‹ BismarckChapitre 4 sur 13 · AUTOUR D^UN LIT DE MORT · texte numérisé non relu

AUTOUR D^UN LIT DE MORT

Dans la journée du 7 mars 1888, des bruits alarmants touchant la santé de Tempereur Guillaume P*" se répandaient dans Berlin. A la fin du même jour, le télégraphe les transmettait dans toutes les capitales. L'état du vieux souverain, depuis longtemps si précaire, s'était subitement aggravé et à ce point qu'il semblait que sa vie ne tînt plus qu'à un fil. Déjà, à plusieurs reprises, des bruits analogues avaient été mis en circulation. Mais la vigueur que, quoique nonagénaire, conservait le vieillard les avait toujours démentis. Cette fois, les inquiétudes paraissaient justifiées.

Elles étaient très vives parmi les personnages initiés aux choses de la Cour. Ils rappelaient la pénible impression qu'ils avaient ressentie lors de la dernière soirée donnée au Petit Palais en voyant le souverain, bien qu'il eût encore très grand air malgré les souffrances de sa maladie de vessie, dans un état voisin de la décrépitude, impression d'autant plus pénible qu'à côté de lui l'impératrice Augusta apparaissait comme déjà menacée aux sources de la vie. Affreusement parcheminée et toute branlante, sa figure ravagée émergeait d'un

faux déoolletage en gutta percha d'une invraisemblable fraîclieur, dont, par crainte du froid, ses épaules et sa poitrine étaient couvertes. Les joyaux de la couronne répandus sur sa toilette faisaient ressortir la laideur de cet artifice. La faiblesse des deux vieux souverains qu'on dut remonter dans leurs appartements abrégea la soirée. Ce fut leur dernière apparition en public, et le douloureux spectacle qu'ils avaient donné à leurs invités hantait toutes les mémoires au moment où l'on apprenait que Texistenee de l'empereur était en péril. Partout se créait la conviction qu'il ne pouvait plus être sauvé. « La lame a usé le fourreau, disait-on; maintenant l'usure est complète. La catastrophe, si souvent annoncée et si.souvent conjurée, est inévitable. »

Les médecins confirmaient ce pronostic.

Le 8 mars, ils laissaient entendre que le malade ne passerait pas la journée ; vers le soir, on disait qu'il était mort; plusieurs membres du corps diplomatique communiquaient la nouvelle à leur gouvernement. Elle fut d'ailleurs démentie presque aussitôt par les familiers du palais. On sut par eux qu'à neuf heures, l'Empereur était encore vivant. Ils racontaient même qu'il n'avait pas perdu connaissance et conservait aux approches du trépas assez de lucidité pour avoir pu s'occuper des affaires de l'Empire. Il avait signé deux ordonnances que lui présentait le prince de Bismarck : l'une prorogeant la session du Reichstag, la seconde

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déléguant provisoirement à son petit- fils, le prince Guillaume, quelques attributions executives qui lui étaient promises depuis longtemps et qui lui permettraient de pourvoir à certaines nécessités gouvernementales urgentes, si le kronprinz Frédéric, non encore revenu de San Remo, y était retenu par l'état de sa santé. On ajoutait qu'en donnant à son petit-fils cette marque d'affection et de confiance, l'Empereur lui avait fait entendre les plus sages conseils en vue de son règne qu'il jugeait prochain, la maladie de l'héritier présomptif de la couronne faisant craindre qu'il ne la portât que peu de jours. Il lui avait particulièrement recommandé de rester en bons rapports avec l'empereur de Russie.

Enfin, le mourant avait encore témoigné de son énergie morale et de sa sollicitude paternelle en ordonnant au chancelier de rappeler immédiatement le prince impérial, non qu'il espérât vivre assez pour le revoir, mais parce qu'il jugeait nécessaire que ce malheureux malade fût mis à même de recueillir effectivement sa succession, s'il le pouvait, aussitôt que le trône serait vacant '.

Ces détails, qu'on se répétait anxieusement, augmentaient l'émotion générale, et les gens ne

1. A propos de ce rappel, on a raconté que Bismarck le signifia au kronprinz dans un télégramme d'une brutalité révoltante. Mais il n'existerait de ce fait, à ma connaissance, aucune preuve positive, si ce n'est le récit verbal d'un diplomate qui prétendait en tenir le détail de Timpératrice Frédéric'. J'en parierai à la fin de ce récit.

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pouvaient retenir leurs larmes en apprenant qu'à plusieurs reprises, on avait entendu le vieux souverain évoquer d'une voix expirante Timage de son fils absent et voué à une mort prochaine.

— Pauvre Fritz! Pauvre Fritz! murmurait-il.

Au même moment, le prince de Hohenlohe, à.

Strasbourg où il se trouvait alors, faisant allusion dans son journal à Fétat lamentable du kronprinz qui imprimait à la mort de Guillaume P*" un caractère quasi tragique, écrivait : « Nous pourrions bien avoir deux empereurs à enterrer en même temps. »

La crainte que trahissaient ces propos était prématurée : ce n'est qu'à trois mois de là que Frédéric 111, fils et successeur de Guillaume P'^, devait le suivre au tombeau. Mais elle hantait tous les esprits et suggérait un peu partout des réflexions et des raisonnemens d'où résultait la preuve qu'au moment de régner, le prince que la mort de son père appelait au trône, était considéré comtne un obstacle au développement de la grandeur allemande. Puisque ses jours étaient comptés et puisque son règne n'aurait pas de durée, n'était-il pas regrettable « qu'il ne se fût pas décidé à mourir plus tôt » ou que, tout au moins, il eût refusé d'abdiquer ? Sa mort précédant celle de son père, la couronne eût passé sur la tête de son fils, le prince Guillaume dont la jeunesse, l'intelligence, l'ambition non dissimulée promettaient un règne long et heureux.

Toutefois, les pessimistes objectaient qu'à peine

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âgé de vingt-huit ans, cet héritier était encore bien jeune et bien inexpérimenté pour présider aux destinées de TAUemagne ; la possibilité de son avènement prématuré engendrait, parmi ceux qui le connaissaient et lui attribuaient plus de défauts que de qualités, les plus vives appréhensions.

A la date du 6 mars, alors que se posait la question de savoir si le successeur de Guillaume I®*" s'appellerait Frédéric III ou Guillaume II, le haut fonctionnaire Rudolf Gneist, Fun des trois conseillers * que la sollicitude de l'Empereur avait attachés à la personne de son petit-fils pour l'initier à l'art de gouverner, faisait part à l'ambassadeur de France des difficultés que lui créait, pour l'exécution de sa tâche, l'ignorance de son élève. L'ambassadeur lui ayant dit que, dans le rôle de mentor qui lui était dévolu, il pourrait rendre à la cause de la paix d'éminents services, Gneist répondit :

— C'est vrai, mais le terrain, je dois Tavouer, n'est pas bien propice pour cette semence. Le prince Guillaume manque d'idées générales. On l'a trop tôt spécialisé. En dehors de ses obligations régimentaires, on l'a initié au fonctionnement des ministères sans vue d'ensemble. C'est une éduca-

1 . Les deux autres étaient Herr von Brandestein pour les afTaires civiles et le général de Willicht pour les afTaires militaires Gneist était anticlérical. Il avait été choisi par Bismarck qui voulait pour rassurer Topinion combattre les tendances ultraréactionnaires du prince.

tion complète à refaire en trois conférences par semaine. Ajoutez que le prince Guillaume, comme ceux qui ont été adulés dès leur jeunesse, croit tout savoir avant d'avoir rien appris. Si Ton réussit à leur inculquer quelques connaissances, ils se hâtent de les oublier comme un bagage inutile. Pour eux, la vie est facile, et ils n'aiment pas à se donner de peine.

Ce que pensait Gneist, la majorité des gens de cour et l'élite intellectuelle de TEmpire le pensaient aussi. On pouvait tout espérer du futur Empereur, mais également tout craindre. On se rassurait cependant en se disant qu'il professait pour la personne du prince de Bismarck un véritable culte, qu'il se faisait gloire de subir son influence et de suivre ses conseils. 11 aurait donc, pour guider ses premiers pas dans la carrière impériale, si elle s'ouvrait prématurément devant lui, un conseiller investi de sa confiance, circonstance d'autant plus rassurante que, depuis près de trente ans, ce conseiller gouvernait, et, en constituant Tunité allemande, en avait assuré la grandeur.

L'Allemagne aurait donc eu tout à gagner à Favènement de Guillaume. Mais Frédéric s'étant obstiné à vivre malgré les pronostics médicaux et refusé à abdiquer, rien ne pouvait l'empêcher de recueillir la succession paternelle et de devenir empereur, perspective grosse de périls si, comme l'espéraient les ennemis du prince de Bismarck, il préludait à l'exercice du pouvoir souve-

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rain en se privant des services du chancelier. En quelles mains tomberait la direction du gouvernement, si le chancelier en était dépossédé ? Quelles qu'elles fussent, seraient-elles assez vigoureuses, assez habiles pour tenir les rênes de TEtat et pour continuer à le guider à travers les complications de la politique intérieure et de la politique internationale? L'influence de Timpératrice d'hier, la vieille Augusta, et de Timpératrice de demain, Victoria, princesse d'Angleterre, toutes deux notoirement hostiles à Bismarck, pourrait-elle faire surgir du milieu de leurs créatures un homme capable de le remplacer et d'assister efficacement un souverain dont une maladie incurable épuisait les forces, paralysait la voix et énervait la voloaté ?

Cette question, depuis que la maladie du kronprinz s'était déclarée, montait aux lèvres des gens de cour, à la faveur des intrigues que déchaînait l'hypothèse de la disgrâce prochaine de Bismarck. Elle s'était imposée déjà à l'esprit de Guillaume P^ Chez son petit-fils, le futur Guillaume II, elle avait excité au plus haut degré cette hâte de régner qu'on a vu si souvent se trahir chez les jeunes héritiers de couronnes, quand se prolonge indéfiniment le règne du prince auquel ils doivent succéder. C'est pour la résoudre qu'en des circonstances dont l'histoire n'a pu pénétrer et ne pénétrera sans doute jamais le secret, Frédéric, au mois d'avril 1887, à son retour d'Ems, avait été indirecte-

ment invité par son père et par son fils, et vainement d'ailleurs, à renoncer à la couronne, et qu'en novembre de la même année, le prince Guillaume, à Tinstigation du chancelier, ne craignait pas, comme nousTavons dit, d'aller à San Remo renouveler sa démarche, sans y mettre les mêmes formes discrètes et respectueuses que la première fois, ce qui déterminait entre sa mère et lui une scène douloureuse à la suite de laquelle ils allaient rester brouillés. C'est enfin dans le même dessein et avec l'espoir d'être plus heureux que son jeune maître, dans cette négociation contre nature, qu'à la fin de février 1888, le présomptueux Herbert de Bismarck partait pour Londres, chargé, disait-on, de convertir la reine d'Angleterre à l'idée d'une renonciation de Frédéric au trOne.

Toutes les cours européennes avaient eu vent de ce drame de famille et, dès ce moment, on n'v parlait plus du prince Guillaume que comme d'un fils ingrat dont les conseils de Bismarck avaient empoisonné l'âme et surexcité les ambitions. Mais on savait que ces diverses tentatives étaient restées sans résultat et que la volonté de succéder à son père demeurait, chez le kronprinz Frédéric, d'autant plus inébranlable qu'elle se fortifiait de celle de sa femme, non moins résolue que lui à régner sur T Allemagne. On allait jusqu'à prétendre que, si elle tenait à ce que son mari portât la couronne, ne fût-ce qu'un jour, c'était afin de pouvoir une fois impératrice, se venger du chancelier dont

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elle avait eu tant à se plaindre depuis que son mariage l'avait fixée à la cour de Berlin.

En prêtant à cette princesse d'aussi bas calculs, on la calomniait. Elle n'était pas femme à sacrifier l'intérêt de l'Empire à l'assouvissement de ses rancunes. Peut-être, avant que la maladie de son mari eût été constatée et déclarée mortelle, s'étaitelle flattée^ d'accord avec lui, de l'espoir de se débarrasser d'un homme dans lequel il ne pouvait voir qu'un ennemi. Mais, si tel avait été son dessein, elle n'y pensait plus depuis que l'état de son cher malade s'était aggravé. S'illusionnant encore au point de ne pas désespérer de le sauver, elle voulait qu'il régnât. Mais, non moins soucieuse de ne pas laisser le fardeau du pouvoir peser trop lourdement sur ses épaules, elle était résignée au maintien en fonctions du chancelier, considéré comme le seul homme d'Etat d'Allemagne capable d'assister efficacement l'Empereur et de pourvoir à son insuffisance.

Et cependant, que de griefs elle aurait eu le droit d'alléguer contre le tout puissant ministre ! Ne l'avait-il pas gravement offensée d'abord comme épouse en incriminant les opinions humanitaires et libérales du kronprinz et en s'en faisant une arme pour mettre le vieil empereur en défiance envers son fils et envers elle-même ; ensuite comme mère en poussant le prince Guillaume à se révolter contre ses parents, en s'opposant, au nom de la raison d'Etat, au mariage de la fille chérie du ménage

Frédéric avec le prince Alexandre de Battenberg, frère du gendre de la reine d'Angleterre, mariage ardemment souhaité par ces jeunes gens et par leur famille ; comme princesse impériale, enfin, en tenant sur elle des propos malveillants, presque injurieux, dont la Cour faisait des gorges chaudes?

Ne disait-il pas d'elle, d'un accent qui trahissait le mépris :

— C'est une Anglaise ! Elle préfère son pays au nôtre !

Ne lui reprochait -il pas d'utiliser au profit de l'Angleterre, contrairement aux intérêts de l'Allemagne, l'ascendant qu'elle exerçait sur son mari, renouvelant contre elle un reproche qu'il avait maintes fois formulé contre l'impératrice Augusta? Ne devait-on pas croire qu'il les haïssait également l'une et l'autre lorsqu'en parlant à son confident Maurice Busch, il les accusait d'être pour leur époux « un embarras et un fléau? » En 1885, l'Empereur étant gravement malade, c'est à elles qu'il impute la responsabilité de son état. « Il était déjà souffrant lorsqu'elles ont eu l'heureuse inspiration de l'emmener en voiture à la meâse. » S'il a pris froid, c'est donc leur faute. Du reste, Bismarck ne parle de ces deux femmes qu'avec irritation. La princesse impériale n'ignore pas qu'elle et sa belle-mère sont l'objet de son ressentiment parce qu'elles ont osé maintes fois désapprouver sa politique et encourager le kronprinz dans les critiques et les blâmes dont elle est l'objet de sa part.

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Le conflit entre le ménage Frédéric et Bismarck, dont nons évoquons les détails, datait de loin. Dans les papiers du chancelier qui ont été livrés à la publicité, on peut lire, à la date du 30 juin 1863, une lettre très dure et très véhémente que lui adressait le prince^ qui n'était encore que prince royal de Prusse et dans laquelle il lui reprochait de ne pas appliquer loyalement la Constitution du pays et d'être « pour la couronne un conseiller dangereux. » Peu de temps avant, à Dantzig, dans une tournée d'inspection militaire, le prince royal, répondant à un^ allocution du bourgmestre de la ville, avait déclaré publiquement qu'il n^approuvait pas la politique suivie par son père. Devant le scandale provoqué par cette déclaration, le roi Guillaume avait exigé qu'elle fût rétractée. Mais le prince royal s'était refusé à tout désaveu. Peu après, sa lettre avait paru dans divers journaux. A cette occasion, Bismarck, dans un mémoire au Roi, mettait en cause la princesse Victoria en l'accusant d'avoir livré la lettre à la presse britannique pour « affirmer son opposition au gouvernement du pays, tirer parti de l'incident de Dantzig et de l'émotion qu'il avais causée, et créer un mouvement populaire autour de son mari ».

La suite du mémoire constituait pour les jeunes époux une leçon humiliante dont ils devaient garder longtemps le souvenir. Il pèsera désormais sur leurs relations avec le chancelier, et, bien que, par

la suite, elles se soient en apparence améliorées, surtout à l'époque des grandes guerres entreprises par la Prusse de 1864 à 1870, elles sont caractérisées par ta vivacité sans ménagement avec laquelle Frédéric, dans sa correspondance avec Bismarck, blâme parfois sa marche politique. C'est ainsi par exemple qu'en 1864, au moment où la Prusse, de concert avec l'Autriche, attaque le Danemark, le prince, en écrivant au ministre prussien instigateur de cette guerre, n'hésite pas ii lui laisser voir qu'il a deviné laduplicité dont le Cabinet de Berlin fait preuve envers son allié le Cabinet de Vienne et qu'il la trouve blâmable.

<i J'ai cru comprendre que vous aviez quelque vue secrète, quelque idée d'agrandissement prussien. Laissez-moi vous donner brièvement mon nion, à savoir que de tels projets faussent toute ,re politique allemande et nous préparent des nplications avec l'Europe. Ce ne serait pas la mière fois que lu. Prusse chercherait à mettre fans les autres et qu'elle n'aboutirait qu'à rester re deux selles. »

1 est évident que ces deux hommes ne pouvaient utendre et on comprend aisément qu'ils ne se sent jamais entendus. Plus tard, les griefs réciques que noUs avons énumérés avaient aggravé te incompatibilité d'humeur. Mais tandis que marck formulait les siens avec un déchaînement railleries, de remarques acerbes, voire de colère, K du kronprinz et de sa femme alTectaient le

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plus souvent la forme d'une indifférence hautaine et du mépris. Ce fut pire lorsqu'ils purent constater que le chancelier profitait de son influence sur leur fils pour le détacher d'eux et qu'il employait à pette œuvre abominable sa propre famille que le jeune Guillaume ne quittait plus. La maison des Bismarck était devenue sa maison. Il y trouvait dans la personne du chancelier un professeur et un conseiller, dans celle de la princesse une mère, et dans celle d'Herbert de Bismarck un compagnon de plaisirs.

Cette situation, qui infligeait un démenti douloureux aux espérances qu'ils avaient fondées sur ce fils, déchirait leur cœur. Pour mesurer la profondeur de cette blessure, il faut se rappeler ce qu'en 1871, alors que le quartier général prussien était encore à Versailles, le kronprinz Frédéric écrivait dans son journal :

« Guillaume a aujourd'hui treize ans. Puisse-t-il grandir pour devenir un homme capable, honnête et loyal, un véritable Allemand prêt à continuer ce qui a été commencé ! Le Ciel soit béni ! Il existe entre lui et nous des relations simples, cordiales et naturelles que nous chercherons à conserver, afin qu'il puisse toujours nous considérer comme ses plus vrais et ses meilleurs amis. Quelle effrayante pensée que celle des espérances qui reposent sur la tête de cet enfant ! Et quelle responsabilité est la nôtre envers le pays pour une éducation que des considérations de famille, des questions de rang, la

vie de la Cour à Berlin et tant d^autres circonstances tendent à rendre si difGciles ! »

Dans ce fragment d'un journal intime rendu public vingt ans plus tard, alors que son auteur venait d'expirer, on devine, à travers les manifestations de son fougueux germanisme et des ambitions prussiennes, tout ce que sa femme et lui attendaient de cet enfant adoré, choyé, et qui grandissait alors dans une atmosphère de tendre sollicitude. Mais, ce qu'ils en attendaient ne pouvait se réaliser qu'à la condition qu'il leur continuerait la confiance filiale dont il leur donnait alors tant de preuves. Or, c'est cette confiance qu'avec un cynisme infernal Bismarck avait perfidement sapée et lentement détruite. Gomment les infortunés parents auraient-ils pardonné au chancelier les ravages opérés par lui dans l'âme de leur fils et combien, à Tavènement de Frédéric III, ils eussent été dans leur droit et dans leur rôle, en chassant du pouvoir Tartisan de leur malheur ! Mais, nous l'avons dit, tel n'était pas leur dessein. Ils mettaient l'intérêt de l'Empire au-dessus de leur ressentiment, et, cet intérêt exigeant la présence du prince de Bismarck à la tête des affaires, ils étaient résolus à l'y maintenir.

Le chancelier le savait. Il était averti de leur résolution depuis le commencement de 1886. A cette époque, il l'avouait à Maurice Busch.

— Depuis que l'Empereur est gravement malade et approche de sa fin, disait- il, le kronprinz me

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traite avec les plus grands égards. 11 comprend que le moment arrive où il va falloir qu'il se jette à Teau et nage pour son propre compte. Il espère me garder et, effectivement, je resterai probablement à ses côtés. Mais il faudra que nous prenions ensemble quelques petits arrangements.

Disons pour n'y pas revenir que ces petits arrangements n'existèrent jamais. La mort rapide de Guil» laume P*" et l'éloignement de Frédéric au moment où il devenait empereur ne lui permirent pas de conférer avec le chancelier sur les conditions de son maintien au pouvoir. 11 n y eut de conditions posées ni d'un côté ni de l'autre. Il était tacitement convenu que, jusqu'à nouvel ordre, il n'y aurait aucun changement dans l'orientation de la politique allemande et qu'on s'en tiendrait à celle qu'avait pratiquée Guillaume P*' dans les dix dernières années de son règne. C'en était assez pour satisfaire Bismarck, pour lui permettre d'attendre tranquillement la mort prochaine de Frédéric 111 et l'avènement de Guillaume II. Ce double événement devait, à l'en croire, se produire à brève échéance. A supposer que, jusque là quelques atteintes fussent portées à sa puissance dictatoriale, il saurait patienter dans l'attente du moment où son impérial élève, devenu le maître, la lui rendrait entière et complète.

Ainsi, tandis que l'Empereur agonisait et qu'autour de son lit, les ennemis de Bismarck nourrissaient l'espoir de voir disparaître le chancelier,

celui-ci, assuré de conserver ses fonctions sous le nouveau règne, assistait impassible et railleur aux agitations des courtisans qui, pour la plupart, croyaient à sa chute prochaine, encore qu'il parût invraisemblable que Frédéric III, étant donné son état de santé, fût disposé à se séparer d'un collaborateur dont l'influence était prépondérante en Allemagne.

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