LE NOUVEAU BLUCHER
Considérez un Français; contemplez le nouveau Blûcher. Le coq gaulois est enfourché par le grand Bismarck.
Sur la selle on lit : Fer et sang.
{Frankfurter Latern, 25 mars 1863.)
Les journaux démocratiques allemands accusaient Bismarck démarcher sur les traces de Napoléon IIT.
CONSIDERATIONS GENERALES
complaît volontiers dans ces amusantes déformations. M. de Bismarck, on le sait, se pâme d'aise devant les joyeuses pochades de Busch. Ce qui
fei
Bismarck déchirant la constitution de la Prusse.
{Kladderadatsch, 21 décembre 1862.)
L'inscription qui s'échappe de sa bouche porte : t Avec cela je ne puis pas gouverner. •
lui déplaît, dans la caricature, c'est l'influence qu'elle peut exercer, comme arme politique, contre la prépondérance prussienne : alors elle devient, à ses yeux, une ennemie, au même titre
que le parlementarisme, que la « phraséologie avocassière », suivant son expression préférée.
Du reste, le portrait-charge tel que le pratiquaient, au dix-huitième siècle déjà. Italiens el Anglais, tel que l'ont compris, chez nous, Daumier. Benjamin, Carjat, plus tard Gill et les dessinateurs du second Empire, existe à peine, en Allemagne. Importé par Vienne, avec le journal grand format aux images coloriées, il est, à Berlin, de date récente, et encore n'est-ce point le procédé de la grosse tête sur un petit corps.
Il s'ensuit que toute caricature sur M. de Bismarck se trouve être, de l'autre côté du Rhin, ou l'annotation d'un fait politique ou une scène de la vie intime du grand chancelier, occupant la place principale, et par droit de conquête, et par droit de célébrité. Peut-être, par habitude, en sera-t-il ainsi longtemps encore.
Mais autant cette popularité par l'image, une fois acquise, s'est développée avec une rapidité extraordinaire, éclatant comme une fusée, autant elle fut longue à se produire.
De 1847 à 1862, M. de Bismarck s'agite pourtant. Adversaire de tout droit populaire, il vote contre les libertés nouvelles, contre le parlemen-
CONSIDÉRATIONS liÊNÊRALES 13
tarisme, il mène la résistance du parli féodal; adversaire du mouvement national allemand, entendant rester Prussien et rien que Prussien, il s'élève contre le Parlement de Francfort, qui rêve
Sujet tiré de la tragédie classique.
{Punsch, 19 juillet 1S(J3.)
Napoléon en Clytemnestre, Bismarck en Égisthe, se préparent à porter le coup de grâce au ZoIIverein (l'Union douanière allemande qui a précédé la Confédération de 1867). Sur la panoplie du fond on lit : Égalité des droits (des tarifs) et sur l'épée de Bismarck : Traités de commerce.
Bismarck semblant hésiter, Napoléon lui dit : € Joli coco, par ma foi! Et ça voudrait être mon ami ! Reviens-y et je te fl... un coup de pied. . . qaelque part. Tu n'es point digne que l'on compromette pour toi sa mauvaise réputation. »
une sorte d'unité; piétiste-évangéliste, il repousse le mariage civil et se prononce pour FÉtat chrétien. Voilà, ce semble, une amusante figure à clouer
au pilori, à une époque où TAUemagne se couvre de charges violentes sur les politiciens.
Nommé, en 1854, ministre de Prusse à la Diète germanique, il combat de toutes ses forces l'influence de r Au triche, il s'attache à réfuter les préventions du roi contre Napoléon III, il rêve de projets d'alliance avec la France et la Russie. Plus tard, ambassadeur à Paris, il se trouve en intimité parfaite avec l'Empereur. Nos deux personnages se sont compris ; ils s'entendent comme larrons en foire. Encore une physionomie intéressante, à une époque où les journaux à caricatures prennent la défense des idées libérales.
Eh bien ! il faut son entrée aux affaires comme ministre d'État, pour que le crayon se décide enfin à vulgariser les traits de M. le comte de Bismarck- Schœnhausen. De 1847 à 1852, les feuilles satiriques allemandes se sont surtout élevées contre la Sainte-Alliance des souverains et contre le militarisme à la prussienne; elles sont nettement révolutionnaires. De 1860 à 1867, elles dénonceront, elles attaqueront par l'image les tendances conquérantes de la Prusse, mais en visant spécialement M. de Bismarck, l'homme en qui s'incarnent ces tendances, et Napoléon III, qu'elles considèrent
CONSIDERATIONS GENERALES
comme un agitateur dangereux, avec ses projets constants de remaniement de la carte d'Europe. Vus à travers quelque grand in-S*', ces faits con-
Choses de Biarritz.
^'«n. — Rien à négocier! Rien à trafiquer! Beaux morceaux de pays conditioDs absolument avantageuses.
L'autre. — Je voua remercie, je n'achète pas les objets volés.
L'un. — Comment, volés ! Avez-vous, par hasard, apporté vos affaires avec vous, en venant au monde ? Et cependant vous en avez, de jolies choses.
l'autre. — Revenez quand il fera nuit!
(Punsch, 22 octobre 1865.)
servent une allure solennelle ; mais annotés, mis en relief par de joyeux crayons, ils prennent leur véritable couleur : c'est de la comédie qui abou-
tira au drame. « Notre position actuelle dans la Confédération », écrivait M. de Bismarck à M. de Schleinitz, le 12 mai 1859, « est un mal que nous serons obligés de guérir tôt ou tard, /"cîto et igné. »
« Par le fer et par le sang », toute la politique prussienne de 1862 à 1870! C'est le côté tragique. Mais il y a également un côté comique, un côté tenant à la fois du reître et du trafiquant, du détrousseur de grand chemin et du marchand de contremarques. C'est ce côté que les journaux à images ont pris soin de faire ressortir, non sans montrer en M. de Bismarck un élève docile de Napoléon III.
Suppression de la liberté de la presse, mesures rigoureuses contre les fonctionnaires suspects d'opposition, poursuites contre les députés, tout dans les ordonnances et dans les actes de mai 1863 ne rappelait-il pas les décrets de 1852 ?
Ce n'est pas sans raison qu'en 1870 un démocrate allemand pouvait écrire : « Bismarck a été le singe de Napoléon III, mais le singe a rompu sa chaîne, et il a tordu le cou à son montreur. »
Et tout s'explique, et tout devient d'une lucidité
CONSIDERATIONS GENERALES
parfaite, quand on contemple cette histoire en petites vignettes.
On comprend pourquoi Napoléon a été séduit, pourquoi il s'est laissé acculer, et pourquoi, flna-
Proverbes illustrés : Sang et fer.
{Figaro, I-r novenibre 1862.)
lement, il a été roulé par Thabile compère qui avait eu soin de garder en main tous les atouts.
L'Empereur est tombé sous des monceaux de caricatures ordurières ; M. de Bismarck, si violemment pris à partie, pour avoir refusé de coopérer à la création d'une Allemagne démocratique, force tous les Allemands à le respecter et à Tad-
mirer, parce qu'il leur a donné une Allemagne unie — quoique... Prussienne.
Et, chose singulière, le 2 Décembre a laissé dans l'histoire une impression de froid glacial ; le 1«' juin 1863 a été la source du feu sacré qui s'est emparé de la brumeuse Germanie, après l'avoir fécondée du sang de ses enfants.