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CHAPITRE PREMIER

Les vieilles préventions de la Prusse contre notre pays constituent la principale de ces causes ; elles Tont rendue plus sensible aux défaites que nous lui avons infligées sous la Révolution et sous le premier Empire qu'aux victoires qu'elle avait antérieurement remportées sur nous. A cet égard les preuves abondent. Lorsqu'on 1 792, la guerre éclate entre TAutriche et la République française, le roi de Prusse se hâte de faire cause commune avec l'empereur. Mais de cette campagne il ne conservera que le souvenir de Valmy.

En 1793, il se détache à contre-cœur de la coalition parce que les revers des alliés ont épuisé ses ressources. L'ambassadeur de la République, Barthélémy, qui négocia cette paix constate dans ses mémoires qu'elle fut, de la part du monarque prussien, un aveu d'impuissance et déclare expressément que ce prince ne s'y décida que parce qu'il ne pouvait plus continuer la guerre. Comment donc ne pas voir une part de comédie dans les manifestations auxquelles il se livre, la paix une fois conclue, pour faire croire que c'est de bon cœur qu'il a déserté la coalition et encouru les reproches de ses

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alliés d'hier abandonnés par lui ? En signant le traité qui le réconcilie avec la France, il nourrit le secret espoir de reprendre ultérieurement les armes contre elle.

En 1800, à la requête de Talleyrand, ils*entremet pour opérer un rapprochement entre la Russie et la République; mais c'est moins pour rendre service à celle-ci que pour servir ses propres intérêts en créant une ligue contre ce qu'il ose appeler « rincalculable avidité de l'Autriche et de l'Angleterre », comme si lui-même n'avait pas témoigné une égale avidité en prétendant à une part des conquêtes qu'elles espéraient faire. Talleyrand, qui a recouru à l'intermédiaire du cabinet de Berlin pour ouvrir des négociations avec la Russie, ne se trompe pas sur ce qu'il peut attendre de la Prusse et ne compte guère sur son bon vouloir : « Nous ne pouvons douter, écrit-il, que son intermédiaire ne soit pas moins officieux au fond qu'en apparence. » Il sait que si l'Autriche a espéré, durant la période révolutionnaire, profiter des malheurs de la monarchie française pour démembrer le royaume sur lequel elle a cessé de régner, le roi de Prusse s'est flatté d'avoir sa part dans ces dépouilles.

Au cours des années qui suivent, l'ambitieux et rusé monarque reste en paix avec Napoléon, et son attitude lui vaut de notables agrandissements de 1 territoires. Aussi se garde-t-il bien de prendre part à la levée de boucliers, entreprise contre la

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France à la fin de 1805 parla Russie et TAutriche. Sa conduite, en cette circonstance, donne la mesure de sa duplicité. Il s'engage envers Napoléon à rester neutre dans la guerre qui va commencer ; mais en même temps, il conclut avec Vienne et Saint- Pétersbourg un traité secret d'alliance qui dans sa pensée n'aura d'eflfet que si, comme il le souhaite, Napoléon est vaincu.

Brusquement le canon d'Austerlitz déjoue ses calculs, Napoléon est maître de Vienne et c'est au palais de Schœnbrunn, où il s'est installé, qu'il reçoit dans le cabinet de Marie-Thérèse les félicitations que le ministre prussien Haugwitz lui apporte de la part de son maître. L'empereur les prend pour ce qu'elles valent.

— Voilà un compliment dont la fortune a changé l'adresse, dit-il en riant.

Néanmoins il propose à son interlocuteur, qui accepte aussitôt, un traité d'alliance. Porté à Berlin, ce traité est ratifié par le roi malgré la convention qu'il a conclue avec la Russie et l'Autriche. Mais il existe à Berlin un parti de la guerre où figurent la reine Louise, son beau-frère le prince Ferdinand, de vieux généraux comme Brunswick, Blûcher, Hohenlohe et autres. Ce parti s'indigne à la pensée que les Français feront la loi à la Prusse. Napoléon a pu vaincre les Autrichiens et les Russes, mais il n'aura pas raison des Prussiens.

« Pour nous assurer la victoire, disent-ils, il ne sera pas besoin de sabres, dés gourdins suffiront. »

Menaces et défis succèdent à ces vantardises ridicules. Blùcher y met le comble en prédisant que la première rencontre entre Prussiens et Français sera la répétition de Rosbach. Le roi de Prusse se laisse entraîner par ces excitations. Le 7 octobre 1806, il envoie à Napoléon un ultimatum exigeant comme première condition l'évacuation immédiate de TAllemagne et que ce mouvement de retraite commence dès le lendemain. Pour toute réponse, Napoléon fait marcher son armée. La campagne dure trente-neuf jours. En trois batailles principales, Saalfeld, léna, Auerstœd, Tarmée prussienne est anéantie; elle y laisse des milliers de morts et de blessés saùs parler des nombreux prisonniers, des canons et des drapeaux tombés aux mains des vainqueurs. L'un des frères du roi, le prince Louis-Ferdinand, a été tué; un autre, le prince Auguste, a dû rendre son épée, et avec lui la plupart de ces généraux qui s'étaient flattés avec tant de jactance de détruire à jamais là puissance française.

Napoléon entre à Berlin triomphalement, au milieu des acclamations plates et serviles de tout un peuple disposé à se donner à lui comme s'il oubliait qu'un mois avant, il acclamait son roi, maintenant fugitif avec sa famille. Henri Heine, rappelant plus tard le sanglant échec de l'armée prussienne, écrira qu'après léna, la Prusse n'existait plus.

A dater de ce moment et jusqu'en 1812, lé monarque prussien né sera plus dans les mains

de Napoléon qu'un jouet destiné à subir toutes ses exigences et tous ses caprices. C'est là ce que la Prusse ne devait plus oublier et il suffît de rappeler ces humiliations douloureuses pour faire comprendre comment et pourquoi une haine ardente y a survécu.

Lorsque commence la campagne de Russie, la Prusse est contrainte comme l'Autriche de marcher avec Napoléon. Mais, comme l'Autriche, elle n'attend pour le trahir qu'une occasion propice. Lorsque, durant cette campagne funeste, le destin semble se prononcer contre lui, deux corps allemands abandonnent à Timproviste l'armée impériale et tournent les armes contre elle . Désormais, le ressentiment prussien, grossi des griefs de l'Allemagne presque entière, ne se contiendra plus. En 1815, il atteint toute sa violence. Le 8 juillet, vingt jours après Waterloo, les armées alliées entrent dans Paris. Les troupes prussiennes sont commandées par le feld-maréchal Blûcher et c'est lui qui se montre le plus acerbe et le plus intraitable de nos ennemis. Il faut l'attitude résolue du roi Louis XVIII et l'intervention de l'empereur Alexandre pour empêcher ce soudard de faire sauter le pont d'Iéna. Sa volonté désarmée en cette circonstance se dédommage par la rigueur des avanies qu'il prodigue aux populations françaises partout oii ses soldats sont en possession du territoire envahi.

Pendant les négociations pour la paix, la Prusse

i^e distingue par ses exigences et par sa cupidité ; il faut que de nouveau Tempereur de Russie intervienne en faveur de la France qu'il ne veut pas laisser écraser, alors que la Prusse ne poursuit pas d'autre but. Il en sera de même en 1818, au Congrès d'Aix-la-Chapelle. C'est malgré la Prusse que le négociateur français, le duc de Richelieu, obtiendra, avec l'appui de Tempereur Alexandre, la libération anticipée du territoire et l'entrée de la France dans la quadruple alliance.

Ces événements mémorables ne sont pas seuls à démontrer que la Prusse n'a pas cessé de poursuivre le dédommagement de ses anciens désastres et qu'avant 1870, elle n'était pas encore consolée de l'humiliation infligée à son patriotisme pendant la durée du premier Empire. Waterloo ne lui a pas suffi.

Nous en avons d'autres preuves; il y a les aveux du maréchal de Moltke reconnaissant qu'à peine adolescent, il a été la proie d'un inlassable désir de tirer vengeance des malheurs de son pays ; il y a le mot significatif adressé en 1866 à un diplomate par le roi de Prusse, au moment où allaient s'ouvrir les hostilités entre Vienne et Berlin :

« Si nous avons maintenant la guerre entre nous, nous nous réconcilierons un peu plus tard en faisant une guerre en commun. »

Il y a enfin les multiples commentaires du prince de Bismarck où, avec une franchise qui touche au cynisme, il révèle les procédés déloyaux et crimi-

nels auxquels il a recouru pour rendre inévitable, en 1870, une guerre entre la Prusse et la France. Cette guerre, c est sa guerre; il Ta préparée, tout en affectant vis-à-vis dû gouvernement français dont rinaction favorisait ses desseins, une confiance qui ne fut jamais sincère et qui dissimulait les plans les plus hostiles.

' En 18S2, cédant à la nécessité de mettre un terme aux conflits qui s'étaient élevés depuis trop longtemps dans le Schleswig et le Holstéin incorporés à la confédération germanique, quoique faisant partie du royaume danois, les Puissances réunies à Londres avaient signé le 3 mai un traité par lequel, après avoir obtenu du souverain de ce pays la promesse de réformes intérieures que commandait la justice, elles adoptaient le principe de Fintégrité de la monarchie du Danemark, la prenaient sous leur protection et garantissaient en outre à la maison royale Tordre de la succession au trône telle qu'elle l'avait réglée.

Malheureusement, quelques années plus tard, le conflit que la diplomatie européenne s'était flattée d'apaiser renaissait à la suite des récriminations des populations allemandes établies dans les duchés, à qui les réformes réalisées semblaient insuffisantes. La Diète germanique était alors intervenue par les armes pour soutenir leurs prétentions, ne parlant de rien moins que de détacher des Etats danois, contrairement au traité de 1852, les deux provinces qui donnaient lieu au litige et d'en faire un ét^^t

autonome sous le gouvernement du duc d'Augustembourg.

Les troupes fédérales venaient d'y entrer sans rencontrer de résistance, lorsque, se substituant à la Diète malgré ses protestations, T Autriche et la Prusse s'étaient arrogé le droit, qui n'était que le droit du plus fort, d'avoir seule raison de l'opposition du Danemark. Au mois de janvier 1864, après des combats sanglants, elles occupaient les duchés et si l'Autriche semblait disposée à s'en remettre pour leur sort aux décisions de la Diète, la Prusse laissait percer le dessein de ne s'en des^ saisir ni pour les abandonner au duc d'Augustembourg, ni pour les restituer au Danemark.

L'annexion des duchés à la Prusse était depuis longtemps dans les projets de Bismarck. Il avoue dans ses Mémoires qu'il y avait songé dès le lendemain de la mort du souverain danois.

« Mais ce n'était pas commode, ajoute-t-il. J'avais tout le monde contre moi : le kronprinz et la princesse royale à cause de leur parenté ; le roi à cause de je ne sais quoi ; l'Autriche, les petits Etats de l'Allemagne et T Angleterre par jalousie. Les libéraux par-dessus le marché me taillaient des croupières à l'intérieur et les habitants du Schleswig- Holstein ne voulaient pas, bien entendu, entendre parler d'annexion. »

Après avoir ainsi avoué cyniquement qu'il a eu à lutter contre tout le monde pour faire réussir ses projets usurpateurs et qu'on l'a même soupçonné.

lorsqu'il les exposait, « d'avoir bu une bouteille de trop » , il constate triomphalement qu'il a eu raison de toutes les résistances.

Antérieurement à cette date de janvier 1864 et lorsque la crise qu'elle rappelle venait aggraver les alarmes de l'Europe déjà troublée par l'insurrection polonaise et par l«s visées de l'Italie sur la Vénétie et sur Rome, l'empereur Napoléon avait, le 4 novembre 1863, proposé aux Puissances la réunion à Paris d'un congrès où toutes seraient représentées. Pour justifier sa proposition, il faisait valoir que l'édifice politique élevé à Vienne en 1815 s écroulant de toutes parts, il était urgent de lui en substituer un autre, c'est-à'-dire <( de régler le présent et d'assurer l'avenir » sur des bases plus justes et plus propres à garantir la paix. Un grand congrès où toutes les questions politiques seraient discutées, toutes les difficultés résolues dans un intérêt commun, pouvait seul accomplir cette tâche pacificatrice.

Sauf l'Angleterre et l'Autriche, tous les gouver^t nements, avec ou sans réserves, s'étaient montrés favorables au projet de l'empereur. L'Angleterre l'avait écarté par un refus formel. Quant à l'Autriche, tout en reconnaissant l'utilité de cette réunion, elle n'y voulait participer qu'à la condition que les Puissances signataires du traité de 1852 y seraient seules admises et qu'on n'y traiterait que les affaires du Danemark, La proposition de Napoléon III était ainsi tombée dans l'eau et bientôt après, une offre

de médiation faite par T Angleterre allait avoir le même sort.

La Prusse et TAutriche, pendant ce temps, poursuivaient Texécution de leurs desseins à travers de multiples incidents qui devaient les brouiller et les armer en 1 866 Tune contre TautrcCe qui caractérise ces incidents qui sont en quelque sorte le prologue de la guerre de 1870, premier acte ellemême de Teffroyable drame qui se continue aujourd'hui, c'est la présence, du côté prussien, de l'homme d'Etat qui, dans les temps modernes, a incarné avec le plus d'éclat et le plus de bonheur aussi, ce qu'on est convenu d'appeler le génie politique, bien que ce ne soit souvent qu'une résultante des faveurs de la fortune. Le comte de Bismarck a résumé dans sa personne comme dans sa conduite toutes les jalousies, toutes les convoitises, toutes les haines de la Prusse. Patriote ardent, ambitieux de renommée, il a voulu passionnément la guerre ; il Ta voulue surtout contre la France, c'est lui-même qui nous en a fait l'aveu, et derrière l'Autriche, avant même de prendre les armes contre elle, c'est la France qu'il vise.

Dans cette guerre, il ne voit que des avantages pour son pays. Au début du conflit allemand-danois, elle lui semble déjà nécessaire et il s'est ellbrcé de la rendre inévitable en employant upe voie détournée. Voici plus de trente ans qu'un éminent diplomate, le regretté Rothan, le constatait dans ses belles études sur la politique française en 1866.

« On ne peut contester, disait-il, que le comte de Bismarck attachait le plus grand prix au conflit des duchés de l'Elbe ni la peine qu il s*est donnée de longue date pour diviser et paralyser les Puissances le plus directement intéressées au maintien de rintégrité de la monarchie danoise et empêcher que celle-ci fût secourue. »

Rien n'est plus vrai, et pour s'en convaincre il suffît de parcourir les documents officiels conservés en France au ministère des affaires étrangères. Ils nous fournissent à tout instant, dès le début de la crise danoise, des preuves de la duplicité du ministre prussien. En 1864, tandis qu'il se réjouit ouvertement d'être <( sur le pied d'une alliance croissante avec l'Autriche » et d'avoir dissipé un dissentiment qui s'était élevé entre elle et la Prusse à propos d'un traité de commerce, il dit à Tun de ses confidents :

« Je la ménage un peu sur ce point pour qu'elle me laisse les mains plus libres dans les duchés ; d'ailleurs nous sommes d'accord sur les grands principes et si quelque incident nouveau soulève momentanément une discussion entre nous deux ce ne sera qu'une dissidence passagère et de courte durée. Pour toutes les grandes affaires, nous marchons et nous marcherons ensemble. »

Lorsqu'on se rappelle ce qui s'est passé en 1866, on ne peut lire ces propos, dont il supposait sans doute que la dernière partie serait répétée, sanà y voir la preuve qu'il jouait une comédie vis-à-vis

de son alliée. Comment pouvait-il supposer qu'elle lui laisserait les mains libres pour faire dans les duchés ce qu'il se proposait d y faire, c'est-à-dire s'approprier non seulement ce qu'on lui laisserait prendre, mais encore ce qu'il saurait prendre si, d'aventure, on le lui refusait ?

Du reste, ce qui confirme cette hypothèse, c'est qu'après avoir constaté que sur certains points, il est d'accord avec l'Autriche, il ajoute :

« Le temps fera le reste. La mission de la Prusse est de s'étendre. Nous devons toujours y penser. Il faut que nos prévisions soient vastes, qu^elles aient un large horizon. »

Plus tard, faisant allusion dans ses entretiens avec Maurice Busch, aux événements de 1866, il dira :

« J'avais toujours désiré arriver à une entente avec l'Autriche. Dès 1852, j'y avais songé. La Gonfédé* ration allemande existait alors encore. Je voulais que l'Autriche ne fût pas la seule à avoir de l'autorité en Allemagne et qu'elle ne mît pas sans cesse la Prusse sous le boisseau. Je demandai en conséquence que la Prusse eût une situation dans la Confédération qui lui permît de parler un peu plus haut et d'être en état de repousser les agressions des puissances voisines, A Vienne, ils ne voulurent jamais entendre parler de cela; ils dirent que ce n'était pas nécessaire, qu'il ne convenait pas à la Prusse d'avoir de pareilles prétentions et, d'ailleurs, que la Prusse avait plus besoin de l'assistance et

de la bienveillance de rAutriche que T Autriche' n'avait besoin de la Prusse. Nous continuâmes donc à être traités abominablement, si bien que nous fûmes obligés, un beau jour, pour notre conservation personnelle, de donner à TAutriche une preuve matérielle qu elle se trompait en pensant que nous avions absolument besoin d'elle et que nous pouvions nous passer de son concours. En 1866, nous prîmes la première occasion qui se présenta et nous flanquâmes FAutriche à la porte ! »

D'autres aveux justifient plus formellement encore l'affirmation de Rothan. A propos du désir exprimé à la même époque par le roi de Prusse de se rencontrer avec l'empereur Napoléon, Bismarck déclare que cette entrevue, si elle a lieu, n'aura pas pour objet « de conclure une alliance sérieuse avec la France ». Une telle alliance serait, selon lui, sans efficacité et il constate avec satisfaction que le souverain français se trouve en ce moment complètement isolé en Europe ainsi que le démontre le piteux avortement de son projet de congrès. Si le roi de Prusse cherche à se rencontrer avec lui « ce n'est que pour rendre l'Autriche plus souple en lui montrant qu'il ne dépend que de nous de marcher d'accord avec le cabinet des Tuileries ».

Les desseins que trahit ce langage éclatent en plusieurs circonstances entre lesquelles l'historien n'a que l'embarras du choix. En voici une encore qui mérite d'être rappelée. A peine TAutriche et la Prusse sont-elles entrées dans les duchés que Ton

constate une différence sensible dans l'attitude des deux Puissances. Autant l'Autriche se montre modérée, autant la Prusse se montre ardente dans ses revendications conti*e le Danemark. L'Angleterre ayant offert sa médiation et demandé qu'un armistice soit conclu pour permettre la réunion d'une conférence à laquelle seraient soumises les prétentions réciproques des belligérants, l'Autriche se rallie à ce projet et se déclare résolue à soutenir le principe de l'intégrité de la monarchie danoise. La Prusse, au contraire, signifie qu'elle n'en veut tenir aucun compte et que la conférence ne l'empêchera pas de continuer la guerre jusqu'à ce que le Danemark se soit soumis aux conditions que le Cabinet de Berlin veut lui imposer.

Ce qui est plus grave encore, c'est que les dispositions conciliantes de l'Autriche n'exercent aucune influence sur la marche des événements. C'est la politique de la Prusse qui ne cesse de prévaloir au grand regret de TEurope. L'Europe s'inquiète, elle se demande si les contradictions qu'on remarque dans les allures de l'un et l'autre allié sont feintes ou réelles. Personne ne veut admettre « qu'ils aient mobilisé quatre-vingt mille hommes, dépensé beaucoup d'argent et de sang » uniquement pour imposer au Danemark des réformes dans les duchés et on commence h les soupçonner, la Prusse surtout, de vouloir purement et simplement s'annexer ces pays.

En ce qui touche la Prusse, l'Europe ne se

trompe pas. Ce que le cabinet de Berlin poursuit de longue date avec une indomptable ténacité que Bismarck continue poussé par Tinstinct traditionnel, c'est la substitution en Allemagne de la prédominance prussienne à la prédominance autrichienne. Elle entend que, de Vienne, la couronne impériale passe à Berlin. Bismarck ne craindra pas d'écrire que « c'est par le fer et par le feu que doit se dénouer la querelle ouverte depuis Frédéric et Marie-Thérèse pour la domination en Allemagne ». La prise de possession des duchés de l'Elbe sera un premier pas vers le but qu'il poursuit. Aussi pour l'atteindre oppose-t-il à la marche irrésolue et capricieuse du gouvernement français et à l'inertie de l'Angleterre une activité audacieuse et réfléchie, la prévoyance, la persévérance, la dissimulation et pour tout dire, l'esprit de ruse poussé jusqu'à la perfidie.

Lorsqu'il associe l'Autriche à la conquête des duchés en commençant à les partager avec elle, c'est dans le dessein de lui disputer bientôt la part qu'il lui en laisse et de faire surgir de leur rivalité une cause de guerre. Malgré les obstacles qui, de tous côtés, s'élèvent autour de lui, il est convaincu qu'il arrivera à ses fins, obtiendra la victoire et réalisera ainsi les ambitions qu'il a conçues pour la grandeur de son pays, ce qui équivaut à dire que l'empire allemand reconstitué au profit de la Prusse et au détriment de l'Autriche, il couronnera son œuvre en vengeant sa patrie de la défaite d'Iëna, et d'Auerstaed et les humiliations de Tilsitt.

Lorsqu'on remonte vers ces souvenirs et à l'âpre vivacité des querelles qui s'élèvent en 1866 entre la Prusse et TAutriche pour aboutir après de sanglants combats à la bataille de Sadowa, oùs*abîma la puissance autrichienne, on ne peut ne pas s'étonner que l'Autriche ait ensuite pratiqué le pardon des injures au point d'oublier aujourd'hui l'écrasement que lui infligea sa rivale. Des documents récemment réédités ont appris aux hommes de nos jours jusqu'à quel excès de paroles injurieuses, de menaces, de bravades et de défi se sont portés alors les deux adversaires réconciliés aujourd'hui. A la veille d'en venir aux mains, ils échangent les propos les plus outrageants :

« L'Autriche veut aujourd'hui affaiblir, anéantir, déshonorer sa rivale ; elle viole les traités. » — « La perfide Autriche a, depuis quelque temps déjà, au mépris de l'alliance et sans aucune déclaration de guerre, violé les frontières de la Prusse dans la Haute-Silésie ».'

C'est la Prusse qui parle en ces termes. Mais l'Autriche lui répond :

« Les derniers événements ont montré d'une manière irréfutable que la Prusse est décidée à remplacer le droit par la force ; elle a, par là, rendu inévitable cette guerre néfaste d'Allemands contre Allemands. Que la responsabilité des malheurs qui vont fondre sur le peuple retombe sur ceux qui les auront provoqués. Ils ne sauraient oublier qu'ils auront à en rendre compte devant le tribunal de

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l'histoire et devant le trône du Dieu tout puissant. Aussitôt qu'avec l'aide de Dieu nous aurons mis la Prusse en déroute, nous la poursuivrons Tépée dans les mains. »

Il n'y a pas lieu de rechercher ici de quel côté était le droit, puisque les deux adversaires étaient entrés en campagne avec la ferme volonté de n'en tenir aucun compte. Ce qui est plus important à retenir de leur dispute tragique, c'est que plus tard le vaincu a oublié la cruelle défaite que lui avait infligée le vainqueur. Ce n'est pas la première fois que deux nations, après avoir recouru Tune contre l'autre à la force des armes se réconcilient rapprochées par un intérêt commun. L'histoire du monde est pleine d'épisodes de ce genre. Mais ce qui est plus rare, c'est que le vaincu puisse oublier le passé^ alors que le présent lui rappelle sans cesse que ce passé a été le témoin de son anéantissement et que cet anéantissement | est resté irréparable. Après la guerre de 1866, l'Autriche ne pouvait se faire illusion sur les conséquences de sa défaite : le traité de Prague avait détruit à jamais sa suprématie en Allemagne et préparé pour la Prusse un terrain propice à ses ambitions. Elles consistaient à mettre dans ses mains l'empire allemand au détriment de l'Autriche, et la proclamation de l'empire à Versailles au mois de janvier 1871 réalisa son rêve d'hégémonie caressé depuis longtemps.

Durant les quatre années qui s'écoulèrent après ses malheurs, le ressentiment de l'Autriche sem-

blait devoir durer éternellement et lorsque la guerre éclata entre la France et la Prusse, il conservait encore assez de force pour disposer TAutriche à s'allier à la France. Cette alliance ne put se former, et au spectacle de la Prusse victorieuse et désormais maîtresse de l'Allemagne, l'Autriche oublia ses vieilles rancunes. Bientôt après elle devenait ralliée de l'empereur victorieux.

Tel n'est pas l'exemple qu'a donné la France. Pendant plus de quarante ans, elle a gardé le souvenir des provinces qui lui avaient été ravies et s'est montrée rebelle à toutes les tentatives faites par l'Allemagne pour substituer à l'état de défiance qui ne cessait de régner entre les deux nations des relations cordiales et confiantes. On. verra plus loin que l'une des causes de la guerre actuelle réside dans la répugnance de la France à se prêter h un rapprochement avec la puissance qui l'avait spoliée.

Avant, pendant et après la guerre de 1866, le gouvernement de Napoléon III avait eu en face de lui des adversaires dont l'inimitié plongeait ses racines dans le passé. Ils étaient résolus à faire naître et à saisir toutes les occasions de porter à la France des coups mortels. Bismarck a été plus fort qu'elle et il a réussi. Sans doute on doit admettre que son savoir-faire a été exagéré. On n'ignore pas que dans la partie de « Risquons tout » qu'il avait engagée audacieusement, il faillit à plusieurs reprises se casser les reins et qu'il dut

maintes fois au bon vent qui soufflait dans ses voiles de conjurer les périls auxquels il s'était exposé.

Tout, au contraire, s'est réuni contre la France, et la mauvaise fortune qui Ta atteinte et frappée a été en outre singulièrement aidée par ses fautes. Elles se résument toutes dans celle qui fut commise par le gouvernement impérial lorsque après avoir laissé le Danemark à la merci des deux états qui convoitaient les duchés de TElbe, il a laissé se consommer Técrasement de l'Autriche alors qu'une démonstration militaire sur le Rhin eût suffi pour contenir les ambitions prussiennes.

Il serait contraire à toute équité de ne pas reconnaître que le Cabinet des Tuileries n'a pas été seul responsable de l'abstention qu'il a observée et que s'il a eu le tort de ne pas donner aux autres gouvernements l'exemple de la décision et de la fermeté, ils ont tout fait pour le convaincre qu'ils ne le suivraient pas dans les voies coercitives. Assurément, il répugnait à y entrer ; mais peut-être s'y serait-il décidé s'il avait pu espérer le concours de l'Angleterre ou celui de la Russie. La certitude que ce concours lui ferait défaut a certainement encouragé ses dispositions et contribué à l'engager dans l'attitude qu'on lui a vu prendre.

S'il en est ainsi, comme tout le prouve, il en faut conclure que les grandes puissances sont responsables^ au même degré que le gouvernement impérial français, de la faute qu'on affecte trop souvent de ne reprocher qu'à lui seul et qui consista à ne

ervenir en faveur de l'Autriche au lendemain veille de Sadowa. En la laissant à la merci ?russe, l'Europe rendait inévitable la guerre ata en 1870. Lorsqu'elle eut prisfin,lasitualondiale se trouva transformée dans les contes plus douloureuses pour notre pays, et I guerre qui finissait on vovait poindre déjà idromes de celle de 1914.

Le traité de Francfort à peine signé, le gouvernement d'Allemagne regrettait déjà de n'avoir pas imposé à la France des conditions plus onéreuses. Le parti militaire reprochait au prince de Bismarck d'avoir laissé Belfort aux mains du vaincu. C'était, disait-on, « une épine dans les chairs de TAUémagne ». Autour même du chancelier, on déplorait qu'il se fût contenté d'une indemnité de cinq milliards. En voyant le gouvernement de Thiers acquitter sa dette par anticipation et si facilement, le vieil empereur lui-même ne dissimulait qu'imparfaitement le regret de n'avoir pas exigé davantage. Ce regret ne laissait pas de se faire jour dans les félicitations qu'il adressait à l'ambassadeur de France, le vicomte de Gontaut-Biron, lorsque celui-ci annonçait que l'indemnité serait complètement payée à brève échéance.

— C'est admirable, lui disait-il, c'est merveilleux qu'au lendemain de vos désastres, vous soyez si vite en état de les réparer !

Et l'accent dévoilait que l'admiration se doublait de beaucoup de convoitise. Bien que le chancelier défendît comme son œuvre le traité qu'il avait

signé, il n'était pas loin de penser comme son souverain. On l'entendra plus tard déclarer que s'il ne s'est pas décidé à la guerre en 1 875, alors que le parti militaire croyait à la probabilité de la victoire sur la France, c'est parce qu'il a craint que les Puissances qui ne l'avaient pas secourue en 1870, cette fois ne restassent pas neutres : « Convaincu qu'il y a pour la Russie, notamment, une limite au delà de laquelle elle ne permettra pas qu'on diminue l'influence de la France, il croit que cette limite a été atteinte par le traité de Francfort. » Il pense même qu en Russie « on se demande si, en 1870, on a eu raison de ne pas intervenir ».

Il est d'ailleurs assez difficile, à cette époque, de savoir exactement ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas, tant ses propos sont souvent contradictoires. Mais ce qu ils expriment surtout, c'est la crainte que les Français ne se relèvent avec trop de rapidité. Dans son langage comme dans ses actes, il apparaîtra qu'il s'est donné pour but principal de les empêcher de se relever . Cette crainte se trahit surtout dans la multiplicité des exigences qu'il oppose au désir du gouvernement français de libérer par anticipation le pays de la présence des armées allemandes qui doivent y rester tant que l'indemnité de guerre ne sera pas payée. Peut-être se demande-t-il s'il est plus profitable à l'Allemagne de toucher immédiatement le total de l'indemnité que doit lui payer le vaincu que de rester sur le territoire qu'elle détient à titre de garantie, puisque,

en y restant, elle mettrait obstacle à son trop rapide relèvement.

Les cinq milliards encaissés, il ne désarme pas ; il entre dans la voie des procès de tendance :

— Nous voulons la paix, affirme-t-il, mais si les Français poussent leurs armements de façon à être prêts dans cinq ans et qu ils soient résolus à nous attaquer au bout de ce temps, nous leur déclarerons la guerre dans trois ans.

Ce propos est tenu au commencement de 1874, alors que, depuis trois ans, le gouvernement français multiplie les preuves les plus éclatantes de son désir de paix: Sur la sourde irritation dont le chancelier est animé et sur ses desseins futurs, les aveux du prince de Hohenlohe^ au moment où il va partir pour Paris en qualité d'ambassadeur d'Allemagne, jettent une lumière révélatrice :

« Il est évident, écrit-il, que Bismarck ne veut pas que la France se consolide, parce qu'en se consolidant, elle trouverait plus facilement des alliés. 11 ne croit pas que Thiers en eût trouvé, et le reproche qu'il fait à Arnim, c'est de n'avoir pas empêché son renversement ou, tout au moins, de ne l'avoir pas soutenu, parce que l'Allemagne avait tout proKt à le voir rester en place. DeMoltke est du même avis que lui. »

Prévoyant la chute de la République, Bismarck dit nettement que l'intérêt de l'Allemagne est le rétablissement des Bonaparte qui, selon lui, sont moins à redouter que les Orléanistes, lesquels

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cependant le seraient encore moins que le Comte de Ghambord. Mais il considère que ce dernier est complètement abandonné. Déjà, au moment où, dans TAssemblée de Versailles, on discutait la question du service obligatoire, le chancelier déclarait « qu'il ne fallait pas laisser aux Français le temps de se rendre dangereux ». S'il renonça à envoyer au gouvernement de la République un ultimatum lui défendant de voter la nouvelle loi militaire, nous savons qu'il en eut un moment ridée.

Ce qui ne cesse de le hanter, c'est le désir d'empêcher la France de devenir assez puissante à l'intérieur et assez respectée à l'étranger pour trouver des alliances. Il déclarera cyniquement que la République en proie à «des troubles intérieurs, c'est la paix garantie. Il reconnaît cependant qu'une République forte serait, à tous les points de vue, un dangereux exemple pour l'Europe monarchique ; mais il estime que la meilleure solution pour l'Allemagne, c'est que la situation en France reste ce qu'elle est. S'il devait y avoir un changement, c'est encore le rétablissement des Bonaparte qui ferait le mieux l'affaire de l'Allemagne. « Ils rencontreraient des difficultés. » Il pousse si loin cette démonstration qu'Hohenlohe lui demande quelle conduite, une fois à Paris, il devra tenir à Tégard des Bonapartistes.

— Rien pour eux, rien contre eux, répond Bismarck. La république la plus rouge nous serait

LA CRISE DK 1875 41

encore plus profitable que la monarchie qui rendrait la France capable de s'allier.

Ainsi éclate à tout propos son incroyable ressentiment à regard du vaincu. Mais son langage n'est pas à l'honneur de sa prévoyance. Qu'il redoute une revanche prochaine ou que, pour les besoins de sa politique, il feigne de la redouter, ce n'est pas là ce qui peut surprendre, étant donné ce que nous savons de sa nervosité, de sa violence naturelle et de son esprit de ruse. Ce qui étonne de la part d'un homme d'Etat de sa trempe, c'est qu'il pose comme principe que la France républicaine sera toujours hors d'état de trouver des alliés. Il ne peut ignorer cependant combien les prévisions humaines sont souvent démenties. Du reste, il a vécu assez longtemps pour voir la République contracter une alliance avec le gouvernement le plus autocratique du monde. Il a dû reconnaître ce jourlà qu'il se trompait en 1874 lorsqu'il considérait la République française comme vouée à l'isolement.

11 n'était pas plus heureux dans ses appréciations lorsqu'il attribuait à la France des intentions belliqueuses. Saignant encore de ses défaites, s'efforçant d'en réparer les suites, uniquement attachée à reprendre son rang de grande Puissance et non moins soucieuse de convaincre l'Europe qu'elle voulait la paix dont elle avait besoin, elle ne s'était jamais montrée moins disposée à la guerre. Le but que poursuit Thiers, dès son arrivée au pouvoir, sera, comme celui de son successeur le maréchal de

Mac-Mahon, le rétablissement de Tordre, Téquilibre des budgets, la reconstitution de Farmée. La ferme volonté de la France à cet égard se doublait du désir énergique et légitime de se préparer dans Tavenir à se défendre si elle était attaquée, rien de plus.

Les visées que lui attribuait le chancelier étaient donc sans fondement. S'il jugeait bon dHntervertir les rôles et de nous prêter ses propres pensées, c'est que la haine et la peur Tavei^glaient. 11 se laissait emporter par le dessein qu'il poursuivait de tenir les Français sous la botte allemande jusqu'au jour où, profitant de quelque imprudence commise par eux, il les écraserait. Quel qu'ait été le sentiment dont s'inspirait alors son attitude, on l'entend parler à tout propos de la nécessité de la guerre. Gomme il la croyait prochaine il estimait qu'il était de l'intérêt de l'Allemagne de la provoquer avant que la France fût en état de la déclarer.

— L'attitude de Bismarck à l'égard de la France est provocante, disait sir Morier, envoyé d'Angleterre à Munich : il veut entraîner la France dans une guerre.

L'empereur Guillaume ne pensait pas autrement. Parlant en confidence à Hohenlohe, il se défendait de vouloir reprendre les armes.

— Je ne veux pas en entendre parler, s'écriaitil ; je suis trop vieux pour recommencer la guerre . Mais je crains que le chancelier ne m'y amène insensiblement.

La conduite de Bismarck ne justifiait que trop cette crainte ; il cherchait tous les prétextes pour créer des difficultés entre Paris et Berlin, comme par exemple lorsque au commencement de Tannée 1875, il attribuera au gouvernement français le projet d'acheter en Allemagne dix mille chevaux à n'importe quel prix, avec cinquante francs de commission par tête pour les intermédiaires et annoncera que les marchés étant déjà conclus, il va prendre des mesures pour en empêcher Texécution, en même temps qu'il demandera à Paris des explications sur ces achats. Gomme les rumeurs propagées à cet égard sont inexactes, Tafifaire n'aura pas de suites. Mais les soupçons du chancelier démontreront une fois de plus que tous les moyens lui sont bons pour entraver le relèvement de la France et Tempêcher de redevenir une puissance militaire. Il est vrai que si. Tannée précédente, il paraissait convaincu que la France républicaine ne trouverait pas d'alliés, il commençait maintenant à penser le contraire. C'est alors qu'il disait à Hohenlohe :

— L'alliance Autriche-Italie-France n'est pas à craindre. Nous sommes de taille à lui faire face... Plus sérieuse serait l'alliance franco-russe.

Mais après avoir exprimé cette opinion, il se reprenait en alléguant qu'un rapprochement entre la Russie et la France n'était pas réalisable.

Eclairé sur les dispositions du chancelier par notre ambassadeur à Bef lin, le gouvernement fran-

en ressentait les plus vives inquiétudes. Ne ait-on tout craindre d'un homme qui n'était naître de ses nerfs et dont les pensées restaient que toujours mystérieuses? La campagne pertrice qu'il avait entreprise contre le clergé >Uque allemand lui causait les plus cruels is. En Allemagne, elle avait suscité de graves mtentements et les Puissances s'accordaient k ir un péril redoutable. Elles soupçonnaient le celierde chercher dans la guerre un dérivatif : difficultés intérieures et aux déceptions diploques que lui créait sa politique persécutrice, ibassadeur d'Angleterre à Berlin disait en parde lui :

Cet homme est le perturbateur de l'Europe.

I n'est pas seulement dans la bouche des imates étrangers que cette accusation trouvait cho. Elle se propageait dans les milieux cathos de l'Empire allemand et notamment en ère ù la campagne antireligieuse du chanceprovoquait des colères dont le particularisme rois non encore apaisé se faisait une arme re lui. D'autre part, l'approbation tacite qu'il lait aux excitations du parti militaire Fournisla preuve que, de plus en plus, il inclinait à Hier aux vues de ce parti et à réaliser ses probellîqueux.

lutefois, pour en justifier la réalisation aux : de l'Europe, il fallait un prétexte. Le prétexte at fourni au mois de mars. Le i 2 de ce mois,

TAssemblée nationale française votait la loi de réorganii^ation militaire connue sous le nom de « loi des cadres ». On se rappelle qu'elle avait pour objet d'augmenter d'un bataillon nos régiments d'infanterie. Mais il était entendu que désormais, chaque bataillon, au lieu de compter comme par le passé six compagnies, n'en compterait plus que quatre. La nécessité d'utiliser un nombre assez considérable d'officiers, restés sans emplois après la guerre, avait didté cette mesure qui, tout en augmentant le nombre des bataillons, ne changeait rien aux effectifs numériques de l'armée. Du reste, en eût-il été autrement, le gouvernement français n'en eût pas moins été dans son droit, aucune disposition du traité de Francfort ne s'opposant à la reconstitution de ses forces défensives si gravement atteintes par la guerre de 1870. Mais de ce droit, qui ne pouvait lui être contesté, il n'usait pas dans la loi nouvelle. La transformation de ses régiments ne pouvait être interprétée comme la préparation à une attaque contre l'Allemagne. Tel fut cependant le prétexte que saisit le chancelier pour exciter contre la France les organes officieux de la presse germanique.

La Post de Berlin, la Gazette de Cologne^ la Gazette de V Allemagne du Nord, dénonçaient ce qu'elles appelaient les armements de la France. L'un de ces journaux demandait si la guerre était en perspective et répondait affirmativement à la question qu'il s'était posée. Un autre déclarait que

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Taugmen talion apportée à reffectif par la nouvelle loi était « colossale » et que ce fait, rapproché du vote de la Constitution qu'on pouvait considérer comme la fin de la lutte des partis, devait ouvrir les yeux à T Allemagne. Les autorités militaires prussiennes ne tenaient pas un autre langage. Elles alléguaient que, la guerre étant inévitable, l'intérêt de l'Allemagne lui commandait de prendre TofTensive avant que la France fût en état de l'attaquer. Aussi violente qu'inattendue, cette levée de boucliers prenait de telles proportions que les feuilles anglaises se demandaient si l'on cherchait à pousser la France à un coup de tête. Le soulèvement de la presse germanique s'aggravait bientôt du langage alarmant que les représentants de l'Allemagne à l'étranger tenaient dans les capitales où ils étaient accrédités. Ils feignaient de croire que la France se préparait à la guerre ; partout, ils faisaient montre de la plus vive inquiétude. Le prince de Bismarck poussait cette comédie plus loin encore. Par ses ordres, l'un de ses familiers, le comte de Radowitz, partait pour Saint-Pétersbourg, chargé d'attirer l'attention du gouvernement russe sur les intentions non équivoques du gouvernement français. Le chancelier de Russie, prince Gortchakoff, voyait un matin l'envoyé de Bismarck entrer dans son cabinet, la mine bouleversée, essoufflé, important, agité, et comme le prince lui demandait à quelle circonstance il devait le plaisir de le recevoir, Radowitz répondait :

— J'ai pour mission de vous ouvrir les yeux.

Et, en quelques phrases préparées d'avance, il essayait de lui faire toucher du doigt les périls dont la France menaçait la paix de l'Europe. Il est dit dans un rapport que le chancelier de Russie accueillit par un grand éclat de rire cette communication. Mais Radowitz était chargé d'en faire une autre au chancelier russe et de lui demander à quelles conditions le Cabinet de Saint-Pétersbourg consentirait, si la guerre éclatait entre la France et l'Allemagne, à ne pas intervenir. S'il laissait à celle-ci les mains libres, il pourrait faire en Orient tout ce qu'il voudrait. Au début de ce suggestif entretien, le chancelier s'était contenté de rire. Mais, en réponse à la question qui lui était posée, il se récusa en objectant en toute simplicité que la Russie n'avait aucun désir d'agrandissement, qu'elle n'entendait pas s'engager pour le présent et encore moins pour l'avenir. Désormais, il était fixé sur le caractère provocateur des projets allemands.

La propagande du Cabinet de Berlin à travers l'Europe témoignait de l'agitation du prince de Bismarck. Elle était devenue si visible que ses familiers la constataient et s'en alarmaient. L'un d'eux, le comte de Munster, ambassadeur d'Allemagne à Londres, avouait au comte de Jarnac, ambassadeur de France, que les nerfs du chancelier étaient bien ébranlés et qu'il avait besoin de quelques mois de repos.

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Les propos que répétaient les rapports diplomatiques ne pouvaient laisser aucun doute sur les intentions belliqueuses du parti militaire allemand et sur les dispositions malveillantes du chancelier. Dans une lettre écrite par un étranger au gouvernement français, il était dit : « Vous serez attaqués au printemps. » Dans une autre : « La guerre est remise au mois de septembre. » Le langage du vicomte de Gontaut-Biron, notre ambassadeur à Berlin, n'était pas plus rassurant, non qu'il crût que le désir de nous attaquer fût général dans le monde gouvernemental d'Allemagne ni que les menaces de guerre dussent être suivies d'effet à une date prochaine, mais parce que les attaques de la presse allemande, les tiraillements de l'Empereur avec son chancelier et les excitations du parti militaire constituaient à son avis une situation grosse de périls, alors surtout que le chancelier, loin d'apaiser les différends, semblait prendre plaisir à les laisser se développer, notamment lorsqu'il faisait imprimer dans la feuille à ses gages que, seul avec le feld-maréchal de Moltke, « il pourrait décider quand le moment serait venu de donner le choix à la France entre le désarmement .ou la guerre ». Partout où Gontaut s'appliquait à rechercher la vérité, chez les diplomates comme chez les militaires, il entendait gronder la menace. Tel était l'état des choses au commencement du mois d'avril.

Il ne semble pas cependant, que l'opinion publique

t en France s'en soit, alors, très vivement alarmée.

! On pourrait s'en étonner si Ton ne se rappelait qu'elle n'avait pu encore le soupçonner que par les

1 propos des journaux germaniques et que ceux-ci,

î depuis la fin de la guerre, avaient si souvent fait preuve, à notre égard, de violence, d'injustice et de mauvaise foi, qu'on s'était accoutumé à laisser se dérouler le chapelet de leurs calomnies sans trop s'en émouvoir : c'était un orage passager plus

1 bruyant que dangereux. Mais le gouvernement,

I mieux informé, ne pouvait s'associer à cet opti-

j misme.

Sans connaître encore complètement l'objet de la

1 mission de Radow^itz à Saint-Pétersbourg, il en avait eu vent ; il savait qu'à Munich, les généraux

î* bavarois se réunissaient pour conférer en vue d'une guerre éventuelle. Lefebvre de Béhaine, notre chargé d'affaires en Bavière, lui avait fait part d'un entretien qu'il venait d'avoir avec le président du Conseil de ce pays. Il savait par cette voie que le chancelier, alléguant que la France cherchait une revanche, voulait la prévenir :

— Récemment, avait dit ce haut fonctionnaire, il a songé à vous forcer à prendre la moitié de la Belgique et à entrer dans une ligue contre la Papauté. Aujourd'hui il entend vous interdire de vous réorganiser militairement. Il laisse la Russie libre en Orient, et comme, seule, elle pourrait s'interposer entre lui et vous, il a tenté de la désintéresser.

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C'est ainsi que le gouvernement français voyait se confirmer ses soupçons sur le caractère et le but du voyage en Russie du comte de Radowitz. Il est vrai qu'on n'ignorait plus que ce diplomate avait échoué dans sa mission. A Vienne, le comte Andrassy, chef du gouvernement, Tavait annoncé au comte d'Harcourt, ambassadeur de France, et l'information avait été confirmée par les paroles suivantes du chancelier russe répétées à Paris :

— J'en suis encore à me demander pourquoi on m'a envoyé Radowitz. Je n'y comprends rien. En tout cas, il a pu constater que noni seulement la Russie ne fera pas la guerre, mais encore qu'elle s'y opposera.

Des informations non moins rassurantes étaient arrivées de Londres. Lord Derby avait dit au chargé d'affaires de France qu'il ne pouvait croire que Bismarck eût formé le dessein d'attaquer la France.

— Une semblable agression soulèverait une réprobation générale. Le gouvernement anglais ne manquera pas à son devoir. Je vous donne à cet égard toutes les assurances que peut donner un ministre constitutionnel. J'ai déclaré au comte de Munster que je ne pouvais prendre au sérieux les rumeurs qui circulent au sujet des prétendues intentions de l'Allemagne. On n'a rien à reprocher à la France et les raisons qu'on invoque contre elles sont un prétexte, car on ne saurait contester la sagesse de votre gouvernement. M. de Bismarck

n a pas d'intérêt à entretenir en Europe les alarmes auxquelles elle est livrée.

Ces incidents si gros de menaces s'étaient déroulés sans que l'ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg, le général Le Flô, eût pu les connaître ; il était alors en congé. C'est seulement au commencement d'avril, en traversant Paris pour regagner son poste, que les communications qui lui furent faites lui permirent d'en mesurer la gravité. Les rapports et les documents secrets dont il eut connaissance ne laissaient aucun doute sur les projets malveillants de l'Allemagne. Les instructions qui lui furent données s'inspiraient de l'espoir qu'avait conçu le gouvernement français que la Russie ne laisserait pas s'exécuter ces projets. Au surplus, elles étaient vagues et brèves : on s'en remettait à son patriotisme, à son habileté, à son zèle comme à la bienveillance personnelle que lui témoignait le Tsar, pour conjurer le péril dont la France était menacée.

A peine arrivé à son poste, cette bienveillance se manifesta par une visite toute de courtoisie que lui fit le prince Gortchakoff. Tout naturellement, Tattitude quasi comminatoire du Cabinet de Berlin défraya la conversation. Le chancelier connaissait par le prince OrlofT, ambassadeur de Russie à Paris, les craintes du gouvernement français. Mais il les croyait exagérées. 11 laissa cependant entendre au général Le Flô que, s'il était démontré qu'elles avaient un fondement, l'empereur

Alexandre, qui devait prochainement faire une visite à Berlin, saurait y tenir un langage ferme et clair. C'en était assez pour rassurer le général Le Flô, et d'autant plus qu'il avait emporté de Paris la conviction que l'Angleterre était dans les mêmes dispositions que la Russie.

En le quittant, le chancelier russe lui avait dit :

— Rendez- vous forts, très forts.

Peu de jours après, dans un entretien qu'il eut avec le Tsar, il put se convaincre que le prince GortchakofF avait traduit exactement la pensée de son maître. Comme l'ambassadeur faisait allusion aux « points noirs » que se plaisait à multiplier en Europe le prince de Bismarck, l'Empereur avoua qu'il déplorait la conduite du chancelier d'Allemagne. Mais il ne croyait pas que l'Allemagne voulût la guerre : il savait même pertinemment que l'empereur Guillaume et son fils, le prince impérial, y étaient résolument opposés. Dans les intrigues très regrettables de Bismarck, il ne fallait voir que des ruses employées par lui pour mieux assurer son pouvoir en se faisant croire plus nécessaire par l'étalage de dangers imaginaires.

— En tout cas, avait ajouté le Tsar, soyez assuré que je veux la paix comme vous et que je ne négligerai rien pour qu'elle ne soit pas troublée... Si l'Allemagne entendait entrer en campagne sans motifs ou sous des prétextes futiles, elle se placerait vis-àvis de l'Europe dans la même situation que Bona* parte en 1810, et ce serait à ses risques et périls.

Nous ne retenons de cet entretien que ce qui était de nature à rassurer complètement le général Le Flô quanta la crise provoquée par le Cabinet de Berlin, et, pour ne pas allonger ce récit, nous passons sous silence d'autres propos tenus par TEmpereur, lesquels ont pu être considérés depuis comme le premier germe de Talliance franco-russe.

Tandis que le général Le Flô recueillait à Saint- Pétersbourg les témoignages de la sympathie impériale, à Paris on était toujours dans les transes. Tout faisait craindre un ultimatum allemand mettant la France en demeure de renoncer au développement de sa puissance militaire. Dans le gouvernement, on se demandait s'il ne valait pas mieux répondre aux exigences de T Allemagne en désarmant que de s'exposer à une agression dont les conséquences étaient faciles à prévoir. C'était se placer entre l'humiliation et la guerre. Le duc Decazes ne croyait pas impossible d'éviter l'une et l'autre. 11 avait fait appel à la Russie et à l'Angleterre et il estimait qu'il fallait au moins attendre le résultat de cette double démarche. Mais l'attente était cruelle. A tout instant, quelque incident inattendu venait Tassombrir.

Il en est un notamment qu'il y a lieu de rappeler, car il trahissait lumineusement la pensée allemande. Dans une de ses dépêches, Gontaut-Biron rendait compte des singuliers propos que, dans une conversation familière, lui avait tenus Radowitz.

— Pouvez-vous assurer, lui avait demandé ce

confident du chancelier, que la France, regagnant son ancienne prospérité, ayant réorganisé ses forces militaires, ne trouvera pas alors des alliances qui lui manquent aujourd'hui, et que ces ressentiments qu'elle ne J3eut manquer de nourrir, qu'elle conserve très naturellement pour la prise de ses deux provinces, ne la poussent pas inévitablement à déclarer la guerre à T Allemagne ? Si la revanche est sa pensée intime, et elle ne peut être autre, pourquoi attendre pour l'attaquer qu'elle ait repris ses forces et qu'elle ait contracté des alliances? Convenez que politiquement, philosophiquement, chrétiennement même^ ces déductions sont fondées et de semblables préoccupations bien faites pour guider l'Allemagne.

Dans ce langage, l'ambassadeur à qui il s'adressait, et son gouvernement, ne pouvait que voir une menace. Du reste, à ce moment, la menace était partout, et quoique, à Paris, les relations du ministre des Affaires étrangères avec l'ambassadeur d'Allemagne fussent courtoises, elles donnaient lieu à des discussions qui, malgré leur forme cordiale, empruntaient parfois aux circonstances un caractère tragique. C'est au cours de l'une d'elles que le ministre français, après avoir démontré à son interlocuteur que la France n'excédait pas son droit en s'appliquant à organiser ses moyens de défense et que sa politique ne présentait rien que l'Allemagne pût considérer comme une provocation, protestait « durement » contre Tobstination avec

laquelle on lui prêtait des pensées belliqueuses. Se laissant emporter par Tindignation, il s'était écrié :

— Non seulement lious ne vous attaquerons pas ; mais si vous nous attaquiez, nous vous laisserions tout Todieûx de l'attaque et nous ne nous défendrions pas. Si vous nous envahissez, je conseillerai au maréchal de se retirer avec son gouvernement et ses armées sur la Loire et d'attendre, sans tirer un coup de canon, que la justice de l'Europe ou celle de Dieu se prononce sur vous.

Quelques instants après, recevant le prince Orloff, le ministre lui tenait le même langage :

— Vous ne ferez pas cela, objectait tout ému l'ambassadeur de Russie.

— Nous le ferons, c'est décidé, et l'Europe verra tranquillement, l'arme au bras, la France envahie, dévastée, et ne se défendant pas. Oui, elle verra cela. Le tolérera-t-elle ?

Un autre jour, on répétait au duc Decazes ces paroles dites par le prince de Hohenlohe à des personnes de son intimité :

— Je ne veux pas être ici au moment de la rupture. Quand j'annoncerai que je pars, vous saurez ce que cela signifie.

On peut donc comprendre combien fut vif son émoi lorsque, peu de jours après, l'ambassadeur vint lui annoncer qu'il allait prendre un congé. Il ajoutait, il est vrai « qu'il reviendrait dans quelques jours ». Mais après ce qu'il avait dit à ses amis, pouvait-on croire à cette promesse ? Cependant, il

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ne partit pas. A T heure fixée pour son départ, il se présentait de nouveau au cabinet du ministre. D'un ton grave et attristé, il lui lançait ce trait :

— Je suis chargé par mon gouvernement de vous prévenir qu'il considère vos armements comme un danger pour lui.

Jusqu'à ce jour, il avait à plusieurs reprises émis cette opinion, mais à titre purement officieux et jamais sous une forme officielle. Se refusant à prendre acte de cette communication, le duc Decazes se contenta de répondre :

— Votre gouvernement se trompe ; vous le savez déjà ; nous en recauserons à votre retour et je vous aiderai à le prouver.

On était arrivé ainsi à la fin du mois d'avril sans que ces événements eussent transpiré dans le grand public. Il n'en avait recueilli que quelques échos surpris dans les chancelleries et plus ou moins fidèlement répétés ; il n'en avait pas mesuré la gravité. Brusquement, une lettre publiée par le Times vint l'initier au secret qui jusque-là ne lui avait pas été dévoilé,

La part qu'eut cette lettre, dans l'apaisement immédiat qui allait suivre, commande de la résumer ici. Je constate d'abord, et je peux l'affirmer aujourd'hui, qu'elle avait été écrite sous l'inspiration du duc Decazes, Elle avait pour auteur Blowitz, le correspondant parisien du journal anglais. Nous savons aussi par les mémoires du prince de Hohenlohe qu'avant de la rédiger, Blowitz était

allé le consulter. L'ambassadeur allemand, bien qu'il n'osât avouer qu'il ne voulait pas la guerre, se prêta cependant à cette tentative qui, dans sa pensée, pouvait contribuer à l'éviter. Il raconte du reste que l'auteur ne tint pas compte des modifications qu'il lui avait conseillées. Mais cette réserve n*a (Faiblit en rien sa participation au lancement de ce ballon d'essai.

Après avoir constaté qu'il existait en Allemagne un parti de la guerre, le correspondant du Times énumérait les griefs de ce parti et lui attribuait l'intention de franchir la frontière française, de marcher sur Paris, de camper sur le plateau d'Avron et, ses canons braqués sur la capitale, d'exiger avec Belfort une indemnité de dix milliards payable en vingt ans avec des intérêts de 5 pour 100, sans anticipation de payement du capital. Probablement ces projets n'étaient pas destinés à se réaliser ; on pouvait espérer « qu'ils rencontreraient sur leur route, en même temps que l'honneur allemand révolté, le traité que l'Empereur avait couvert de sa parole de gentilhomme ». Mais le parti de la guerre voulait sauver la patrie, compléter l'œuvre de 1871 , et l'avenir était gros de menaces. Il fallait donc que l'Europe sortît de son indifférence.

Elle en était déjà sortie. L'intervention de l'empereur de Russie, les pressantes exhortations de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Allemagne avaient produit leur effet. A Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Londres, nos ambassadeurs en recueil-

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laient des preuves non équivoques. De Berlin, le vicomte de Gontaut-Biron écrivait que TEmpereur lui avait tenu les propos les plus rassurants et que, rencontrant notre attaché militaire, M. de Polignac, il lui avait dit :

— On a voulu nous brouiller; mais maintenant c*est fini .

Quelques jours plus tard, au moment où le prince de Hohenlohe, venu pour quelques jours à Berlin, allait se mettre en route pour Paris, le vieux souverain lui avait laissé entendre que le mal était venu surtout « de la mauvaise attitude de la presse ». Il avait reconnu que les articles hors de toute mesure publiés par les journaux auraient pu avoir des suites funestes, c'est-à-dire amener la guerre.

— Ces gens-là sont dé grands coupables par Texagération de leurs propos.

11 semblait vouloir ainsi leur attribuer tout le mal et croire à leur entière indépendance, alors que chacun savait quel empire le chancelier exerçait sur la presse allemande et Fhabileté avec laquelle il en usait.

— Heureusement, maintenant tout est fini, reprenait-il. L'empereur de Russie, quand j'ai eu le plaisir de le voir, a pu s'en convaincre et se rendre compte sur place de l'inanité des bruits répandus.

En congédiant son ambassadeur, Guillaume I*'' lui avait recommandé de saluer, de sa part, le maréchal de Mac-Mahon :

— Dites-lui que vous n'êtes pas le seul messager de paix, que le vrai messager de paix est ici.

De Saint-Pétersbourg, le général Le Flô avait fait savoir que le Tsar en partant pour Berlin s'était attaché à le rassurer.

— Tout se calmera, je Tespère. En tout cas, vous savez ce que je vous ai dit. Je ne Foublie pas et je tiendrai.

Et serrant la main au général, il avait renouvelé sa promesse :

— Au revoir, je me souviendrai et j'espère îju'il n'y aura pas de surprise.

Les deux empereurs se rencontraient à Berlin le il mai. A la suite de leur première entrevue, le prince Gortchakoff annonçait à ses ambassadeurs, à Paris et à Londres, que la paix ne serait pas troublée. Le même jour, le Tsar écrivait à une personne de sa famille : « L'emporté de Berlin a donné toutes les garanties pour le maintien de la paix *. »

A Londres^ lord Derby avait également rassuré le représentant de la France en lui affirmant que, grâce à la Russie et à l'Angleterre, tout danger de conflit était maintenant écarté. Comme ce diplomate le remerciait de ses bons offices, il avait répondu :

1 . Les amis de Bismarck ont affirmé que le texte de ce télt" gramme avait été défiguré dans la transmission et qu'il y était dit : « J'emporte de Berlin toutes les garanties pour le maintien de la paix. »

— Nous avons été heureux de faire quelque chose pour la France.

Ce que TAngleterre avait fait, on en parlait déjà dans le inonde diplomatique, mais sans connaître encore les détails de son intervention. On les connut avec précision le 24 mai. Ce jour-là, à la Chambre des communes, le premier ministre Disraeli, interpellé sur le point de savoir s'il était vrai que le gouvernement anglais eût adressé des observations à r Allemagne et à la France, s'était fait un devoir de révéler que le Cabinet « avait conseillé à la Reine d'adresser des représentations à Tempereur d'Allemagne » . Il ne crut pas devoir répondre en ce qui touchait la France ; son silence était significatif et voulait dire que la France, n ayant pas cessé de garder l'attitude la plus correcte, ne méritait pas qu'on lui fît des représentations. A cette date, l'empereur Guillaume était, depuis trois semaines, en possession d'une lettre de la reine Victoria le suppliant « de ne pas troubler la paix de l'Europe, cette paix qu'assurément il ne voulait pas compromettre, mais qu'autour de lui, et à son insu, on essayait d'empêcher ».

Il est juste de compléter ces détails en rappelant que le prince impérial d'Allemagne, le futur Frédéric III, sa mère l'impératrice Augusta et sa femme la princesse Victoria n'étaient pas étrangers à cet heureux dénouement d'une situation qui eût mis l'Europe en feu si elle s'était prolongée. Lorsque l'Empereur avait appris qu'il s'était trouvé si près

LA CRISE DE 1875 Gl

de la guerre alors qu'il ne la voulait pas, de puissants efforts avaient été faits par sa famille la plus proche pour couper court aux projets du chancelier. Celui-ci, qui reprochait déjà èi la vieille impératrice et à ses enfants de contrarier fréquemment ses plans, ne devait jamais oublier leur intervention en cette circonstance, et le ressentiiyient qu'on le vit ensuite manifester quand il parlait d'eux avait trouvé un aliment dans les faits que nous rappelons.

EN MARGïT'DE LA CRISE

Au cours des événements qui viennent d'être réstunés, la persécution entreprise par Bismarck contre le catholicisme dans la personne des évéques et prêtres allemands, s'était exercée avec une activité de plus en plus accentuée. La politique du Kulturkampf battait son plein et ses péripéties avaient hors des frontières de l'Empire de bruyantes et fâcheuses répercussions ^ Pour trouver l'origine de cette politique, il faut remonter d'une part jusqu'à la proclamation, à Rome, du dogme de rinfaillibilité dont Bismarck s'était irrité, et d'autre part à la guerre de 1870. En ce qui touche les intentions que le chancelier nourrissait dès cette époque, il existe un document qui ne laisse aucun doute sur son dessein de porter à l'Eglise catholique un coup mortel. C'est une conversation dont les journaux du temps ont rendu compte et qu'il

1. Dans son magistral ouvrage : Bismarcket VÉglise (4 volumes, chez Perrin et C'*, éditeurs), M. George Goyau a écrit toute rhistoire du Kulturkampf avec un luxe de documentation qui autorise à la considérer comme définitive. On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre qui éclaire de la plus vive lumière la politique bismarckienne.

64 CHAPITBE IV

eut à Reims, dans les premiers jours de septembre 1870, avec M. Werlé; membre du Corps législatif. Ayant quitté Paris au lendemain de la Révolution du 4 septembre, Thonorable député, naguère encore maire de Reims, était parvenu, après force difficultés, à regagner cette ville. En y arrivant, il se mit à la disposition du nouveau maire, M. Dauphinot, pour Taider à porter remède aux maux dont souffraient ses concitoyens depuis l'occupation prussienne. 11 connaissait Bismarck et, ayant appris sa présence à Reims, il alla le trouver pour le solliciter d'intervenir afin de rendre moins dure Toccupation. Dans leur entretien, on voit le chancelier exprimer le regret que la France se refusât à conclure la paix. Mais nous n'en retiendrons qu'une phrase, celle où se révèle la haine de Bismarck contre la religion catholique et où l'on peut pressentir ses futures intentions :

— Les races latines ont fait leur temps, dit-il

à M. Werlé ; elles sont en pleine décadence. Un

seul élément de force leur reste : c'est la religion-

Mais quand nous aurons eu raison du catholicisme,

elles ne tarderont pas à disparaître.

A la même époque, il tient à M. Julien, ancien

président du tribunal de Reims, un langage identique :

— Les nations latines tiennent encore grâce à l'esprit catholique. Avec le catholicisme, je détruirai leur dernière force de résistance ^ .

1. Ce renseignement m'a été donné par M. Helluy, rédacteur en chef du Courrier de Champagne. On a également attribué à

Tout le Kulturkampf lient dans ces phrases ; elles en annoncent le projet, mais sans rien préciser des moyens à l'aide desquels il sera exécuté. Bismarck, à cette date, ne pouvait les préciser, puisqu'ils n'existaient dans sa pensée qu'à l'état vague et confus. C'est ici le cas de faire remarquer que le Kulturkampf a été surtout dans ses mains un instrument de vengeance contre le Pape Pie IX qui, pendant la guerre, s'était formellement refusé à servir ses desseins en des circonstances qu'il convient de rappeler.

C'était au mois de novembre 1870, à Versailles, pendant le siège de Paris. Les princes régnants d'Allemagne s'y trouvaient réunis autour du roi de Prusse en vue de la constitution de l'empire, déjà décidée, et de la proclamation de Guillaume P^ comme empereur. Pressé de voir se produire ce grand événement qui devait couronner sa politique, Bismarck ne l'était pas moins de conclure la paix avec la France. Mais la France lui résistait et il s'impatientait de cette attitude qui retardait l'exécution de ses plans.

En ces circonstances, l'arche vêque de Posen, le futur cardinal Ledochowski, arriva à Versailles. Lié personnellement avec le roi de Prusse, ce qui ne

Bismarck une lettre qu'il aurait adressée au comte d'Arnim, le 7 novembre 1871, dans laquelle il annonce qu'il va faire au catholicisme « une guerre terrible ». Mais l'authenticité de cette lettre, n'ayant pu être établie, je n'ai pas cru devoir en faire état.

devait pas Tempêcher d'être emprisonné à quelque temps de là, il venait le solliciter de prendre en mains les intérêts du Saint-Siège, compromis par le réveil de la question romaine. 11 eut à ce sujet plusieurs conférences avec Bisinarck sans parvenir à lui arracher une promesse. Le chancelier ne voulait pas s'engager et évitait de répondre. Puis, brusquement, saus rien promettre, il se montra plus accessible aux instances de l'archevêque et, en lui répondant^ il dévoila son projet.

Il a écrit dans ses Pensées et Souvenirs que « conformément au proverbe qui veut qu'une main lave l'autre », il lui proposa « de prouver la réciprocité des bons rapports entre le Pape et l'Allemagne par une action du Saint-Siège sur le clergé français, dans le sens de la conclusion de la paix ».

Une démarche fut faite à Rome dans ce but, par Ledochowski. Mais Pie IX, quelque désir qu'il eût de voir la paix se conclure, ne voulait pas que le clergé français s'employât à peser sur la conscience des catholiques pour les faire se soumettre aux volontés de l'Allemagne. Il écarta la proposition de Bismarck. En revanche, il offrit d'intervenir comme médiateur entre les belligérants.

Il avait offert déjà sa médiation avant que la guerre n'éclatât ; mais le roi de Prusse avait décliné son offre. Il la renouvelait maintenant pour arrêter la guerre. Il écrivait, d'une part, à l'archevêque de Tours pour le prier d'amener le gouvernement français à des conseils de paix, et, d'autre part, à

Guillaume P*", à qui il disait : « Il reste encore à Votre Majesté à remporter un plus noble triomphe, qui serait de se montrer disposée à la paix. ».

Tandis que le gouvernement de la Défense nationale exprimait sa reconnaissance au Pape par voie diplomatique, Bismarck écartait la proposition pontificale. Lorsqu'il avait songé à recourir à Tintervention du Vatican, c'était avec le dessein de Tutiliser à sa manière et d'en faire un instrument docile à ses vues. Il n'admettait pas que Pie IX fût médiateur entre la France vaincue et la Prusse victorieuse; c'eût été lui reconnaître trop d'autorité. Mais Pie IX s'obstinait dans le seul rôle qui lui semblât digne de lui, et la négociation resta en chemin. Ce fut pour Bismarck une première cause de ressentiment contre Rome.

Une seconde suivit de près. D'Arnim, ministre de Prusse auprès du Vatican, alla solliciter le secrétaire d'État du Saint-Siège, le cardinal Antonelli, d'intervenir auprès du clergé alsacien, afin qu'il conseillât aux fidèles de se soumettre à l'Allemagne. Au nom du Souverain Pontife, Antonelli se récusa.

Une troisième démarche n'eut pas un sort plus heureux. Il s'agissait, cette fois, d'agir sur les parlementaires catholiques de Bavière pour les disposer à voter les traités qui constituaient l'empire d'Allemagne au profit de la Prusse. Cette fois encore^ Pie IX refusa d'intervenir.

On peut voir dans cette triple déconvenue de

Bismarck Torigine du Kulturkampf. Le chancelier ne prétend à rien moins qu'à mobiliser toute l'Europe contre la papauté. En 1873, lorsque son irritation ne connaît plus de bornes, lorsqu'il s'exaspère par suite de la résistance que, malgré la violence des persécutions, il rencontre dans le clergé allemand, soutenu et dirigé par Rome, il dit à Andrassy , le chancelier d'Autriche-Hongrie :

— Pie IX est un péril pour tous les pays et pour tous les trônes ; c'est un révolutionnaire, un anarchiste que toute l'Europe devrait combattre si un prince voulait encore être en sûreté sur son trône.

Dans sa hâte d'atteindre le but qu'il s'était proposé, il s'efforçait d'intimider les pays où des manifestations contre sa politique s'étaient produites. Déjà, il s'était plaint vivement au Cabinet de Paris des lettres écrites par l'épiscopat français à l'épiscopat allemand pour rendre hommage à sa résistance et pour l'encourager. Maintenant, il s'en prenait à la Belgique et à l'Italie où l'attitude du clergé avait été la même qu'en France. Il adressait aux deux gouvernements de vives protestations.

A la Belgique, il rappelait les devoirs de la neutralité en lui laissant entendre que cette neutralité était violée par les mandements des évêques belges. A Rome, il ne se montrait pas moins exigeant. Le Pape ayant blâmé publiquement la conduite du Cabinet de Berlin, le chancelier prétendait rendre responsable le gouvernement de Victor-Emmanuel

du langage de Pie IX. Gomme le Quirinal lui objectait que la loi des garanties qui a consacré rindépendance du Saint-Siège ne lui permettait pas d'intervenir, il demandait que cette loi fût modifiée et, que le Souverain Pontife, traité comme un simple évêque, reçût l'ordre de ne plus écrire de discours désagréables au Cabinet de Berlin. Mais l'Italie et la Belgique ne se laissaient pas intimider, assurées d'ailleurs de l'appui du gouvernement anglais. Alors s'engageaient des négociations laborieuses à l'issue desquelles Bismarck était obligé de constater qu'en dépit de ses exigences il n'avait rien obtenu de ce qu'il voulait et n'obtiendrait rien.

Toutes ces démarches avaient leur écho à Paris où nos agents les faisaient connaître. Le gouvernement français ayant fait appel au patriotisme de nos évêques, ceux-ci n'avaient pas renouvelé à l'épiscopat allemand les témoignages de leur sympathie et, sur ce point, l'agitation de Bismarck avait paru se calmer en ce qui touchait la France.

On sait quels furent les résultats de la campagne criminelle entreprise par le chancelier. Il avait juré qu'il n'irait pas à Canossa; il y alla, bien heureux de rencontrer sur son chemin, pour l'aider à faire machine en arrière, le grand pape Léon XIII, qui avait succédé à Pie IX. Mais il y alla contraint et forcé, et, sous Tempire de son dépit, il conçut un autre plan non moins abominable que celui qui venait d'échouer.

Cet anticléricalisme, dans la pratique duquel il

avait failli se casser les reins et qui avait été pour l'Allemagne une cause de querelles intestines, de guerre civile et d'affaiblissement, il le léguerait à la France. Ce fut la grande erreur des hommes politiques, qui, à cette époque, avaient charge des destinées de notre pays, de ne pas comprendre à quels périls ils l'exposaient en acceptant cet héritage. 11 faut rendre hommage à ceux d'entre eux, en trop petit nombre, qui devinèrent cette odieuse machination et qui, comme Spuller, eurent le courage de dire que « l'anticléricalisme était prussien ».

Sans chercher à établir à cet égard les responsabilités, il convient de se contenter aujourd'hui de ce qu'en disent les Mémoires du prince de Hohenlohe, les récits de M. Georges Goyau et le beau livre de M™® Juliette Adam, intitulé : Après r abandon de la revanche. Ils contiennent des révélations significatives sur la conduite de quelques-uns des personnages qu'ils mettent en cause. Gambetta lui-même serait écrasé sous les conséquences de la politique néfaste léguée par Bismarck à la république française si, avant de mourir, il n'avait compris, lui aussi, la nécessité d'aller à Ganossa et n'avait déclaré, un jour où il a vu clair, « que l'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation ».

Le malheur est que cette parole de sagesse a été prononcée trop tard* et qu'il n'a pas compris qu'importé ou exporté l'anticléricalisme est toujours

un instrument de haine et de guerre civile : leur mal était déjà fait et menaçait d'avoir des suites plus douloureuses encore, lorsque la guerre de 1914 est venue nous les épargner, mais à quel prix !

Calmé par le silence auquel s'étaient résignés les évêques français, Bismarck n'en continuait pas moins ses tentatives d'intimidation dont les rapports diplomatiques apportaient les preuves à Paris. Quelques mois plus tard, on le verra s'étonner et s'indigner qu'on lui imputât d'avoir voulu faire la guerre à la France, et peut-être, en effet, comme le disait Decazes, avait-il moins voulu la lui déclarer que lui faire croire qu'il la voulait. Si tel a été son but, il a oublié qu'il est des cas où la feinte peut créer les mêmes périls que l'intention. Il rejettera sur la Russie et surtout sur le prince Orloff et sur Gontaut la responsabilité de l'événement. 11 reprochera à la Russie d'avoir voulu se tailler, aux dépens de Berlin, une réputation de Puissance pacificatrice : « Orloff n'a cherché qu'à flatter Gortchakoff en faisant l'aimable auprès de lui. Quant à Gontaut, il s'est laissé égarer par la cour. »

On voit apparaître ici le grand grief de Bismarck contre l'ambassadeur de France, grief qui devait bientôt se traduire par une demande de rappel, sous prétexte qu'il lui était impossible d'entretenir avec un diplomate légitimiste et ultramontain les mêmes bonnes relations qui existaient à Paris entre le duc Decazes et le prince de Hohenlohe, prétexte

i2 CHAPITRE IV

singulièrement misérable. Envoyé à Berlin par le président Thiers en même temps que le duc de Broglie à Londres, le marquis d'Harcourt à Vienne, le marquis de Vogiié à Constantinople et le général Le F16 à Saint-Pétersbourg, le comte de Gontaut n'avait jamais fait montre à la cour d'Allemagne de ses opinions politiques. La correspondance avec le chef d'État de qui il tenait ses pouvoirs nous fournit la preuve du loyal désintéressement qu'il avait toujours apporté dons l'exercice de ses fonctions. En réalité, ce que le chancelier ne lui pardonnait pas, c'était d'avoir trouvé dans la famille impériale les plus vives sympathies et de les utiliser pour le succès de sa mission. Peut-être aussi devinait-il que l'ambassadeur était d'avis qu'avec un homme tel que lui, " toujours plus ou moins à la merci de ses nerfs et dont on no pouvait jamais pénétrer sûrement les desseins », il était impossible de se livrer à une sécurité absolue.

11 est remarquable que lui-même n'allait pas tarder à justifier cette opinion. Dès le lendemain de ■ la crise et alors qu'on pouvait croire qu'il changerait d'allure dans ses rapports avec la France, il ait de nouvelles difficultés. Ce fut d'abord, i nous venons de le rappeler, la démarche it faire k Paris par son ambassadeur, afin [lir une modification dans le personnel de ssadede France. Non content d'incriminer le homme qui la dirigeait, il impliquait dans ces tions les filles de ce diplomate : « Elles parlent

des affaires intérieures du pays sur un ton incompatible avec le rôle qu'on reconnaît en général aux membres d'une famille d'ambassadeur. » L attaché militaire français, le prince de Polignac, ne trouvait pas davantage grâce devant lui. Il demandait son changement : « Il n'est pas à sa place. Il a choqué par la manière dont il a parlé. des tendances agressives des généraux prussiens. C'est lui qui devrait être rappelé le premier. »

Sur ce dernier point, il reçut assez promptement satisfaction. Mais en ce qui concernait l'ambassadeur, il dut attendre pendant près de deux années. Le gouvernement français ne se résignait pas à céder à des injonctions quelque peu humiliantes pour lui et à (rapper un bon serviteur, ardemment patriote, qui n'avait pas démérité, et que la famille impériale avait pris en goût, ainsi qu'elle le lui prouva par l'expression touchante de ses regrets lorsque, au mois de janvier 1878, il quitta Berlin.

Il convient cependant de reconnaître qu'à cette date, le remplacement de Gontaut s'imposait. Sa présence à Berlin irritait Bismarck, chez qui cette irritation se traduisait par une bouderie systématique, nuisible aux affaires, et par l'affectation qu'il mettait à paraître inquiet des armements de la France.

— La France arme trop, disait-il à Hohenlohe. Elle augmente ses effectifs dans une mesure qui met l'Allemagne en péril ou du moins l'oblige à faire toujours plus. Quand vous retournerez à Paris, ne

présentez pas nos intentions sous des couleurs trop pacifiques.

Il gémissait sur Tentêtement de l'Empereur, qui, « influencé par l'Impératrice et par Gontaut », hésitait à renforcer les troupes allemandes sur la frontière française, comme c'eût été nécessaire « pour se mettre à la hauteur des Français ». A Fen croire, les masses allemandes de cavalerie et d'artillerie concentrées sur la frontière étaient insuffisantes pour*la défendre. « Metz était menacée. D'un instant à l'autre, les Français pouvaient ouvrir le feu et exposer l'Allemagne aux pires dangers. » Il complétait ce tableau en attribuant les dispositions pacifiques de Guillaume P*" aux conseils de l'Impératrice. « Elle gagne du terrain et, derrière ejle, on devine Gontaut. » Ses craintes, on l'a vu, ne reposaient sur aucun fondement. Elles témoignaient surtout de son [parti pris de rendre difficiles ses relations avec l'ambassadeur dont il avait hâte de se débarrasser, afin d'éloigner de l'Empereur une influence qui, peut-être, eût contrarié ses desseins et qu'il accusait bien à tort de lui être hostile .

En ces circonstances, il se révèle de nouveau comme un homme tout à la fois habile et mobile dans la conception de ses desseins, mais impulsif quant aux moyens de les exécuter et, par suite de son impulsivité, capable de toutes les perfidies, quand les circonstances les lui suggèrent et s'il n'a pas eu le temps d'y réfléchir. Il est toujours le personnage sans scrupules qui a falsifié là dépêche d'Ems et

qui depuis, lorsqu'il s'est trouvé en présence de difficultés intérieures, a cherché à les résoudre en ameutant rAUeniagne contre la France à laide de soupçons calomnieux. C^est ainsi, par exemple, qu'au lendemain du Congrès de Berlin, la presse allemande dénonce tout à coup, non sans véhémence, l'attitude agressive de la France et de la Russie. L'opinion s'émeut notamment d'un article où les prétendues preuves de cette attitude sont énumérées. Comme on en parle chez le chancelier, il se met à rire et avoue que c'est lui qui a écrit l'article en question pour influencer le Reichstag et l'amener à voter la loi militaire, qui rencontre dans l'assemblée une assez vive opposition.

A ce moment, deux ans s'étaient écoulés depuis que le comte de Gontaut n'était plus ambassadeur à Berlin. Il y avait été remplacé par le comte de Saint- Vallier dont un long séjour auprès de Manteuffel, pendant la période d'occupation, avait fait apprécier les qualités éminentes. A dater de ce moment, l'humeur malveillante du chancelier s'était apaisée, et si parfois encore il affectait une mine grondeuse, c'était toujours pure comédie : son hostilité contre la France faisait trêve.

C'est qu'aussi les affaires de l'Europe étaient bien faites pour absorber son attention. A Paris, la chute du gouvernement de Droite et la démission du duc Decazes en 1777 avaient eu pour résultat un changement caractéristique dans l'orientation de la politique française. L'idée de l'alliance russe

semblait abandonnée. Lorsque, au Congrès de Berlin, les stipulations du traité de San Stefano par lequel s'était dénouée la guerre russo-turque avaient été remises en question en ce qui concernait la Bulgarie, le gouvernement français avait figuré à côté de r Allemagne.

A cet incident en succédait un autre. Une conimission internationale, désignée par le Congrès de Berlin et réunie à Novi Bazar, travaillait à la délimitation des frontières turques ; or, au sein de cette commission, les prétentions des commissaires de la Porte étaient presque toujours soutenues par les commissaires allemands. Dans une lettre écrite à son oncle Tempereur Guillaume, le Tsar se plaignit de cette partialité.

La réponse qu'il reçut ne lui donnant pas satisfaction, il répliqua par une dépêche quasi menaçante. Une entrevue entre les deux empereurs imprima promptement à ce différend une tournure pacifique. Mais Bismarck ne se dissimulait plus que la Triple- Alliance avait du plomb dans Taile; bientôt après, il signe avec TAutriche un traité qui, le cas échéant, substituera une alliance austro-allemande à celle des trois cours du Nord et dans laquelle l'Italie viendra remplacer la Russie.

Par suite de ces incidents, qui se succèdent à travers la situation si troublée de l'Europe et que je me contente de résumer, l'attitude du chancelier envers notre pays et sauf de rares exceptions, comme par exemple l'affaire Schnœbelé, a perdu

au moins en apparence tout caractère agressif. Au lieu de lui faire la guerre, il s'efforcera de le détourner de toute pensée de revanche et d'éteindre chez le peuple français, au prix de dédommagements, Tespoir de reprendre T Alsace-Lorraine. Au Congrès de Berlin, causant dans l'intimité avec les représentants de la France, il leur montre la Tunisie comme une conquête digne d'ambition et comme le complément nécessaire de nos possessions d'Al-, gérie. 11 leur a dit :

— Allez de ce côté ; vous ne m'y rencontrerez pas.

Depuis ce jour, il suit avec un intérêt bienveillant l'extension de notre puissance dans les contrées africaines d'abord, asiatiques ensuite. Quant à lui, il ne croit pas que l'Allemagne soit en état de créer un empire colonial. Un soir à dîner, « repas copieusement arrosé de porto et de vin de Hongrie », il fait allusion, devant Hohenlohe, à la question des colonies. « Des colonies ! Il ne veut pas en entendre parler. Notre flotte est insuffisante pour les protéger et notre bureaucratie trop inexperte pour administrer ces pays. »

Hohenlohe, qui répète ces propos, lui avait envoyé précédemment un rapport touchant les projets de la France au Maroc.

« A ce propos, raconte-t-il, le chancelier m'exprima l'opinion que nous ne pourrions que nous réjouir si la France s'adjugeait le Maroc. Elle aurait beaucoup à faire de ce côté et nous pourrions lui con-

céder cette extension de son territoire en Afrique à titre de compensation pour T Alsace-Lorraine. Mais à ma question si je devais tenir ce langage à Freycinet, il me répondit que non. C'était trop s'avancer. »

11 ne prévoyait pas alors que, dix ans plus tard, alors qu'il n'occupait plus le pouvoir, l'empereur Guillaume 11 regretterait que l'Allemagne, faute d'une flotte de guerre, eût laissé la France se constituer un immense empire colonial et s'appliquerait, pour atteindre le même but, à créer et à développer, au prix du plus vigoureux effort, la puissance maritime de son empire. 11 est d'ailleurs probable que si, à cette époque, Bismarck eût encore gouverné l'Allemagne, il se fût rallié à l'opinion de son nouveau maître. Mais à la date où nous le voyons en exprimer une contraire, son regard n'embrassait pas l'avenir de son pays tel qu'il s'est depuis déroulé.

Du reste, ce n'est pas seulement la situation de l'Europe qui lui cause d'amers soucis. 11 lui en vient d'autres de la cour de Berlin, où la famille impériale lui est de plus en plus hostile. 11 peut compter encore sur la confiance du vieil empereur qui, bien que s'impatientant parfois de l'ascendant que le chancelier a pris sur lui, est maintenant trop affaibli par l'âge pour s'y dérober. En eût-il la force, il n'oserait renvoyer l'homme d'Etat auquel il doit l'empire et dont la popularité en Allemagne est aussi grande que la sienne. Mais, autour de lui, le

chancelier n'inspire ni la même gratitude, ni la même confiance. L'impératrice Augusta combat par tous les moyens Tinfluence que Bismarck exerce sur son mari. Le prince impérial s'attriste et s'irrite de l'audace de cet homme dans lequel, au dire de la princesse Victoria, « il y a l'étofife d'un Cromwell » . Le chancelier n'ignore rien de la coalition qui s'est formée contre lui dans T entourage de l'Empereur et, pour se défendre, il usera de toutes les armes même des plus déloyales.

LES PROVOCATIONS BISMARCKIENNES

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