‹ BismarckChapitre 1 sur 13 · LES AUTEURS DE LA GUERRE DE · texte numérisé non relu

LES AUTEURS DE LA GUERRE DE

ATTINGER FRÈRES, éditeurs

PARIS I NEUGHATEL

30, Boulevard St-Michel | 7, Place A.-M. Piagbt

Dans les discussions non encore épuisées qu'ont provoquées depuis le mois de juillet 1914 les origines de la guerre, on entend des gens opposer à la constatation des extravagances criminelles de la diplomatie austroallemande, le souvenir de ce qu'on est convenu d'appeler la prévoyance et l'habileté du prince de Bismarck. Ils estiment que si le feu chancelier eût encore été vivant et en possession du pouvoir, il n'aurait pas encouragé l'attitude agressive de l'Autriche contre la Serbie et qu'ainsi le fléau qui s'est déchaîné sur le monde eût été conjuré.

Il est possible, en effet, qu'en prévision des périls que présentait l'aventure pour les deux Empires, le chancelier se fût attaché à la rendre impossible en refusant de s'y associer, et qu'en tout cas, il eût enveloppé ses perfidies

de plus de savoir-faire que ses successeurs.

Mais il n'en est pas moins vrai que la guerre

'^:{ de Iftjjirçprferson empreinte dans ses causes

/^ i : . ceyXHïie^ dans^»^ s«'ai péripéties diplomatiques et

* *'/ qu'elle e'sVlà suite naturelle de la politique de

brutalité, de ruse et de traîtrise à Taide de

laquelle il a créé l'unité allemande.

A la lumière des souvenirs de 1866, de 1870, de 1875 et de 1887, on ne peut méconnaître qu'il a été le préparateur de tout ce qui se passe aujourd'hui et que c'est sur son ordonnance qu'a été injecté dans les veines de l'Allemagne le virus prussien qui l'a contaminée . Après lui, Guillaume II, à la faveur des affaires du Maroc, a doublé et triplé la dose jusqu'à rendre incurable l'empoisonnement. Mais c'est bien Bismarck qui a commencé l'opération et a légué à son impérial élève le soin de la continuer. Ne traçait-il pas la voie à ses successeurs lorsque, le 20 septembre 1870, au château de Ferrières, après avoir signifié à Jules Favre que l'Allemagne victorieuse entendait s'annexer l'Alsace et la Lorraine, il ajoutait :

— Je sais bien qne ces pays ne veulent pas

INTRODUCTION i

de nous et qu'ils nous imposeront une forte besogne ; mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre.

I) préparait ainsi la guerre future et condamnait le monde à ce régime de paix armée et ruineuse qui Ta rendue inévitable.

C'est le malheur de cette époque que TEurope n'ait été ni assez unie ni assez prévoyante pour imposer des conditions aux belligérants, comme elle devait le faire quelques années plus tard au congrès de Berlin, en revisant, à l'instigation de Bismarck et au détriment de la Russie, le traité de San Stefano. Néanmoins, de toutes parts, sous des formes officieuses, dans les entretiens entre diplomates et par les journaux, des avertissements arrivaient au chancelier prussien , dont lespuissances auraient dû s'inspirer pourintervenir. Dans ce concert, les voix britanniques dominaient.

(( Nous entendons beaucoup parler de la civilisation des Allemands, disait la Revue d'Edimbourg. Qu'ils se rappellent donc que l'Italie a été édifiée, depuis 1860, sur la base fondamentale des désirs clairement exprimés

de* toutes les parties de la population; que l'Angleterre a renoncé à la possession des îles Ioniennes par déférence pour le désir pàpulaire exprimé par les représentants du pays d'être unies à la Grèce, et que Tempereur Napoléon n'a pris Nice et la Savoie que sous la couverture d'un vote duquel personne ne peut dire qu'il a menti au sentiment public... Va-t-on en revenir à la pratique détestable de traiter les peuples comme une marchandise?»

D'autres faisaient remarquer que l'espoir de voir le patriotisme des provinces conquises s'évanouir graduellement pour faire place à leur soumission, était contraire à toute expérience moderne du mouvement des sentiments populaires.

(( Dans les anciens temps, écrivait le Tintes^ lorsque le sentiment national était moins fortement développé, les populations se soumettaient placidement à être conquises et reconquises selon les chances de la guerre et les combinaisons diplomatiques. Mais la mémoire des nations est devenue plus tenace ; les susceptibilités en deviennent plus grandes de jour

en jour. La diffusion de Téducalion et la liberté plus grande de la discussion ont détruit la puissance guérissante du temps. »

Dans une lettre privée, signée d'un des grands noms de la diplomatie, qui fut communiquée à Bismarck, il était dit : « L'Allemagne s'engage dans une voie singulièrement périlleuse, car la France démembrée fera ce qu'a fait l'Italie après Novare : elle cherchera des alliés, en trouvera, et alors ce sera de nouveau la guerre. L'Alsace et la Lorraine sont entièrement françaises : la possession de l'Allemagne n'a laissé aucune trace dans leur cœur. »

On voit par ces citations, qui pourraient être multipliées, que les conseils ne manquaient pas plus aux puissances qu'au chancelier. Mais elles n'en tenaient aucun compte et lui-même refusait de les écouter, sa résolution était prise; le traité de Francfort, quelques mois plus tard, consacrait la spoliation etvouait ainsi le monde aux péripéties tragiques qui se déroulent aujourd'hui.

En remontant à leur source, en les suivant dans leurs développements et dans leurs consé-

quences, on ne saurait méconnaître que c'est la politique du prince de Bismarck qui les a préparées et alors qu'il est si visible qu'elles aboutiront à l'affaiblissement, àla banqueroute du militarisme allemand, elles jettent une ombre sur sa réputation d'homme d'Etat de génie. Même dans les chancelleries où il était le plus admiré, on ne prononce plus son nom.

avec le respect dont naguère encore il était l'objet. On commence à parler de son imprévoyance, des suites funestes de l'exemple qu'il a donné, à dire de sa politique que ce fut une politique d'aventurier. Elle fut telle en effet et c'est afin de le démontrer que ce livre a été écrit.

L'auteur ne prétend pas avoir fait une histoire complète et détaillée du gouvernement du chancelier de fer. Plus modeste a été sofi dessein. Il a voulu seulement, à travers les péripéties d'une existence qui aura été fatale à l'humanité, recueillir en un vaste tableau les traits principaux par lesquels la responsabilité de cet homme néfaste se trouve engagée dans les événements qui ont suivi sa mort et dans

le plus tragique, celui qui met aujourd'hui le monde à feu et à sang.

Cette responsabilité . ne saurait être niée.

C'est Bismarck qui, à la faveur des trois guerres successives déchaînées par lui de 1864 à 1870, a préparé celle de 1914 en créant l'unité de l'Allemagne, en lui annexant l'Alsace et la Lorraine et en exaltant ses ambitions et ses convoitises. Après la création de l'Empire et aprèsle traité de Francfort, il est monté si haut, sa volonté au dedans comme au dehors s'est si souverainement exercée qu'on a pu dire de lui et qu'il avoue lui-même qu'il a été véritablement un dictateur. Il est donc responsable de tout ce qui s'est passé après lui sur les chemins où il avait engagé son pays, à la poursuite d'un rêve monstrueux d'expansion mondiale et dedomination universelle. Ajoutons en passant que la chute imprévue qui, en 1890, met fin à sa dictature et couronne avec tant de soudaine brutalité une carrière si brillante, n'en a que plus de retentissement. Dans le recul de l'Histoire, elle va revêtir peu à peu un caractère émouvant, quasi shakspearien.

i2 INTRODUCTION

Bien que la période que clôt cet événement ait été déjà l'objet d'études partielles, elle mérite qu'on y regarde de plus près et qu'on la reconstitue dans son ensemble et dans ses grandes lignes, ne serait-ce que pour en rappeler les circonstances à ceux qui, au bout de près d'un demi-siècle, peuvent les avoir oubliées ou pour l'instruction de ceux qui, n'étant pas nés ou étant encore enfants lorsqu'elles se déroulèrent, les ont ignorées.

Tel est donc l'objet des pages qui suivent.

Elles se recommandent, à défaut de mieux, du souci de vérité dont l'auteur n'a pas cessé d'être animé en les écrivant et de l'utilisation de documents diplomatiques, de notes et de souvenirs qu'il doit à descommunications bienveillantes et qui aux détails déjà connus en ajoutent d'autres qui les éclairent en même temps qu'ils nous ouvrent l'âme des personsonnages, qui ont évolué sur le théâtre du drame au dénouement duquel nous assistons aujourd'hui.

Telles que les voici, elles forment le premier volume d'un ouvrage dans lequel l'auteur se

flatte d'avoir saisi sur le vif dans la conception et l'exécution de leurs desseins criminels les personnages qui lui apparaissent, ainsi qu'à quiconque y regarde dans le présent et y regardera dans l'avenir, comme les auteurs responsables de la guerre. Ce premier volume sera suivi à brève échéance d'un second où l'on verra à l'œuvre Guillaume II et François- Joseph ; un troisième et dernier sera consacré à leurs complices.

Ce ne sera pas encore toute la vérité, mais ce qu'on a pu en recueillir à travers des péripéties sans précédent, un premier pas vers elle, qui ouvrira la route aux futurs historiens des tragiques événements qui se déroulent sous nos yeux.

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