‹ Biographies vendéennesChapitre 6 sur 6 · LISE · texte numérisé non relu

LISE

Je crois que tout en irait pour le mieux.

L'amant et la fillette ourdissent donc, de concert, une bonne petite perfidie dont le succès leur paraît infaillible.

En même temps qu'elle a Lise pour fille, Simone possède un fils appelé Colin. Le moyen de ne pas aimer quand on porte un tel nom. Le jeune homme adore Lucile, qui n'est pas en reste avec lui. Mais l'amour est ombrageux et jaloux; Joficœur persuade facilement à Lucile que Colin lui est infidèle et l'engage à en prendre son parti gaîment.

Mais un amant Se remplace aisément ; Venez au régiment, Soyez ma ménagère ;

Vous aurez avec nous Le destin le plus doux.

Rien n'est galant Gomme le militaire.

Liicile ne l'entend pas sur ce ton-là. Elle est touchée au cœur, et, si elle renonce à l'amant qu'elle croit infidèle, elle mourra de chagrin plutôt que de se laisser consoler par un autre. Suit une scène de jalousie entre les deux amants, qui se termine, pour Colin, par le parti bien arrêté d'être soldat et de se faire tuer à la guerre. C'est ce qu'attendait Jolicœur, et comme, avec lui, l'amour ne prend pas le ton du drame, il chantait :

Vive Tallégresse, C'est le vrai bonheur ; Jamais de tristesse Pour un racoleur.

S'amusant sans cesse Aux dépens d'autrui, Toujours on s'empresse De payer pour lui.

Quand Colin l'aborde et lui fait part de sa résolution, l'affaire est vite bâclée. Colin, de par le roi, est soldat et en porte les insignes à son chapeau. Mais Lise, se repentant du mauvais tour dont elle s'est rendue complice, fait à Colin et à Lucile un aveu complet, aveu bien tardif, si Jolicœur ne consentait pas à rendre son fils aux pleurs de Simone. Il y met une condition cependant, condition que s'empresse d'accepter la mère, c'est que Lise deviendra sa femme. Tenez, dit-il, en remettant à Lucile l'engagement de Colin :

Tenez, voilà ce qui le lie, G"est à vous qu'il est engagé.

Si séduit, contre notre attente, Par quelque aimable racoleur, Il abandonnait son amante, En lui montrant cette patente, Réclamez votre déserteur.

Et, afin que tout se termine pour le mieux, Jolicœur quitte le service militaire. Désormais, l'ancien racoleur, devenu villageois, cultivera en même temps les charmes de sa femme et les champs de sa belle-mère.

En dépit de ce que l'on prétend que les muses n'accordent leurs faveurs qu'à lajeunesse, Gaudin, devenu vieux, n'en continuait pas moins à brûler l'encens sur leur autel. Il ne fallait même pas qu'elles fissent les prudes, car il prenait avec elles des libertés de langage, capables, si elles n'y avaient pas été habituées par les poètes erotiques du XYIIP siècle, de leur faire monter le rouge au front et de les effaroucher. Sa plume avait certainement été trempée dans l'encre du Décaniéron, quand il écrivit ses contes. S'ils ne manquent ni d'esprit, ni de verve, ils contiennent de telles gaillardises, que, pour en citer quelques vers, il faut toujours faire de nombreuses coupures. Le Frère quêteur^ par exemple :

Dans un moutier, non loin de Blois,

Demeurait le frère François,

La fleur des capucins de France :

Il était beau par excellence,

Et jouissait de plus d un talent

Pour obtenir en demandant...

.lOSErH-MARIE GAUDIN 403

Ou bien VEcole des jaloux :

Une Espagnole est, dit-on, peu Adèle, Et rarement s'en tient à son époux.

Pourquoi cela ? La chose est naturelle : Dans son pays, les maris sont jaloux.

Alvar avait une femme charmante.

Deux yeux brillants, une taille élégante, Des cheveux noirs avec un teint de lis. De tout Madrid faisaient aimer Zélis.

Toutes les nuits elle avait sérénade.

De ce l'époux ayant l'esprit malade, "Voulut savoir quel serait son destin, Et fut trouver un père capucin...

Assez, assez. Chaque fois qu'il met en jeu un capucin, et cela n'arrive que trop souvent, Gaudin nous force à fermer le livre. J'aime mieux M issouf, c'est le moins risqué de ses contes, et je me hasarde à en reproduire toute la fin, sans ja^en retrancher. S'il paraît encore trop graveleux, je rappellerai que nous sommes au temps de Mon oncle Thomas, et qu'à côté de Pigault-Lebrun, Gaudin est presque moral.

Sèsoslris, roi d'Egypte, a eu l'imprudence de lancer une flèche dans le Nil. La vengeance est le plaisir des dieux. I^e dieu du fleuve a puni l'insolent monarque, en fermant ses yeux à la lumière ; depuis dix ans il est aveugle. Les médecins les plus savants du royaume y ont perdu leur science, et, cataracte ou amaurose, l'histoire n'en dit rien, ont déclaré le mal incurable. En désespoir de cause, le roi vient de consulter un oracle fameux dans la contrée, l'oracle a promis de le guérir. A première vue, l'ordonnance paraît aussi simple que

son exécution facile. Il ne s'agit point, en effet, d'une de ces recettes merveilleuses dont quelques mortels privilégiés ont seuls le secret ; il ne faut point remonter jusqu'à la source cachée du Nil, pour désarmer par des prières le dieu implacable dans sa colère. Un collyre tout-puissant et infaillible est à la disposition de tous, chacun le porte avec soi, et je laisse à Gaudin le soin de le nommer. Seulement l'oracle y a mis une condition : la liqueur en question sera celle d'une femme, et cette femme aura toujours été fidèle à son mari. Je suis guéri, s'écrie Sésostris, qu'on prenne celle de la reine. Malédiction ! l'application du topique a lieu, et le malheureux prince est plus aveugle que jamais. Alors tous les courtisans de demander à leurs moitiés, dans la vertu desquelles ils ont toute confiance, la liqueur bienfaisante qui ne peut pas manquer de les mettre bien avant dans la faveur royale ; mais rien n'y fait, Sésostris ne voit pas plus clair qu'auparavant. A cette nouvelle, il y a grande rameur à la cour. Toutes les dames demandent que l'on brûle vif, ou que pour le moins l'on pende^ les douceurs du pal n'étant pas encore connues à cette époque, le devin ou plutôt l'imposteur qui les a calomniées. Mais lui, sans s'émouvoir : — Sire, vous avez fait fausse route ; ce n'est pas dans les palais -, ce n'est même pas dans les maisons de la bourgeoisie que l'on trouve le remède que j'ai prescrit à Votre Majesté. Ne désespérez pas pourtant, quoique rare, on peut encore le rencontrer au village ; c'est de ce côté qu'il faut l'aller chercher.

Tous les officiers du palais sont alors mis sur pied avec l'indication nouvelle. Enfin :

Dans un hameau, tout auprès de Memphis,

Où saimmt bien et travaillant sans cesse,

Vivaient heureux deux époux assortis :

On eût cru voir Philémon et Baucis,

Quand ils étaient encor dans leur jeunesse.

Sadec était un fort joli blondin

Et sa Missouf une brune piquante ;

Pour subsister, ils n'avaient d'autre rente

Que le produit d'un très petit jardin.

L'amour avait formé cette alliance

Sans gens de loi, sans aucune dépense ;

On n'avait eu besoin de stipuler

Tant pour la dot et tant pour le douaire ;

Point de procès un jour à démêler ;

Un prêtre seul avait bâclé l'affaire.

Missouf, un jour, revenant du marché

Vendre ses fruits, trouve un chercheur d'urine,

Qui, s'en étant aussitôt approché,

Lui dit : « Ma belle, avecque cette raine,

Étes-vous bien fidèle à votre époux ?

On le prétend, mais j'en doute entre nous. »

Elle répond : « Monsieur, que vous importe ?

Fit-on jamais question de la sorte ? »

L'autre reprit : « C'est de la part du roi,

Dont vous pouvez guérir les yeux peut-être.

On ne doit point résister à son maître ;

Obéissez, allons, dites-le-moi. »

— iiEhbien, sachez, puisqu'il faut vous instruire, Que, pour tout l'or de ce puissantempire,

Je ne voudrais trahir mon cher Sadec, Que son honneur est encor sans échec, Et sur le mien que l'on n'a rien à dire. »

— « Vous me charmez : mais ne mentez-vous point ? Toute femme est peu franche sur ce point :

On connaîtra si vous êtes sincère. »

— ■«< Je ne crains pas qu'on prouve le contraire. »

Notre homme alors présente un vase d'or Pour recevoir le précieux trésor, Qu'en rougissant répand la jardinière, Quand elle sut ce qu'on en voulait faire, Et quels devaient en être les effets.

Puis le valet regagne le palais, Et ma Missouf sa paisible chaumière .

Que faisait-on cependant à la cour ?

On y croyait la recherche inutile Et le monarque aveugle sans retour ; Car chaque dame, avec un front tranquille, Avait juré vingt fois à son mari Qu'elle n'avait point eu de favori.

Que le devin était un homme à pendre.

Le serviteur arrive et sans attendre Dit : Notre roi va guérir, grâce à Dieu : J'en tiens, messieurs, elle vient de bon lieu, Et produira l'effet que l'on désire.

A ce propos, chacun se mit à rire.

Sésostris dit : « Allons, essayons-la, Car il faut bien que j'en passe par là ; Je l'ai promis et ne puis m'en dédire. » Mais le topique à peine est sur ses yeux, Que notre roi voit la clarté des cieux. Et n'eut jamais une meilleure vue.

De son péché la reine convaincue Tombe à ses pieds ; les rieurs étonnés, Restent muets avec un pied de nez, Et ne croient plus leurs épouses fidèles. I On s'attendait à des scènes cruelles,

Rien ne pouvait apaiser Sésostris-, Quand à la cour parut la jardinière.

Le roi lui dit : « Je revois la lumière ; Et c'est par vous, Missouf, que j'en jouis ; Demandez-moi tout ce qui peut vous plaire, Vous l'obtiendrez, j'en jure par Apis. »

.lOSEPH-MARIE GAUDIN 407

i< Eh bien ! je veux, dit la sage personne, Qa;\ son épouse un grand prince pardonne Une faiblesse. (Hélas ! qui n'en a pas ?) Un rien sufflt pour causer un faux pas. » Lô roi, surpris, à la reine fit grâce, Pour s'acquitter et tenir ses serments; Elle se lève et son époux l'embrasse.

Tout aussitôt messieurs les courtisans, Singes des rois, firent le même ouvrage. Chacun auprès de sa dame volage ; Et ma Missouf, riche de maints présents, Fut embrasser Sadec dans son village.

Les années s'ajoutaient aux années, et la verve de Gaudin ne tarissait pas. Il chantait les plaisirs de la table, le mariage, les mésaventures conjugales et jusqu'au retour des liourbons.

La chanson dont je veux parler, composée en patois sablais, et aujourd'hui bien oubliée, a été si longtemps, avec Nichan, le chant populaire des Sables, que je me fais un devoir de la reproduire ici. Les Sablais de mon âge, qui certainement en conservent le souvenir, ne seront pas sans se rappeler avec plaisir ses couplets, dont fut bercé leur premier âge.

CHANSON SABLAISE

Air fin Mai.

^ Man Diu, le béas mois de mai Qui vos le mande si gai Que pretot an attache Le Pavaillan sos tache.

Lé jos d'où poué Boutinart N'aimot poiié cltotBounapart Quot le tchitte la France Le se mettot au dausse.

S'il avoit ocor régné Tôt était echtermiué Peur sa grode déposse Et d'homme et de flnosse.

01 est ann Bouiban, ma foi, Qui sera neutre ban roi, Et peur mer et peur téarre

Y n'arans pu la dgiarre.

Neutre maire, homme d'esprit *, Sitout que Tous apprenit, D'ine manière froche Prit la cocarde blioche !

Y verrons veni nous gas Qui ne serot pouet trop gras.

Le sant trop dos la crotte Pour faire la i-ibotte.

Nous hommes védrot oussi Tchélé qui vivront, Diu merci !

D'où prisans d'Augletearre Pour repeupUier la tearre.

Les feuilles et lus galos Serot tretous bé cantos :

Ghaquine, tchelle aunaée.

Sera la mariaée.

Dupont

JOSEriI-MARlE GAUDIN 409

Les matelots revenus Son éront à Tearre-nu Pécher de la moulue Quî sera bé vodue.

Tos lé povre arôt d'où pann Et ne mourrot pouet de fann Sos la trischte recette DIa seupe à la comète *.

Si ve démodez le nann Del'outurde la chôssann, Counassous BUaucounetto.

01 est lé qui l'a fette.

Gaudin n'épargnait pas toujours ses amis, et le Noël à leur adresse, que j'ai souvent entendu chanter dans mon enfance, me revient encore à la mémoire. C'était la municipalité des Sables qu'il faisait comparaître devant lui. Chacun de ses membres y avait l'honneur du couplet, le maire d'abord, ensuite Robert Dubreuil, qui cachait tant d'esprit sous des formes si grotesques :

* La ville des Sables compte peu d'années aussi calamiteuses que l'année 1812. La ruine de son commerce, la captivité de ses marins sur les pontons de l'Angleterre, la mauvaise l'écolte de l'année 1811, menaçaient ses habitants d'une véritable famine. Ajoutez à ces fléaux l'apparition d'une comète, qui, aux yeux du peuple, était d'un bien mauvais présage, et vous aurez une idée de l'état des esprits et des privations qu'il fallait s'imposer pour venir au secours des misères. La municipalité créa des fourneaux économiques et fit des distributions de soupe aux pauvi-es. Ces soupes étaient composées de substances de toute sorte, et, si elles remplissaient l'estomac, elles ne flattaient guère le goût. En raison de l'astre sinistre qui brillait au ciel, on leur donna le nom, qu'elles conservèrent longtemps, de soupes à la comète.

Avec poids et mesure, Un autre s'avança ; Il avait la tournure Du bon Sancho Pança.

Le médecin Morlière, au corps exigu et à la parole embarrassée :

Ensuite, un petit homme Vint sur le bout du pied.

De son discours un somme Nous ravit la moitié. . .

Ainsi des autres.

Perdait-il un procès important où une partie de sa fortune était engagée, il employait les vingt-quatre heures que tout plaideur malheureux consacre d'ordinaire à maudire ses juges, à les chansonner, dans des couplets qui rappellent les fameux Alléluias de Bussy- Rabutin; et, cette exécution faite, il redevenait leur meilleur ami. Mais toujours à la pointe se mêlait la gaudriole, à moins pourtant qu'il n'adressât une épîtreà sa jeune fille en pension; encore, dans cette circonstance, avait-il besoin de mettre un frein à sa plume.

C'est pour une flUe chérie Que je fais aujourd'hui des vers.

Muses, quittez, je vous en prie, ■Vos jeux de mots et vos travers ; Prenez le ton de la décence Qui convient aux cœurs innocents 5 Songez qu'il faut de la prudence, Avec les filles de quinze ans.

Gandin mourut eu 1818, conservant jusqu'à la fin le propos leste et l'humeur enjouée qui faisait le fond de son caractère.

Dans sa jeunesse il avait largement payé son tribut à son époque. Il s'était assis à cette table du XVIIIe siècle, où la philosophie, loin d'apparaître toujours sous l'image de la froide raison, avait ses jours d'orgie dans lesquels elle ne respectait ni les choses divines, ni les choses humaines. De ce temps-là il avait conservé toutes les aspirations généreuses et toutes les frivolités. On retrouve les premières dans les actes de sa vie, les secondes dans ses compositions légères. Esprit aimable et mondain, il ne voilait pas assez ses nudités et se raillait trop de toute chose.

Il ne faut rien exagérer pourtant, et ne pas lui faire un crime d'un badinage un peu trop décolleté -, il n'y attachait, d'ailleurs, aucune importance, et avait si peu la prétention de passer pour un homme de lettres, que ses contes, la seule de ses œuvres qui ait vu le jour, ne furent publiés que sur l'insistance qu'y mirent ses amis. Il n'avait demandé à la poésie que des distractions, et il comprenait très bien que pour se faire un nom dans les lettres, il fallait autre chose que des vers agréables et des couplets inspirés plutôt par le Champagne que par l'eau de l'Hippocrène.

Le véritable titre de Gaudin à la gloire est ailleurs. Heureux qui, lorsque les ardeurs de la jeunesse font place aux glaces de l'âge, rencontre, en jetant un coupd'œil sur son passé, une grande journée, comme il lui fut donné de pouvoir en compter une. L'àme alors s'y repose avec complaisance, et trouve dans son souvenir

une récompense plus douce que toutes celles que peu vent donner les faveurs du pouvoir ou l'enivrement de la popularité '.

* En appelant Joseph-Marie GauJin prêtre apostat, comme il l'a fait dans son Histoire de la Vendée, l'abbé Deniau a commis une grosse erreur. Le prêtre apostat ne fut pas Gaudin, le représentant de la Vendée aux différentes assemblées nationales, mais l'abbé Gaudin, auteur d'un livre contre le célibat des prêtres. L'abbé Gaudin ne se contenta pas d'écrire contre le célibat du clergé, il se maria et fit souche. Malgré quelques liens de parenté, les deux Gaudin, que séparait une profonde antipathie, vécurent toujours éloignés l'un de l'autre.

Les hommes que des études et des croyances communes devraient le plus rapprocher, sont souvent ceux qui offrent dans leur caractère le plus de dissemblance. Voilà deux savants daccord sur toutes les questions delà science et de la religion, deux èrudits qu'aucun point de doctrine ne divisa jamais; vous allez croire que, confondus dans une seule pensée, ils agiront toujours de même sorte, que l'un ne fera pas un pas sans que l'autre le suive, et que, dans leurs actions, l'antagonisme n'est pas possible. Détrompez-vous, c'est souvent le contraire qui arrive. Ainsi, une question capitale dans les lettres ou dans les sciences vient-elle à surgir et à passionner le public? de nos deux savants, l'un se jette dans l'arène : sa polémique est vive, hardie et peu mesurée ; il attaque plus qu'il ne se défend, et son bras n'a point de repos qu'il ne sorte de la lutte, vainqueur ou meurtri et déchiré. L'autre se comporte tout autrement : entièrement pénétré de la vérité qu'il enseigne, il semble rester indifférent à ce qui se passe autour de lui et laisse dire ses adversaires,

sans se donner la peine de leur répondre. L'ennemi emporterait d'assaut la ville qu'il habite, qu'il n'en serait pas autrement ému, et que, devant l'arme suspendue sur sa tête, il n'en continuerait pas moins à chercher la solution du problème qui l'occupe. Les jours d'épreuve arrivent. Tous les deux sont attaqués dans leur foi, avant de l'être dans la position qu'ils occupent. Le premier s'exalte et s'irrite; sa discussion va jusqu'à l'insulte et l'outrage; il se sert de la plume comme d'un glaive. Le second ne se repose pas non plus; seulement il ne cherche qu'à convaincre, et quand une main qu'il doit toujours respecter vient à s'appesantir sur sa tête, il s'incline avec respect, se résignant et gardant le silence devant le coup qui vient de le frapper. C'est de ce dernier que je veux parler aujourd'hui.

Bonaventure Giraudeau est né à Saint-Vincent- sur- Jard, le 2 mai 1697. Sa famille occupait depuis longtemps une position honorable dans la bourgeoisie du pays. Son grand-père, Guy Giraudeau, avait été sénéchal d'Olonne en 1650; son aïeul du côté maternel appartenait à la religion réformée, et plutôt que d'abjurer sa foi, avait, au moment de la révocation de l'édit de Nantes, pris le chemin de l'exil et s'était réfugié en Hollande, où il avait publié un traité de géographie Un de ses oncles ou grands-oncles, le R. P. Giraudeau, cordelier au Lieu- Dieu, en Jard, avait tenu une conduite honorable dans une triste scène monastique que Ton trouve racontée tout au long dans la déclaration des religieux réformés du Lieu-Dieu, en Jard, contre les anciens religieux, p. 465 de VÈtat du Poitou sous Louis XIF^ par M. Dugast- Matifeux. Son père, enfin, exerçait la médecine.

Bonaventure Giraudeau "avait trouvé, comme on le voit, de bons exemples et de bonnes trailitions dans sa famille. A cet avantage il faut ajouter les plus heureuses dispositions naturelles qui, dès son enfance, donnèrent de lui à ses parents de grandes espérances. Pour ne pas laisser ces dispositions incultes, ils l'envoyèrent faire ses études au collège des jésuites de La Rochelle, et non pas à Poitiers, ainsi que le prétend l'auteur des Annales du Poitou. Il s'y fit remarquer par une aptitude toute particulière pour les langues grecque et hébraïque. En même temps qu'il faisait l'admiration de ses maîtres et de ses condisciples, et que, par les qualités de l'esprit, il était pour eux un objet d'étonnement, il s'en faisait chérir par celles du cœur. Ses études à peine terminées, l'élève devint maître à son tour, et quitta le banc de l'écolier pour la chaire du professeur; le cours de rhétorique lui fut confié. En 1719, il entra dans la Compagnie de Jésus, mais il ne fit profession des quatre vœux qu'en 1730.

La discussion et plus souvent la dispute entre les partisans et les advprl^aires des anciens n'était pas finie. Bien que M"*" Dacier eût fait un semblant de paix avec Lamotte, ce n'avait été qu'une trêve, et la guerre avait repris plus vive que jamais au sujet d'Homère. Le temps n'était plus à ces fortes études du XVP siècle qui avaient emporté au delà de toute mesure une génération studieuse et enthousiaste. Incapables pour la plupart de lire VIliade, ses adversaires n'étaient pas fâchés de faire croire que c'était un poème méprisable, A force d'esprit, Lamolte était parvenu à recruter, non seulement la jeunesse superficielle du jour, mais, chose

extraordinaire et qui faisait bondir d'indignation M«ie Dacier, il avait un parti jusque dans le sein de l'Académie française. Devant un pareil scandale, la lionne avait poussé un dernier rugissement et s'était éteinte, en 1710, blessée à mort, moins encore par les coups qu'elle avait reçus que par le dépit que lui avait causé le mauvais goût du siècle.

Le Père Giraudeau, dans toute la force du talent et de la jeunesse, était plus propre que tout autre à relever le drapeau que M'"^ Dacier avait tenu d'une main si ferme. Le grec était devenu en quelque sorte sa langue maternelle, et, comme l'abbé Fraguier, il eût volontiers récité mille vers d'Homère chaque jour, moins pour détourner la contagion qui ne pouvait le gagner, que pour le charme qu'il y trouvait. On devait donc croire que, bouillant athlète, il allait, au cri de : Vive Homère ! se jeter dans la mêlée, et, l'Iliade à la main, en écraser ses critiques. Il n'en fît rien cependant. Il laissa ce soin à un savant religieux de son ordre, au Père Hardouin, qui trouva le secret d'être ridicule en défendant la meilleure des causes, que personne ne connaissait mieux que lui. Le Père Giraudeau, persuadé que, pour aimer Homère, il suffisait de savoir le lire, mit une nouvelle ardeur dans son enseignement, abandonnant le champ de la polémique à des esprits frivoles et à des érudits un peu lourds.

Un religieux de ce mérite ne pouvait pourtant pas rester inaperçu. Sa compagnie le tenait non seulement en grande estime, à cause de sa conduite exemplaire, mais on le considérait, ajuste titre, comme un savant du premier ordre. Il y avait donc longtemps que son nom

LE PERE BONAVFNTUIŒ OIRAUDEAU 4l7

avait franchi les murs de La Rochelle, lorsqu'en 1731, le général des jésuites l'appela à Rome, pour être un de ses secrétaires. C'était une position que le Père Giraudeau n'aurait jamais osé ambitionner et qu'il croyait bien au-dessus de ses forces. Fidèle à la devise de son ordre, il obéit cependant et se rendit auprès de son supérieur. Dans la capitale du monde chrétien, l'humble professeur ne tarda pas à être apprécié comme il l'avait été à La Rochelle. Sa piété sincère, ses vastes connaissances et sa modestie qui venait les rehausser, lui attirèrent la considération générale. Quoique son emploi exigeât un travail de correspondance de tous les instants, le Père Giraudeau trouva pourtant des loisirs, pour revenir avec passion à ses anciennes études. Bien persuadé que la connaissance des lettres grecques importait à tous ceux qui voulaient étudier les auteurs sacrés et les auteurs profanes, également convaincu que, loin d'être un objet de mépris pour quelques-uns, elles étaient d'un grand prix pour tout le monde, il gémissait de les voir si peu répandues, et en attribuait uniquement la cause au travail long et pénible, travail indispensable pourtant, auquel, avec les méthodes usitées, il fallait se livrer pour apprendre la langue de Pindare et d'Homère. Il entreprit de donner une nouvelle méthode qui permît aux jeunes gens désireux de nourrir leuresprit des chefs-d'œuvre de l'antiquité de les comprendre, sans passer par ces études rebutantes qui les arrêtaient souvent au commencement de la route. Il s'efforça donc de leur en aplanir les diflicullés et de les mettre à même, sinon d'écrire comme Hérodote ou Xénophon, du moins de pouvoir les lire et les comprendre.

Avec la méthode qu'il venait d'imaginer, rien ne lui parut plus facile, pourvu toutefois qu'au préalable, l'élève auquel il s'adressait connût la langue latine. C'est dans cette idée qu'il composa Vlntroductio ad linguaîYi grœcam, publiée pour la première fois à Rome en 1739.

Cet ouvrage, en texte latin, se divise en trois parties. La première expose les règles de la grammaire, avec les tables des déclinaisons, des conjugaisons et des dialectes. La seconde apprend à connaître les mots de la langue grecque que l'on appelle racines, mots d'où les autres dérivent ; la troisième est l'application des deux premières : elle termine l'étude de la langue grecque. On y trouve un poème grec, Ulysse, composé de plus de six cents vers, dont presque tous les mots sont une racine. On aura une idée des difficultés que l'auteur dut vaincre, quand on saura que ce poème, dans lequel on rencontre des vers d'Homère, ne manquejamais de suite dans le récit, et pourtant renferme un choix de mots que le Père Giraudeau s'était imposé à l'avance. La traduction en latin se trouve en regard et est suivie de notes explicatives. C'était un tour de force dont peu d'hommes étaient capables et dont notre helléniste se tira pourtant à son honneur. Le petit poème a eu depuis de nombreuses éditions et a été traduit en français par F.-L. Lécluse.

Un poème devait mieux se graver dans la mémoire que ces malheureuses racines grecques, dans le jardin desquellesnous aimions si peu à promener notrejeunesse, et qui n'offrait comme moyen mnémotechnique que la mesure et la rime. Aussi, à la plupart d'entre nous qu'en

est-il resté ? Le souvenir des racines ? Non, mais l'ennui qu'elles nous donnaient à apprendre.

Giraudeau avait dédié son livre au cardinal de Tencin, qui représentait alors la France auprès du Saint-Siège.

IS Introduction à la langue grecque fut acceptée dans l'enseignement, non pas seulement à Rome et en France, mais aussi dans presque toute l'Europe. Pendant longtemps on n'y suivit pas d'autre méthode.

De retour à La Rochelle, vers 1740, le Père Giraudeau professa la rhétorique au séminaire jusqu'en 1763. Les séminaires ayant été retirés aux jésuites avant les collèges, Giraudeau n'est plus désigné, à partir de cette époque, que comme père spirituel au collège de cette ville. Il se renferma toujours dans ses attributions et ses études, s'éloignant tellement du monde, qu'il ne fît pas même partie de la Société académique de La Rochelle, qui aurait été heureuse de compter au nombre de ses membres un érudit aussi distingué. Il avait pourtant quelques rapports avec elle. Le 13 janvier 1745, on y lisait de lui une critique de la traduction de Virgile de l'abbé Desfontaines.

En 1751,11 retoucha, en lui donnant une plus grande étendue, son Introduction à la langue grecque. Il divisa cet ouvrage en cinq parties, destinant chacune d'elles, à commencer par la cinquième, aux cinq classes d'humanités ; elles ont été imprimées séparément et forment cinq volumes qui ne comptent pas moins de quatorze cents pages.

Ce long travail terminé, il publia, en 1757, sous le titre de Praxis -linguœ sacrœ. une grammaire et un dictionnaire hébreux, opus non inutile, dit-il, avec

plus de candeur que de vanité. Il aurait pu ajouter opus difficile.

Les langues hébraïques, mortes depuis si longtemps, étaient même de leur vivant sujettes à des interprétations différentes. Dans certaines conditions, elles devenaient des langues presque hiéroglyphiques. Il fallait, quand les signes étaient absents, comme pour les correspondances en chiffres, une clef pour les comprendre. Ainsi que le rappelle le Père Arcère, David ayant résolu la mort d'Urie, le chargea lui-même du message qu'à cette fin il adressait à Joab. Urie n'y comprit rien, mais Joab, qui en avait le secret, ne se trompa point sur le sens qu'il fallait y attacher, et n'exécuta que trop bien les ordres du roi. Gomme on ne doit pas s'en étonner, les érudits du XVIIIe siècle étaient loin de s'entendre sur la signification que devaient avoir certains passages, suivant la présence ou l'absence des signes. Les fameux points masserhétiques donnaient lieu à des interprétations différentes. Schrevelius et Masclef s'en étaient beaucoup occupés, sans pouvoir tomber d'accord. Le Père Giraudeau crut pouvoir être plus heureux : il se livra à de longues et pénibles recherches pour atteindre le but qu'il se proposait. Un mot pourra donner l'idée de ces sortes d'abréviations. Dans la langue hébraïque, la voyelle o n'a point de caractère qui la représente. Pour la faire sentir dans la prononciation, il faut savoir qu'on doit l'intercaler entre deux consonnes qui se suivent dans la même syllabe. Exemple : «z le se prononcera Moloc. C'est par de pareilles interprétations que le Père ^Giraudeau entreprenait de faire revivre une langue dont la connaissance lui paraissait d'une impor-

LK l'KtlK liONAVKNTLriE C.IUAUDEAU 421

tance extrême. Il avait même la prétention de pouvoir en rendre l'étude facile à ceux qui voudraient s'y livrer. Il fit, dans cette intention, un travail analogue à celui qu'il avait fait pour les racines grecques, dans son poème (V Ulysse. Le sens des abréviations étant pour tout le monde, et surtout pour les commençants, d'une immense difficulté, il composa une table qui en contenait quatorze cents environ, comprises dans trois cent cinquante vers latins.

La controverse religieuse avait succédé, depuis longtemps, à la controverse littéraire. La philosophie du XYIIIe siècle ne se contentait pas d'attaquer des abus qu'elle a eu la gloire de détruire, elle s'en prenait au christianisme lui-même des fautes de quelques membres du clergé. La lutte était vive et passionnée des deux côtés, mais il faut bien reconnaître qu'elle était inégale, moins par la faiblesse et le peu de mérite des défenseurs de la religion, — car tous ceux sur lesquels Voltaire déversait le ridicule n'étaient pas de pauvres écrivains, — que parce que l'opinion publique était favorable à leurs adversaires. Si Voltaire régnait en souverain, cela tenait donc autant à l'état dans lequel il avait trouvé la société, qu"à son prodigieux esprit. Je pourrais dire de l'auteur du Bictionnaire philosophique ce qu'un savant professeur de la Sorbonne, le Père Perraud *, vient de dire de Luther. Au XYI« siècle, la vente des indulgences et la profonde démoralisation dans laquelle était tombé le clergé, firent la force de Luther ; au XYIIIe, Voltaire trouva la sienne dans l'intolérance des uns, l'esprit de

* Msr Perraii'l, aujourd'hui évéque d'Autun.

persécution de quelques autres, la légèreté et la frivolité de presque tous. Le Père Giraudeau se tint encore à l'écart, caché sous sa tente, quand il était de force à se montrer dans l'arène. Ce n'était pas, en effet, seulement un érudit, négligeant, comme il arrive souvent, la forme pour le fond ; il avait le trait mordant, et s'il l'eût voulu, il pouvait se servir de sa plume comme d'une arme bien acérée.

Les Anglais s'étaient emparés de l'île d'Aix, qui n'était pas restée longtemps entre leurs mains. Le Père Giraudeau se fit un amusement de cette expédition peu préjudiciable à la France, et sous le nom homérique cCAioccade, sembla vouloir en chanter toutes les péripéties dans un poème épique. Mais, pour son étendue, il fut peu en harmonie avec l'importance du sujet ; son Iliade ou plutôt son Aixcade ne compta que vingtquatre vers *, et son envoi au maréchal de Senectère se termina par un enfantement peu douloureux:

La montagne en travail a fait une souris.

Plus tard, eut- il regret de cette distraction profane? Est-ce à cette débauche d'esprit qu'il voulait faire allusion quand il écrivait, dans une de ses Paraboles :

«Un jeune homme a fait un poème mondain, sur lequel il compte beaucoup pour lui faire une grande réputation

* M'en rapportant aux sources où j'avais puisé, j'avais dit, dans la notice publiée dans la Reoue de Bretagne et de Vendée (\\\\\\Qi 1867), que le Père Giraudeau avait arrêté l'impression de son poème au vingt-quatrième vers. Depuis, cette erreur a été, rectifiée par le Père Sommervogel, de la Compagnie de Jésus.

dans la société. Tout fier du chef d'œuvre qui doit porter son nom jusqu'à la postérité la plus reculée, il va voir un de ses cousins, religieux à la Chartreuse, pour lui faire part de son projet et de la gloire qui l'attend, « Si cela est, mon cher cousin, réplique le Père, qui vous empêche d'acquérir cette grande gloire et une plus grande gloire encore qui vous viendra après la mort, une gloire que vous ne laisserez pas après vous, mais qui vous suivra et dont vous jouirez éternellement? Vous n'avez pour cela qu'à employer le reste de vos jours, non à corriger votre poème, mais à corriger vos mœurs et à servir Dieu avec fermeté,» Après de nombreuses objections, le poète se rend aux exhortations du religieux, et se montre même disposé à devenir chartreux pour faire son salut. Le Père lui répond que Dieu ne lui en demande pas tant, que pour être bon chrétien il suffit qu'il mette ordre à sa conscience, qu'il pratique la religion, qu'il fasse de bonnes œuvres, qu'il renonce au monde et qu'il ne songe qu'à se disposer à paraître avec honneur et gloire au jugenwnt dernier. « Et mon poème, s'écrie dans un dernier combat le mondain converti, qu'en ferons-nous? — Il faut le jeter au feu et n'y plus penser. »

Un jeune homme. Nous ne voulons point croire qu'il s'agisse de sa personne, car il n'avait point la prétention de passer à la postérité pour quelques vers qui n'étaient qu'une plaisanterie, bien innocente d'ailleurs...

De toutes ses publications, les Paraboles du Père Bonaventure sont les plus populaires. Ce petit livre

compte je ne sais combien d'éditions et se trouve partout. Il n'a exigé, sans doute, ni science, ni grand travail, comme ses autres ouvrages, mais il offre, sous une forme que tout le monde aime, et sur un ton presque badin, les meilleuresleçonsde morale religieuse. Fidèle à l'habitude que j'ai prise de faire connaître le mérite des auteurs dont je parle, bien plus par quelque extrait de leurs œuvres que par ce que j'en pourrais dire, je voudrais bien, avant de quitter les Paraboles du Père Bonaventure, reproduire la trente-sixième que je choisis entre toutes. Son étendue m'oblige à en faire un résumé, et à n'en donner m extenso que la fin seulement.

Un savant jésuite meurt en voyage, dans un bourg de l'Allemagne où il n'était pas connu. La justice s'y transporte, et en faisant l'inventaire de son bagage, elle trouve une petite boîte d'une structure toute particulière, qui, tout d'abord, fixe son attention. Un curieux y regarde et voit, ô prodige ! un animal énorme présentant ce cas impossible du contenu beaucoup plus volumineux que le contenant. Un fait si contraire aux lois de la physique ne pouvait être que surnaturel, et comme l'animal avait des cornes, on en conclut que ce n'était rien moins que le diable en personne, et que le jésuite qui le renfermait dans une étroite prison, était sûrement un magicien ou un sorcier. Ce raisonnement paraissant péremptoire, le juge le condamna à être privé des honneurs de la sépulture, pendant que, renchérissant sur cette sentence, les esprits forts de l'endroit demandaient une proscription générale de l'ordre auquel il appartenait, tous les membres qui le composaient étant entachés comme lui.

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« Dans le temps que tout le monde était occupé de cette merveille, ou plutôt de ce scandale, que chacun en raisonnait à sa façon, et que les esprits étaient dans une agitation et une fermentation inexprimables, un philosophe [>russien passa par le village. On ne manqua pas de le régaler de la nouvelle du jour. Mais quand il entendit parler d'un jésuite sorcier et d'un diable enfermé dans une boîte, il se moqua de la nouvelle et des nouvellistes. Cependant les notables de l'endroit étant venus le saluer, ils le prièrent instamment de venir voir lui-même de ses yeux les faits étonnants qu'il ne pouvait croire sur leur rapport. Il ne put se dispenser de céder à leurs instances. Mais quand on lui montra la boîte magique, il jeta un grand éclat de rire. Est-il possible, s'écria-t-il, que dans ce pays-ci on ne connaisse pas encore la nouvelle invention du microscope ? C'est un microscope, vous dis-je, c'est un microscope. Mais on ne savait ce qu'il voulait dire ; le terme était aussi inconnu que ia chose, il commençait même à devenir suspect à plusieurs et on l'eût pris luimême pour un sorcier s'il ne se fût pressé de détruire le charme et de dissiper le prestige. Il prit donc la boîte et en ôta le couvercle, dans laquelle la lentille était enchâssée, et ayant renversé la boîte, on en vit sortir un petit cerf volant qui se promena sur la table. Le philosophe expliqua ensuite ce moyen d'optique, qu'il mit à la portée des spectateurs. Alors une nouvelle admiration succéda à la première, et l'animal sur la table parut aussi risible qu'il avait paru épouvantable dans la boîte. Alors les soupçons se dissipèrent : le juge déchira sa sentence, la mémoire du Père fut rétablie, et

chacun, en riant, s'en retourna dans sa maison. Il se trouva pourtant là une sorte d'honnêtes gens qui publièrent partout l'histoire du Père Tanner, ne parlant que de la boîte et de la sentence du juge, sans faire mention ni du philosophe ni du microscope.

a Cette histoire, toute ridicule qu'elle est, nous fournit une instruction bien sérieuse qui devrait nous corriger sur trois défauts :

« 1° Sur notre précipitation à juger mal d'autrui. Nous ne voyons les défauts des autres que dans un microscope qui grossit énormément les objets. Ce microscope c'est notre cœur et la lentille notre propre malignité. Qu'est-ce que tous ces crimes, ces horreurs, ces monstres que nous voj'^ons dans le prochain ? C'est un cerf-volant dans le microscope ; ôtez la lentille, et il ne restera tout au plus que quelque ridicule, digne de compassion et d'indulgence.

« 20 Sur notre facilité à croire le mal qu'on dit d'autrui. Soyez bien persuadé que ceux qui disent du mal d'autrui n'en parlent que d'après le microscope. S'ils parlent de ce qu'ils ont vu, ils ont vu dans le microscope. S'ils parlent d'après les autres, c'est microscope sur microscope. Plus un fait est répété par plusieurs bouches, plus il est dénaturé et augmenté, plus les microscopes sont multipliés, Otez toutes ces lentilles, que trouverez-vous ? Un cerf-volant dans le microscope.

« 3o Sur notre démangeaison à rapporter le mal que nous savons d'autrui. Ne soyez pas d'assez mauvaise foi pour parler de lanimal monstrueux dans la boîte sans parler du microscope, ou si vous ne voulez pas parler du second, ne parlez donc pas du premier, qui n'en vaut

pas la peine, et laissez-le pour ce qu'il est, un cerfvolant dans le microscope. Hélas ! qu'il y a encore de pays, de villes et de maisons où on ne connaît pas l'invention et l'illusion du microscope ! »

Il se trouva pourtant une sorte d'honnêtes gens, est un trait malin et charmant, qui, malheureusement, a un autre mérite, celui de la vérité.

Les Paraboles du Père Bonaventure parurent en 1766. En les lisant, on ne se douterait guère, au ton calme qu'on y remarque, que lorsqu'il les composa, l'auteur venait d'être fra[»pé du coup le plus terrible qui pût l'atteindre. On n'y trouve, en effet, ni la révolte de l'esprit et du cœur, ni même la résignation pleine de tristesse du chrétien, qui vient d'être atteint dans ses attachements et dans ses intérêts les plus chers, mais une sorte d'enjouement qui témoigne de la sérénité d'une âme qu'aucun événement ne peut émouvoir.

La Compagnie de Jésus comptait des ennemis nombreux et puissants. Le parlement surtout, presque entièrement composé de jansénistes, avait l'œil ouvert sur toutes ses actions, prêt à profiter de la moindre faute pour en tirer une vengeance éclatante. La banqueroute du Père Lavalette, qui fit connaître les statuts de l'ordre, vint lui offrir l'occasion qu'il attendait depuis longtemps. Après un atermoiement et des propositions d'accommodement, que rejeta Ricci, général de l'ordre, le parlement reprit sa procédure, et, par un arrêt rendu le 10 août 1762, déclara illégales les constitutions des jésuites, approuvées par quinze papes,

sécularisa leur ordre et ordonna la vente de leurs biens. Onze ans après, un bref du pape Clément XtV abolissait, dans toute la chrétienté, cette Compagnie célèbre.

Tous les jésuites ne se soumirent pas avec la même résignation. Quant au Père Giraudeau, pas un murmure ne souleva sa poitrine, pas une plainte ne sortit de sa bouche. Il était né avec quelque fortune, il avait occupé une position considérable dans la Société ; ses ouvrages, en rendant son nom célèbre, avaient dû, par leur grande publicité, le rémunérer largement de ses veilles : mais ayant sans doute épuisé ses ressources en charités et en bonnes œuvres, il se trouva tout à coup dans le plus profond dénûment. Il ne s'en alarma pas autrement, et les conseils de soumission qu'après la dissolution de la Société, lui donnait le Père de Neuville, tombèrent sur une terre bien préparée à les recevoir :

« 3 octobre 1773.

« La Société n'est plus. La bulle destructive a été prononcée ; permettez que, sur cette tragique résolution qui fera l'étonnement de la postérité, je vous parle en père et en ami. Pas un mot, un cri, un ton de plainte et de murmure ; respect incapable de se démentir à l'égard du Siège apostolique et du Souverain Pontife qui l'occupe. Soumission parfaite aux volontés rigoureuses mais toujours honorables de la Providence, et à l'autorité qu'elle emploie pour l'exécution de ses desseins, dont il ne nous convient point de sonder les profondeurs. N'épanchons nos regrets, nos gémissements, nos larmes que devant le Seigneur et dans son sanctuaire ; que

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notre juste douleur ne s'exprime devant les hommes que par un silence de paix, de modestie, d'obéissance. N'oublions ni les instructions, ni les exemples de piété dont nous sommes redevables à la Société ; montrons, par notre conduite, qu'elle était digne d'une autre destinée ; que les discours, les procédés des enfants fassent l'apologie de la mère ! Cette manière de la justifier sera la plus éloquente, la plus persuasive ; elle est la seule convenable, la seule permise et légitime. Nous avons désiré servir la religion par notre zèle et par nos talents; tâchons de la servir par notre chute même et par nos malheurs. Vous ne doutez point, mon cher confrère, de la situation pénible de mon cœur au spectacle de la destruction humiliante de la Société à laquelle je dois tout : vertus, talents, réputation. Je puis dire qu'à chaque instant, je bois le calice d'amertume et d'opprobre, et que je l'épuisé jusqu'à la lie ; mais en jetant un coup d'oeil sur Jésus crucifié, oserait-on se plaindre ? Le Dieu des miséricordes qui n'afflige ici-bas que pour éprouver le juste, pourramener le pécheur, pour justifier le pénitent, m'afflige d'un autre chagrin personnel : j'ai perdu mon cher et respectable frère, le Père Frey. Un reflexit m'adoucit cette perte, il a rempli de vertus sa longue carrière et le Seigneur lui a épargné le triste speciacle de la Société écrasée. Je le recommande à vos prières et à celles de nos pères dispersés, et suis

« De Neuville. j>

Longtemps auparavant, Msr de Beaumont, archevêque de Paris, avait appelé auprès de lui le religieux qui

n'avait pas cessé un seul instant d'être l'honneur de sa Compagnie, Le Père Giraudeau avait alors soixantecinq ans, et sa vie, jusque-là si occupée, lui donnait bien le droit de prendre quelque repos. Heureusement que l'oisiveté était antipathique à sa nature, car l'ouvrage auquel il consacra les dernières années de sa vie, est, de ses œuvres religieuses, la plus considérable et la plus estimée : je veux parler de V Evangile médité. Profondément versé dans l'étude de l'Ecriture sainte, ayant fait de l'Evangile l'objet constant de ses études, nul plus que lui n'était propre à donner des mots du texte une explication claire et à la portée de toutes les intelligences. Pour un esprit moins humble, c'aurait été une entreprise périlleuse que de faire suivre la parole divine de la parole humaine, et de mettre l'œuvre de l'homme presque en regard de l'œuvre de Dieu. Le Père Giraudeau savait combien ses commentaires seraient pâles à côté du texte, mais une question de comparaison aussi absurde n'avait pas pu entrer dans sa pensée. Il n'avait voulu que fixer les esprits frivoles qui lisent sans que la réflexion vienne les arrêter, et faciliter aux intelligences bornées et paresseuses la connaissance d'un livre qu'elles n'auraient pas toujours compris, s'il ne leur avait été présenté que dans sa sublime simplicité. Que d'hommes, même plus heureusement doués, mais distraits par les préoccupations du jour, auxquels beaucoup des beautés de TE vangile auraient pu échapper si un esprit supérieur n'était pas venu les en pénétrer ! Chargés de l'instruction de pauvres âmes ignorantes, les ecclésiastiques de la campagne devaient particulièrement y avoir recours, s'ils voulaient trouver les déve-

loppements qu'ils devaient donner à leurs prédications.

Tous les matériaux d'un ouvrage d'aussi longue haleine étaient prêts, et le Père Giraudeau se disposait à y mettre la dernière main, quand il fut frappé d'une maladie qui devait le conduire lentement au tombeau. Une paralj'sie dont les progrès furent incessants et qui finit par devenir générale, en respectant toutefois son intelligence, le força de quitter la plume. Il confia à l'abbé Duquesne, grand-vicaire de Soissons, le soin de revoir l'Evangile médité et de le mettre en ordre. Ms"^ de Beaumont, craignant que le nom d'un jésuite ne nuisît à la publication d'un ouvrage auquel il attachait la plus grande importance, ne voulut pas qu'il parût sous le nom de son véritable auteur ; mais, dès la seconde édition, alors que Ms"^ de Beaumont et le Père Giraudeau n'étaient plus là pour lui rapporter tout l'honneur d'un livre dont il ne voulait pas plus longtemps être regardé comme l'auteur, le grand-vicaire de Soissons déclara publiquement quïl n'avait été que l'ouvrier qui met en ordre, et non le génie créateur.

Quoiqu'il eût paru dans un siècle d'incrédulité, V Évangile médité n'en obtint pas moins un grand succès. De toute part, même du côté où il devait en attendre le moins, les éloges lui furent prodigués. Un pasteur protestant écrivait à l'abbé Duquesne : « Le fond sur lequel vous avez travaillé est riche, puisqu'il est divin, mais aussi vous n'y avez édifié que de l'or, de l'argent et des pierres précieuses. Tout y est digne du Fils de Dieu que vous faites connaître et adorer, tout y répond à la sublimité de sa doctrine et à l'excellence de ses saints

préceptes. Vos réflexions touchent et persuadent, tant parleur solidité, leur beauté, que par la manière de les exposer, qui est digne d'elles. Tout y est méthodique, lié, simple, instructif et surtout onctueux. Rien d'essentiel à l'écart. Quelles analyses de vérités évangéliques! Quels secours pour un curé que votre livre ! Quant â moi, je le dévore, et je ne crois pas que vous ayez un lecteur qui en soit plus enchanté. »

La première édition de Y Évangile 7nédUè est à la date de 1773 ; il paraît que le produit de sa vente fut versé entre les mains du Père Giraudeau, puisque, suivant les Annales du Poitou, il le distribua presque entièrement aux pauvres : il était pourtant lui-même presque dans le besoin, son principal revenu consistant en une pension de quatre cents livres que lui faisait l'Etat. Ses infirmités augmentant avec l'âge, il voulut mourir non loin du pays où il était né, et se retira aux Sables- d'Olonne. Par sa patience et sa résignation, il édifia tous ceux qui l'approchèrent. Il avait si bien dompté les révoltes de la chair, qu'il ne souffrait plus que par les souffrances des autres, et que si son cœur battait encore, c'était seulement pour les indigents et pour les malheureux. Dans cette disposition d'esprit, on conçoit que l'approche de la mort ne fut point pour lui un sujet d'épouvante. Il la considéra au contraire comme la messagère céleste venant briser les chaînes qui l'attachaient à la terre, et lui apporter la délivrance. Il mourut dans la plénitude de sa raison et avec le sentiment de la piété la plus vive, le 14 septembre 1774, à rage de soixante-dix-sept ans.

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Le Père Giraudeau a certainement ètè, par son érudition et son caractère, un des religieux les plus distingués de son ordre. Les langues grecque, hébraïque, latine, italienne, espagnole, lui étaient presque aussi familières que la langue française. La gloire qu'il fuyait lui vint malgré lui, de son vivant, mais elle ne fut complète qu'après sa mort, lorsque en 1777, un avertissement placé en tête delà seconde édition de V Evangile médité, vint en faire connaître l'auteur au monde religieux. Ce qui distingue surtout le Père Giraudeau, ce qui ne se dément jamais chez lui, c'est l'amour de la paix et un éloignement invincible pour la lutte, que le sujet en soit sacré ou profane. S'il lui arrive quelquefois de heurter ceux qu'il rencontre, c'est sans qu'il y prenne garde, et par des généralités dont l'application n'est pas dans sa pensée. Il pourra attaquer les doctrines, jamais les hommes. Il laissera en paix Lamotte et ses adhérents. Voltaire et toute la philosophie du XVIIP siècle, Ghoiseul et les parlements. Il habite une ville où les protestants sont en grand nombre, et, à part Ihistoire de la conversion d'une vieille huguenote, où encore l'auteur n'a en vue que de recommander le culte de la sainte Vierge, pas une ligne ne sort de sa plume à leur encontre. Si l'on ne savait pas à quel prix et par quels combats intérieurs certains hommes arrivent à ce degré de placidité et de douceur, on pourrait croire qu'il a reçu du ciel une grâce toute particulière. La vie militante n'est pas son fait, il attire et ne s'impose pas, il marche à la conquête des âmes par la pratique des vertus et par les bons exemples qui les élèvent, jamais avec les armes qui peuvent les décourager et les abattre.

Si sa biographie est incomplète, si elle nous laisse dans l'ignorance sur plusieurs circonstances de sa vie, si notamment je n'ai rien dit d'un voyage et d'un assez long séjour qu'il fit en Espagne, ce n'est pas ma faute ; j'ai frappé à toutes les portes, je suis remonté aux sources où j'espérais puiser abondamment : à la Rochelle, à Rome, à Paris, rue des Postes ; je n'y ai presque rien appris que je ne susse, par la Biographie universelle et par les Annales du Poitou. Mais qu'importent quelques accidents particuliers ou des détails qui nous manquent? N'en savons-nous pas assez pour connaître à fond un religieux que les événements de la terre ne touchent guère, parce que ses aspirations sont plus élevées? Avec quelques-uns des traits de sa physionomie, ne pouvons-nous pas peindre cette douce et savante figure, de même qu'avec les débris d'un édifice antique, un savant archéologue peut reconstruire le monument auquel ils appartiennent?

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