide de firmans, qu'ils payèrent fort cher et qu'ils furent obligés de renouveler souvent, qu'ils se mirent à l'abri des vexations continuelles des pachas et des agents subalternes. Près de deux siècles se passèrent ainsi, les catholiques restant fort clairsemés au milieu des hérétiques.

Il faut arriver au XVI» siècle pour qu'un grand changement s'opère dans la Perse. Une dynastie nouvelle, celle des Saphis, étant montée sur le trône, donna naissance à un grand roi, nommé Schab-Abbas. Ce jirince fixa sa rés^idence à Ispahan, dont il fit un séjour enchanteur. Il y appela les Arméniens qui arrivèrent en grand nombre à sa voix. Parmi eux se trouvaient des catholiques et des hérétiques. Liberté entière pour la célébration des cérémonies du culte, leur fut également accordée.

Au XVIP siècle, les choses changèient de face. Les missionnaires aidés de jeunes Orientaux élevés à Rome, transportèrent dans ces contrées la foi dont ils étaient

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pénétrés, A leur voix, le catholicisme se releva^ des églises se fondèrent, des patriarches, des évêques, des prêtres appartenant à ce culte, s'établirent dans presque toutes les grandes villes. Les habitants des campagnes ne résistèrent pas au mouvement, et l'on vit des villages entièrement peuplés de catholiques. Ce fut parmi les hérétiques que l'Église catholique recruta ses nouveaux adhérents. Malheureusement les firmans délivrés par les califes demeurèrent entre les mains de chefs restés sourds à la voix des missionnaires, et l'Église catholique n'eut point d'existence légale. Un différend survenait-il entre un catholique et un hérétique, ce dernier se présentait devant le pacha avec son flrman et obtenait gain de cause, à moins qu'à défaut du droit et de la justice, et poussé seulement par la soif du gain, le pacha ne frappât les deux parties contendantes. Cet état de choses constituait l'Eglise catholique dans un état d'infériorité matérielle, auquel il importait de remédier. Un autre abus venait l'atteindre dans son esprit. Les prêtres hérétiques ayant seuls des firmans pour l'administration du baptême et du mariage ainsi que pour les cérémonies funèbres, les catholiques, pour ces deux sacrements, étaient obligés de se servir de leur ministère. Le pape tolérait ce qu'il ne pouvait empêcher. D'ailleurs les catholiques et leurs prêtres étaient dans une grande indigence; leurs églises dénuées de tout ornement étaient malpropres, et il y aurait eu imprudence, quand ils l'auraient pu, à les décorer richement, les musulmans étant toujours disposés à rançonner ceux d'entre eux auxquels ils supposaient quelque aisance.

T. II i5

L'usurpation de Thomas Koulikan détruisit presque de fond en comble la ville d'Ispahan. Si, sous la terrible révolution qui renversa la dynastie des Saphis, l'établissement de Jula qu'avaient fondé les chrétiens, disparut pour quelque temps, plus tard, il se releva de ses ruines. De douze cents maisons que comptait la capitale de la Perse, il n'en resta debout que cinq cents, toutes chétives et pauvres. Les Arméniens se dispersèrent, et les quelques catholiques romains qui y demeurèrent, furent privés de prêtres.

L'association de la Propagation de la foi, en apprenant tout ce qu'avait fait l'évêque de Babylone avec le premier argent qu'elle lui avait envoyé et tout ce qui lui restait encore à faire, lui fit passer successivement plusieurs sommes plus importantes. Ces secours lui permirent d'achever les œuvres qu'il avait commmencées et d'en entreprendre de nouvelles. Il s'empressa tout d'abord d'envoyer un missionnaire à Ispahan. Après avoir réchaufifé la foi un peu attiédie des catholiques de cette ville, ce prêtre visita Téhéran, résidence du souverain. C'était un bon religieux arménien, plein de zèle et de sagesse. — Dieu bénit ses travaux, écrivait Mgr Coupperie. — Bien accueilli par un gouvernement tolérant et par plusieurs négociants qui faisaient commerce avec différentes villes de l'Asie, il avait sa demeure dans la maison de l'un d'eux, et s'y était construit une petite chapelle où il disait la messe et où il célébrait les autres offices religieux. Les hérétiques arméniens ne lui inspiraient aucune crainte, les catholiques jouissant, auprès de l'autorité, d'une considération qu'ils ne pouvaient pas contre-balancer.

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L'évêque de Babylone donnait à son prêtre les meilleurs conseils ; il l'exhortait surtout, pour rendre sa mission fructueuse, à user de prudence et de charité. Cette conduite était propre à entretenir de bons rapports entre lui et les ambassadeurs européens qui, pour la plupart catholiques, s'adressaient à sa personne pour en recevoir les secours de la religion, ainsi qu'avec ceux des commerçants de Téhéran qui appartenaient au même culte. Des prédications tout évangéliques ramenaient aussi dans la bonne voie quelques Arméniens schismatiques ; enfin le nom du Christ était glorifié et son règne s'étendait tous les jours davantage.

Dans les provinces adjacentes, les chrétiens catholiques se trouvaient en bien plus grand nombre que dans la Perse proprement dite. C'étaient des Chaldéens réunis depuis longtemps à l'Eglise latine. Dénués de tout, tourmentés de mille façons, ils étaient les plus malheureux chrétiens de toute la terre. Quand ils ne pouvaient pas payer les impôts dont ils étaient accablés, non seulement les musulmans les maltraitaient, ils allaient jusqu'à leur enlever leurs femmes et leurs enfants dont ils faisaient des esclaves. Mgr Goupperie, pour le salut de leur âme et le soulagement de leur corps, fonda à Téhéran une maison de mission chargée de pourvoir à leurs besoins et de faire rayonner au loin la consolante pensée que ceux qui souffrent sur la terre auront leur récompense dans le ciel.

L'argent qui lui restait fut employé à retenir près de lui un jeune prêtre qu'il venait d'ordonner,— le seul qui pût le remplacer en cas de mort ou de maladie, — à secourir des prêtres et des évêques dans le besoin, à

pourvoir quelques églises d'ornements indispensables à l'exercice du culte, à soutenir enfin les écoles qu'il avait créées à Bagdad.

Dans une lettre, en date du 4 juillet 1827, qu'il adressait à son neveu, M. Louis Reynard, prêtre du diocèse de Luçon,il l'informait que l'état si menaçant des années passées paraissait moins sombre, les récoltes promettaient une abondante moisson, la paix s'était faite entre les pachas, les chrétiens n'étaient plus persécutés et rentraient dans leur domicile que, pendant plusieurs mois, ils avaient été obligés d'abandonner. Grâce à la protection du gouvernement, il avait pu agrandir son église, où les fidèles, à l'abri des insultes particulières, pouvaient sans danger se livrer à l'exercice du culte catholique.

Il terminait sa lettre en exhortant lejeuneprêtreàpersévérer dans la bonne voie et à se soumettre toujours à la discipline de l'Eglise.

Pour ramener les Nestoriens à l'Eglise romaine, des missionnaires se préparaient à pénétrer dans les montagnes du Kurdistan. L'évêque de Babyloae voulut juger par lui-même des ressources qu'offrait ce pays au point de vue spirituel. Dans les derniers mois de l'année 1827, il se mit en route pour faire une visite épiscopale dans son vaste diocèse.

En partant de Bagdad, Mgr Goupperie se dirigea vers le Nord et parcourut, pendant plus de cent lieues, une plaine située entre le Tigre et les montagnes du Kurdistan et de la Perse. Ge pays n'est pas un désert, mais la population s'y trouve bien clairsemée. Et pourtant les terres sont loin d'être stériles comme celles de l'Ara-

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bie. Pour les féconder, il suffirait que le soc de la cliarrue en labourât le sol.

Partout, sur son passage, l'èvêque de Babylone trouva des monuments en ruines qui attestaient que le christianisme avait été très répandu dans ces contrées ; partout, à la place des grandes cités, croissaient des ronces que la main devait écarter pour que l'œil en cherchât quelques débris. Il en est pourtant qui restent encore debout et qui semblent avoir bravé les outrages du temps et du vandalisme. C'est d'abord Korkouk, l'ancienne Sèleucie Elimaïde, bâtie au temps de Séleucus Nicator. Cette ville ne compte pas plus de quinze ou vingt mille habitants, au nombre desquels trois mille catholiques, tous Chaldèens. On y remarque une grande église construite au IV*' siècle. Elle renferme les ossements d'un grand nombre de martyrs victimes de la persécution de Sapor. A deux journées de là, se trouve la ville d'Arbèles, si pleine de souvenirs historiques. Dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, les apôtres y vinrent prêcher l'Evangile. Les princes du pays furent les premiers à embrasser le christianisme. Leurs sujets les imitèrent. Arbèles devint une métropole de l'Eglise d'Orient, et son évêque y tint un des premiers rangs. En 1827, il ne s'y trouvait plus de chrétiens. Ceux qui avaient habité cette ville, restés tous catholiques, s'étaient retirés non loin de là, dans un village nommé Encasa; ils étaient deux mille environ. A vingt lieues plus loin, sur la rive droite du Tigre, s'élève Mossoul, résidence d'un pacha. Dans une population qui pouvait s'élever à soixante mille âmes, Mgr Coupperie trouva douze ou quinze mille chrétiens partagés

en catholiques, Ghaldéens et Syriens, et en hérétiques jacobites, les premiers bien plus nombreux que les seconds ; les uns et les autres ont leur évoque particulier. On y voit huit églises dont six portent le caractère de la plus ancienne architecture. Deux, qui paraissent d'une construction plus récente, sont, dit-on, l'œuvre d'un pacha. Assiégé dans Mossoul par Thomas Koùli- Kan, le pacha aurait promis de les édifier à la Très Sainte Vierge Marie, ^\ le tyran était repoussé loin de ses murs. Ses vœux furent exaucés, et le pacha, fidèle à sa promesse, fit bâtir les deux temples K Toutes ces églises avaient besoin de grandes réparations, mais l'autorité musulmane ne consentant à les faire qu'à la condition de fortes contributions qu'il se trouvait dans

^ La dévotion "des Musulmans envers la Ti'ès Sainte Vierge est moins rare qu'on ne se le figure.

Il y a Un ou deux ans, lors de la dernière peste de Bagdad, les Musulmans ayant remarqué que les chrétiens étaient épargnés à la suite d'un vœu et de prières faites à la Sainte Vierge, envoyaient leurs femmes dans les églises chrétiennes, pour prier à l'autel de la Sainte Vierge. Dans notre pays, cela eut amené des conversions ; en plein islamisme, il n'en résulta que la colère des Musulmans qui disaient que les chrétiens leur avaient volé la protection de la mère d'un de leurs grands prophètes, Aïssa (ou Jésus).

Pendant la guerre, nous avons soigné, à l'ambulance de la Garterie, un Kabyle, nommé Amaron Ghil. C'était un Hadji (les prêtres catholiques arméniens prennent dans le diocèse de Brousse et ailleurs, sans doute, le nom d'Hadji qui remplace celui d'abbé en français), c'est-à-dire im homme ayant fait le pèlerinage de la Mecque. Il dîna à la maison, la veille de son départ. A la fi,n du dîner, il se leva et me demanda si je n'avais pas, parmi mes filles, une Marianne, nommée ainsi du nom de la mère d'Aïssa ; je la lui montrai. — Je ne possède, me dit-il, que mon chapelet de la Mecque, permets-moi de le lui donner. (Note de M. le docteur Viaud-Grand-Marais.)

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rimpossibilitè de payer, l'évêque de Babylone, qui en avait eu d'abord la pensée, dut renoncer à son projet. Sur l'emplacement qu'avait occupé Ninive, Mgr Goupperie trouva des plaines fertiles, des champs couverts de belles récoltes. Détruite de fond en comble, six siècles avant J.-C, cette ville immense ne présenta à ses yeux que des briques et des débris de vases presque réduits en poussière ; il n'y vit rien qui pût fixer son attention. Deux statues, trouvées quelque temps auparavant par des Arabes, avaient été brisées par les fidèles sectateurs de Mahomet, comme des idoles qu'il fallait détruire ; leurs débris mêmes avaient disparu. De tout ce passé, il ne put recueillir qu'une brique sur laquelle se trouvait une inscription, que ni lui ni personne de sa suite ne purent déchiffrer. D'autres caractères hiéroglyphiques et îme écriture formée de jjetits caractères assez serrés et très soignés, lui furent tout aussi énigraatiques. « Des ruines, ditMgr Coupperie, et toujours des ruines, .affligent l'œil du voyageur, et, à la place des vertus de l'Evangile, vous ne voyez que les pratiques superstitieuses de l'Islamisme, ou la stupidité animale d'une population errante qui vit sans foi et l'on peut dire sans Dieu. « Il s'y trouve pourtant quelques chrétiens ; Mgr Coupperie mentionne: Cinq ou sicc heaux villages^ tous peuplés de chrétiens Syriens et Chaldéens; égarés autrefois dans le sentier de l'hérésie, ils sont soumis à l'Eglise depuis cinquante ou soixante ans. On y observe encore les Ninivites, c'est-à-dire un jeûne datant du VP siècle, institué par un patriarche chaldéen nommé Ezéchiel, pour soustraire un village qui s'élevait alor;5 sur les ruines de Ninive, à la peste qni désolait l'Assyrie.

Mgr Goupperie pense que le mont Ephéphaïs, situé à six ou sept lieues de Ninive, fut la première étape où s'arrêta Jonas en sortant de cette ville. De tout temps, ce lieu a été très respecté des chrétiens ; aujourd'hui encore il est l'objet d'une vénération traditionnelle. On y avait élevé un monastère à saint Mathieu qui fut martyrisé pendant la persécution du roi Sapor.

Au point de vue de la science, le voyage de l'évêque de Babylone n'offre qu'un médiocre intérêt. « Si l'on voulait creuser, se contente-t-il de dire, il paraît que l'on pourrait trouver quelque chose qui fût capable de piquer la curiosité. »

Les fouilles faites depuis ont mis à découvert des richesses archéologiques sans nombre. Ninive et les villes de la Mésopotamie que Tonne connaissait plus que par leur nom, exhumées du tombeau, d'abord par MM. Botta et Layard, quelques années après par MM. Charles Rasam,JFresnil, Thomas, Oppert, Place et bien d'autres, ont offert, à l'œil du voyageur étonné, des palais, des statues, des médailles, des bas-reliefs, témoignages certains de la plus antique civilisation. Ces fouilles ont enrichi bien des musées ; elles ne sont pas finies, et ceux qui les poursuivent y trouvent tous lesjours de nouveaux trésors.

A quelques kilomètres de Ninive, on aperçoit un village nommé Jonas. Les Musulmans prétendent que le corps du prophète a été enseveli dans la voûte de son église. Ils montrent aussi une pierre rouge dont le contact guérit les rhumatismes, et qu'en conséquence ils conservent comme un trésor. Cette pierre, disaient-ils, fut vomie par la baleine en même temps que Jonas.

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La vérité est que ce village tient son nom de Jonas, disciple (le saint Eugène, qui, au IV^ siècle, y bâtit un couvent, et non du prophète Jonas.

En quittant Mossoul, Mgr Goupperie traversa plusieurs grands villages peuplés de catholiques ; il y fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie. Très soumis aux lois de l'Eglise romaine, leurs habitants n'étaient pas toujours libres dans l'exercice de leur religion; ils avaient souvent à se plaindre des tracasseries sans nombre que leur faisaient éprouver les Musulmans.

De là, révêque de Babylone se rendit à Alcoche où il reçut l'hospitalité de l'archevêque chaldéen, dont la famille est en possession du patriarchat de la province depuis plusieurs siècles.

Alcoche est une ville très vénérée en raison des souvenirs qu'elle rappelle. On y trouve le tombeau du prophète Nahum, ainsi que celui de sa sœur Anne. Dans la belle saison, les juifs y viennent en pèlerinage. Le patriarche d'xilcoche s'était converti à lEglise romaine ; mais, bien que l'évêque de Babylone l'eût recommandé au Saint-Père, il n'avait pas encore reçu le pallium, ni les prérogatives attachées à la dignité dont il était revêtu. Sur la proposition qu'il lui en fît, ce prélat accompagna Mgr Goupperie dans sa tournée épiscopale ; ils se dirigèrent ensemble sur l'ancienne Amida, aujourd'hui Diarbek. G'est dans celte ville et dans une petite localité voisine, dite Accarie, que s'étaient retirés les restes du Nestorianisme ; ses anciens sectateurs s'y trouvaient en assez grand nombre. L'évêque de Babylone les vit de près et fut surpris de leurs bonnes dispositions. Accueillis par eux avec le plus grand respect, il T II 15.

put se convaincre qu'ils détestaient Nestorius et avaient rayé son nom de leurs livres ; un seul de leurs prêtres lui parut être resté attaché à l'hérésie.

Ce n'étaient donc pas leurs doctrines qui les tenaient éloignés de l'Église romaine, c'était bien plutôt l'ignorance et les préjugés. — Pourquoi ne vous réunissezvous pas aux Ghaldéens catholiques qui sont vos frères ? leur disait l'évêque. — Parce que vous autres, catholiques, vous fumez la pipe le jour du dimanche, ce qui est un grand péché, — Gomme ils se montraient très scandalisés de voir servir de la viande à Mgr Goupperie, celui-ci respecta leurs scrupules et se contenta d'abord d'aliments maigres ; mais, après une conversation qu'il eut avec eux, il les laissa si bien convaincus que la chose était permise, qu'un de leurs prêtres fut un des premiers à lui en apporter pour son repas. Ge prêtre suivait, dans ses pratiques religieuses, des errements qui s'éloignaient beaucoup du culte catholique ; il ne disait la messe que cinq ou six fois l'an, et, dans son livre de liturgie, ne se trouvaient point les paroles de la consécration. Dans un autre village, les habitants communiaient deux fois chaque année, sans jamais approcher du tribunal de la pénitence, leur prêtre disant que la confession n'était pas indispensable. Ces pauvres gens n'en étaient pas moins sincères dans leur foi et ne mettaient pas grand entêtement à persister dans leur erreur. Ils se montrèrent, en effet, très disposés à suivre les conseils que leur donna l'évêque, de recevoir le sacrement de la Pénitence avant celui de l'Eucharistie.

Mgr Goupperie ne manqua pas de faire visite au pacha

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d'Amida qui le reçut très bien, et lui offrit, dans son palais, l'appartement qu'occupait ordinairement son fils, absent pour le moment. Le pacba est indépendant du sultan, et la dignité dont il est revêtu est héréditaire dans sa famille. Il donna, dans son divan, plusieurs audiences au prélat, et, bien qu'on l'eût averti qu'il pouvait être imprudent de parler du Saint-Père, Mgr de Babylone ne craignit pas de dire qu'il était un de ses évêques, et que c'était en cette qualité qu'il faisait une visite pastorale. Le pacha n'en parut nullement blessé et lui adressa les paroles les plus gracieuses : « Vous êtes l'envoyé du pape, lui dit-il, eh bien, je voudrais que tous les chrétiens de mes Etats pensassent comme vous. J'aime beaucoup l'archevêque chaldéen qui vous accompagne ; je vais donner l'ordre aux prêtres des chrétiens et aux chefs des villages de vous obéir, en matière spirituelle, s'ils ne veulent pas encourir toute ma sévérité. Dans la prévision de différends qui pourraient s'élever entre eux, envoyez-leur, je vous prie, une règle de Bagdad ; je vous réponds qu'elle sera suivie exactement S » Il lui promit enfin de faire tout ce qui pourrait lui être agréable.

Surpris, au delà de toute expression, d'un accueil si bienveillant, INlgr Goupperie remercia le pacha en lui disant qu'il voulait n'avoir d'autre arme que la persuasion et ne recourir jamais à la force. Il ajouta qu'il ne pouvait s'expliquer cette réponse qu'il recevait souvent de ceux auxquels il donnait des conseils : « Si mon souverain apprend que je veux me faire Franc, il

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me punira. « Le pacha lui affirma que c'était une affreuse calomnie dont il châtierait les auteurs s'il les connaissait. Avant de se séparer de Tèvêque, il lui répéta encore qu'il l'autorisait à publier dans ses États que tous les chrétiens devaient à l'évêque de Babylone obéissance au spirituel. Fort de cette autorisation, Mgr Goupperie composa une profession de foi et une règle dont il confia l'exécution à l'archevêque chaldéen. Quelques mois après, tous les Ghaldèens qui se trouvaient dans les environs d'Amida étaient complètement réconciliés avec l'Église.

Mgr Goupperie eût bien voulu pénétrer dans les contrées situées plus au nord où se trouvaient encore quelques évêques nestoriens. Arrêté par les froids qui se faisaient déjà vivement sentir, il se borna à écrire à l'un d'eux dont il reçut, par l'entremise de l'archevêque chaldéen, une réponse très satisfaisante.

L'évêque de Babylone regretta beaucoup d'avoir été arrêté dans sa marche, parce que, à côté des villages nestoriens et musulmans, il eût rencontré des villages devenus catholiques par la prédication des missionnaires de la Propagation de la foi. Une tournée pastorale dans ces contrées pouvait être d'autant plus fructueuse, que les populations qui les habitaient étaient en général morales et intelligentes. Les arts mêmes ne leur étaient pas étrangers. L'architecture de leurs églises avait un caractère remarquable ; beaucoup savaient lire et écrire, et, aux offices, accompagnaient leurs chants avec des instruments de musique. Tous paraissaient désireux de s'instruire, et sous l'influence bienfaisante de l'Évangile dont chaque jour on leur faisait une

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lecture, les grands principes de rhumanilé se greffaient dans leur cœur; ils avaient fait également de notables progrès dans l'industrie. On trouvait chez eux de grosses étoffes en laine et en poils de chèvre qui leur servaient à se faire des vêtements. Ils avaient sans doute beaucoup à faire encore pour arriver à une civilisation avancée, mais le germe en était dans les âmes, et ne demandait, pour se développer, qu'une direction attentive et intelligente.

A défaut d'une visite devenue impossible, Ms'' Coupperie et l'archevêque chaldéen résolurent de leur envoyer des prêtres qui, par leur parole et l'exemple d'une vie irréprochable, les ramèneraient à l'Eglise. L'opinion du pays paraissant favorable à la France, et les prêtres français étant plus instruits que les prêtres indigènes, ils décidèrent qu'un missionnaire de cette nation serait adjoint à ces derniers.

A leur retour à Mossoul, les deux prélats reçurent du pacha le même accueil qu'à leur arrivée ; par ses soins, un kellek fut construit pour eux et leurs compagnons de voyage. Le kellek est une sorte de radeau que des outres pleines d'air et placées au-dessous maintiennent à la surface de l'onde ; il peut, sans enfoncer, porter un poids considérable. Placés sur ce transport , les voyageurs descendirent le Tigre dans une longueur de quatre-vingts lieues. Les bords du fleuve n'offrirent à leurs regards que ruines et destruction ; partout on y trouve les traces qu'ont laissées les guerres des Perses, des Romains, des Tarlares et celles, plus accusées encojc^, des Musulmans. Le pays est peu sûr ; des brigands, connus sous le nom de Bédouins, le par-

courent en bandes, dévalisant tous ceux qu'ils rencontrent.

Arrivé devant Tagrit, Ms"" Goupperie fit halte, pour visiter l'ancienne cité de l'église syrienne restée célèbre dans ses annales. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un méchant village où l'on ne trouve pas une seule famille chrétienne ; de nombreuses ruines y portent le deuil d'un passé florissant ; partout le Croissant y remplace la Croix, et, à la place de l'église des quarante martyrs, se dresse une mosquée. Le nom de Martyropolis qu'elle porte est bien celui qui lui convient. Deux évoques, seize prêtres, neuf diacres, six moines et sept vierges y furent martyrisés.

Lorsque, après avoir été sacré à Paris, Ms' Coupperie quittait cette orgueilleuse cité pour porter aux infidèles la parole de Dieu, il ne se doutait guère qu'il laissait derrière lui les germes d'une barbarie bien plus grande encore que celle qu'il allait combattre. Qui donc pouvait supposer alors qu'à un demi-siècle de là, Paris aurait aussi ses saints martyrs, et que la ville entière n'échapperait que par miracle à une destruction complète ? Hélas ! quelles destinées lui réserve l'avenir ? N'arrivera-t-il pas un jour où , comme sur les bords de l'Euphrate, le voyageur cherchera, sur les rivages de la Seine, les ruines de la moderne Babylone ? Plus heu ruex qne ue le furent plus tard les savants envoyés en Mésopotamie par M. Léon Faucher, Mer Goupperie rentra à Bagdad, sans que son kellek éprouvât aucun accident.

On pouvait craindre que les démêlés survenus entre la Perse et la France, démêlés suivis du départ de notre ambassadeur, ne créassent de grandes difficultés au

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consul de Bagdad. Il n'en fat rien pourtant ; homme de paix et de caractère facile, le pacha continua à avoir pour sa personne les plus grands égards, à lui accorder ^a même protection que par le passé. Mais cette protection ne pouvait pas s'étendre sur les campagnes. Abandonnées aux déprédations et aux brigandages des Bédouins, elles étaient peu sûres, et celui qui les parcourait n'y faisait pas toujours des promenades d'agrément. Ms»" Goupperie en savait quelque chose ; plus d'une fois, il avait fait la rencontre de voleurs, heureux encore de n'avoir pas eu affaire à des assassins. Le 4 juillet 1829, il écrivait à son frère ; « J'ai été arrêté par trois fois dans mes différents voyages ; cependant mes pertes ont été assez légères. Dans une de ces circonstances, pendant qu'on dépouillait ma petite caravane, j'étais tranquille sur mon cheval, regardant ce qui se passait. Alors je vis venir à moi un de ces voleurs, il me dit : Je sais que vous avez de très bonnes bottes, et vous voyez que les miennes sont fort mauvaises ; ainsi il faut que vous changiez avec moi ; mais ne vous dérangez pas, restez à cheval, je mettrai les vôtres à la place des miennes. Quand je l'entendis parler d'une manière si aimable, j'allongeai mes jambes, il fit tout ce qu'il voulut, il prit les miennes, me donna les siennes et me dit : Bon voyage, portez-vous bien. Mais, dans la compagnie, tout le monde n'en fut pas quitte à si bon marché *. » Mgr Goupperie ne nous dit pas si, avant de

* Ce passage, ainsi que plusieurs autres que l'on trouvera dans cette notice, sont extraits de lettres inédites de Ms^ Goupperie dont nous devons la communication ù l'obligeance de M. le docteur Viaud- Grand-Marais.

le quitter, ce voleur si bien élevé ne lui demanda pas sa bénédiction.

Mgr Goupperie a également laissé des notes sur d'autres ruines et d'autres villes de la Mésopotamie. C'est d'abord Babylone dont le nom a été donné au diocèse dont il était évêque.

Tout a été dit sur cette capitale de l'empire de Nemrod. De ses magnificences passées, il reste, à une de ses portes, un petit village du nom de Helloli que Mgr Goupperie visita, parce qu'il savait que plusieurs familles chrétiennes y avaient établi leur résidence. Au milieu des décombres de cette immense cité, autrefois regorgeant de vices, il chercha vainement les traces du palais sur les murs duquel Balthazar avait lu sa terrible sentence. Il ne reste rien non plus des cent portes d'airain, rien du temple de Bélus, rien des jardins suspendus, rien des murailles flanquées de trois cent cinquante tours, rien de toutes ces merveilles dont il a été tant parlé dans l'histoire. A leur place, des terrains incultes ; au lieu où les souverains étalaient un luxe effréné, des animaux timides qui fuient à l'approche de l'homme. Les habitants des villages voisins, dans leur terreur superstitieuse, ne veulent pas se hasarder la nuit au milieu de cette plaine, hantée par des esprits démoniaques, où des voix confuses se font entendre.

Si les superbes monuments des siècles antiques ne frappent plus le regard, la science de l'archéologie y trouve, dans ses fouilles, une mine inépuisable. Mgr Goupperie en rapporta des médailles, le plus grand nombre à l'effigie d'Alexandre, quelques-unes à celle de ses successeurs ; il trouva partout des briques, des

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excavations souterraines qui servent de refuge aux bêtes fauves, des charpentes en bois de palmier recouvertes de roseaux, d'autres débris èciiappés à la main de rhomme et à la faux du temps. Les ruines les mieux conservées sont à droite de l'Euphrate, à deux lieues de ce fleuve. On y voit encore les restes d'une large tour dont chaque jour détache une pierre, et qui ne tardera pas à disparaître. Les indigènes de cette contrée sont les plus ignorants des hommes, et pas un d'eux ne connaît un mot de l'histoire du pays qu'il habite. Depuis la captivité des Israélites à Babylone, il y a toujours eu des juifs dans les provinces environnantes. Des milliers sont disséminés dans la Mésopotamie, l'Assyrie et la Perse ; ils sont nombreux b Bagdad. A cinq ou six lieues de Helloh, se trouve le tombeau du prophète Ezéchiel. Les juifs l'ont en grande vénération et y font, chaque année, un pèlerinage. Mgr Goupperie, à son grand regret, se trouva dans l'impossibilité de le visiter. Pour s'y rendre sans danger, il lui aurait fallu une escorte considérable qui aurait nécessité des dépenses au-dessus de ses ressources *.

Orfa, l'ancienne Edesse, lui rappela d'aussi tristes et d'aussi glorieux souvenirs. Depuis la prédication des apôtres jusqu'au temps de Nestorius et d'Eutychès, cette ville fut le siège d'évêques catholiques. C'est là qu'a

* Au mois de mai 1853, ce tombeau a été visité par M. Jules Opport qui nous en a laissé la description. C'est un grand cénotaphe ayant deux mètres de hauteur, presque autant de largeur et trois de longueur. Il est construit en bois de citronnier et d'ébène, orné de tapis ^t de rideaux. D'après M. Oppert, rien ne prouve que le corps du prophète ait jamais reposé dans ce monument, qui ne serait alors qu'un cénotaphe, comme noiis venons de lo dire.

vécu et qu'est mort saint Ephrem dont on montre encore le tombeau ; c'est là que sont tombés, victimes de leur foi, de grands et saints martyrs. Après que l'hérésie y eut pénétré, presque tous les évoques furent Monophysites ou Jacobites, Ce fut le chef des Eutychéens de la Syrie et de la Mésopotamie, le grand ennemi du concile de Ghalcédoine, Jacques ou Jacob Zanzale, qui, au YI^ siècle, donna son nom à cette dernière secte.

Dans les premiers temps de l'ère chrétienne, Edesse possédait de célèbres écoles d'où sortirent de saints et savants docteurs ; ce foyer de lumières projeta au loin ses rayons. Malheureusement les discussions scolastiques firent naître dans leur sein une controverse dans laquelle les erreurs de Nestorius et d'Eutychès trouvèrent de nombreux adhérents ; la ruine des écoles s'ensuivit. A partir du VI« siècle, il n'en est plus question. Edesse donna naissance à l'évêque Ibbas, protecteur des Nestoriens , dont les écrits condamnés par le cinquième concile général jetèrent tant de troubles dans l'Eglise K Au milieu du VII^ siècle, elle tomba au pouvoir des

1 Ibbas était revenu à l'orthodoxie. Quelque temps après sa réconciliation avec l'Eglise, il fut accusé par son clergé de plusieurs crimes dont il n'était point coupable. Dans des assemblées tenues à Tyr et à Béryte, il fut reconnu que ces accusations n'étaient pas fondées ; ce qui n'empêcha pas qu'en 449, le conciliabule d'Ephèse le condamna et le déposa. Il ne tarda pourtant pas à être rétabli sur son siège. Près de cent ans après sa mort, en 553, Théodore, évèque de Césarée, conseilla à Justinien de faire condamner, par le concile général tenu à Constantinople, une lettre qu'aux jours de son erreur, Ibbas avait écrite à un Persan, nommé Maris, lettre dans laquelle il blâmait son prédécesseur d'avoir condamné Théodore, évêque de Mopsueste. La condamnation que prononça le cinquième concile général fut la cause d'un nouveau schisme.

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Sarrasins et prit le nom d'Orfa, A la fin du XI», Baudouin, frère de Godefroi de Bouillon, s'en empara et y fonda une principauté qui jeta quelque éclat. Trente ans après, elle retomba entre les mains des Turcs dans lesquelles elle est restée depuis. Cette ville a encore son importance ; ses habitants et ceux des environs sont très redoutés des chrétiens dont ils ne respectent guère les firmans et les passeports, bien que délivrés par les autorités musulmanes. C'est la seule ville un peu considérable de la Mésopotamie où l'on ne voit point d'église. Ses marchands qui, en grand nombre, appartiennent au culte catholique, y vivent sans pouvoir l'exercer.

Nisibe, autrefois Achad, mérite aussi de vivre dans la mémoire des chrétiens. Quand elle ouvrit ses portes à Sapor, ses habitants emportèrent avec eux, en quittant la ville, les reliques de saint Jacques, leur èvêque. Saint Jacques avait assisté au concile de Nicée ; il ne s'était pas contenté de travailler à la propagation de la foi ; lors du premier siège de Nisibe, en 778, il avait déployé, à la défense de la ville, le plus grand courage. On y trouve encore une vaste église sous le vocable de ce saint *. Le Nestorianisme s'y implanta et, jusqu'au XYI^

* L'église, telle qu'elle subsiste aujourd'hui, se compose de d^nix corps (le bâtiments, l'un ancien, l'autre nouveau, et qui sont unis ensemble. Une partie semble très ancienne : elle est bâtie en forme de croix, avec une coupole au milieu, formée par des pendentifs. La ilécoration, composée de pampres et de guirlandes de vigne, ne manque pis da goût. Maliieureusement le niveau du sol à l'extérieur est plus élevé que celui de l'intérieur, de sorte qu'une grande partie du dehors est cachée par la terre ; d'un côté, on voit une inscription grecque d'origine chrétienne ; à l'intérieur, les murs sont barbouillés d'inscriptions syriaques de peu d'importance, ainsi que de légendes arabes très modernes (Jules Oppert).

siècle, ce fut dans cette secte qu'elle recruta ses évêques. Les disciples de saint Antoine avaient bâti sur une montagne, non loin de la ville, unmonastère qui acquit une grande célébrité ; au V^ siècle, il tomba aux mains des Nestoriens qui en firent une maison de scandale et de désordre. Un évêque intrus s'j' maria avec une religieuse : à côté de ces mauvais exemples, ou pourrait en citer de fort édifiants ; une foule de martyrs que la crainte des supplices ne put effrayer y moururent dans la plénitude de leur foi.

Nisibe ne s'est point relevée de sa chute ; à la fin du VII« siècle, elle tomba au pouvoir des Arabes : aujourd'hui ce n'est plus qu'un pauvre village.

En se rendant d'Edesse à Nisibe, Tévêque de Babylone passa à côté de la ville de Harran. La tradition qui, dans ce pays, semble ne jamais se perdre, s'attache principalement à Abraham. Les récits qu'en font les habitants ressemblent beaucoup à ceux qu'on lit dans la Bible. Ajoutons que les femmes et les jeunes filles qui venaient à la fontaine du lieu, portant des cruches sur leurs épaules, rappelèrent à Msr Coupperie le souvenir de Rébecca. Il y fit, avec sa caravane, une station de vingtquatre heures.

La manière dont les habitants font cuire leur pain rappelle aussi la composition de ceux dont parle Ezèchiel ; à défaut de bois, ils se servent de matières fécales àèiséchées ; et, comme ils n'y mettent pas de grands soins de propreté, cette matière qu'ils empruntent à la race bovine, comme on le fait dans le Marais de la Vendée, se trouve souvent mélangée avec le pain. S'il n'en jugea pas au goût, Ms^ Coupperie put s'en assurer à la vue.

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L'évèque de Babylone n'avait pas besoin de faire une longue excursion pour trouver les ruines de Gtésiphon. C'est avec ses débris et ceux de Sèleucie qui n'en est séparée que par le Tigre, qu'au YlIIe siècle, Bagdad fut bâtie ; sur remplacement qu'elle occupait, Ms Coupperie vit des vases brisés, mais il n'eut point connaissance qu'on y eût trouvé des médailles. On aperçoit encore les restes d'un temple dédié au soleil et les traces des murailles qui entouraient la ville. Gtésiphon a perdu jusqu'à son nom ; le petit village qui a été bâti sur ses ruines, s'appelle aujourd'hui Soliman Fach, du nom du barbier de Mahomet ; il y vint mourir, et, à l'endroit où il fut enterré, on a élevé une mosquée.

Meif Coupperie croit que la ville de Rehobohot n'est pas autre que l'ancienne Arbèles. Le christianisme y pénétra de bonne heure sous les pas d'un de ses plus grands saints, saint Jérôme. Quand les rois de Perse firent de cette ville un vaste cimetière où tant de martyrs chrétiens furent ensevelis, les temples érigés en l'honneur du vrai Dieu y étaient nombreux ; ils furent tous détruits par leurs mains. Rehobohot eut des èvêques jusqu'au XVIe siècle. Renversée par les Arabes musulmans et les Tartares, cette ville n'a point repris son ancienne splendeur :; elle compte maintenant dix à douze mille habitants parmi lesquels quelques chrétiens seulement. Dans les environs, plusieurs villages en sont entièrement peuplés ; tous vivent dans la plus grande pauvreté. Më"" Coupperie s'agenouilla dans la vieille église d'Encasa, située aux portes de la ville ; elle est pleine d'ossements ayant probablement appartenu à de saints personnages. Il eut l'idée d'en extraire quelques-uns du

sol pour en faire des reliques ; mais il fut retenu par la pensée que l'hérésie des Nestorieus ayant longtemps dominé à Rehobohot, les ossements de ceux qui étaient morts fidèles à la foi catholique, pouvaient bien se trouver confondus avec les ossements de ceux qui s'en étaient écartés, et qu'il s'exposerait à recueillir les derniers.

Encore deux grandes villes, Kali et Resen, que mentionne la Genèse et dont la science cherche l'emplacement. Ces palais somptueux, ces habitations princières dont parle l'histoire, ont fait place à un désert qu'à moins de s'exposer à mourir de faim, on ne peut parcourir, sans s'être au préalable muni de substances alimentaires. Me'' Couoperie aperçut des flammes qui s'élevaient du sol et qui provenaient, lui dit-on, des substances sulfureuses dont il est composé en grande partie ; à côté c'étaient des puits pleins d'une huile qui paraît être le fameux pétrole dont le nom a acquis une si triste célébrité. Des ouvriers donnèrent au prélat la preuve de sa grande combustibilité : ayant jeté une allumette enflammée dans un puits, il en sortit aussitôt une flammée rouge qui s'éleva, comme du cratère d'un volcan, jusque dans les nuages. D'après Mg' (^oupperie, son exploitation remonterait à la plus haute antiquité et aurait eu lieu du temps d'Alexandre auquel on donna le même spectacle. Nul pays ne doit être plus cher aux numismates ; on y trouve beaucoup de médailles, quelquesunes en or, la plupart en argent ou en cuivre ; les femmes s'en font des colliers.

Le mahométisme règne à peu près exclusivement dans ces contrées où l'on rencontre pourtant encore des ado-

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rateurs du Soleil, des Manichéens et des jézides ; beaucoup n'appartiennent à aucun culte et vivent dans une ignorance si complète de toute doctrine religieuse qu'un Kurde fît cette réponse à un Anglais qui l'interrogeait sur sa religion : Notre tribu ressemble plus aux Francs qu'aux Mahoraétans, parce que nous mangeons du cochon ; nous ne jeûnons point et nous ne prions jamais. »

En poursuivant sa marche, Ms' Goupperie trouva pourtant des chrétiens catholiques romains, dont la foi a résisté à toutes les persécutions et ne s'est pas affaiblie en passant à travers les âges. La misère de ces malheureux est au delà de tout ce que l'on peut dire. Ils ont des églises, mais leurs prêtres manquent souvent de pain et d'habits sacerdotaux. Ms^ Goupperie pourvut, autant qu'il le put, aux besoins des temples et des pasteurs. Grâce à lui, les églises eurent les vases et les ornements indispensables à la célébration du culte ; grâce à lui, les prêtres eurent des vêtements sacerdotaux.

Toutes les visites dont nous parlons ne se firent pas dans une seule tournée épiscopale. Rien ne pouvait ralenttr l'ardeur de l'évêque de Babjlone, et, malgré le peu de sûreté des routes, il continuait à parcourir son diocèse et à y prêcher l'Evangile. Le 8 septembre 1870, il écrivait à sou frère : « Il y a peu de temps que je suis arrivé à Babylone ; c'est une ville qui est à cent lieues de Bagdad, en descendant le Tigre et près du golfe Persique. Nous avons là des chrétiens catholiques et une église, fondée il y a deux siècles. Je dois des soins à cette mission et je suis allé la visiter. La divine Providence m'a délivré de plusieurs dangers qui se sont ren-

contrés sur la route -. vraiment ceux qui voyagent dans ce pays, pour leur plaisir, sont bien insensés. »

La guerre avait éclaté entre les pachas de la Mésopotamie et ceux de Tancienne Assyrie ; elle s'y faisait d'une manière atroce. Chaque parti ayant appelé à son aide les Kurdes des montagnes et les Arabes du désert, les bandits, le fer et le feu à la main, promenaient partout le meurtre et l'incendie. Les chrétiens se dispersèrent de tous les côtés, beaucoup moururent de faim et de misère ; d'autres arrivèrent à Bagdad dans l'état le plus lamentable. Il fallait les vêtir, les loger, les nourrir. Les chrétiens de cette ville, peu nombreux et peu riches, ne pouvaient guère venir au secours de leurs frères, et les Musulmans profitaient de l'occasion pour leur faire d'abominables propositions qui n'étaient pas toujours refusées. « Embrassez notre religion, leur disaient-ils, nous nous chargerons de votre entretien ; vendez vos enfants et nous vous donnerons des vivres. »

Le Conseil de la Propagation de la foi s'en émut, et, le 29 septembre 1829, il envoya à Me' Coupperie la somme de vingt mille francs.

De son côté. Mer l'évêque de Luçon, s'adressant aux curés de son diocèse pour les engager à venir en aide, parles charités de leurs paroissiens, à l'œuvre de la Propagation de la foi, leur disait :

« Il est un motif bien puissant auquel vos paroissiens ne seront pas insensibles. Deux évêques, sortis de ce diocèse * et emportés par leur zèle, sont allés porter la

* Mg^ Péroclieaii, évéque de Maxula, et j\Ii;»' Coupperie, évéqiie de Babyloue.

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bonne nouvelle de Jésus-Christ à des contrées lointaines. Ni les dangers d'un long voyage, ni les tempêtes, ni les ècueils de la mer, ni les côtes des barbares, n'ont pu arrêter ceux que Dieu appelait ; ils arrosent encore aujourd'hui de leurs sueurs cette portion intéressante du champ de TEglise, en attendant qu'ils l'arrosent peutêtre et la fécondent de leur sang. Par les efforts de leur zèle, le flamboau de la religion dissipe les ténèbres de ridolàtrie et de la superstition, et l'arbre de la foi planté d'abord dans des terres incultes, maigre les orages auxquels il est exposé, porte des fruits abondants et qui le seraient encore davantage, si ces fervents missionnaires n'étaient pas dépourvus de tout secours. »

Msf Soyer dont M. l'abbé du Tressay a écrit l'intéressante histoire, a laissé, dans le diocèse de Luçon, une mémoire vénérée de tous. Homme de profonde conviction, il était en même temps un homme calme et modéré.

Sa nature éminemment conciliante ne l'entraînait point vers les partis absolus qui séparent souvent des hommes faits pour s'estimer, et éloignent les uns des autres ceux que de grands sentiments d'honneur et de délicatesse devraient rapprocher. Nous avons eu l'honneur de le connaître personnellement, et nous avons pu apprécier toute la noblesse de son cœur. Rien d'étonnant, après cela, si, dans les circonstances que nous rapportons, sa voix fut entendue, et si de nombreuses aumônes vinrent au secours de l'œuvre qu'il patronnait.

A la guerre qui désolait la Mésopotamie, se joignirent

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