CANONS CANONS
Le Conquérant 74 Le Robuste 74
Le Jason 64 L'Europe C4
L'Arde7it 64 Le Prudent 64
Le Duc-de-Bourgogne. . . 64 Le Royal 74
Le Neptune 74 Le London 98
Le Romuhis 44 L' Adamant 50
L'Eveillé 64 Le Bedfort 74
La Providence 64 L' America 64
LE CHEVALIER UESTOUCHES 339
guerre dont il y a peu d'exemples entre la marine de France et celle de l'Angleterre. Les Anglais, les Américains, ont su apprécier la valeur de ce combat et l'ont dit d'une manière bien flatteuse pour moi et bien glorieuse pour les armes du roi.
« L'amiral Arbuthnot n'a osé se montrer à York et a été rappelé peu de temps après.
« J'ai voulu profiter de l'ascendant que j'avais pris sur les ennemis et du dommage que j'avais fait à leurs vaisseaux, en m' emparant du fort de Penobscot, et en portant deux mille hommes de troupes en Virginie ; l'un et l'autre projet n'ont pas été de l'avis des généraux de terre. . . »
En effet, mieux instruit des dommages qu'avait éprouvés la division anglaise, persuadé qu'elle serait hors d'état de lui opposer unerésistance sérieuse. Destouches, après avoir réparé ses principales avaries, avait songé à reprendre l'expédition, dont le résultat, si glorieux qu'il eût été, n'avait pas répondu à son atte:ite. Il avait donc proposé à Rochambeau de distraire de son corps d'armée qui resterait encore assez fort pour garder Rhode-Island, deux mille hommes de troupes avec lesquels il opérerait, sur les côtes de la Virginie, la descente qui avait échoué une première fois. Rochambeau, dans l'attente de prochains secours qu'on lui avait fait esi)érer de la France, n'y voulut pas consentir, pensant qu'il était préférable d'agir avec de grandes masses que d'éparpiller ses forces.
Ce fut alors que les Etats du Massachusset lui firent la proposition d'attaquer la place dont il est parlé dans sa lettre. Penobscot était le refuge des corsaires anglais.
Il n'était défendu que par un fort armé seulement de quelques pièces de canon, et ayant pour toute garnison trois ou quatre cents Écossais. Il devait donc être facile de s'en emparer par un vigoureux coup de main. Destouches goûta fort ce projet. Sur la demande qu'il en fît au comte de Rochambeau, le général voulut bien détacher de ses troupes 820 hommes dont il confia le commandement au comte de Chastellux. Il y ajouta des Mortiers. Les frégates VAstrée et V Hermione, la flûte le Fantasque et la corvette YEcureiUl furent chargées de tout le transport, pendant que M. de la Clochelerie, montant le Jason auquel il adjoignit V Ardent, recevait de Destouches le commandement de l'expédition. Il fallait pourtant s'entendre avec Washington, pour combiner les opérations. Sa réponse fut tout autre que celle que l'on attendait de lui. Le général en chef des Américains fit à ce projet de nombreuses objections ; il signala tous les inconvénients que pourrait présenter la séparation des forces navales, chercha à établir que le succès d'une pareille entreprise, fût-il assuré, il n'en résulterait pas de grands avantages pour la cause de l'insurrection ; enfin il fut d'avis que, dans le cas où l'on voudrait en tenter l'aventure, des frégates seulement y fussent employées. Les frégates dont Destouches pouvait disposer étant en nombre insuffisant, force lui fut d'ajourner l'expédition et d'attendre l'arrivée du convoi qu'escortaient deux bâtiments de guerre, à l'aide desquels il espérait mettre à exécution un projet qu'il ne voulait pas abandonner. Le convoi n'arrivant pas. Destouches revint à la charge ; il proposa à Rochambeau de transporter des troupes sous les murs de Penobscot et de
LE CHEVALIER DESTOUCIIES 341
seconder leur attaque avec son escadre. Rochanibeaune se rendit pas à cette demande, il allégua que la division ayant été déjà fort aflaiblie par les transports qu'il avait fallu envoyer à Saint-Dominique, il n'en restait pas assez pour ses troupes *.
Le convoi, si longtemps attendu, arriva enfin escorté par la frégate la Concorde, que montait le comte de Barras récemment appelé au commandement des forces navales dans l'Amérique du ÎNord. Destouches n'ayant plus dès lors qu'un commandement subalterne, quitta le vaisseau amiral le Duc-de-Bourgogne qu'il avait monté après la mort de M. de Ternay, et revint sur le Neptune.
Vivement froissé et à juste titre de n'être pas confirmé dans un commandement provisoire où sa conduite avait conquis Tadmiration des F'rançais et des Américains, il écrivit au ministre de la Marine -. « Monseigneur, j'ai l'honneur de vous adresser un extrait du journal de la compagnie des vaisseaux le Neptune et le Duc de- Bourgogne, jusqu'à l'arrivée de M. le comte de Barras à Rliode-Island. J'y joinsleslettres desElatsUnisde l'Amérique et celles des généraux français et américains qui font foi de la conduite que j'ai tenue, et de l'usage que j'ai fait des forces maritimes de Sa Majesté qui se sont trouvées sous mon commandement pendant l'espace de cinq mois, par suite de la mort de M. de Ternay, — J'ose me flatter, Monseigneur, que si mes services vous étaient connus, notamment ceux de celte campagne, vous auriez eu plus de confiance en mon zèle et dans l'expérience que mes trente-huit ans de service non interrompus doivent me donner.»
* Voii-, pour tous les détails, le Journal de Destouches.
Quelques jours après, ne voulant pas paraître se rlérober au poste périlleux qui venait de lui être confié, il écrivait de nouveau au ministre, qui l'avait autorisé à rentrer en France pour rétablir sa santé fort altérée: « Je profiterai, Monseigneur, de la permission que vous me donnez, pour mon retour en PYance, cet hiver prochain ; mais j'ai trop de zèle et d'amour pour le bien du service de Sa Majesté pour ne pas suivre M. le comte de Grasse aux îles et coopérer de mon mieux au succès de ses opérations. Il m'a placé en évidence pour cela, m'ayant destiné le poste important de vaisseau de tête, dans la ligne de bataille, que j'avais déjà occupé dans l'armée combinée aux ordres de M. le comte dOrvilliers. »
Le comte de Grasse Tilly venait en effet d'être nommé commandant en chef de l'armée navale. Cœur généreux et magnifique, le comte de Grasse avait l'arrogante présomption des hommes médiocres. Lui qui, placé au second rang, avait porté l'esprit de critique jusqu'à l'insubordination, maintenant qu'il était arrivé au premier, ne voulait pas écouter une observation, si discrète qu'elle pût être. La confiance qu'il avait en son génie était telle, qu'il eût cru manquer à sa dignité, s'il eût assemblé son conseil. La campagne qui devait avoir une issue si funeste s'ouvrit pourtant par de grands succès. L'amiral anglais Hood bloquait Fort-Royal avec des forces considérables. Le 19 avril 1781, le comte de Grasse s'avança, avec un convoi, pour ravitailler la place. Les Anglais voulurent l'intercepter, mais le général français laissant porter sur eux, se fit jour à travers leurs rangs, fit pénétrer dans le port son convoi sans
qu'il en souffrît, et attendit tranquillement dans la baie l'attaque des Anglais. Ceux-ci ne voulurent pas en tenter l'entreprise et se retirèrent aux îles de Saint- Christophe et d'Antigoa.
Quelques jours après, Tabago tombait entre les mains des Français et la garnison anglaise, composée de douze cents hommes, mettait bas les armes. L'île fortifiée et bien approvisionnée, de Grasse conduisit un convoi au cap français. Il y était encore, lorsque le comte de Rochambeau lui donna avis du plan qui venait d'être concerté entre Washington et lui, pour expulser les Angliis des Etats du Midi et attaquer Cornwallis dans York-Town. Il l'invitait à prendre à Saint-Domingue le plus de troupes qu'il pourrait et à faire voile -immédiatement pour la Chesapeak. De Grasse ne perdit pas un moment. Il embarqua trois mille cinq cents hommes qui vinrent renforcer l'armée que commandait Lafayette. Informés de ce premier succès, Washington et Rochambeau partirent de Newport avec toutes leurs forces et bientôt York-Town se trouva investi par terre et par mer.
L'amiral Greaves qui avait remplacé Arbutlinot tenta pourtant de dégager Gornwallis du côté de la mer. De Grasse le prévint et s'avança au-devant de lui. Le 7 septembre, les deux flottes s'étant rencontrées à quatre heures de l'après-midi, le combat s'engagea immédiatement et dura jusqu'à la nuit. La victoire fut indécise, et, pendant cinq jours, les deux flottes restèrent en présence, sans que ni l'une ni l'autre ne voulût recommencer la lutte. De Grasse ramena sa flotte dans la Chesapeak sans que l'amiral Greaves essaj'ât de s'y opposer. Le comte de Barras, avec de l'artillerie, des
munitions de guerre et des vivres, vint rejoindre de Grasse.
On sait qu'après un siège qui ne dura pas plus de 15 jours, York-Town, malgré la plus vive résistance, fUt obligé de capituler, Gornwallis et son armée restant prisonniers de guerre. L'effet eu fut immense et des honneurs extraordinaires furent décernés, à cette occasion, à Rochambeau, à Lafayette et à de Grasse.
York-Town pris, de Grasse fit voile pour les îles du Vent, le Neptune occupant la tète de la flotte. Lorsqu'il fut arrivé à la Martinique, le marquis de Bouille pensa qu'avec son concours, il lui serait possible de faire la conquête de Saint- Christophe. Il embarqua six mille hommes pour y faire une descente. Dans cette expédition , de Grasse avait confié le commandement del'escadre légère à Destoiiches. Les troupes à terre, celui-ci mouilla sa flotte dans une rade inexpugnable. Devant des forces aussi considérables, la Basse-Terre fit immédiatement sa soumission ; quant aux troupes et à la milice, elles se renfermèrent dans Brunsthone-Hill. Ce port ne pouvant être enlevé par un coup de main, les Français Tinvestireht et en commencèrent le siège. Le vingt- quatre janvier, on aperçut une flotte composée de vingt-deux vaisseaux de guerre que commandait le vice amiral Hood. Celle de l'amiral de Grasse en comptait trentedeux. Voulant prévenir sa jonction avec celle de l'amiral Piodwen, dont on annonçait la prochaine arrivée, et ne doutant pas qu'il allait écraser son adversaire, de Grasse quitta l'excellente position qu'il occupait, pour aller à sa rencontre. Le vice amiral anglais ne l'attendit pas et, feignant une grande terreur, s'éloigna jusqu'à
LE Cm^VAI.IEU DESTOUCHES 345
ce qu'ayant alliré au largo la llotle fraricaise, il vînt par une manœuvre habile, s enibosser précisément à la place qu'elle occupait tout à Iheure. De Grasse alors compritsa faute, mais il en commit une seconde en attaquant par deux fois son ennemi dans une position dont il ne pouvait pas s'emparer. Hood s'empressa de débar quer treize cents hommes pour venir au secours de Brunsthone-Hill.
La position de Bouille devenait des plus critiques. S'il ne remportait pas la victoire, il était fait prisonnier sans qu'aucun homme pût s'échapper, la flotte française n'étant plus h sa proximité. Dans cette éventualité, il se jeta sur les Anglais, les battit complètement et les contraignit de se sauver à bord de leurs vaisseaux. Se retournant ensuite contre Brunsthone-Hill, il somma le fort de se rendre. Intimidé par le langage de Bouille qui le menaçait d'un assaut, le fort capitula et toute l'île fut au pouvoir des Français.
Les dispositions de l'amiral de Grasse avaient été si mal prises que, dans les différentes attaques contre la flotte anglaise, l'escadre légère n'avait pas pu combattre. Dans la lettre que, quelques jours après, Destouches écrivait au ministre en annonçant son prochain retour en France, bien qu'il ne se permît pas de jeter un blâme sur son chef, il était facile de voir, au dépit qu'il ne pouvait dissimuler, ce qu'il en pensait.
« Monseigneur, lui disait-il, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte de la baie de Chesapeak, que M. le comte de Grasse avait désiré que je l'accompagne aux îles, et qu'il m'avait donné le poste de vaisseau de tête dans sa
ligne de bataille ; depuis ce temps, pour son expédition de Saint-Christophe, il m'a fait passer au commandement de son escadre légère ; il ne m'appariient pas de vous rendre compte de la journée du 25 janvier, où l'escadre anglaise est parvenue au mouillage de Saint- Christophe. L'ordre que l'escadre légère reçut de mettre en panne m'ôta tout moyen de prendre part à l'action d'une manière efficace. J'avais le projet de courir au nord et de m'élever dans les eaux de la ligne ennemie, pour la doubler par la queue. . . »
Destouches rentra en France sur la frégate V Aigrette. C'est probablement à son arrivée qu'il toucha une somme importante. Cela semble résulter de la note suivante que nous avons trouvée à son dossier aux archives du ministère de la marine :
« M. Destouches, capitaine de vaisseau, ayant été tenu à des frais extraordinaires de représentation, par rapport au Congrès et à l'armée française, pendant qu'il a commandé l'escadre en station dans l'Amérique septentrionale, monseigneur lui a procuré, pour l'en indemniser, une somme de quatre-vingt mille livres dont il sera payé à Paris. »
Destouches était veuf depuis longtemps, quand, en 1785, il épousa à Luçon Aimée-Prudence-Geneviève de Racodet, dami^ de Saint-Martin-Lars, proche parente de sa première femme -, elle-même était veuve d'un ancien lieutenant des vaisseaux du roi. Fortuné Boisson (chevalier), seigneur de la Couraizière. Destouches avait un
iils du premier lit, son second mariage ne lui donna point d'enfants. Déjà avancé en âge, il ne songea point à jouir immédiatement du calme que pouvait lui offrir une douce retraite et ne se retira point du service. Plus sensible à ce qui pouvait donner du lustre à son nom qu'aux avantages de la fortune, il demandait, le 26 février 1789, que le combat de la Ghesapeak fût compris au nombre de ceux dont le pinceau d'un grand maître devait immortaliser le souvenir. En 1790, le nom du brave chef d'escadre figurait encore sur les états de la Marine. Peu après il quitta le service, et au lieu d'éraigrer, comme le firent presque tous les officiers de marine appartenant au Poitou, il se retira à Luçon, ne demandant que le repos et la paix dus à sei longs e t honorables services.
Quoique Destouches n'eût pris aucune part à l'insurrection de la Vendée, la conduite de son fils devait le rendre suspect aux patriotes. Après avoir quitté les gardes-françaises où il était sous-lieutenant, pour suivre les princes à l'étranger, ce jeune officier avait fait dans l'armée de Gondé la campagne de 1792. Son corps ayant été licencié, il était passé en A.ngleterre d'où il avait rejoint Gharette dans la Vendée. Blessé dangereusement dans une affaire aux portes de la Roche-sur-Yon, il avait été obligé de se cacher chez des paysans où il avait été découvert et conduit à Nantes. Il allait y être fusillé quand un généreux citoyen, M. Gaumartia, commissaire général de l'armée, le fit entrer à l'hôpilal et facilita son évasion. Repris dans le château où il avait cherché un asile, il fut encore sauvé par Gaumarlin qui le confia à un honnête homme de Nantes. Il
resta trois ans chez lui avec deux de ses cousins, MM. Grellier Dufougeroux et de Bernon, et n'en sortit qu'au moment où le décret d'amnistie lui permit de se montrer en toute sécurité.
Arrêté à Luçon, son père fut conduit à Fontenay où son procès allait s'instruire, quand la ville fut prise par les Vendéens. Il les suivit alors, cherchant dans leurs rangs un refuge contre ceux qui le poursuivaient, plutôt que prenant une part active à la guerre. Il servait en même temps de protecteur à deux de ses nièces, les demoiselles de Bernon, qui, chassées de leur propriété de la Guillemandière, étaient venues, après avoir erré quelque temps sans asile, demander un périlleux abri aux royalistes. Bien qu'il n'eût aucun commandement dans l'armée^ il avait pourtant voix au conseil, car on trouve son nom dans celui qui se tint à Fougères, après la désastreuse expédition d'outre-Loire.
Il assistait à la bataille de Savenay, si fatale aux armes des Vendéens. Assez heureux pour se dérober à la poursuite des républicains, il vint, avec ses deux nièces, chercher un asile chez un fermier de la paroisse de Prinquiau, où M'>^e de Lescure était cachée. Il y tomba dangereusement malade, et, après avoir reçu les secours de la religion de la main d'un prêtre qui, lui aussi, avait trouvé l'hospitalité dans le voisinage, il mourut, non pas à l'âge de quatre-vingt-dix ans, comme le dit M™'^ de la Rochejaqueiein dans ses Mémoires, ni même à l'âge de soixante et onze, comme l'assure M. Levot, qui, en relevant une erreur, en commet une autre, mais seulement à l'âge de soixante-sept. Gomme nous l'avons dit en effet en commençant, il était né en mil sept cent
vingi-sopt et il nunirul au commencement de l'année mil sept cent quatre-vingt-quatorze. M™» de la Rochejaquelein raconte qu'après avoir récompensé un domestique fidèle qui l'avait accompagné, il lui confia cent louis pour être donnés à son fils. Ce dépôt fut remis entre ses mains, et elle en donna un reçu, gravé snr une feuille de plomb que l'on enterra (lovant témoins. Plus tard, cette somme arriva à sa (leslinalion.
Aujourd'hui, le nom do Destouches est éteint, mais il conserve une place impérissable dans l'histoire de la marine.
Le pins souvent les événements font les hommes. Tel aurait passé inaperçu, menant une vie tranquille et obscure dans la maison de son père, sans autre ambition que de remplir, comme lui, de modestes fonctions publiques, qui, à la nouvelle de l'invasion de la France par les armées étrangères, marche à sa défense en simple volontaire, devient un illustre capitaine et arrive aux grandes positions de l'Etat. Tel autre s'enrichissait dans le commerce, quand la voix de ses concitoyens vient l'appeler à soutenir les grands intérêts de la société. Il abandonne alors le comptoir et les livres, se jette résolument dans la mêlée, proclame les droits de l'homme et du citox^en, les défend avec ardeur contre les soutiens d'un monde qui s'écroule : puis, quand les réformes raisonnables sont obtenues, quand un peuple furieux, renversant dans sa marche les institutions et les hommes, se porte aux plus abominables excès; quand un grand danger menace ceux qui veulent opposer une digue à la fureur des flots, on le voit, défenseur de l'ordre comme il avait été défenseur de la liberté,
352 PIOGRAPHIES VENDÉENNES
opposer courageusement sa poitrine aux poignards des factieux, rester inébranlable devant leurs clameurs, et, au péril de sa vie, refuser à leurs menaces le sang qu'ils lui demandent. Aussi, à l'heure où la prospérité vient inscrire sur le livre de l'histoire le nom des grands citoyens, elle ne sépare pas le courage civil du courage militaire et place dans notre galerie vendéenne le portrait de Gandin à côté de celui du général Belliard.
Joseph-Marie Gaudin est né aux Sables-d'Olonne, le 15 janvier 1754. Sa famille, d'origine espagnole, s'était établie depuis longtemps dans cette ville, et, de père en fils, tous ses membres étaient armateurs pour la pêche de la morue. C'était alors une branche de commerce considérable qui, ainsi que le dit Taliau dans son projet de souscription pour l'armement de navires à cette destination, non seulement enrichissait les particuliers, mais fournissait à l'Etat ses "meilleurs matelots.
Le père de Joseph-Marie jouissait, auprès de ses concitoj'ens, d'une grande considération, en qualité de commerçant et de maire de la commune. Loin, comme il arrive trop souvent dans le commerce, qu'il se fût contenté pour ses enfants d'une instruction de chiffres et de tenue de livres, il avait voulu qu'ils reçussent une éducation libérale et qu'ils eussent des lettres. Né à cette époque où la philosophie ne se bornait pas à proclamer les grands principes du droit et de l'humanité, mais attaquait les dogmes de la religion et raillait les choses les plus saintes, Gaudin s'enrôla do bonne heure sous la bannière de ces esprits légers et charmants, ennemis des préjugés et de l'intolérance, apôtres de
JOSEPH-MARIE GAUDÎN 'i^3
riiumanité et grands partisans des réformes, à la condition que la politique ne fût pas exclusive des plaisirs.
La guerre avec l'Angielerre avait forcé la France à songer à la défense de ses côtes -, Gaudin, sous le gouvernement du marquis de Ghauvelin, fut enrôlé dans une compagnie de canonniers chargée de ce soin. Ses goûts l'auraient entraîné vers la carrière militaire, mais les affaires de sa maison l'en détournèrent. Son service de canonnier garde-côte n'était pas d'ailleurs bien actif et ne l'éloignait guère du foyer domestique ; d'un caractère enjoué, tenant bien sa place dans le monde, y faisant de petits vers très libres et fort applaudis, il semblait bien plus destiné aux succès de salon qu'aux luttes de la tribune.
La révolution pourtant arrivait à grands pas, et si épris de poésie erotique qu'il le fût, il était difficile que les événements qui se préparaient ne vinssent pas l'en distraire. Disons d'ailleurs que, comme toute la génération de cette époque, il avait les aspirations les plus généreuses; qu'il voulait rendre à la nation des droits trop longtemps méconnus, détruire des abus séculaires, enfin couronner l'œuvre avec l'égalité devant la loi et une liberté contenue et pure de sang.
Il ne s'était donc pas fait faute de manifestations patriotiques: le premier, aux Sables, il avait porté la cocarde verte el ensuite la cocarde tricolore. C'était un de ses navires qui, le premier aussi, avait déployé dans le port le drapeau national et l'avait salué de coups de canon. C était lui encore qui avait formé la garde nationale, dont il avait été le premier commandant ; lui, enfin, qui avait été le fondateur de la société populaire. T. n "20.
Elu maire des Sables, il s'était montré très empressé à répandre les principes de la Révolution et à surveiller ceux de ses administrés qui n'en paraissaient pas très épris. On sait que, dès les premiers mois de l'année 1791, la Vendée commençait à s'agiter, et que M. le baron de Lézardière, réunissant au château de la Proutière une partie de la noblesse du pays, prenait une attitude contre- révolutionnaire faite pour attirer l'attention de l'autorité. Sur l'ordre de Gaudin, une partie de la garde nationale, commandée par son frère, s'était jointe à la troupe de ligne pour diriger une expédition contre les royalistes. Ceux-ci n'attendirent pas l'arrivée de la troupe et abandonnèrent le château à son approche.
L'officier qui commandait le détachement avait pour instructions de se conduire avec beaucoup de prudence et la plus grande modération. Malgré lui, et même avant qu'il y fût arrivé, le feu fut mis au château. Quels étaient les auteurs de l'incendie? On en avait accusé la garde nationale, et, remontant à celui qui l'avait mise en mouvement, on avait dénoncé Gaudin à l'Assemblée nationale, comme responsable d'un acte qu'il n'avait pas été en son pouvoir d'empêcher. Ce fut un de sescompatriotes, son futur collègue à la Convention, Goupilleau de Fontenay, qui prit sa défense.
Nature ardente et généreuse, Goupilleau, au moment où la moitié de la France se trouva en proie à une sorte de frénésie, eut son jour de vertige et se sépara de Gaudin. Mais ceux qui n'ont jamais voulu lui pardonner ont oublié qu'il a sauvé la vie à beaucoup de leurs amis: qu'en fa,ce de Bourbotte et de quelques-uns de ses collègues qui tenaient Rossignol en grande estime et lui
.lOSEPH-MAKIE GAL'DIN 355
ménageaient, de la part de la Convention, une ovation prochaine, il ne craignit pas de suspendre de ses fonctions de général en chef ce voleur dont l'incapacité était le moindre des torts, de le faire arrêter par le commandant Desmares, qui depuis paya de sa vie cet acte d'obéissance aux ordres d'un représentant en mission, pendant que la Montagne, toute-puissante, s'empi essait de donner un autre commandement à ce brave sans-culotte, sans lui accorder toutefois, par un scrupule que nous ne pouvons pas comprendre, le chimiste qu'il lui demandait pour finir la guerre.
Les qualités brillantes de Gandin, son dévouement à la Révolution, les gages qu'il lui avait déjà donnés et peut-être aussi la dénonciation dont il avait été l'objet, avaient appelé sur lui l'attention des électeurs. A cette époque, on acceptait les fonctions de représentant du peuple, on ne les demandait pas. Nommé, sans l'avoir sollicité, membre de l'Assemblée législative, il se hàla de se rendre à Paris pour prendre part à ses travaux. Peu initié aux discussions de la tribune, Gaudin se contenta, le plus souvent, d"étudier les questions qui s'y débattaient, jugeant ou plutôt cherchant à juger froidement des hommes et des choses, bien décidé à ne pas sacrifier son indépendance aux faveurs de la multitude et à ne se mettre jamais à la remorque des partis. L'ardeur de son patriotisme et l'inexpérience des affaires l'entraînèrent quelquefois à voter avec les plus ardents*-, mais, dans une autre assemblée, il s'empressa de rompre avec eux.
' L'inexorable histoire ne peut juger qu'avec une extrême sévérité
Nommé membre de la Convention nationale, Gauclin s'aperçut bien vite que le patriotisme ne consistait plus à surexciter les passions, mais à résister à leur entraînement. L'occasion de montrer qu'il ne faiblirait point devant les factions allait lui être offerte. Une assemblée d'accusateurs se faisait juge du monarque dont le défenseur pouvait prononcer ces paroles qui n'étaient pas des moyens oratoires mais de l'histoire :
« Le peuple désirait l'abolition d'un impôt désastreux qui pe-ait sur lui, il le détruisit ; le peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença par l'abolir lui-même dans ses domaines ; le peuple sollicitait des réformes dans la législation criminelle pour l'adoucissement du sort des accusés, il fit ces réformes; le peuple voulait que des milliers deFrançais, que la rigueur de nos usages avait privés jusqu'alors des droits qui appartenaient aux citoj-ens, acquissent ces droits ou les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois ; le peuple voulait la liberté, il la lui donna \ il vint même au devant de lui par ses sacrifices. »
La Convention ne voulut pas s'en souvenir, elle ne lui tint compte que de ses fautes. Des faiblesses, des actes reprochables, pour lesquels les terribles circonstances qu'il traversait devaient rendre indulgents, lui furent imputés à crime de lèse- nation ; la découverte de
le rapport et la conduite de Gaudin, dans la question de la suppression des congrégations religieuses, où l'on vil un évêque, évêque constitutionnel, il est vrai, aller bien plus loin encore.
l'armoire de fer acheva de le perdre. Elle apprit que Louis XVI n'avait prêté serment à la Constitution que du bout des lèvres et qu'il ne se croyait pas engagé par son serment.
Ace chef d'accusation, malheureusement trop fondé, la Convention en avait ajouté d'autres aussi absurdes qu'odieux. C'est ainsi qu'elle lui reprochait les journées du 20 juin et du 10 août en en faisant une conspiration du Roi contre le peuple, tandis qu'il devait être évident pour tous que c'était une conspiration du peuple contre la royauté. D'ailleurs une question préjudicielle devait sauver Louis XVI ; la Constitution, en stipulant l'inviolabilité du monarque, n'avait pas voulu, apparemment, lui tendre un piège et avait entendu que son décret fût respecté. Mais dans les temps d'anarchie, quand la violence prend la place du droit, quelles sont les règles de la justice qui sont observées ? Si, au mépris de l'inviolabilité royale, Louis XVI perdait les droits attachés à la royauté, ne redevenait-il pas simple citoyen et ne pouvait-il pas réclamer les formes protectrices que la loi accordait comme tel, savoir : la distinction entre le jury d'accusation et le jury de jugement, la faculté de récusation, la majorité des deux tiers des voix pour la condamnation, le vote secret et le silence des juges pendant le procès? Le dilemme se présentait donc dans des termes fort simples: ou Louis XVI était encore considéré comme Roi, et alors il était couvert par le principe de l'inviolabilité; ou il avait cessé de l'être, et dans ce cas il ne pouvait être enlevé à ses Juges naturels. La Convention passa outre, oubliant, dans sa toute-puissance, que les assemblées souveraines sont
358 BIOGRAPHIES ^TINDÉENNES
elles-mêmes régies par des principes qu'elles ne peuvent pas violer sans substituer à toutes les idées de justice et d'équité le plus "abominable arbitraire.
Malgré tout, une condamnation à la peine capitale était impossible, si la Convention, au lieu d'être libre, n'eût pas été dominée par une force brutale aussi menaçante pour les juges que pour l'accusé. Ceux qui ont peu lu l'histoire de ce temps, et qui voient combien, de nos jours, les moyens de la défense sont entourés de respect et de liberté ; qui savent que la presse, souvent peu scrupuleuse sur d'autres questions, ne préjuge jamais celles qui sont soumises aux juridictions criminelles ; que, dans les affaires les plus graves, alors même que le crime est horrible et la culpabilité évidente, elle n'appelle jamais à l'avance la sévérité de la loi sur la tête de l'accusé -, ceux-là, dis-je, auront peine à comprendre quel déchaînement de rage et de colère partit alors du sein des clubs et de la presse révolutionnaire contre Louis XYI et contre ceux de ses juges que l'on supposait susceptibles de reculer devant l'application de la peine de mort '.
Les procès-verbaux du club des Jacobins, la lecture des feuilles de Camille Desmoulins, de Prudhomme, d'Hébert, de Marat, n'en donnent même qu'une idée incomplète, car elles n'ont pas pu traduire ces fureurs de la foule que les mots de la langue sont impuissants à reproduire. On a beaucoup vanté l'énergie de la Convention ; il est si vrai que ce fut sous l'empire d'une pression extérieure et en obéissant à un sentiment de
1 Cette notice a été écrite en 1869.
faiblesse, qu'elle rendit la plupart de ses décrets, qu'eu ce qui coucerne la coudauiiiatiou de Louis XVI, j'en trouve la preuve dans des feuilles dont le témoignage ne peut être suspect aux révolutionnaires les plus avancés.
a II est si vrai, dit Prudliomme, qu'elle [la Convention] a été entraînée par l'opinion générale, plutôt que par sa propre conviction, que le décret de mise en accusation de Louis XVI n'est émané d'elle qu'après qu'elle a été ébranlée, mise en mouvement par toutes les adresses des départements, des sociétés populaires et par la crainte des troubles ; elle l'a rendu de si mauvaise grâce qu'elle ne Ta point motivé, »
Ailleurs, la même feuille disait que les serpents que la Convention devait étouffer étaient nés dans son sein.
Les imprécations et les menaces de la multitude restaient impunies, et ceux qui étaient exposés à ses fureurs ne parvenaient pas toujours à s'y soustraire. Le 25 décembre 1792, pendant la messe de minuit, un homme fut pris pour Manuel. Personne, assurément, n'avait donné plus de gages à la Révolution que l'ancien procureur de la Commune de Paris ; mais il était signalé, par les clubs, comme un de ces modérés qui ne voulaient pas faire tomber la tête du Roi. C'en fut assez. « Voilà le scélérat, crièrent des voix furieuses, il faut le pendre! » Il eût été pendu, en effet, s'il n'eût pas trouvé son salut dans la fuite.
Pendant toute la durée du procès de Louis XVI, l'Assemblée, entourée par la foule, vit ses tribunes envahies par les sans culottes. Un orateur prenait-il la parole en
faveur de Taccusé, ceux du dedans recueillaient son nom, le transmettaient à leurs amis du dehors qui en tenaient bonne note. Lanjuinais pouvait donc s'écrier avec vérité : Nous votons sous le poignard et le canon des factieux. Yoilà ce qu'était la liberté de la Convention érigée en jury, au mois de janvier 1793, Eh bien, je l'ai écrit ailleurs, et je ne m'en dédis pas, tous ceux qui condamnèrent Louis XVI à la dernière peine, ne furent pas des furieux ou des lâches. Il y eut les politiques qui, voulant continuer à diriger la République, laissèrent tomber une sentence de mort, dans la pensée qu'un vote indulgent serait une abdication devant les masses toute-s-puissantes en ce moment, conservant l'espérance naïve que l'appel au peuple viendrait sauver le malheureux monarque qu'ils ne condamnaient qu'à regret. Il y eut, pourquoi ne pas le dire, des gens sincères et convaincus, d'honnêtes gens enfin, qui, pénétrés de cette maxime dont on a tant abusé : Salus populi lecc su- •prema, n'hésiièrent pas, pour sauver la République qu'ils cro3"aient perdue sans ce moyen extrême^ d'envoyer à l'échafaud le prince coupable, à leurs yeux, de trahison envers elle. Mais la majorité, celle surtout qu'il faut rendre responsable de la mort de Louis XVI, fut composée de ces hommes pusillanimes qui voulaient sauver leur tête en faisant tomber celle du Roi. Le vrai courage se trouva dans d'autres rangs. Louis XVI n'eut point de défenseur plus intrépide que Gaudin, et le discours qu'il prononça pour le sauver doit rester comme un monument de courage civique.
Nous avons vu Gaudin arriver à l'Assemblée législative avec toutes les illusions de son âge et toutes les
ardeurs de ses convictions politiques. Mais, pour être épris autant que personne des principes de la liberté et de la nécessité des réformes, il ne croyait pas qu'un gouvernement pût trouver des conditions de durée, en versant le sang du plus honnête des rois. Dans une cause où les principes de la justice et ceux de l'humanité allaient être méconnus, il ne se contenta pas d'apporter timidement un vote silencieux. Doué d'un organe très faible qui l'éloignait ordinairement de la tribune, il trouva des forces dans son cœur, et, regardant en face la Montagne et les tribuns :
« Je parlerai, dit-il, avec la franchise d'une âme honnête et la fermeté d'un homme libre. Que ceux dont je vais heurter l'opinion m'écoutent avec la patience que je mets quelquefois à les entendre. »
Après quelques phrases obligées sur la culpabilité du Roi, il entre en matière, discute les deux questions de savoir si la Convention a le droit de juger Louis XVI et s'il est politique de le faire mourir ; dans tous les cas, l'appel au peuple lui paraît de toute justice. Puis il ajoute:
«Mais cette mesure si sage, dans la position critique où nous sommes, sera-t-elle adoptée ? J'en doute, car ici tout est marqué au coin de la passion et de l'intrigue, et l'homme de bien se laisse entraîner. Il ne faut que se rappeler ce qui s'est passé à la Convention, depuis le commencement de celte importante affaire, pour en être convaincu. D'abord, on voulait que vous envoyassiez
Louis à l'échafaud, sans examiner s'il était coupable ; ensuite, on vous a fait décréter que vous le jugeriez.
« Ses défenseurs ont paru à votre barre, on s'est à peine donné le temps de les entendre, on avait deviné ce qu'ils allaient dire, les réponses étaient prêtes, on voulait que vous jugeassiez sans désemparer, et on n'a pas eu honte de demander que la défense de Louis ne fût imprimée qu'après sa mort.
« Vous résistâtes, citoyens, à tant de motions atroces ; vous savez quels murmures, quelles menaces excita votre juste fermeté ; vous savez quelle tactique fut employée pour vous arracher un arrêt de mort, comme on vous avait enlevé le décret par lequel vous décidâtes que vous jugeriez Louis. Et où est donc le caractère imposant et impassible que doivent avoir des juges? Je n'y reconnais que celui d'assassins; et c'est au nom de la nation, dont je suis comme eux représentant, que je récuse de pareils hommes, comme incapables d'être les organes de la justice.
« On prétend que tant que Louis vivra, il sera le sujet d'agitations continuelles, qu'il aura un parti funeste au repos de la République. Mais, de bonne foi, est-ce bien le parti de Louis qui agite en ce moment tous ceux qui troublent vos séances, qui vous menacent aux portes de cette salle, qui dominent les sections de Paris : en un mot, tous les perturbateurs n'ont qu'un même cri, c'est la mort de Louis. Le parti de Louis peut-il demander sa mort? Citoyens, je commence à croire, en effet, que la tyrannie a ici un'parti ; tout ce qui se passe autour de nous doit donner de violents soupçons ; citoyens, réfléchissez, il en est temps encore.
arrêtez-vous sur les bords de l'abîme où l'on cherche peut-être à vous entraîner *. »
A une apostrophe si vive et si directe, au mot assassin appliqué à ceux qui avaient perdu le caractère imposant et impassible du juge, un long frémissement avait agité les tribunes, et ceux qui les occupaient s'étaient promis de faire prompte et bonne justice de l'audacieux qui venait de les braver. Aussi, quand Gaudin sortit de la salle, trois coups de feu, dont aucun ne l'atteignit, furent-ils dirigés contre sa personne ; et, telle était la terreur qu'inspiraient alors les hordes sanguinaires sorties des clubs et des sections, telle était l'impunité dont jouissait le crime, que, ni dans la presse ni à la tribune, il ne fut fait mention de cette tentative d'assassinat ; elle ne fut pas même le sujet d'un commencement d'instruction, la justice pensant apparemment que Gaudin en avait été quitte à bien bon marché.
Les assassins y avaient mis trop de précipitation et leurs balles s'étaient égarées sans atteindre" le but qu'ils s'étaient proposé. Mais, dans la crainte que ces messieurs, revenant à la charge, ne rectifiassent leur tir, Gaudin demanda et obtint un congé qu'il vint passer dans sa famille.
Au sein de celte assemblée, la discussion des lois était devenue d'ordre bien secondaire. Une guerre d'extermination se faisait entre les partis, que divisaient des haines implacables, le cri : Mort aux traîtres! était l'argument
* Je n'ai trouvé ce discours dans aucune publication. J'en ai dû la communication à M. Léon Aude, qui en avait une copie prise sur l'original, écrit, je crois, de la muin de l'auteur.
invoqué contre ceux que l'on venait combattre. La salle des séances s'était transformée en un cirque d'athlètes, arène sanglante où, à la place des gladiateurs, les joutes oratoires envoyaient les vaincus au tribunal révolutionnaire par lequel il fallait passer pour marcher à l'échafaud, et tout cela aux applaudissements frénétiques des tribunes envahies par un public de sans-culottes et de tricoteuses. Gaudin était loin de Paris au moment où se passaient ces odieuses saturnales, aussi ne prit-il point part au procès des Girondins, ce qui ne l'empêcha pas d'être dénoncé plus tard, pour s'être permis, à défaut d'un vote, de n'avoir pas approuvé le jugement rendu contre eux.
Dans sa mission, des événements d'une autre nature, mais tout aus^i menaçants, l'attendaient.
A Paris, il avait failli être massacré comme royaliste par les républicains; aux Sables d'Olonne, sans une victoire, Gaudin était massacré comme républicain par les royalistes.
On était au mois de février 1793 : des rassemblements se formaient sur différents points de la Vendée, le sol tremblait, et si le volcan n'était pas encore en complète éruption, il commençait déjà à jeter des flammes On venait d'apprendre aux Sables que des troubles avaient éclaté àLanderondeet que des bandes de paysans s'étaient portées chez les patriotes pour les désarmer. Une compagnie de grenadiers à laquelle s'adjoignit Gaudin, marcha contre eux et les dissipa. Quelques prisonniers furent ramenés aux Sables, et il résulta de leur déclaration la preuve de ce que l'on soupçonnait, à savoir que, dans la Vendée, le mouvement royaliste
allait éclater sur une grande échelle. Sur ces entrefaites, le détachement des Sables fut relevé par un détachement de Fontenay. Celui-ci ayant voulu pousser une reconnaissance plus avant, fut rencontré à Palluau par les Vendéens et taillé en pièces. Les horribles massacres de Machecoul venaient d'avoir lieu. Legé était au pouvoir des royalistes, les administrateurs des districts et les gardes nationales se repliaient sur les Sables, tout l'arrondissement était évacué par les républicains. Il devenait évident que les efforts des Vendéens allaient se porter sur les Sablas. La possession de cette place leur donnant un bon port et la facilite de communiquer avec l'Angleterre, il était d'une extrême importance pour eux de s'en emparer. Ainsi menacés, les patriotes réfugiés aux Sables, après avoir fait serment de mourir plutôt que de se rendre, confièrent le commandement de la place aux deux commandants de la garde nationale, à l'officier municipal Laisné et à leur représentant Gandin. Celui-ci, quelques jours après, recevait définitivement le commandement général, le commandant Foucault était mis sous ses ordres et n'avait que le commandement en second.
Gaudin s'empressa de mettre la ville en état de défense. A cet effet, il fit démonter une batterie qui se trouvait hors de l'enceinte de la ville et l'établit du côté de ses principales avenues. Tous les canons, même ceux hors de service, furent mis en réquisition ; il s'en trouva deux en si mauvais état qu'ils éclatèrent pendant le combat. Le service de ces pièces fut c"onfié à des canonniers matelots du port. Les habitants avaient eu soin d'apporter à la municipalité les vieux boulets qu'ils
avaient pu se procurer et tous les objets propres à faire de la mitraille. Gaudin, en même temps, dépêchait son frère à l'île de Rhè pour demander des secours, Il en revint avec un bataillon de volontaires de cinq cents hommes environ.
La ville s'approvisionnait de vivres, la municipalité réglementait le prix et la qualité du pain, le capitaine Levêque, commandant de la garde nationale, recevait des cartouches et employait chaque jour des ouvriers à en confectionner de nouvelles ; les prisonniers royalistes étaient embarqués et dirigés sur l'île de Rhè; Gaudin, en qualité de commandant général, prenait toutes ses dispositions pour opposer aux royalistes une vigoureuse résistance.
Au bruit de l'approche de l'ennemi, Olonne et Talmont avaient spontanément envoyé aux Sables des détachements de leur garde nationale. Un nommé Siraonneau, de Challans, venait d'être arrêté porteur de cocardes blanches, et tout annonçait une attaque imminente.
Les Vendéens avançaient en effet. Le 24 mars, le lendemain de l'arrivée des volontaires de l'île de Rhé, le commandant Foucault, apprenant que les insurgés étaient solidement établis au passage de la Grève, résolut de les en déloger. Il marcha contre eux avec cinq cerits fantassins, cent cavaliers et deux canons. Quelques coups de mitraille mirent le désordre dans les rangs de l'ennemi qui prit la fuite. La petite colonne expéditionnaire rentra aux Sables à cinq heures du soir.
Quelques instants après, la générale battait dans tous
les quartiers de la ville. On venait d'apercevoir un corps de trois ou quatre mille hommes qui s'avançait par la route de Nantes. Les troupes sablaises marchèrent résolument à sa rencontre. L'engagement eut lieu à la Vénerie, à une demi-lieue des portes des Sables. L'action était à peine commencée que Jolly avait un cheval tué sous lui par un boulet de canon et qu'un homme était frappé mortellement à ses côtés. Mais les Sablais qui n'étaient pas en nombre, s'apercevant que l'ennemi étendait ses ailes pour les envelopper, se replièrent en bon ordre, ne cessant de combattre qu'à neuf heures du soir. A ce moment, les Vendéens se retirèrent.
Le 28, trois cents volontaires de Bordeaux arrivèrent au port, annonçant des secours nombreux et prochains que devaient envoyer les départements voisins.
Le même jour, on signalait deux colonnes ennemies s'avançant. Tune par la route d'Olonne, l'autre par celle de Nantes. Au milieu de cette dernière flottait un drapeau blanc avec cette inscription : Vaina^e ou tnourir.
A minuit, les premières opérations du siège commençaient -, à quatre heures du matin, dix pièces de c&non étaient en batterie, onze autres allaient aussi être tournées contre la ville.
Les Vendéens que commandaient Jolly et Savin étaient pleins de confiance ; le curé des Lues, en leur donnant sa bénédiction, avait promis la victoire. L'infanterie s'était logée en partie dans les chemins creux qui avoisinent la ville, principalement dans l'allée des Soupirs, en partie autour des bagages, cette dernière ainsi exposée au feu des assiégés.
Pendant que l'ennemi faisait ses dispositions d'attaque, Gaudin prenait ses mesures pour la défense. Six cents hommes occupaient la Chaume, et la patachc avait pris position au fond du port pour leur prêter le secours de son artillerie. Une corvette qui se trouvait en rade s'était approchée le plus près possible de la côte pour défendre la porte de Saint-Jean et repousser une tentative du côté des moulins. Sur les remparts, chacun était à son poste, les femmes elles-mêmes faisant bonne contenance et excitant les hommes à se bien conduire.
Le temps était fort beau, et le ciel sans nuages permettait à la lune, à ce moment en son plein, d'éclairer les manœuvres de l'ennemi. Des avant-postes, les Sablais voyaient tout et rendaient au commandant un compte fidèle et détaillé. A quatre heures du matin, deux coups de canon, partis des batteries ennemies, annoncèrent que l'attaque commençait; la ville y répondit immédiatement. L'artillerie des Sables était d'un calibre supérieur à celle de l'ennemi et ses pièces étaient bien mieux servies ; aussi ses rapides volées produisirent promptement des effets très appréciables dans les rangs des Vendéens, tandis que ceux-ci, dont le tir était mal dirigé, ne causaient aucun dommage aux défenses de la place. Aussi Gaudin, dans la crainte qu'elle ne leur fît changer un pointage si mal dirigé, ordonna-t-il à la patache de cesser son feu,
A six heures, on aperçut des fuyards sur les routes d'Olonne et de la Mothe ; à sept, le désordre augmentait encore, et tous ceux qui ne trouvaient pas un abri dans les fossés ou dans les chemins creux, tournaient le dos
et se sauvaient dans tous les sens. Les Sablais tentèrent alors une sortie par la porte de Talrnont; ils descendirent entre les deux couvents et s'avancèrent rapidement pour attaquer les masses encombrant Tallée des Soupirs ; mais leur petit détachement se trouva avoir à lutter contre des forces si supérieures, qu'ils furent obligés de rentrer dans la place.
Cependant l'ennemi tirait à boulets rouges et son tir rectifié était surtout dirigé contre l'hôtel de ville. Plusieurs maisons de ce quartier avaient été atteintes, entre autres celle du procureur Blaie, laquelle, sans de prompts secours, eût été complètement incendiée. Pourtant le plus grand nombre des boulets passant au-dessus de la ville allaient s'éteindre dans la mer. Le combat durait depuis quatre heures, quand un boulet, partant de la batterie du Thabor, vint frapper les fourneaux ennemis et projeter le feu sur les poudres entassées à peu de distance. L'explosion fut terrible et le sauve-qui-peut devint général. L'artillerie des Sables redouble alors ses décharges, et, au milieu de ce troupeau confus de fuyards, pas un de ses coups n'est perdu. Une charge de cavalerie rendit encore la défaite plus complète, sans que Jolly, qui ne cédait le terrain qu'à regret, pût l'arrêter plus d'un instant en pointant contre elle unn pièce chargée à mitraille, à laquelle lui-même avait mis le feu. Avant même que la cavalerie n'eût donné, une colonne de trois cents hommes, presque tous donnais, profitant du désordre que l'explosion des poudres avaient produit dans les rangs vendéens, s'était élancée de la Chaume et était tombée sur les fuyards.
La victoire des Sablais fut complète. Les royalistes
perdirent toute leur artillerie et presque tous leurs approvisionnements. La plaine resta couverte de taux, de fourches, de bâtons ferrés, de pics, de pelles, armes improvisées et peu meurtrières, de sabots, de fusils, et aussi d'amulettes en papier béni. On releva trois cent huit cadavres et l'on sut que le nombre des blessés avait été considérable. Aux étoles qu'ils portaient sous leurs vêtements, on crut reconnaître deux prêtres parmi les morts. Une centaine de prisonniers fut ramenée en ville. Les Sablais ne perdirent qu'un homme, l'orfèvre Payneau, tué par un boulet, au commencement de l'action.
Le soir, le général Boulard et le représentant Niou arrivèrent avec des renforts et des munitions. Dans ce moment, la ville était sauvée ; ils la trouvèrent encore sous l'émotion de la journée. La maison commune ressemblait à un arsenal ; elle était remplie de poudre que Gaudin y avait fait transporter des poudrières situées hors de la ville. La municipalité était restée en permanence pendant tout le temps du combat. Bien que des boulets rouges eussent traversé la maison où elle était réunie, elle était restée en séance, sous la présidence du frère de Gaudin, alors maire de la ville. Boulard et Niou adressèrent de vives félicitations aux défenseurs des Sables ; Boulard voulut même s'attacher Gaudin, comme adjudant général, mais celui-ci ne crut pas pouvoir accepter sa proposition et resta chargé du commandement des Sables, ju^qu'à l'expiration de son congé.
Gaudin mit à profit son commandement temporaire, pour compléter les défenses des Sables, improvisées quelques jours avant leur attaque. Il fit construire des
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parapets et des redoutes en gazon et en fascines, et, comme personne n'entendait rien à ces sortes d'ouvrages, qu'il était un peu homme du métier, ayant été canonnier garde-côte, il dirigea les travaux et mit même plus d'une fois la main à l'œuvre. Par ses soins, un petit arsenal fut établi, les affûts endommagés furent réparés, d'autres furent construits, des chevaux de frise, des plates- formes, des ouvrages spéciaux mirent les Sables dans un état respectable de défense.
Le 8 avril 1793, la Convention rendait le décret suivant :
« Mention honorable sera faite au procès-verbal et insérée au bulletin, de la prudence et de la bravoure qu'ont manifestées les citoyens Foucault et Gaudin, commandant les troupes cantonnées aux Sables.
« La Convention décrète aussi que les habitants de la ville des Sables ont bien mérité de la patrie. »
La journée du 29 mars sauva deux fois la vie à Gaudin ; elle le sauva d'abord des mains des Vendéens qui ne lui auraient point fait de quartier ; elle le sauva aussi de celles des terroristes, comme nous allons le voir.
Les montagnards n'avaient oublié ni le discours ni le vote de Gaudin, au moment du procès de Louis XVL Sa conduite, dans la Vendée, ne l'avait point amnistié' à leurs yeux, et il? étaient bien décidés à saisir la première occasion pour se débarrasser d'un homme dont la terrible apostrophe retentissait encore à leurs oreilles. Un des plus fougueux, Bourdon de l'Oise, se chargea de cette tâche.
Bourdon de l'Oise, grand partisan d'une justice sommaire et expéditive, n'était pas difficile sur les moyens de l'accusation et avait peu de goût pour les formes conservatrices de la défense. C'était lui qui, à la tribune des Jacobins, avait fait cette motion que d'unanimes applaudissements avaient accueillie: « Bien des gens veulent employer des formes de procureur pour juger Louis XVI. Il est un moyen de leur répondre. Ces messieurs veulent un juré d'accusation et un tribunal qui applique la loi. Eh bien, nous avons tout cela. Les ca'iwns des Parisiens et des fédérés, voilà le juré d'accusation ; l'incarcération de Louis XVI au Temple, voilà le juré du jugement ; et la Convention nationale est le Tribunal chargé d'appliquer la loi. Les amis des formes les trouveront toutes observées dans le procès du, Roi, »
Le 17 septembre 1793, ce terrible justicier demanda le rappel de Gaudin encore en mission dans la Vendée, c'était le prélude d'une mise en accusation dont il espérait que le dénouement serait l'échafaud. Bourdon de l'Oise articulait contre son collègue un fait trop honorable pour que nous ne le rapportions pas ici, fait qu'il lui imputait à crime. « Je n'examinerai pas, disait-il, s'il s'est comporté avec courage auprès de l'armée, mais je dirai qu'il a intrigué avec son frère. Il a induit en erreur les habitants du district des Sables sur la révolution du 30 mai. Acette époque, il est venu nous trouver, Goupilleau et moi, et nous a dit que la mesure prise contre les trente-deux lui paraissait injuste, que ceux-ci n'étaient pas coupables à ses yeux et qu'il ne voulait pas retourner à la Convention pour juger des
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hommes qui lui paraissaient innocents.» C'est ainsi qu'à cette époque, qui n'a pas sa pareille dans l'histoire, une confidence inlime était dénoncée à la tribune, par celui à qui elle avait été faite, comme un acte criminel méritant toutes les sévérités de la loi. Les véritables criminels n'étaient pas ceux que l'on dénonçait, mais leurs dénonciateurs. Bourdon de l'Oise ajoutait que s'il n'avait pas dénoncé Gandin plus tôt, c'est que celui-ci lui avait dit que son intention était de donner sa démission.
Goupilleau vint confirmer ce qu'avait dit Bourdon de l'Oise et se joignit à lui pour demander le rappel de Gaudin que la commission s'empressa de décréter. Comme nous venons de le dire, c'était un acheminement à une mise en accusation. Bourdon de l'Oise attendait avec impatience l'occasion de la produire, elle ne tarda pas à se présenter.
Carrier voulait que la Vendée devînt un désert, il n'entendait pas la paix autrement.
Le 4 mars 1794, dans l'intention de faire une hécatombe de tous les habitants, sans distinction de drapeau, il déclara à la Convention qu'il n'j' avait pas un seul patriote dans ce paj-s. — Patriotes à sa manière, la Vendée s'en honore.
Gaudin monta à la iribune pour protester contre cette accusation. C'était ce qu'attendait son implacable ennemi :
« Citoyens, s'écria Bourdon de l'Oise, voulez-vous connaître le civisme de l'homme qui vient attester le patriotisme des brigands de la Vendée ? Cet homme a
constamment servi et appuyé le côté droit dans sa marche contre-révolutionnaire. Envoyé dans la Vendée pour y détruire les brigands, au lieu de remplir sa mission, il a parcouru les Assemblées primaires pour faire rejeter la constitution républicaine que vous avez décrétée ; il est même parvenu à faire rejeter plusieurs articles : je demande que la conduite deGaudin soit examinée parle comité de sûreté générale. »
Vainement Gaudin chercha-t-il à se justifier ; appuyée par Montant, la proposition de Bourdon de l'Oise fut adoptée.
Galilée n'était sorti de prison que parce qu'il avait confessé avoircommis une grosse hérésie, en prétendant que la terre tournait autour du soleil. Gaudin, pour échapper à l'échafaud, fut obligé de faire une sorte d'amende honorable, d'avouer qu'à la Convention il n'avait pas été irréprochable, paraissant donner à un acte de courage, dont il devait être fier, le caractère d'un acte de faiblesse. Si, dans cette circonstance, il ne montra pas la fermeté héroïque dont il avait fait preuve un autre jour, c'est qu'en défendant sa vie, il n'avait à compromettre celle de personne. Il argua encore de ses bonnes intentions, rappela ceux de ses votes qui paraissaient avoir le caractère révolutionnaire, s'appuya sur la défense des Sables, produisit, pour sa justification, des certificats de la société populaire du Conseil d'administration de son district et du Conseil général, ainsi que des administrateurs du district de Ghallans. Parmi ces pièces, la dernière, si l'on était re-
monté à la source d'où elle émanait, était faite pour le compromettre plutôt que pour lui être utile, car ses auteurs avaient autant de fermeté dans leur modération que dans leur patriotisme, et les menaces du plus abominable de tous les terroristes ne purent jamais les détourner de la voie de Thumanité et de la justice. Puisque eux encore furent obligés de se défendre, qu'on me permette une digression qui trouvera son excuse dans le nom que je porte.
Le Directoire du district de Challans était composé des citoyens Mourain, Merlet, Bodet, Cormier, Merland, procureur syndic ; Ganachaud, secrétaire. Voj'ons comment ils accomplirent leur mission, et avec quelles difficultés ils eurent à lutter.
La Vendée tout entière n'était pas encore en feu, car il ne faut pas s'imaginer que ce mouvement contrerévolutionnaire, qui prit des proportions grandioses, ait été, à ses premiers jours, spontané et général. Vu de loin, un peuple qui paraît se lever tout entier, prêt à mourir pour sa foi et pour son roi, présente un spectacle si sublime, que l'admiration ne va pas chercher tous les ressorts qui le firent mouvoir. La raison est plus exigeante, et, avant d'écrire l'histoire de cette grande insurrection, elle en veut pénétrer les replis les plus cachés. Bien des éléments divers entrèrent dans l'insurrection de la Vendée, et pour ceux qui ne veulent écrire ni une diatribe m un roman, il importe de les examiner avec attention. L'élément royaliste y eut sa part sans doute, mais ce serait commettre une grande erreur que de lui attribuer la première place, et surtout de croire que la Vendée se souleva tout entière à la voix de la noblesse.
Les grands mouvements populaires viennent de bas en haut et non de haut en bas, et à ceux qui croiraient que le contraire soit arrivé dans la Vend ^e, il suffirait de rappeler que les paysans forcèrent Gharette à prendre les armes ; qu'ils mirent à leur tête Gathelineau et Stofflet qui n'étaient pas de haute lignée, et dont le dernier ne prenait guère la peine de dissimuler son éloigneraent pour les gentilshommes. L'élément religieux fut bien autrement puissant. Privés des ministres du culte dans lesquels ils avaient confiance, ne voulant pas accepter ceux qu'on leur imposait, pour défendre leur foi, ils se préparèrent à faire le sacrifice de leur vie. Quant aux prêtres, pendant que beaucoup d'entre eux cherchaient dans l'exil un refuge contre la persécution, d'autres, oublieux des paroles de l'Evangile, se jetèrent dans les rangs des Vendéens, et, loin de se borner à leur offrir les secours de la religion, furent les premiers à pousser le cri de guerre. Aces deux mobiles, ajoutez la mise à exécution de la loi du 23 février 1793, sur le recrutement des armées, et aussi les incitations particulières de quelques esprits aventureux ou dliommes pervers qui se rencontrent dans toutes les révolutions, masquant tantôt des couleurs du patriotisme, tantôt de celles de la fidélité, leur ambition ou leurs rancunes personnelles. Quoi qu'il en soit, dans cet alliage, le plomb vil disparaissait sous la couche de l'or pur.
Vous avez quelquefois contemplé d'un point élevé les richesses d'une belle campagne : les gras pâturages, les abondantes moissons, la végétation luxuriante des arbres ont excité votre admiration, et votre œil ravi n'a vu
que les beautés du tableau sans en apercevoir les taches. Mais descendez des hauteurs où vous étiez placé, parcourez les champs que tout à l'heure vous voyiez d'un peu loin, et vous trouverez, qui se dérobaient à vos regards, bien des cloaques, bien des ronces et bien des épines.
Aux causes que nous venons d'énumérer, il faut en ajouter une dernière plus puissante que toutes les autres et qui prolongea la lutte quand elle était prête à finir. Je veux parler de la guerre d'extermination que la République déclara à la Vendée, guerre dont les mesures atroces arrachèrent à la charrue, pour le rallier à l'insurrection, le dernier de ses enfants. L'appel aux armes fait par la noblesse, les prédications du clergé, la crainte de servir sous les drapeaux de la République, l'ambition de quelques partisans et des sentiments personnels d'envie ou de haine auraient été insuffisants à soulever toute la Vendée. Il ne manquait pas d'hommes paisibles, dans le Marais particulièrement, qui ne demandaient pas mieux que de rester tranquilles dans leurs foyers. Qu'on ne les entravât pas dans la pratique du culie catholique, qu'on ne les pressurât pas de cent façons : qu'on ne les mît pas en réquisition continuelle pour les fournitures de l'armée; quand ils n'avaient encore fait aucun acte d'agression contre le nouvel ordre de choses, qu'on ne vînt pas brûler leurs maisons et massacrer leurs familles, ils n'eussent pas été, le désespoir et le sentiment de la vengeance dans le cœur, grossir l'armée de Charette.
Le Directoire du district de Ghallans le comprenait ainsi.
Si la force des circonstances rendait indispensable la
présence de troupes chargées de faire rentrer dans l'ordre ceux qui s'en écartaient, il était très disposé à prendre pour devise le parcere subjectis du poète. Il mettait donc toute sorte d'adoucissements dans l'exécution des mesures qu'il était obligé de prendre. Chargé de procurer à l'armée toutes les denrées dont elle avait besoin, il préférait les obtenir par la persuasion que par la force. Ce n'était pas seulement le côté matériel qui était l'objet de ses préoccupations ; il fallait, avant tout, calmer et rassurer les esprits, et, à cet etfet, d'une part, lutter contre les incitations royalistes, de l'autre, refuser d'être les instruments complaisants d'un pouvoir furieux. C'est dans cette double pensée que Bodet et Merland, au péril de leur vie, parcouraien la commune de Soulans, faisant entendre des paroles de paix et de conciliation que devaient malheureusement démentir le lendemain les ordres sanguinaires de Carrier trop bien exécutés par Turreau. Entre le prêtre non assermenté peu favorable, comme on le pense bien, aux idées nouvelles et ne prenant guère la peine de dissimuler son opposition, et le prêtre assermenté, pour le moins aussi intolérant que le premier, irrité de voir sa secte presque sans sectateurs, refu sant souvent de donner le baptême à l'enfant du père ou de la mère qui n'allaient point à sa messe, refusant pareillement la sépulture à ceuœ qui n'avaient point été confessés par lui S ils étaient obligés à de grands ménagem^ents.
L'ancien desservant de la paroisse de Croix-de-Vie,
1 Mémoire des administrateurs, pages 5 et 6.
prêtre non assermenté, recommanclable à beaucoup d'égards, avait eu le tort de donner lecture au prône d'un ordre du commandant royaliste Dabbaye ; les administrateurs du district de Ghallans se contentèrent de lui enjoindre de se renfermer à l'avenir dans l'exercice du culte qu'ils lui promettaient de protéger.
Dans leurs actes et dans leurs paroles ils faisaient donc également preuve de prudence et de modération.
Pendant que de modestes patriotes se dévouaient ainsi pour faire accepter par la Vendée le Gouvernement républicain, que faisait-on dans les hautes régions du pouvoir ? Voilà ce qu'écrivaient ses agents les plus accrédités :
23 frimaire.
Carrier au général Haœo.
(( Il entre dans mes projets, et ce sont les
ordres de la Convention nationale, d'enlever toutes les subsistances, les denrées, les fourrages, tout en un mot, dans ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments, d'en exterminer tous les habitants, car je vais incessamment t'en faire passer l'ordre.
« Oppose-toi de toutes tes forces à ce que la
Vendée prenne ou garde un seul grain. Fais-les délivrer aux Commissaires du Gouvernement séant à Nantes, je t'en donne l'ordre le plus précis, le plus impératif. Tu m'en garantis, dès ce moment, l'exécution ; en un mot, ne laisse rien dans ce pays de proscription. »
Turreau, l'exécrable Turreau, dont le Journal offi-
Ciel, a voulu, il y a quelques années, réhabiliter la mémoire, avait pris le commandement en chef des armées de l'Ouest au mois de décembre 1793, c'est-à-dire après l'anéantissement de l'armée de la Loire à Savenay, Dans ce moment, épuisés par la lutte, ceux des Vendéens qui avaient survécu à tant de désastres ne demandaient pas mieux que de déposer les armes, pourvu qu'on leur assurât la vie sauve. Mais le général en chef avait d'autres projets, il avait déclaré qu'il ne lui fallait qu'une promenade de dix jours pour pacifier la Vendée. Cette promenade devait se faire le for et le feu à la main. Douze colonnes se mirent en marche, massacrant sur leur passage sans distinction d'âge ni de sexe, tous ceux qu'elles rencontraient, et promenant l'incendie en même temps que la mort. Si les autorités constituées du pays se permettaient de protester contre ce qu'avait de barbare une manière de faire qui, ne laissant aux pauvres gens de la campagne aucun refuge, les forçait à continuer une lutte désespérée, il répondait en ces termes :
Turreau, général en chef des armées de V Ouest, au général Carpentier.
« Songe surtout que les prétendues autorités constituées sont nulles dans cet infâme pays, que tout doit se faire militairement. »
Et voilà dans quel style il écrivait à ces mêmes autorités :
Tun^eau^ général en chef des armées de l'Ouest, aux adraînislraieurs composant le Birecloire du disstrict de Challans.
« Je suis instruit par le général Haxo des obstacles que vous apportez aux mesures que j'ai prises, pour la destruction des brigands et de leurs repaires. L'incendie général est ordonné, ainsi que l'enlèvement de tous les objets de subsistance. Chacun des généraux que j'ai l'honneur de commander, a reçu, de moi, l'ordre positif d'exécuter ces mesures rigoureuses, sans se permettre ni écouter aucunes réclamations, même celles des corps constitués ; ils ont l'ordre non seulement d'agir militairement (on sait ce que signifiait ce mot) contre les administrés, mais même contre vous, si vous osez vous permettre désormais d'apporter la moindre entrave à rpo:éculion de nos ordres. Je vous invite à ne pas oublier que, spécialement chargé, par le Comité de salut public, de finir la guerre de la Vendée, ce n'est pas à vous que je dois compte des moyens que j'ai pris pour y parvenir. »
Renchérissant sur ces menaces, le représentant Garreau se rend à la Société populaire de Challans, et là, il dénonce les administrateurs du Directoire comme des contre-révolutionnaires, des partisans de Charette, les menaçant des vengeances de la Convention, et ajoutant au grand ébahissement de ceux qui 1 écoutent : Au reste, la guerre de la Vendée, elle finira quand nous voudrons.
Si les administrateurs demandaient justice à l'autorité
militaire des vexations inouïes auxquelles, de la part de la troupe, un paysan se trouvait en butte : « Je vois bien, répondait l'aide-de-camp du général, que les administrateurs de ce district sont tous des brigands, puisqu'ils cherchent à prendre le parti des brigands. »
En même temps, Barère faisait entendre à la tribune ces paroles menaçantes :
« Il approche le jour terrible où le flambeau de la vérité viendra éclairer toutes les profondeurs de ces repaires de la Vendée, le jour où, d'une main assurée, nous déchirerons le bandeau épais qui couvre encore quelques instants toutes ces intrigues lointaines, toutes ces manœuvres locales, toutes ces trahisons militaires, ces ambitions diverses des chefs. »
Et les faits répondaient aux paroles ; le fer et le feu poursuivaient partout leur œuvre de destruction. A Falleron les habitants étaient réunis pour se soumettre. Au moment même où ils allaient faire acte d'adhésion au Gouvernement, la troupe les entoure et les fusille, sans écouler leurs protestations. Ailleurs on égorge femmes et enfants sans pitié. Huche, un des exécuteurs des hautes œuvres de Turreau, se donna, dit-on, l'agréable passe-temps de voir rouler jusqu'au bas d'une côte escarpée des femmes qu'il avait fait fusiller sur sa pente, pour rire des accidents de leur chute. J'ai été bercé de ces horribles récits, et malheureusement ce n'étaient point des contes pour endormir mon enfance, mais une véridique et lamentable histoire.
Devant ces menaces, devant ces terribles exécutions ,
que va faire le Directoire du district de Ghallan^? Courber la tête apparemment, se faire oublier, et, dans le silence, laisser passer l'orage. Cette conduite que lui conseillait la prudence, il ne voulut pas la suivre. Les violences de langage et les actes d'extermination purent l'émouvoir, ils ne l'èbranlèrent pas.
Une insurrection éclate à Beauvoir ; les troupes, parties de Challans pour la réprimer, en ramènent de nombreux prisonniers ; des cris de mort se font entendre, des hommes ardenls parlent de se porter à la prison et de les y massacrer ; les administrateurs du district de Challans se jettent au-devant d'eux et sont tssez heureux pour les ramener aux sentiments de la raison et de rhuraanité. Ils dénoncent les excès commis dans la Yendée, au Comité de salut public, au département, aux généraux Haxo et Dutruy, aux représentants Laignelot, Musset et Lemaignen, à tous ceux qu'anime un cœur d"homme et dont Tàme est accessible au sentiment de la pitié.
A la terrible lettre du général Turreau, après avoir déclaré qu'ils n'ont jamais eu Tintention de s'immiscer dans les opérations militaires, ils répondent qu'ils avaient cru qu'il était de leur devoir d'instruire le général Haxo de ce qui se passait sous leurs yeux. Nous le devions, car si nous ne l'avions pas fait, notre silence aurait été un crime pour nous, aux yeuœ de tout Jiomme qui veut le bien de la République. Puis ils terminent par cette fière déclaration : Quand l'homme de 'bien a fait ce g^c'il devait faire, tôt ou tard il est toujours reconnit; si dans sa course il est arrêté, alors il remet à la postérité à juger ses actions. Ac-
tuellement, nous attendons, fermes à notre poste et forts de notre conscience, tous les événetnents ; tel que soit notre sort, nous ne changerons jamais de principes.
Voilà comment nos pères répondaient aux menaces des proconsuls de la Convention ! Voilà quels exemples ils ont laissés à leurs enfants !
Le 20 nivôse an II, ils écrivaient au Comité de salut public, en parlant des paysans ruinés par les ravages des colonnes infernales :
« Que peuvent devenir ces hommes ? Croit-on qu'ils viendront de suite se jeter dans les bras des républicains? Gela ne se présume pas ; épouvantés par la vue des soldats, dont on a eu soin de leur faire le plus effrayant tableau, ils se donneront nécessairement à ceux qui ont su leur inspirer une telle défiance ; et sans doute ils servent bien les desseins de nos ennemis ceux qui agissent ainsi ; tout ce qu'on pourrait croire, à leur avantage, c'est qu'ils n'en ont pas l'intention. Mais quand on voit que ces incendies consument, à la fois, les maisons, les blés et les fourrages dont on a le plus grand besoin, nous ne pouvons nous empêcher de croire que ce sont des ennemis de la chose publique, non pas seulement ceux qui commettent ces actes de barbarie, mais tous les chefs qui les souffrent, en supposant même qu'ils ne les ordonnent pas.....
P.-S. — « Le général vient de nous communiquer
deux lettres, dont une des représentants... Celle dont
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nous VOUS avons parlé, et l'autre de. ..chef cl'état-niajor de la colonne aux ordres de... Nous vous en faisons passer copie:
« Représentants, vous verrez, dans la dernière de ces
lettres, que c'est le général qui se permet d'ordonner
ces incendies; ce qu'il y a d'inconcevable dans sa conduite, c'est qu'après avoir incendié plus de trente métairies dans la paroisse de Saint-Christophe, où il n'y avait aucun rassemblement, il donne des ordres de venir de' Legé, qui est à plus de trois lieues au delà, achever de brûler ce qui n'avait pu Têtre ou ce que Ton avait cru devoir épargner.
« De grâce, représentants, mettez un frein à la fureur incendiaire de cet homme; dès qu'il ne sait rien respecter, il n'est pas digne de commander, et surtout dans un temps où le soldat aie plus grand besoin de l'exemple de ses chefs. »
Le 27 pluviôse de la même année, ils écrivaient de nouveau au Comité de salut public :
« Par tous les courriers, citoyens représentants, nous vous écrivons, nous vous mandons la misérable situation de notre paj'^s; mais, aujourd'hui, elle est plus affreuse que jamais ; dans un jour, nous avons vu quatre de nos communes impitoyablement livrées aux flammes ; les fermes, les corps de métairies répandus dans les campagnes, rien n'a été épargné ; tout n'offre en ce moment qu'un monceau de cendres ; les blés, les fourrages qui se trouvaient dans ces maisons destinés à la vie des culti-
valeurs et de leurs bestiaux ont eu le même sort. Plus de cent cinquante tonneaux de grains, pesant trois mille deux cents livres chaque, et des fourrages immenses ont disparu en moins de quatre heures. Nous n'avons été avertis de l'exécution d'ordres aussi barbares, que quand l'incendie a été à nos portes, sans savoir si le lieu de nos séances n'aurait pas le même sort. »
Le lendemain, 28 pluviôse, après avoir fait la peinture la plus émouvante des atrocités commises dans la Vendée ; après avoir présenté les feimnes et les vieillards massacrés, les enfants égorgés sur le sein de leurs mères ou périssant dans les flammes allumées par de barbares soldais, les généraux, par leur impéritie et leur barbarie, au lieu de terminer la guerre, poussant au désespoir les habitants des campagnes; après avoir déclaré que Vliistolrede la révolution aura à rougir des calamités dont la Vendée était affligée, les directeurs du district de Challans arrêtèrent : Ouï l'agent national, qu'il serait fait des observations au Comité de salut public de la Convention nationale relativement à la manière barbare et atroce avec laquelle se faisait la guerre dite de la Vendée.
Je pourrais poursuivre, mettre sous les yeux du lecteur bien d'autres pièces émanées du Directoire du district de Challans, pièces où respirent le même esprit et les mêmes sentiments; mais je crois en avoir assez dit pour faire connaître les hommes qui le composaient. S'ils n'étaient pas des lettrés et des puristes, des liommes à talents, comme ils le disaient quelque part, s'ils se donnaient moins la peine d'arrondir leurs périodes
que de disputer à la fureur des soldats, qui les traquaient comme 'les bêles fauves, des malhoureux dont le seul crime était d'être nés sur le sol de la Vendée, personne ne songera à leur faire des chicanes grammaticales. Mais étaient-ils pour Gandin de bien bons garants de l'espèce de patriotisme qu'on exigeait alors? La question est plus contestable.
Il s'en tira pourtant. Non seulement le Comité général ne trouva pa- qu'il y eût lieu de l'envoj'er à l'échafauB, mais il lui coufla de nouveau la mission de représentant auprès des armées de l'Ouest, à laquelle il avait déjà été appelé le 13 avril 1793.
Gandin ne prit point part à la journée du 9 thermidor. Il était dans la Vendée à cette époque, mais il voulut que la Convention n'ignorât pas combien il l'approuvait, et lui envoya son entière adhésion.
Quelque temps après, dans le procès de Carrier avec lequel il avait eu bien des démêlés, il demandait sa mise en accusation dans les termes suivants :
« J'accuse Carrier, non seulement pour avoir enjoint aux autorités constituées et aux troupes de ne point reconnaître sou collègue Trèhouart pour représentant du peuple ; non seulement pour les atrocités qu'il a ordonnées ou souffertes à Nantes, mais encore pour la lettre qu'il a écrite au général Haxo, le 23 frimaire, dans laquelle il lui ordonne de ne laisser ni grains ni fourrages dans la Vendée -, il lui annonce qu'il va incessamment faire passer Tordre de livrer aux flammes tous les bâtiments et d'exterminer tous les habitants de ce malheureux pays. Pouvait-il
ignorer qu'un quart au moins du département de la Vendée n'avait jamais été révolté, qu'au contraire il s'était défendu courageusement et qu'il avait obéi à toutes les réquisitions des représentants ; qu'il est la plus riche et la plus belle partie de ce département ? Il contient ses trois principales villes, Fontenay, les Sables-d'Olonne et Luçon. On a cherché, par toutes sortes de moyens, à faire révolter ces restes précieux d'une des nourrices de la France, on avait même commencé à les brûler ; ces faits seront f couvés quaod il s'agira des procès des généraux Turreau, Huchet et autres dévastateurs contre-révolutionnaires ; j'ai donc la plus forte présomption que Carrier a servi les complots de ces hommes perfides. »
Nous trouvons Gaudin dans la Vendée, au moment du traité de la Jaunais, et il résulte de correspondances saisies sur des officiers royalistes, correspondances dont nous avons la copie sous les yeux, que les chefs vendéens n'étaient pas tous bien sincères dans leurs démonstrations pacifiques. Au reste, Gaudin avait peu de confiance dans la promesse que Gharette continuait à donner de ne pas trahir sa parole, et, dans la prévision d'un nouveau soulèvement, il prévenait Grossetière, un de ses secrétaires, qu'il demandait un renfort de quinze mille hommes.
Pendant la suspension d'armes qui suivit le traité de la Jaunais, traité de pacification qui, dans la Vendée, ne donnait pas une sécurité complète aux voyageurs, la Convention décida que les représentants près des armées de la République, seraient rappelés dans son
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sein. Menacés de se voir privés d'un concours qui leur avait été si précieux, les administrateurs du district de Challans, dont nous venons de faire connaître l'esprit de modération, s'affligèrent beaucoup de cette mesure ; ils écrivirent, dans les termes suivants, au Comité de salut public, pour qu'elle ne fût pas appliquée à Gaudin :
« Ferme sans cruauté, ami de tous les hommes qui veulent le bien public, chéri dans sa patrie, le citoyen Gaudin nous paraît propre à terminer utilement et honorablement pour la République, une guerre si longtemps malheureuse, et nous espérons que la Convention, pénétrée des vérités que l'amour de notre pa5's nous ordonne de lui exposer, s'empressera de rendre à nos vœux celui que nous croyons capable d'y ramener le bonheur en établissant la tranquillité sur des bases impérissables : la justice et la confiance. »
Il fut fait droit à cette requête.
A côté d'un témoignage si honorable, nous devons, à notre grand regret, enregistrer un acte que nous ne pourrions eflfacer de la vie de Gaudin sans manquer au devoir que nous nous sommes imposé, celui de faire connaître la vérilé, alors même qu'elle est de nature à imprimer une tache aux figures qui nous sont les plus sympathiques.
Dans les temps d'agitation et de trouble, quand les discordes civiles apportent la défiance dans tous les esprits, la diversité des vues et le moindre désaccord sur les moyens d'exécution se traduisent par des accusations T. H 22.
réciproques d'une grande injustice, les mots trahison et perfidie sont dans toutes les bouches, et il suffit qu'on ne s'entende pas sur un détail, alors même qu'on poursuit le même but, pour être aux yeux de bien des gens un mauvais citoyen, un traître pactisant avec l'ennemi. Gaudin avait failli devenir la victime d'odieuses dénonciations, il s'en rendit coupable à son tour. Un homme dont le patriotisme devait être au-dessus de tout soupçon, le général Ganclaux, ayant, après la signature du traité de la Jaunais, fait défiler devant Charette une colonne de son armée et ayant eu avec lui une conférence, Gaudin lui en fit un crime, il le dénonça au Comité de salut public. Parmi une foule d'autres griefs qu'il lui imputait, il insistait sur ce fait, comme preuve d'une connivence avec un chef vendéen qu'il lui avait signalé comme un traître. Pourquoi donc Gaudin avaitil attendu si longtemps à dénoncer Ganclaux ? L'entrevue avait eu lieu le 25 ou le 26 mai, et ce n'était que dans le courant de juillet qu'il en informait le Comité de salut public.
La demande d'un nouveau général , dans lequel l'armée el les patriotes pussent avoir confiance, ne leur fut point accordée. Ganclaux resta à son poste et ne perdit pas un instant la confiance du Comité de salut public qui lui écrivit qu'il approuvait sa conduite. Ce ne fut qu'au mois de septembre, en raison de sa mauvaise santé, qu'il fut remplacé dans son commandement de l'armée de l'Ouest par le général Hoche, qui rendit pleine justice à ses talents et à ses vertus.
Dans une adresse à son armée, il s'exprimait ainsi :
« Appelé, par le gouvernement, à l'honneur de commander l'armée de l'Ouest et de succéder à un officier général que ses talents et ses vertus ont rendu recommandable, ce n'a été qu'avec une extrême défiance de mes moyens, que j'ai pu me charger d'une tâche aussi pénible qu'honorable, »
Hélas ! pourquoi faut-il que nous ajoutions qu'il viendra un jour, comme nous le dirons dans notre notice sur Sévérin Pervinquière, où Hoche dont nous venons d'invoquer le témoignage en faveur de Canclaux, se laissera entraîner lui-même aux attaques les plus injustes contre des hommes dont la conduite était irréprochable.
Tant il est vrai qu'il est des moments dans la vie où les plus belles natures, se laissant égarer par ceux qui ne méritent pas leur confiance, manquent de l'esprit de justice dont ils devraient être toujours animés.
Quelque temps après, une nouvelle prise d'armes paraissant imminente, Gaudin entreprit de la prévenir. Quinze soldats déguisés en Vendéens reçurent l'ordre de surprendre Gharette au milieu de son quartier général, de l'enlever et de l'amener prisonnier. Ce coup de main ne réussit pas. Reconnus sous leur déguisement, les républicains furent eux-mêmes arrêtés par les royalistes.
La fin du régime de la terreur permit à Gaudin de manifester hautement les sentiments de modération dont il était animé. L'ordre n'en avait pas complètement fini avec le désordre. Le i" prairial, les faubourgs se levèrent pour porter la mort au sein de la Convention
nationale, en attendant que les sections royalistes vinssent à leur tour se briser devant la mitraille. Gaudin se trouvait encore dans la Vendée, son collègue Chailloux et lui écrivirent à la Convention pour la féliciter du courage qu'elle avait montré en face de l'émeute.
La Vendée paraissait pacifiée, et la Convention, après avoir voté la Constitution de Tan III, avait mis fin à son existence. Le calme renaissait dans les esprits, et, libre désormais des luttes politiques et des affaires, Gaudin allait s'abandonner aux douces joies de l'union qu'il avait contractée avec une toute jeune fille, dont les ornements de l'esprit relevaient les grâces de l'âge. Ses concitoyens ne lui en laissèrent pas le loisir. Il sortit de la Convention pour entrer au Conseil des Cinq-Cents, dont l'assemblée électorale du département de la Vendée venait de le nommer membre.
Du Conseil des Cinq-Cents, Gaudin passa au Conseil des Anciens, en l'an VIII; il en fut l'un des secrétaires.
A cette époque, le sol tremblait encore dans la Vendée, et, quoiqu'il ne lançât plus de flammes, le volcan n'était pas complètement éteint. Dans la prévision d'une éruption nouvelle, l'administration départementale s'adressait à ses représentants pour obtenir du gouvernement des troupes dont la présence pourrait parer à des éventualités menaçantes. Les lettres de Gaudin que nous avons entre les mains témoignent des démarches que firent les députés de la Vendée à cette intention. Grâce à eux, de prompts secours furent envoyés dans les départements de l'Ouest, et le mouvement que Ton redoutait n'eut pas besoin d'être réprimé : il n'eut pas lieu.
JOSEPII-MARIE GAUDIN 393
Une de ces lettres nous fait connaître l'opinion de Gandin sur les poursuites qui furent dirigées, devant le Conseil des Cinq Cents, contre les anciens membres du Directoire. Quoique ne paraissant pas leur être très favorable, il se réjouissait^ dans l'intérêt de l'apaisement des esprits, que l'affaire n'eût pas eu de suite *.
Après le 18 brumaire qu'il n'avait pas accueilli avec une grande faveur, Gaudin se rallia à la nouvelle Constitution et vint s'asseoir sur les bancs du Corps législatif.
La Vendée était toujours en proie à de nouvelles alarmes ; les Anglais y entretenaient des intelligences, et des soulèvements partiels avaient lieu sur quelques points de son territoire. Dans la nuit du 8 au 9 frimaire, an XII, cent cinquante hommes, après avoir pénétré dans le bourg d'Aizenay, se portèrent sur la maison qui servait de caserne aux gendarmes et tuèrent le maréchal des logis qui les commandait. Ils massacrèrent également le membre du conseil général du canton, et ce fut à grand'peine que le maire et le juge de paix échappèrent à leurs coups, en se sauvant presque tout nus à travers la campagne.
Gaudin avait quitté l'Assemblée législative pour aller surveiller le mouvement insurrectionnel et tenir le gouvernfiment au courant de ce qui se passait. Il écrivit des Sables au consul Lebrun une lettre très alarmante,
* » Il parait que les ex-directeurs ne seront pas mis en jugement, et j'en suis enchanté. Ce procès pouvait avoir des suites funestes, et, d'ailleurs, je crois que les es-directeurs, dont l'administration est sans doute très blâmable, sont beaucoup plus trompés que coupables. » (Gaudin à Chapelain, administrateur du département de la Vendée, 26 thermidor an VII.)
par laquelle il demandait de prompts secours, le général Paulet étant impuissant à réprimer le désordre avec le peu de troupes dont il pouvait disposer.
Quinze jours après, il informait le consul que l'arrivée du générai Gouvion.à la tête de quelques bataillons, avait rétabli l'ordre partout. Dans sa lettre, il rendait un bon témoignage de la conduite du clergé qui, nulle part, n'avait poussé à la révolte ; le curé d'Aizenay avait même fait tous ses efforts pour retenir ses paroissiens dans le devoir ; il en avait été de même d'autres anciens ennemis de la République. — « J'aime encore, disait Gandin, à rendre justice aux émigrés et aux anciens chefs des Vendéens, aucun d'eux n'a trempé dans la révolte. »
Quant à l'attitude de la population en général, elle lui paraissait laisser beaucoup à désirer. Un esprit naturel d'indépendance et même de licence que la guerre n'avait fait que fortifier et étendre régnait encore dans les classes de la campagne que la fortune n'avait pas favorisées, et la moindre étincelle pouvait allumer un vaste incendie. Il fallait donc se tenir sur ses gardes et bien se défier des menées de l'Angleterre, dont les agissements n'étaient pas douteux.
Gandin cependant ne voulait pas qu'on eût recours à des mesures violentes; son esprit de modération lui dictait les lignes qui suivent : « Je ne vous dirai point, citoyen consul, comme on le disait en 1793, il faut exterminer ce peuple laborieux et utile, quand il ne s'agit que de le contenir et de le faire concourir à l'état général. Cela peut s'opérer par les cantonnements que j'ai
indiqués, et je crois même que trop de sévérité ferait un mauvais effet. »
Les armes anglaises trouvées entre les mains des insurgés, prouvaient, comme nous venons de le dire, que nos éternels ennemis avaient des affidès dans le département de la Vendée. Cette circonstance fut la cause d'une fâcheuse affaire qui eut un grand retentissement dans le pays. Si, comme le dit La Fontaine, la méfiance est la mère de la sûreté, il ne faut pourtant pas la pousser trop loin ; il ne faut pas surtout accepter comme des vérités les dénonciations du premier venu.
Malheureusement la calomnie trouve toujours des portes prêtes à s'ouvrir pour la recevoir ; dans les temps de trouble et d'agitation, les esprits semblent même disposés à aller au-devant d'elle. Le maire de Saint- Gilles, citoyen recommaudable à tous égards, faillit en être victime. Ingoult n'était pas seulement un citoyen honnête, c'était un patriote éprouvé. Les gages qu'il avait donnés de sa haine de l'étranger n'empêchèrent pas un individu de répandre contre lui les bruits les plus calomnieux, de l'accuser d'avoir eu des intelligences avec un émissaire anglais, d'avoir favorisé sa descente sur lés côtes de Saint-Jean-de-Mont, de l'avoir tenu au courant de ce qui se passait dans la Vendée, et d'en avoir reçu de riches cadeaux. Sans autre examen et bien à la légère, Merlet, aux oreilles duquel ces contes odieux étaient arrivés, en informa le général Paulet et Gaudin qui, dans ce moment, se trouvait à Paris. Celui-ci en écrivit à son frère, souspréfet des Sables et beau-frère de Merlet, le priant de
prendre des renseignements à ce sujet. Quelques jours après, il en recevait une réponse avec une note extraite d'une lettre de Merlet. Cette lettre fut envoyée au général Gouvion.
Arrêté et traduit devant une commission militaire, Ingoult confondit facilement ses calomniateurs et prouva son innocence. Non seulement la commission militaire lui rendit pleine justice, non seulement, dans les considérants de son jugement, elle fut très dure pour Merlet, elle le condamna encore à des dommages et intérêts envers Ingoult et aussi envers Badreau et Dupont qui avaient été compris dans l'acte d'accusation; Merlet fit appel de ce jugement. Saisi de son pourvoi, la cour de castration, se fondant sur Vart. 432 du code du S brumaire an IV, les tribunaux criminels ordinaires ne peuvent prononcer des condamnations en domtnages et en intérêts qu'entre les parties plaignantes elles accusés ; que, dans l'affaire, Merlet n'étant ni partie plaignante;, ni accusé, invalida la disposition de l'arrêt qui le condamnait à des dommages et intérêts et prononçait contre lui l'impression et l'affichage du jugement.
A la suite de cette affaire, et sans attendre l'arrêt de la cour de cassation, Gaudin, sous-préfet des Sables, reçut son changement et fut nommé sous-préfet de Baugé. Profondément blessé d'une mesure qu'il regardait comme une disgrâce et qui l'éloignait de sa famille, il donna sa démission.
Ingoult ne se contenta pas du jugement de la commission militaire ; pour avoir une satisfaction entière, il s'adressa à l'opinion publique. Son avocat publia un
mémoire justificatif de sa conduite, et des plus agressifs contre Merlet. Joseph-Marie Gaudin, qui, encore une fois, avait cru beaucoup trop facilement à la calomnie, et dont le nom avait été mêlé à toutes les discussions, crut devoir y répondre. Il le fit avec une grande vivacité d'expressions et sans être animé avant tout de l'esprit de justice. De là, des haines qui divisèrent, pour toute la vie, des familles également dignes d'estime.
Les temps étaient changés ; les assemblées délibérantes n'étaient plus une arène où les partis se menaçaient du geste et de la voix. Le pouvoir exécutif s'était réservé une large part dans le gouvernement, et, la victoire aidant, les esprits étaient beaucoup plus portés vers les idées d'ordre et de gloire que vers celles de la liberté. Gaudin, très opposé d'abord au coup d'État du 18 brumaire, se rallia bientôt au consulat.
Dans l'ordre moral et dans l'ordre politique, les hommes obéissent aux mêmes lois que certains corps dans l'ordre physique, la réaction égale l'action. Avant que la Convention concentrât tous les pouvoirs entre ses mains, la royauté avait déjà été tellement amoindrie, qu'elle n'était plus qu'une ombre. Sans force d'action, sans force de résistance, elle était ballottée entre les partis, et pourtant ceux qui la sapaient jusque dans ses fondements parlaient du roi comme d'un monarque absolu, l'appelaient un abominable tyran et ne paraissaient rien tant redouter que de vivre dans l'esclavage. Eh bien, le même peuple, si jaloux de ses droits, auquel tous les pouvoirs avaient été confiés, qui avait soumis tous les fonctionnaires au système électif, depuis les magistrats jusqu'aux évêques, ce peuple qui avait tué son roi, au
cri de vive la liberté, abdiquant aujourd'hui, acceptait
avec enthousiasme une Constitution qui donnait au
pouvoir exécutif le droit de promulguer les lois, de
nommer les ministres, les fonctionnaires ; de signer les
traités, de proposer les lois, de régler les recettes et les
dépenses ; qui faisait du Corps législatif une assemblée
de muets, et qui ne laissait plus à la nation de ses
anciens pouvoirs électoraux, que le système des listes
de notabilités, dans lesquelles la main du pouvoir
exécutif faisait son triage et ses choix. Ce n'était pas
tout. Les consuls escamotaient à leur profit la liberté
de la presse. De tous ses organes, ils n'en conservaient
que treize chargés d'appuyer leur politique, et la
France applaudissait toujours. Singulier revirement
dans les esprits, propre à faire croire que les hommes
de 93 avaient fait place à une génération nouvelle ; et
cependant, conséquence obligée de l'anarchie, qui rond
le besoin d'ordre tellement impérieux, que l'on peut
affirmer qu'aux excès de la démagogie ne tarderont
jamais à succéder \ei excès du pouvoir absolu.
Comme presque tous les anciens conventionnels, Gaudin suivit le mouvement et accepta le nouvel ordre de choses. S'il ne refusa pas son concours au Gouvernement, il ne paraît pas y avoir mis, comme tant d'autres, un grand enthousiasme, car, lorsque, aptes le couronnement de l'Empereur, pendant la cérémonie duquel il contracta, par suite d'un refroidissement, la paralysie dont il ne devait jamais guérir, il se retira aux Sables- d'Olonne, il était tellement dégoûté de la politique, que, désormais, il ne voulut même plus ouvrir un journal ; non pas qu'il fût décidé à vivie en
misanthrope ou en ermite ; au contraire, personne plus que lui n'aimait le monde et ne songeait moins à faire pénitence. Mais il avait peu de goût pour les bulletins de la grande armée et la prose officielle du Moniteur ; il leur préférait les conversations du coin du feu, les gais propos, les joyeux refrains, et, l'on en pensera ce que l'on voudra, la musique d'amateurs *, il réunissait donc ses amis et se faisait aussi quelquefois transporter chez eux.
En ce temps- là, on s'amusait aux Sables-d'OIonne. Pendant que les échos de la rue retentissaient du refrain de Niclian, les concerts de la Société philharmonique faisaient les délices des salons.
Une pensée incroyable fermentait dans la tête de Gaudin. Il ne songeait à rien moins qu'à la composition d'un opéra, paroles et musique du crû, et à le faire jouer par la Société sablaise. La fortune est pour les audacieux : en 1805, le Racoleur, opéra-comique en un acte, était représenté dans les salons de M^e Dupont et accueilli avec des transports frénétiques. 0 vanité de la gloire ! Il n'y a guère plus d'un demi siècle écoulé, depuis cette soirée mémorable, et déjà le nom du maestro est oublié ; mes informations ne me l'ont point fait connaître. Serait-ce Paliau ? Etait-il en même temps compositeur et poète ? Nul n'a pu me l'apprendre, et sur une question aussi grave, je suis réduit aux conjectures. De la musique, bien que je l'aie sous les 5'eux,je ne dirai pas un mot, et pour cause ; je devrais peut-être la soumettre au jugement de quelque dilettante, j'aime mieux croire qu'elle est délicieuse, et qu'aujourd'hui on ne fait rien qui lui soit comparable.
400 UIOGRAPIIIES VENDÉENNES
Mais le libretto appartient à Gaudin, et, quoique en fait de musique, on attache d'ordinaire peu d'importance aux paroles, je ne puis passer outre, sans dire un mot d'une œuvre unique dans les fastes sablais.
L'action est des plus simples. Jolicœur est racoleur pour le roi, et, pour son propre compte, amoureux de Lise, jolie fille de village. Celle-ci l'épouserait volontiers, n'était sa mère, qui n'entend pas avoir un dragon pour gendre. Mais Jolicœur ne se rebute pas facilement devant les obstacles ; il a deux puissants auxiliaires sur lesquels il compte en tout temps.
Bacchus, Amour, sont mes dieux tutélaires, Un racoleur ne pourrait rien sans eux.
S'ils se mêlaient un peu de nos affaires ?