‹ BismarckChapitre 3 sur 13 · DE · texte numérisé non relu

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L'année 1887 a été fertile en Allemagne en spectacles mémorables. C'est au début de cette année que, dans le Reichstag, Topposition du parti du Centre est brisée, que le Septennat militaire auquel ce parti a refusé son approbation est voté malgré lui, grâce à Ténergie de Bismarck et grâce aussi à rintervention du pape Léon XIII.

C'est Tannée où, pour obtenir du corps électoral allemand une majorité propice à ses vues, le chancelier propage dans tout l'Empire des craintes de guerre, calomnie tour à tour la France et la Russie en leur attribuant des intentions belliqueuses et, à force de mensonges, déchaîne contre les gouvernements qu'il accuse à tort, les sentiments haineux du peuple germanique, que ses successeurs attiseront et dont, à vingt-cinq ans de là, les tragiques événements de 1914 seront la conséquence.

C'est l'année où se manifestent, à travers les incidents de la politique continentale, les germes et les symptômes de Falliance franco-russe et où ritalie, sous l'influence néfaste du ministre Crispi, signe le traité heureusement fragile et purement

défensif, — du moins c'est ainsi qu'elle l'interprète, — qui confirme en le développant celui de 1882 et la fait d'une manière définitive l'alliée de l'Allemagne et de l'Autriche à la place de la Russie, volontairement libérée des engagements par lesquels elle s'était attachée à ces deux puissances.

C'est enfin l'année de l'affaire Schnœbelé au cours de laquelle la France, confiante en son bon droit, témoigne unanimement d'un sang-froid, d'un calme et d'une résolution qui, pour la première fois depuis 1870, font comprendre à ses ennemis que leurs menaces ne l'épouvantent plus.

La conviction qu'elle leur avait imposée par son attitude ne fut pas étrangère, sans doute, à la détente momentanée qu'on voit alors se produire entre les nations rivales et dont toute l'Europe ne tarda pas à ressentir pour un temps les heureux effets. Mais cette détente eut d'autres causes. Le grand âge de Guillaume I®"^, la maladie incurable de son fils le futur Frédéric III et Tinexpérience prétentieuse du prince appelé à leur succéder en constituent la principale origine. L'Allemagne pouvaitelle songer à se jeter dans la guerre lorsqu'elle était exposée à voir en quelques mois ou en quelques semaines, peut-être même en quelques jours, trois changements de règne et le pouvoir impérial passer dans les mains d'un jeune homme de vingt-huit ans qui, jusqu'à ce moment, ne s'était pas révélé à son avantage ? Une telle perspective commandait de ne pas troubler la paix. Contrairement aux craintes

qu'inspirait le prince Guillaume, elle se consolida après qu'il fut monté sur le trône en juin 1888, et durant Tannée 1889, où l'Exposition universelle tenue à Paris avait amené une trêve entre les rivalités européennes.

Le 24 octobre 1886, M. Jules Herbette, que le ministère Freycinet venait de nommer ambassadeur de France à Berlin, était reçu officiellement par l'empereur d'Allemagne et lui présentait ses lettres de créance. En répondant à son discours, Guillaume P*" lui disait : « Vous avez exprimé ma pensée en disant que l'Allemagne et la France ont de nombreux intérêts communs et qu'elles pourraient y trouver un terrain d'entente profitable aux deux nations voisines. » Ce langage était de nature à produire et produisit en effet la plus heureuse impression par toute l'Europe. En témoignant de la volonté du souverain de ne pas laisser porter atteinte à la paix, il confirmait d'autres propos qu'il avait tenus précédemment, desquels il résultait qu'il se sentait trop vieux pour recommencer la guerre et qu'il ne s'y laisserait pas entraîner.

On se les expliquera sans peine et l'on ne doutera pas de sa sincérité, si l'on veut se rappeler qu'il venait d'entrer dans sa quatre-vingt-dixième année. Après l'avoir longtemps épargné, la vieillesse maintenant pesait lourdement sur lui. Les coups qu'elle lui portait étaient visibles dans toute sa personne, et jusque dans ses paroles qui trahis-

saient parfois rafFaiblissement de ses facultés. Un diplomate écrivait, après avoir causé avec lui : «Au cours de notre conversation, il a été debout à plusieurs reprises, et j'ai pu constater qu'il faisait effort pour ne pas vaciller. » Il est aisé de comprendre qu en un tel état, il eût conçu pour la guerre une vraie répugnance. Lorsqu'il le laissait entendre, il était aussi sincère que rassurant. On ne pouvait lui demander davantage, et le gouvernement français n'avait qu'à se féliciter de trouver dans ce vieillard un partisan résolu de la paix.

Mais, justement parce que Tempereur courbé par Tâge laissait voir de plus en plus des marques de sénilité, il v avait lieu de se demander s'il serait longtemps encore en état de résister aux excitations belliqueuses du parti militaire qui appelait de ses vœux une prise d'armes contre la France et se plaisait à dire qu'il fallait isoler la République, l'empêcher de poursuivre ses armements et la mettre ainsi dans l'impossibilité de se défendre quand on jugerait que l'heure était opportune pour essayer de l'écraser. Assurément, ce parti qui n'était pas encore devenu le maître de l'Allemagne eût été alors impuissant à forcer la volonté de l'Empereur. Mais en serait-il toujours ainsi ? On se le demandait anxieusement à Paris comme à Berlin, aussi bien que dans toutes les capitales, car partout régnait la crainte que, si la guerre éclatait entre les deux pays, elle ne restât pas localisée comme celle de 1870, et que d'autres Puissances ne fussent

amenées à y prendre part, ce qui déterminerait une conflagration générale.

On reconnaissait en même temps que la solution de questions si graves dépendait uniquement du prince de Bismarck. S'il jugeait la guerre contraire à rintérêt de l'Allemagne, il résisterait victorieusement à tous les efforts du parti militaire. Mais s'il la considérait comme une nécessité, il saurait y contraindre l'Empereur. On constatait cependant que si, en 1875, il l'avait voulue ou avait feint de la vouloir, ses dispositions s'étaient modifiées depuis. On en trouvait la preuve dans les attentions qu'au Congrès de Berlin il avait prodiguées aux représentants de la France, MM. Waddington et le comte de Saint- Vallier, dans l'initiative qu'il avait prise de désigner la Tunisie aux ambitions françaises comme une conquête facile qu'il ne nous disputerait pas et dans la persistance avec laquelle il se plaisait depuis à encourager nos entreprises coloniales.

Sans doute, le mobile de ses conseils n'était que trop facile à discerner. Il se flattait de nous détourner de toute pensée de revanche etd'éveiller contre nous les susceptibilités et les défiances de l'Angleterre et de l'Italie.

— C'est notre intérêt qu'elles se brouillent avec la France, disait-il ; et puis pendant que les Français seront occupés à Tunis, ils ne regarderont pas du côté de la frontière du Rhin.

D'autre part, il ne faut pas oublier que, dans la

conduite de sa politique, il s'était montré maintes fois dépourvu de scrupules. Il était dans ses habitudes de subordonner aux circonstances Texécution de ses promesses les plus formelles et de ses engagements les plus sacrés. Peut-être, lorsqu'il poussait la France à prendre pied en Tunisie et même au Maroc, se réservait-il intérieurement de la dépouiller plus tard de son empire colonial. La question n'a jamais été éclaircie de savoir si en 1887, au moment où l'Italie remplaçait la Russie dans la Triple- Alliance et y entrait uniquement, nous le savons aujourd'hui, dans l'intérêt de la paix et pour maintenir, de concert avec l'Autriche, l'équilibre dans l'Adriatique, le chancelier lui avait ouvert des perspectives sur l'empire chérifien. Ce qui est plus vrai, c'est qu'on le disait à Constantinople et que le gouvernement ottoman commençait à s'inquiéter des périls auxquels il croyait exposée sa puissance en Afrique.

Mais quelles que fussent les arrière-pensées et les illusions du prince de Bismarck, l'aide amicale qu'il affectait de porter au développement de nos possessions d'outre-mer n'en contribuait pas moins à maintenir l'Europe dans l'atmosphère relativement rassérénée où Guillaume P' semblait avoir puisé son inspiration lorsque, en répondant à M. Jules Herbette, il reconnaissait la possibilité pour les « nations voisines » de trouver, dans les intérêts qui leur étaient communs, le terrain d'une entente féconde et durable.

Cependant, en dépit des assurances pacifiques qui saluaient l'ambassadeur de France à son arrivée à Berlin, il suffisait d'un peu de clairvoyance et de prévoyance pour se rendre compte de leur caractère accidentel et passager. Il n'était que trop certain que le bon vouloir qu'elles exprimaient restait à la merci d'un changement d'humeur du chancelier et d'incidents imprévus :

— Nous voulons la paix, avouait-il à son confident Maurice Busch, mais la paix après avoir ceint notre armure et chargé notre revolver.

Ces incidents n'allaient pas tarder à se produire et à ébranler l'espoir qu'avait conçu le gouvernement français de voir durer et s'accentuer l'amélioration déjà constatée de ses rapports avec le Cabinet de Berlin.

Dans un ouvrage magistral consacré à l'histoire du Kulturkampf, M. Georges Goyau a dressé le tableau des difficultés intérieures au milieu desquelles se débattait à cette époque le prince de Bismarck, ce qui nous autorise à ne pas nous étendre sur les causes de la crise parlementaire qui, à la fin de Tannée 1886, eut brusquement sa répercussion sur les relations de l'Allemagne avec la France et fit succéder une période d'orages à une période de calme et d'apaisement. Nous n'en retiendrons que ce qui est nécessaire à l'intelligence et à l'intérêt de cette étude.

Le 25 novembre, le chancelier avait soumis à l'approbation du Reichstag une loi militaire qui

n'était que la reproduction de celles qui avaient été votées relativement au même objet, en 1874 et en 1888. Elle maintenait pour une nouvelle durée de sept ans les dispositions des deux précédentes. Celles-ci avaient été votées, malgré l'opposition du parti du Centre, autrement dit, le parti catholique qui ne pardonnait pas à Bismarck sa politique persécutrice, bien qu'il fût^en train d'en réparer les effets, et qui saisissait toutes les occasions pour faire obstacle à ses desseins. A deux reprises le chancelier avait eu raison de cette résistance, et la loi militaire dont il demandait le renouvellement fonctionnait depuis quatorze ans. Mais, cette fois, l'opposition était plus forte qu'antérieurement. Le pointage des voix fait par avance dans les bureaux de la chancellerie impériale démontrait que la majorité était acquise au rejet de la proposition gouvernementale. Un amendement déposé par les membres du Centre prétendait ne Taccepter que pour trois ans au lieu de sept. Le Reichstag s'était divisé en deux camps : d'un côté les partisans du septennat, de l'autre ceux du triennat, et c'est à ceux-ci que semblait réservée la victoire. Après s'être vainement efforcé de gagner assez de suffrages pour se constituer une majorité, le chancelier avait résolu d'en finir avec l'opposition qui, depuis si longtemps, contrecarrait ses plans et de dissoudre ce parlement où la rébellion faisait de jour en jour de nouveaux progrès. En demandant aux électeurs de trancher le différend, il espérait

retrouver, grâce à eux, cette majorité qui menaçait de lui faire défaut dans une circonstance si importante à ses yeux.

Ce n'était pas la première fois qu'il se trouvait en présence d'une crise de cette nature. Quand il s'en était produit une, il l'avait dénouée à l'aide de moyens d'une loyauté douteuse. Mais il les considérait comme légitimes en vertu de l'axiome : « Nécessité n'a pas de loi, » que, trente ans plus tard, devait utiliser un de ses successeurs sans craindre d'infliger à Thonneur allemand une tache ineffaçable. Ce moyen, on le connaît. Il consistait à dresser devant le Reichstag le spectre de la guerre et à faire croire que la France se préparait à attaquer l'Allemagne. Mais encore fallait-il, pour qu'un tel prétexte pût être allégué efficacement, que la situation internationale le rendît vraisemblable. Ce n'était pas le cas en 1886. L'attitude pacifique du ministère Freycinet, celle du parlement français, le langage des journaux, l'état d'âme du pays, ne permettaient pas de suspecter leurs intentions ni de les soupçonner de se préparer à la guerre. Aussi l'embarras du prince de Bismarck était-il grand, faute d'une raison valable pour justifier un retour à la politique comminatoire dont en d'autres temps il avait abusé.

A l'improviste, le prétexte qu'il cherchait s'offrit à lui et c'est par la France qu'il lui fut fourni. Le ministère Freycinet était renversé le 3 décembre par un vote de la Chambre des députés et rem-

placé, huit jours plus tard, par un Cabinet ayant à sa tête M. René Goblet. Au point de vue de la politique extérieure, le nouveau Cabinet ne différait pas de Tancien, dont plusieurs membres y étaient maintenus, notamment le général Boulanger, qui, depuis le 7 janvier, détenait le portefeuille de la guerre. C'est le maintien du général qui fournit au prince de Bismarck le motif qu'il cherchait pour provoquer en Allemagne, et particulièrement dans le Reichstag, une levée de boucliers contre la France. Pendant près d'une année, il ne s'était pas alarmé de la présence de Boulanger dans le gouvernement français. Mais tout à coup, il y voyait un péril grave pour la paix.

Vainement se multipliaient autour de lui les preuves des dispositions pacifiques de M. René Goblet, président du Conseil, de M. Flourens, devenu ministre des Affaires étrangères, et de tous leurs collègues ; il feignait de rester incrédule ou tout au moins de douter de leur autorité qui était exposée, prétendait-il, à être affaiblie et compromise par la popularité bruyante et encombrante du général.

Tel est le thème de nombreux discours qu'il va prononcer maintenant dans le Reichstag afin de le convaincre de la nécessité de voter le Septennat et de donner à l'Empire la sécurité dont il a besoin pour conjurer les dangers qui le menacent. Il apportera dans cette campagne une ardeur juvénile et irritée, brouillonne et venimeuse. Constamment

sur la brèche, il ne laisse sans réponse aucun des arguments invoqués contre sa politique. En même temps qu'il . s'évertue à déclarer qu'il ne nourrit pas de mauvais desseins contre la France, on dirait qu'il a pris à tâché de la provoquer. Quand il parle de la paix c'est avec une voix de guerre.

« La pensée de faire une guerre parce que peutêtre elle est inévitable dans l'avenir, déclare-t-il, et que dans l'avenir, elle pourrait avoir lieu dans des circonstances moins favorables, a toujours circulé loin de mon esprit et je l'ai toujours combattue. Nous n'attaquerons jamais la France, si les Français veulent maintenir avec nous la paix aussi longtemps que nous ne les attaquerons pas. Si nous étions sûrs de ce fait, alors la paix serait assurée. Mais quelles que soient les intentions pacifiques du ministère actuel, il n'est pas douteux que le feu sacré de la revanche est toujours entretenu par une minorité qui veut la guerre et pourrait entraîner le reste du pays en lui donnant l'assurance que la victoire est certaine parce que la •France est plus forte que l'Allemagne. »

Ce qu'il y avait de plus grave et de plus irritant pour la France dans ces propos, c'est que le chancelier ne croyait pas à la réalité du péril qu'il dénonçait et ne se demandait même pas si ses manœuvres n'auraient pas pour effet de déchaîner, en deçà et au delà des frontières, des passions patriotiques qu'il ne serait plus possible de contenir. Laissant entendre que, si la guerre devait

éclater, ce serait à deux ou trois ans de là, il disait encore pour assombrir Thorizon : « La guerre de 1870 n'aurait été qu un jeu d'enfant à côté de celle de 1890. Ce serait, d'un côté comme de l'autre , le même effort : chacun s'efforcerait de saigner à blanc. >»

Tandis qu'il laissait tomber du haut de la tribune ces paroles ardentes, où l'on sent passer tour à tour la ruse, le mensonge et même des hypothèses sinistres, qui deviendront plus tard des réalités, il fait ouvrir dans la presse germanique, sur toute l'étendue de l'empire, une campagne animée du même esprit que celle qu'il poursuit dans le parlement. Il fait répandre, contrairement à la vérité, que le ministre de la guerre français a procédé à d'énormes achats de bois de construction et que ces bois doivent être employés à des baraquements qui vont être élevés sur la frontière. A quoi ces baraquements peuvent-ils servir, si ce n'est à abriter des troupes, et à quoi ces troupes sont-elles destinées, si ce n'est à * marcher contre l'Allemagne ? Voilà le refrain que, sur des airs plus ou moins variés, il ne cessera de chanter.

A l'effet de corroborer les suppositions qui les inspirent et de leur donner plus d'autorité, il incrimine les mesures que prend le gouvernement français pour compléter sa puissance militaire. Il sait bien cependant qu'elles ne sont pas nouvelles et ne sont que la conséquence du plan général de

réorganisation dont Texécution a commencé en France après la signature du traité de Francfort. Mais peu lui importe. Bien que la vieillesse de TEmpereur, la santé déplorable du kronprinz Frédéric, la jeunesse du prince Guillaume condamnent l'Allemagne à l'impuissance de faire la guerre, il feint d'y être résolu et s'y prépare comme si elle devait avoir lieu. 11 montre au Reichstag une France menaçante et une Europe alarmée par les prétendus préparatifs qu'on fait à Paris pour prendre l'offensive.

La presse germanique asservie à ses ordres répand que l'Autriche convoque d'urgence les Délégations, leur demande des crédits extraordinaires et vient d'acheter cent vingt mille chevaux. A l'en croire, l'Italie arme à tour de bras, et doucement, sans bruit et par lettres individuelles, assure sa mobilisation, tandis que la Belgique, la Suisse, les Etats Scandinaves, en proie à la panique, se mettent en garde contre des éventualités redoutables. Pour comble de perfidie, c'est à la France que le chancelier impute la responsabilité du trouble continental dont il est le seul auteur. D'accord avec le maréchal de Moltke, et sous prétexte de grandes manœuvres, il fait procéder à d'énormes concentrations de troupes sur la frontière. Soixantetreize mille réservistes sont appelés sous les drapeaux et mobilisés en Alsace. L'exportation des chevaux est interdite ; on annonce un grand emprunt de guerre; les officiers sont invités à

compléter leur équipement. Enfin, le bruit est répandu qu'en cas de conflit entre la France et l'Allemagne, les empires du Nord marcheront ensemble contre Tennemi commun.

En ce qui touche la Russie, Taffirmation était mensongère, et le comte Schouvalof, ambassadeur russe à Berlin, la démentait auprès de son collègue français.

— Pourquoi, lui disait-il, nous unirions-nous à TAUemagne contre la France, avec qui nous avons tant d'affinités ?

L'Angleterre faisait entendre des déclarations analogues. Mais ce n'étaient là que des mots et les gouvernements européens s'abstenaient d'intervenir officiellement. Dans leur silence, Bismarck trouvait un encouragement à poursuivre la propagation de tant de rumeurs malveillantes, à Paide desquelles il faisait croire à l'imminence de la guerre, afin de détruire dans le Reichstag l'opposition fomentée contre lui par le parti du Centre. Mais la majorité de cette assemblée ne se laissait pas intimider par ces moyens déloyaux ni par les prédictions pessimistes du chancelier. Elle y opposait une incrédulité arrogante et railleuse. Loin d'être ébranlée par l'agitation du parti militaire, par le désarroi du monde commercial et industriel, par la baisse des fonds publics, sa résistance y puisait une énergie nouvelle. Il était trop clair que ces manifestations périodiques, révélatrices de Tacuité de la crise, faisaient partie de la comédie jouée par

le chancelier et que Tinquiétude générale cesserait au jour et à Theure où il la jugerait inutile à ses desseins.

Décidée à repousser le Septennat, l'opposition se déclarait prête, en revanche, à voter le Triennat. Mais c'est précisément du Triennat que le chancelier ne voulait à aucun prix, pas plus d'ailleurs que de toute autre proposition transactionnelle. Ses exigences se résumaient en trois mots : tout ou rien. Leur caractère intransigeant le maintenait en minorité dans le Reichstag, bien que, pour y triompher, il eût recouru à l'intervention du pape Léon XllI.

Depuis l'avènement de l'illustre pontife, un rapprochement s'était opéré entre Bismarck et la Papauté. Renonçant à la politique du Kulturkampf, le chancelier avait pris rengagement de reviser les lois arbitraires votées en 1872, et appliquée» ensuite avec la plus impitoyable rigueur. Cette revision était commencée, et dans l'incertitude où. il se trouvait quant à l'issue de son conflit avec le Centre, il était naturel qu'il eût pensé à faire appel au Saint-Siège, qu'il devait croire tout-puissant sur ce parti. En provoquant cette démarche, il avait fait valoir que le rejet du Septennat aurait pour effet de rendre inévitable une guerre entre TAllemagne et la France.

On sait avec quel empressement Léon XllI s'était rendu au désir du chancelier, sans poser d'ailleurs aucune condition. Le nonce papal résidant en Bavière avait été invité à employer son influence sur les chefs du Centre pour les convaincre au nom du Souverain Pontife qu'il était de l'intérêt de l'Église et de la paix du monde que les projets militaires soumis au Reichstag fussent votés, et qu'en conséquence, le parti devait renoncer à

les combattre, s'ils n'étaient pas absolument incompatibles avec ce qu'exigeait la cause religieuse en Allemagne. Mais, soit que ce conseil donné aux chefs n'eût pas été communiqué par eux à leurs collègues, soit que ceux-ci se fussent refusés à en tenir compte, il ne fut pas suivi. Le 14 janvier 1887, le Reichstag ayant à se prononcer sur l'amendement qui substituait le Triennat au Septennat, l'adoptait malgré les efforts de Bismarck, par 183 voix contre 134.

Ce n'était, de la part de la majorité, la preuve ni de son libéralisme, ni de ses sentiments pacifiques, mais tout simplement une protestation éclatante contre le système autoritaire que le chancelier entendait opposer de plus en plus au parlementarisme. Néanmoins, et quel qu'en fût le caractère, le vote du Reichstag infligeait au gouvernement une défaite. Mais Bismarck l'avait prévue, il s'y était préparé. Lorsque le résultat du scrutin eût été proclamé, il se leva et donna lecture d'un décret impérial qui prononçait la dissolution de l'assemblée. Bien qu'on s'y fût attendu, cette mesure provoqua de toutes parts la plus vive émotion. Les amis du chancelier s'inquiétaient des suites de son coup d'audace. Qu'adviendrait-il si les électeurs maintenaient leur confiance aux députés opposants et si un changement de règne survenait en pleine crise constitutionnelle ? Le parti de la Cour était en proie aux mêmes anxiétés, et là, comme dans le parti militaire, on s'irritait contre l'opposition qui venait de triompher.

— Il faut en finir avec elle, disait-on ; l'amour du peuple pour l'Empereur la fera rentrer dans l'ombre .

On le disait; mais, dans ce propos, il y avait plus de fanfaronnade que de franchise. Un peu partout, on était excédé de cette campagne de fausses nouvelles, d'accusations imméritées et d'alarmes jouées, qui avait son contre-coup sur les affaires, dépréciait les fonds publics et obligeait les grands établissements de crédit à venir en aide à l'industrie, au commerce, à l'agriculture. Il n'est pas téméraire de supposer qu'à ce moment, plus qu'à aucun autre de sa carrière ministérielle, le prince de Bismarck a senti peser sur lui la lassitude que faisaient éprouver au pays les excès de son pouvoir dictatorial. Mais ce n'est là qu'une supposition, et on est plus sûr de ne pas se tromper en rappelant avec quelle fermeté et quelle audace il a bravé la tempête que lui-même avait déchaînée. Il voit coalisées contre lui des oppositions et des influences, qui dans un autre pays suffiraient à renverser le plus puissant ministre. Il est combattu non seulement par ce parti du Centre qui vient de lui faire échec, mais encore par l'impératrice Augusta, par la princesse impériale Victoria et par leur entourage. Le kronprinz Frédéric lui-même désapprouve sa politique qu'il trouve dangereuse pour l'avenir de la dynastie. Mais, assuré de l'appui de l'Empereur qu'il tient dans sa main et de l'approbation du prince Guillaume dont il a con-

quis la confiance et Famitié, Bismarck oppose, au groupement des forces hostiles, la vigueur et la résolution d'un homme qui sait ce qu'il veut et où il va et, pour atteindre son but, combattra jusqu'à la dernière extrémité. Tous les moyens qu'il a employés pour détruire Tinfluence du Centre dans le Reichstag, il les emploiera avec plus de violence pour la détruire dans les collèges électoraux et pour y conquérir la majorité dont il a besoin.

Ce sera toujours îa même argumentation. Si le Septennat est voté, T Allemagne continuera à inspirer tant de craintes à ses ennemis qu'aucun d'eux n'osera l'attaquer et que la paix sera assurée. S'il est rejeté, elle sera affaiblie dans sa force militaire et exposée aux attaques de la France. Alors il sera nécessaire de devancer ces attaques et de porter à l'ennemi des coups mortels avant qu'il ne soit en mesure de se défendre. C'est ainsi que, du résultat du scrutin qui va s'ouvrir, dépendra la paix ou la guerre.

Telle est l'idée que développent pour les électeurs les journaux aux gages du chancelier. Elle s'aggrave d'insinuations et de menaces que formulent les organes officieux et qu'on retrouve dans les entretiens de Bisnaarck avec les membres du corps diplomatique étranger lorsqu'il leur fait Thonneur de les recevoir, ce qui n'est pas fréquent, et dans les propos que leur tient son fils le comte Herbert de Bismarck, en sa qualité de ministre des affaires étrangères. La personnalité du général Boulanger,

ministre de la guerre en France, est de plus en plus représentée comme une n;ienace pour TAllemagne, et ce jeu est poussé si loin qu'il trahit la prétention du gouvernement germanique de réduire au silence Topinion publique française.

— Nous n'attaquerons pas la Fradc?^^ promet le ^ ^ chancelier, à moins qu'un militaire 'Yife'îiévifenne -.-r^ président du Conseil ou président /3e" la^ !RGpr>:^:. : ^ blique. • " - ^ .. .

Son fils précise cette condition.

— Sans doute, dit-il à notre ambassadeur, le ministère actuel fait de son mieux pour retenir le général Boulanger. Mais y parviendra-t-il indéfiniment? C'est la seule question qui nous préoccupe.

Naturellement, l'ambassadeur proteste. Il établit, preuves en mains, que ni le général Boulanger ni aucun de ses coUègves ne songent à faire la guerre, que son gouvernement ne procède pas à des armements extraordinaires, que ceux de l'Allemagne eh Alsace sont bien autrement inquiétants et qu'en France tout est à la paix. Ses déclarations sont accueillies courtoisement, mais avec défiance ; on affecte de continuer à suspecter les intentions du général Boulanger, comme pour justifier le caractère agressif de la campagne entreprise contre la France. Cependant les protestations de l'ambassadeur obligent Herbert de Bismarck à promettre de modérer la polémique électorale. Mais on peut douter de sa sincérité, lorsqu'il ajoute à

cette promesse et comme s'il faisait une concession

<• que son père ne demande pas la démission du

général, pour ne pas augmenter sa popularité ».

La situation de l'ambassadeur de France en ces

circonstances ne laissait pas d'être délicate et soti-

ver^t dpuloi^r«use. Sans doute, il avait discerné ce

qu'iiytevait-tie factice et de joué dans les colères

. menaçante SlïI on i il recueillait les témoignages et les

•''ètfh'os: 'tTli'de* éès collègues était venu lui répéter

un mot d'Herbert de Bismarck propre à l'éclairer

et à le rassurer.

— Tout cela, c'est de la stratégie électorale, avait dit le jeune ministre qui ne savait pas toujours retenir sa langue et parlait souvent comme un enfant terrible.

Une révélation analogue avait été faite au représentant de la France par un riche banquier berlinois, le baron de Bleichrœder, familier des Bisirok, et qui se flattait à tort ou à raison de receir fréquemment les conlidences du chancelier.

— Il est pacifique, croyez-le, avait alBrmé ce perinage. Mais la crainte de voir les élections tourr contre lui, l'obligs fi entretenir les craintes de erre. Après les élections, ce sera dîff'érent. Aveu singulier auquel l'ambassadeur objectait

il était au moins fâcheux que les bons rapports l'Allemagne avec la France fussent à la merci me crise électorale. Néanmoins il transmettait à ris les paroles et les informations qu'il récoltait en tirait, en les transmettant, des conclusions

rassurantes sans méconnaître cependant que la comédie jouée par le chancelier était grosse de périls, que peut-être, après les avoir cyniquement déchaînés, il ne pourrait plus conjurer.

Pour les mêmes raisons, le gouvernement français en avait conçu de justes alarmes. L'ambassadeur d'Allemagne à Paris, le comte Munster, était dans un état d'esprit favorable à la France. Nul mieux que lui ne pouvait constater ce qu'il y avait de mal fondé dans les attaques dont elle était l'objet à Berlin, à la chancellerie et dans la presse. Mais les devoirs de sa fonction lui commandaient beaucoup de discrétion et de réserve et ce n'est que dans la plus stricte intimité qu'il déplorait l'attitude de son gouvernement. Cependant, le peu qu'il en pouvait dire confirmait ce qu'en disait M. Jules Herbette et aurait contribué à calmer les esprits et à rassurer le ministère français, s'il n'eût été trop certain que la paix de l'Europe restait toujours à la merci d'un caprice ou d'une boutade du prince de Bismarck.

Au fur et à mesure que la crise se prolongeait, elle s'aggravait et de toutes parts on souhaitait de la voir se dénouer. Du reste, quiconque suivait de près la lutte électorale engagée en Allemagne pouvait déjà se convaincre qu'elle se dénouerait à l'avantage du gouvernement impérial. De nouveau, Léon XIII avait parlé et exprimé avec plus de force que la première fois son désir de voir le parti catholique renoncer à son opposition. Ce parti se désa-

grégeait; les masses refusaient de se soumettre aux exhortations de la minorité qui résistait encore et témoignaient de leur volonté d^obéir à la voix de Rome. Plusieurs jours avant les élections, le résultat final ne faisait plus doute pour personne.

Elles eurent lieu le 21 février. La victoire était assurée à la politique du prince de Bismarck; à quelques semaines de là, la loi du Septennat allait être votée. Mais, avant même que ce résultat fût acquis, la crise perdait brusquement de son acuité; Topinion se rassurait et jusque dans son entourage on commençait à rire, comme d'un bontourjt)uéau gouvernement français, des griefs que le chancelier lui avait imputés, pour éveiller partout dans Tempire des craintes de guerre. On reconnaissait que les prétendus armements de la France, les fameux baraquements dont on avait fait tant de bruit, les intentions belliqueuses attribuées au général Boulanger n'avaient été que des prétextes plus ou moins ingénieux, pour répandre la panique en Allemagne et faire croire au corps électoral que la patrie allemande était en danger. Les journaux affectaient une allure plus modérée ; ils n'attaquaient plus systématiquement la France, et si quelques-uns tiraillaient encore,, c'était pour couvrir la retraite, avec des armes chargées à blanc. Les milliers de réservistes assemblés en Alsace étaient renvoyés dans leurs foyers. C'était en un mot la détente générale qui se produisait en des conditions propre^ à démontrer à tous les yeux

que la campagne bruyante et dangereuse qui prenait fin avait été organisée par le chancelier dans l'unique intention de servir ses desseins politiques.

S'il en fallait une preuve plus décisive encore que celles qui précèdent, nous la trouverions dans diverses correspondances contemporaines de Tévénement, où toute cette intrigue est démasquée, mise à jour et jugée dans ses causes comme dans, ses résultats et qui, pour être vieilles de près de trente ans, n'en restent pas moins accablantes pour la mémoire du prince de Bismarck.

« La dissolution du Reichstag sous le coup d'un changement de règne, était une grosse partie, estil dit dans une de ces lettres : Bismarck l'a gagnée. Par quels moyens? A l'intérieur par des violences, à l'extérieur par d'audacieuses accusations contre les prétendues intentions agressives de la France ; tout cela pour avoir un parlement docile, comme base de sa propre influence sur l'Empereur. Mais il est probable qu'il y regardera à deux fois avant de recommencer, car si les gouvernements étrangers sont restés muets, ils s'inquiètent maintenant de cette politique égoïste et hypocrite qui fait litière des intérêts de tous. Elle est jugée sévèrement, même en Allemagne, où le sang-froid des Français a été considéré comme la preuve qu'ils étaient prêts et résolus à un duel à mort. »

Dans une autre lettre, on lit :

Le nouveau Reichstag ne sera pas le Reichstag asservi qu'eût voulu le chancelier ; mais il évite

une défaite sur le terrain militaire que le vieil empereur ne lui eût peut-être pas pardonnée. Il trouvera dans son génie inventif le moyen de résoudre d'autres diffiéultés. N'oublions pas, d'ailleurs, que lalternative des coups et des caresses est un des caractères de la méthode de dressage appliquée par lui aux gouvernements qu'il veut atteler à sa politique. »

Pour compléter ces appréciations, citons encore celle-ci, peut-être plus juste que les précédentes :

« L'orage est écarté, mais il n'est pas dissipé. Le chancelier a tellement tendu la situation qu'il ne dépend plus de lui de la ramener à l'état normal. En France, on est ulcéré, et les idées de rapprochement ont perdu en un mois plus de terrain qu'elles n'en avaient gagné en dix ans. En Allemagne, plus on aura conscience de notre légitime ressentiment et plus on nous détestera. » Tel était en effet le résultat le plus clair de la conduite déloyale que Bismarck venait de tenir. Lorsque se dénouait la crise que nous racontons, le fossé qui depuis la guerre existait entre les deux pays s'était élargi et creusé plus profondément. Renonçons à rechercher si c'est là ce que le chancelier avait voulu, et constatons qu'autant il eût été diminué, si la majorité électorale s'était prononcée contre lui, autant son succès le grandissait et augmentait son prestige. Ses amis et ses adversaires étaient d'accord pour reconnaître que, quel que fût le successeur du vieux

souverain dont les forces déclinaient de jour en jour, il resterait le maître du pouvoir et l'arbitre de la. situation.

Au cours de ces péripéties, Guillaume P*", qui les suivait d'un œil anxieux, avait ajouté foi à toutes les invention^ imaginées par son chancelier pour le rendre favorable à son entreprise. Comme un homme qui ne demande qu à être convaincu, il s'était abstenu d'en vérifier l'exactitude, poussant si loin la crédulité qu'il avait fermé l'oreille aux avertissements que multipliaient autour de lui l'Impératrice et les personnages de sa Cour, afin de lui prouver l'exagération des griefs imputés à la France par son tout-puissant ministre. 11 avait cru aux intentions belliqueuses du général Boulanger, aux armements auxquels, d'après les alarmistes, on procédait de l'autre côté du Rhin. On lui avait dit que l'Allemagne devait s'attendre à être attaquée et il ne doutait pas qu'elle le serait. A quel point il avait été trompé, on peut le voir en se reportant à un entretien qu'il eut avec un Français de marque au moment où la crise prenait fin.

Ce Français était le général d'Abzac. Ayant fait dans l'armée une grande carrière, aide de camp du maréchal de Mac-Mahon pendant la guerre de 1870, et plus tard chef de sa maison militaire à la présidence de la République, ce brillant soldat était depuis plusieurs années personnellement connu de Guillaume I*"*. Il venait souvent à Berlin où l'appelaient des relations de famille et, chaque fois, il

allait présenter ses hommages au souverain qui se montrait heureux de le recevoir. Lorsque, au lendemain du succès électoral que venait de remporter le gouvernement, il se présenta chez TEmpereur, il y fut accueilli comme toujours avec cordialité. Mais il eut vite fait de comprendre que les calomnies dont la France avait été l'objet auprès de Guillaume P*" laissaient dans son esprit des prétentions et de la rancune.

— Votre pays voulait donc nous faire la guerre ? demanda-t-il au général. Et comme celui-ci protestait, il reprit : — Si, si, je sais ce que je di^ ; je suis bien informé.

Et d'une haleine, il reconstituait le tableau des griefs formulés par Bismarck, armement, baraquements, achats de chevaux, concentration de troupes sur la frontière... N'était-ce pas la preuve des mauvais desseins du gouvernement français, ou tout au moins de celui de ses membres qui le dominait et menaçait de Tentraîner dans une politique d'aventures ?

— Mais ce sont là de véritables bourdes, Sire, s'écria le général d'Abzac. On a trompé Votre Majesté. Mon pays, comme c'était son droit, a continué à travailler à la reconstitution de sa puissance militaire. Mais, à aucun moment, il ne s'est livré à des préparatifs en vue d'une campagne offensive et les projets qu'on attribue au général Boulanger sont de pure invention. Nos effectifs ont été et sont toujours ce qu'ils doivent être en teçnps de

paix, et si Votre Majesté veut les comparer à ceux de l'armée allemande, elle verra qu'ils sont bien moins élevés.

Le général parla longtemps sur ce thème, répondant à toutes les questions que lui posait l'Empereur et s 'efforçant de détruire dans son esprit les effets des informations calomnieuses à l'aide desquelles on l'avait trompé. Lorsqu'il eut achevé sa démonstration à laquelle son patriotisme imprimait une éloquence persuasive, le général d'Abzac eut la joie de constater que l'Empereur ne doutait pas de sa parole. Il s'abstint cependant d'exprimer devant son interlocuteur le regret qu'il devait éprouver en touchant du doigt la preuve des efforts qui avaient été faits pour l'exciter contre lé gouvernement français.

• — Je suis bien heureux de vous entendre, dit-il au général, et je ne doute pas des assurances que vous me donnez. Après un court silence, et comme s'il laissait échapper de sa bouche un aveu qu'il ne pouvait plus retenir, il continua : — Je n'ai aucune confiance dans la sagesse du général Boulangera Mais, malgré la pression exercée sur

1 . On sait que le Cabinet Goblet dont faisait partie le général Boulanger ne tarda pas à être renversé. M. Auguste Lalance^qui siégea au Reichstag comme député de l'Alsace, raconte à ce propos dans ses intéressants Souvenirs publiés à Parts en 1914 chez les éditeurs Berger-Levrault, que c'est lui qui provoqua la chute de ce ministère où, d'après Bismarck, la présence de Boulanger constituait un péril permanent pour l'Allemagne. Windhorst, chef du parti du Centre au Reichstag, l'avait fait prévenir par un

moi parle parti militaire, je ne consentirai jamais, si la France ne m'attaque pas, à lui déclarer la guerre. Je suis trop vieux pour recommencer la partie de 1870 et risquer des résultats obtenus par des victoires qui ont dépassé mes espérances. Ce serait une imprudence d'autant plus grande que la Russie est dans des dispositions douteuses vis-àvis de l'Allemagne. Le Tsar est toujours le même vis-à-vis de la Cour de Berlin. Mais il n'est plus, comme ses prédécesseurs, maître de l'opinion du peuple russe, et il est à craindre que celui-ci ne se rue un jour ou l'autre sur les Allemands. Cette lutte pourrait être néfaste pour eux et pour l'empire germanique dont les armées, même victorieuses dans plusieurs grandes batailles, seraient hors d'état d'imposer la paix aux vaincus et laisseraient le territoire ouvert à une invasion française. Voilà pourquoi je ne m'engagerai pas dans une guerre contre la France sans y être contraint et forcé.

On doit supposer qu'en se livrant à ces confidences vis-à-vis d'un Français, l'Empereur avait voulu le rassurer, et comme sa sincérité ne ponde leurs collègues, l'abbé Winterer, curé de Mulhouse et député d'Altkirck-Thann, que « Bismarck voulait à tout prix une nouvelle guerre contre la France » et en alléguant que le générai Boulanger se préparait à attaquer l'Allemagne. Muni de ce renseignement, M. Lalance vint à Paris, vit MM. Jules Ferry, Clemenceau et le baron de Mackau ; ils s'entendirent pour interpeller le Cabinet qui n'ayant pu obtenir un vote de confiance dut se retirer, entraînant dans sa chute le général Boulanger. Le prétexte invoqué par Bismarck n'existait donc plus.

NOUVELLE CRISE Hl

vait être mise en doute, ce but fut atteint. Mais le général d'Abzac recueillait en même temps la preuve que le vieux souverain n'était pas moins impressionné par Fattitude de la Russie que par celle de la France, et qu'à ses yeux, le péril n'était pas moins menaçant du côté de Saint-Pétersbourg que du côté de Paris. Ce n'était pas une révélation mais la confirmation d'un état de choses dont se préoccupaient déjà les chancelleries européennes, bien que le prince de Bismarck n'y eût pas fait allusion au cours de sa campagne électorale, dont la France seule avait fait les frais. En tout cas, le langage de l'Empereur, en même temps qu'il dévoilait implicitement la perfidie du chancelier au cours de la crise, coupait court aux accusations formulées par lui et démontrait leur fausseté.

Bien que le général n'approuvât pas l'orientation * imprimée par le gouvernement français à la politique intérieure du pays, il était trop bon patriote pour ne pas se hâter de lui faire part des paroles rassurantes qu'il avait entendues et dans lesquelles il voyait une garantie du maintien de la paix. Au sortir de l'audience impériale, il en transmettait le compte rendu à l'ambassadeur de France; puis, avant de quitter Berlin et après un dîner chez le prince impérial, il écrivait à notre attaché militaire, le colonel de Sancy, une lettre dont voici un extrait :

« Nous n'avons point pour le moment à nous préoccuper de tous ces bruits de guerre. C'est surtout de la Russie que l'on a peur ici, et c'est en vue

de toute éventualité pouvant se produire de ce côté-là que Ton tient à s'armer davantage encore. » Le signataire de ces lignes aurait pu ajouter qu'à Berlin, on commençait à prévoirie rapprochement qui devait s'opérer ultérieurement entre la Russie et la France. Divers symptômes l'annonçaient : le prince de Bismarck, en causant avec ses familiers, admettait comme probable que, si la guerre éclatait entre TEmpire russe et TEmpire allemand, la France en profiterait pour prendre les armes, afin d'essayer de reconquérir ses provinces de TEst, et encore qu'il ne crût pas que cette guerre fût imminente, il ne cessait de dire qu'il fallait s'y préparer. 11 n'exprimait ses prévisions et ses craintes que dans Tintimité. En apparence, il restait fidèle à la Russie parce que tel était le désir de l'empereur Guillaume et surtout parce qu'il ne jugeait pas que l'heure fût venue pour lui de jeter le masque. Mais il ne croyait pas à la durée dé l'alliance. 11 savait que le Tsar lui gardait rancune : de ce qui s'était passé au Congrès de Berlin, où la * Russie avait été contrainte, à l'instigation de l'Allemagne, de renoncer aux avantages qu'à la suite de ses victoires sur la Turquie, elle s'était assurés par le traité de San-Stefano.

C'est donc dans une situation pleine d'obscurité que se dénouait, au mois de mars, la crise qui, depuis le mois de décembre, tenait l'Europe en alarme. Néanmoins, son dénouement, même avec ses aléas, ouvrait au moins pour un temps une

période de paix; en outre, il consacrait la victoire de Bismarck. Le Septennat voté, Bismarck triomphant, le parti militaire renonçant à ses rodomontades, la presse muselée, il semblait qu'on fût entré dans vme ère d'apaisement. On va voir que c'était là une illusion et que, si le chancelier ne voulait pas ou ne pouvait pas faire la guerre à la France, il continuerait à en agiter le spectre devant elle, comme s'il s'était donné pour tâche de la terroriser et de troubler sa sécurité par des alertes continuelles. En persévérant dans cette voie, il restait fidèle à lui-même et au système qu'il pratiquait contre nous depuis le traité de Francfort. C'est ici le cas de rappeler que ce qui a le plus contribué, depuis 1870, à exciter et à entretenir l'animosité de TAUemagne contre la France, c'est la constatation de son impuissance à obtenir du peuple français qu'il considérât comme définitives les stipulation^ du traité de Francfort et renonçât à l'espoir d'en imposer un jour la révision. Cette résistance latente qui, bien qu'elle restât purement platonique, menaçait de durer toujours, étonnait Bismarck autant qu'elle l'irritait. L'Autriche s^était bien résignée aux conséquences de sa défaite, pourquoi la France ne se résignait-elle pas aux conséquences de la sienne ?

Cette question se posait souvent dans son esprit ; il s'en montrait parfois agacé, et d'autant plus qu'il ne perdait aucune occasion, dans ses entretiens

avec les diplomates de notre pays, d'énumérer les

avantages que retirerait la France d'une soumission pure et simple aux arrêts du destin. On prenait acte de son conseil, on se promettait d'en profiter; on lui répétait que la France était toute à la paix. Mais sur la question de savoir si, oui ou non, elle était résignée pour toujours au traité de Francfort, on gardait le silence, si bien qu'il finissait par comprendre qu'il n'obtiendrait pas satisfaction et que la nation française conservait intactes ses espérances, bien qu'en 1875 il eût enflé la voix pour lui faire comprendre qu'il ne les admettait pas.

Au hasard de mes recherches documentaires, j'ai trouvé une preuve qui mérite d'être mise en lumière. Le chancelier ne dédaignait pas les conversations académiques ; il les provoquait volontiers, guidé par le désir d'y trouver un renseignement utile. C'est ainsi qu'au mois d'octobre 1883, causant un jour avec le baron de Gourcel, qui représentait alors la France à Berlin, il mettait l'entretien sur la question qui le préoccupait. Après avoir constaté avec amertume que la France ne renonçait pas à l'idée de revanche et accusé de cet état d'âme la Ligue des Patriotes, la Société des Alsaciens de Paris, voire le gouvernement français, il ajoutait :

— Je suis frappé de voir persister chez vous, après un espace de quinze ans, des idées et des sentiments qui, à d'autres époques de votre histoire, s'étaient effacés bien plus vite. Ainsi, en

1830, la France envisageait avec plus de calme la situation où l'avaient mise les traités de Vienne. Cependant, il y avait plus de différence entre la France de 1812 et celle de 1815 qu'entre celle de 1869 et celle de 1871. La perte de territoire a été bien plus forte la première fois et la différence de niveau dans la situation internationale beaucoup plus sensible.

A peine est-il besoin de faire remarquer le défaut de mémoire ou Tignorance historique qu'en ce qui nous touche, ce langage révèle chez le chancelier. 11 oubliait ou feignait d'ignorer que, sous la Restauration et sous le gouvernement de juillet, la revision des traités de 1815 a été une idée éminemment populaire. Lorsque la royauté des Bourbons recherche une alliance avec la Russie, c'est dans la pensée que, grâce à cette alliance, elle obtiendra cette revision et se ralliera les patriotes français; lorsqu'en 1830, ceux-ci acclament l'insurrection polonaise, c'est une manifestation contre les traités qui ont asservi les peuples et- diminué la puissance de notre pays. D^ailleurs, les Français, se fussent-ils résignés à y adhérer définitivement et à les considérer comme impérissables, leur attitude passive se serait expliquée par ce fait que les territoires enlevés à la France par les conventions de 1815 étaient le fruit des victoires de Napoléon, des conquêtes récentes que les Etats à qui nous les avions pris quand nous étions vainqueurs nous reprenaient maintenant que nous

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étions vaincus. Gétait, en quelque sorte, une restitution qu'on nous imposait, et L'âme fran<^aise, lasse d'une longue période de guerres glorieuses mais ruineuses, afîamée de paix, n'en avait pas été ulcérée et humiliée comme elle l'a été en 1871, quand l'Alsace et la Lorraine furent annexées à l'Allemagne. En 1813, on nous ramenait à nos frontières d'avant la Révolution. En 1871, on opérait en de^à de nos frontières, c'était la chair de notre chair qu'on nous arrachait, contrairement au vœu des [jopulations.

Tels sont les arguments que fit valoir en réponse au chancelier le diplomate avec lequel il conversait. Mais il n'était pas homme à se laisser convaincre aisément, et sa réplique nous le prouve :

— Je ne puis, dit-il, avoir la sécurité que la France ne cherchera pas à profiter de la première secousse qui se produira en Europe, de ditlicultés qui pourront surgir entre l'Allemagne et une autre nation pournous attaquer et compromettre l'œuvre du traité de Francfort, C'est un danger sur lequel je ne suis pas rassuré.

Il y a lieu de faire remarquer que, lorsqu'il parlait ainsi, l'état de l'Europe lui inspirait d'assez vives inquiétudes. Les événements de Bulgarie, la crise balkanique, les dissentiments entre la Russie et l'Autriche assombrissaient l'horizon. D'autre la mort récente du général de Manteuffel, erneur d'Alsaee-Lorraine, avait attiré l'attendu chancelier sur la mentalité des provinces

NOUVELLE CRLSE 117

annexées, et il constatait que leur assimilation ne faisait aucun progrès. Quel parti prendrait la France si l'Europe devenait le théâtre d'une conflagration générale? En ces circonstances, tout Tofirisquait et Texcitait. C'est le moment où il avoue que lorsqu'on lui marche sur le pied, il crie toujours, même quand on ne lui fait pas mal. Pour le calmer, il eût fallu que les Français acceptassent le traité de Francfort* comme une œuvre sur laquelle il n'y avait pas à revenir. Or, ils persistaient dans leur mutisme, et c'est pour cela que jusqu'à sa chute, il ne cessera de se conduire en défiance de nous ; il ne nous sera bienveillant qu'au delà des mers ; partout ailleurs, il vs'efforcera de nous diminuer et de nous.afl'aiblir, en nous présentant à l'Europe comme les ennemis de son fepos, et même en ne perdant aucune occasion de nous provoquer. En un mot, s'il ne menace plus, il restera malveillant et professera, sincère ou non, (( que la disparition de la France comme grande Puissance est le gage de longues années de paix pour l'Europe ». C'est en ces termes que, le l^*" octobre 1887, il révèle son état d'âme au ministre Crispi, en le recevant à Friedrichsruhe, où il l'a mandé pour discuter avec lui de l'entrée définitive de l'Italie dans Talliance austro-allemande. Nous ne saurions donc nous étonner des pièges qu'il va nous tendre encore et qui prouveront que sa haine ne désarme pas.

L'AFFAIRE SCHN.EBELÉ ET SON LENDEMAIN

Elle ne désarmait pas i mais à Paris on était disposé à croire le contraire . Lorsque avait éclaté la crise, on s'en était justement alarmé. Elle survenait à l'improviste, et Tattitude inattendue du Cabinet de Berlin était d'autant plus déconcertante que, depuis Tavènement du ministère Jules Ferry, et même après sa chute, les relations entre les deux gouvernements s'étaient améliorées au point de faire croire à un rapprochement sur ce terrain des intérêts communs où ils pouvaient se rencontrer et s'entendre. Mais, maintenant que le calme était revenu, le gouvernement français se plaisait à penser que la campagne déchaînée contre la France n'avait été qu'un stratagème destiné à ne plus se reproduire, et que désormais on recommencerait à vivre sur le pied d'un complet accord. Il est donc aisé de comprendre combien fut vive à Paris l'émotion du monde officiel lorsque, le 21 avril, on apprit qu'un télégramme adressé au ministre de l'Intérieur venait de lui apporter la nouvelle d'un incident de frontière assez grave pour qu'on pût craindre que les rapports de Paris avec Berlin ne s'envenimassent de nouveau.

120 CHAPITRE Vil

Lorsque antérieurement s'étaient produits des incidents analogues, ils avaient été presque toujours réglés à Tamiable. Mais celui-ci se présentait dans des conditions telles qu'il était difficile de ne pas y voir une provocation. Laconique et sobre de détails, la dépêche portait que le sieur Schnaebelé, commissaire spécial de police àPagny-sur-Moselle, venait d'être arrêté par la police allemande, en territoire français, d'après une première version ; en territoire allemand, d'après une seconde. Mais s'il y avait contradiction sur ce point, il n'était pas douteux qu'un piège avait été tendu à l'agent français.

Le ministre de l'Intérieur transmettait aussitôt la nouvelle à son collègue des Affaires étrangères, M. Flourens, et celui-ci s'empressait de charger télégraphiquement l'ambassadeur de France à Berlin de demander des explications à la chancellerie impériale. Le chancelier étant en ce monrient en villégiature à Friedrichsruhe, c'est par son fils, secrétaire d'Etat, que l'ambassadeur fut reçu. Au récit qui lui fut fait, le comte Herbert de Bismarck affecta la plus vive surprise; il affirma qu'il ignorait l'événement, mais il émit l'idée que l'arrestation avait été opérée en vertu d'une décision judiciaire,

— La justice, ajouta-t-il, fait ses coups sans avertir, et, une fois qu'elle est partie, il est difficile de l'arrêter, Du reste, je ne suis pas au courant de l'affaire et je ne pourrai vous répondre qu'après enquête.

L^AFFAÏRE SCHNiEBELÉ ET SON LENDEMAIN 121

L'ambassadeur ne fut pas dupe de ce mensonge. Depuis qu'il était en rapport avec le ministre, il avait appris à le connaître. Il le savait non moins dissimulé que son père à qui il ressemblait par divers côtés, mais non par les meilleurs. Au surplus, un acte aussi arbitraire ne pouvait avoir été accompli sans un ordre supérieur. L'ambassadeur ne croyait pas que cet ordre eût été donné par le chancelier, mais il soupçonnait son fils d'en être l'auteur,, et d'avoir pris sur lui, sans consulter personne, de faire une insulte à la France. Disons, pour n'y pas revenir, qu'il ne se trompait pas. En Allemagne, dans les régions officielles, c'est au comte Herbert de Bismarck que fut imputée la responsabilité de l'événement. Plusieurs mois plus tard, on en parlait encore, et, le 9 octobre, le prince de Hohenlohe mentionnait dans son journal « l'indignation impériale soulevée par la conduite d'Herbert de Bismarck dans l'affaire Schna^belé », indignation qui se comprend d'autant mieux que, dans cette affaire, le ministre allemand avait été aussi maladroit que perfide. M. Jules Herbette, bien qu'il fût convaincu de sa duplicité, n'en tenait pas la preuve, et il dut se résigner à attendre le résultat de l'enquête à laquelle son interlocuteur lui promettait de se livrer.

Dès le lendemain, l'incident était connu à Berlin par une communication de l'agence Wolf, qui le racontait d'après une dépêche de l'agence Havas qu'elle reproduisait en la complétant. Le même

122 CHAPITRE Vil

jour la chancellerie impériale faisait savoir au gouvernement français par son ambassade de Paris que le commissaire de police avait été arrêté sur un mandat de la Cour de Leipzig et qu'il était accusé de complicité dans des crimes de haute trahison, dans des faits d'espionnage et de provocation à la désertion.

M. Flourens eut la sagesse de ne pas aborder le point de savoir dans quelle mesure l'arrestation était justifiée et de se maintenir sur le terrain de la légalité. L'enquête faite par les autorités françaises établissait « qu'objet sur territoire allemand d'une première agression à laquelle il s'était dérobé, Schnœbelé avait repassé sur territoire français. De là, il avait montré le poteau frontière sans essayer de s'enfuir. C'est alors que les agents allemands, après s'être consultés, avaient franchi la frontière et l'avaient appréhendé, bien qu'il se débattît au point que son chapeau était tombé ». Ces faits étaient attestés par témoins. A cette version le Cabinet de Berlin en opposait une autre, de laquelle il résultait que Schnsebelé était sur le territoire allemand lorsque les agents chargés de l'arrêter s'étaient jetés sur lui et l'avaient enlevé.

C'est sur ce point qu'il fallait d'abord faire la lumière, et des deux côtés ^on s'y disposait, lorsqu'un secours inattendu arriva au gouvernement de la République. A Pagny-sur-Moselle, une recherche opérée au domicile de Schnaebelé et Texamen de ses papiers avaient fait découvrir

l'affaire SCHNiEBELÉ ET SON LENDEMAIN 123

deux lettres qui constituaient la preuve qu'il était la victime d'un guet-apens. Elles étaient signées du commissaire de police allemand Gautch, résidant à Arc-sur-Moselle, spécialement chargé de •régler au nom de la police alsacienne, comme Tétait Schnaebelé au nom de la France, les incidents de frontière, fort nombreux à cette époque.

La première, en date du 13 avril, était ainsi conçue :

« Mon cher collègue, je désirerais vous causer (sic) et vous transmettre des renseignements de la plus haute importance que je ne puis confier au papier. Je voudrais éviter d'être vu par nos employés et par les employés français. Je suis du reste très connu dans les environs. Pouvez-vous me donner un rendez-vous ? Veuillez ne causer à personne.

« Dans l'attente de vous lire, je suis votre tout dévoué. — Gautch. »

« P.'S. — " N^envoyez pas la réponse par le Schaflfner ; cela serait imprudent. Ecrivez-moi par la poste et recommandez la lettre. »

Vingt-quatre heures plus tard, Schnaebelé en avait reçu une seconde :

« Mon cher collègue, je suis empêché de me rendre demain à Pont-à-Mousson. Gomme j'aurais à vous causer au sujet du poteau qui a été détruit, pourriez- vous venir un de ces jours à l'endroit où le poteau a été détruit. J'espère qu'avec les renseignements que j'ai, vous pourrez me mettre sur la trace des individus

12i CHAPITRE VII

« Dans Tattente de vous serrer ia main, recevez, mon cher collègue, mes bien cordiales salutations. — Gauïch. »

Grâce à ces documents, il semblait prouvé qu'en réponse à la première lettre, Schnœbelé avait désigné Pont-à-Mousson comme lieu de rendez-vous ; mais que celui-ci avait allégué un prétexte pour ne pas s'y rendre et pour l'attirer aux abords de la frontière, où il serait plus facile de larrêter. Schna»belé se rendit sans défiance à cet appel.

La découverte de ces témoignagnes simplifiait la question engagée entre Paris et Berlin. Averti dans la soirée par M. Flourens, le président Grévy rédigeait lui-même une consultation que, dès le lendemain, un attaché du Ministère emportait à Berlin avec les deux lettres qu'à Paris on avait eu soin de faire photographier avant d'en transmettre les originaux à l'ambassadeur de France. Celui-ci, armé des deux lettres, se présentait le 25 avril chez le comte Herbert de Bismarck et lui en donnait lecture. Il faut croire que le ministre ne les connaissait pas, car sa surprise fut égale au dépit qu'il ne put dissimuler en les \ojant dans les mains de son contradicteur.

— C'est un piège regrettable, avoua-l-il. Mais aussitôt, comme s'il regrettait cet aveu et cherchait à excuser et même à justifier le procédé de ses policiers, il reprit en élevant la voix : — Mais c'est de mise entre gens de police, et Schnaebelé aurait dû se méfier. D'ailleurs, lui-même n'a-t-il pas été

l'affaire sch>\ebelé et son lendemain 125

incité à commettre des actes plus répréhensibles ? N a-t-il pas cherché à suborner à prix d'argent des Alsaciens-Lorrains, sujets allemands ?

L'ambassadeur le voyait venir et se redressa. Changeant de ton, lui aussi, il s'écria :

— Ne mêlez pas à vos griefs mon gouvernement ! Le comte Herbert ne se contenait plus.

— Pour qui donc travaillait Schna^belé? fit-il. Est-ce que Boulanger s'est fait scrupule, il y a quelques mois, de tirer parti d'une note officieuse de notre attaché militaire qu il n'avait eue qu'une minute dans ses mains ?

Le visage du ministre, son accent, son geste, tout révélait qu'il se laissait emporter. Sans perdre son sang- froid, l'ambassadeur le ramena au calme en disant :

— Nous sommes en dehors de la question, mon cher ministre ; revenons-y. Cette arrestation est entachée de ruse et d'irrégularité. Au nom de mon gouvernement, je vous demande de ne pas la maintenir.

Mis au pied du mur, le comte Herbert allégua qu'il ne pouvait prendre une résolution sans consxilter le chancelier et s'engagea à faire connaître sa réponse à quelques jours de là. L'ambassadeur insista sur la nécessité, dans l'intérêt des deux gouvernements, de ne pas la faire attendre. En France, où déjà se manifestait un certain émoi, elle était impatiemment attendue et il convenait de couper court aux commentaires irritants.

126 CliAPlTRE Vil

Dès le lendemain, il revenait à la charge. Il en fut de même durant toute une semaine, et sans doute ses entretiens avec Je ministre allemand se ressentirent parfois de l'irritabilité de celui-ci car, trois ans plus tard, au moment de la chute des Bismarck, M. Jules Herbette en conservait le souvenir et, faisant allusion aux violences de langage du comte Herbert, les rappelait en ces termes :

" Espérant ni'intimider, il le prit un jour de très haut à propos de l'espionnage pratiqué en Allemagne par des fonctionnaires français. J'élevai aussitôt le ton au même diapason et je répondis que le gouvernement allemand, se servantplusque tout autre de moyens occultes, ne devait s'étonner que d'une chose : c'est qu'on usât aussi timidement à son égard des mêmes moyens. Je repris ensuite :

(1 — Mais pourquoi nous emportons-nous ? Paras tranquillement; nous n'en serons que plus falement d'accord. »

Tandis que la négociation se poursuivait à irlin dans une atmosphère orageuse, à Paris on I attendait anxieusement l'issue, mais sans se déirtirducalme avec lequel, dès le premier moment, gouvernement et l'opinion avaient envisagé utes les conséquences possibles d'un conflit. tus ce calme se dissimulait à peine la ferme ilonté dont étaient animés tous les cœurs de rfendre jusqu'au bout une cause juste et d'obtenir : rAllemagne une réparation.

l'affaire schnjibelé et son lendemain 127

Lorsqu'on lit aujourd'hui les journaux de cette époque et lorsqu'on se rappelle les propos qui s'échangeaient dans les salons, dans la rue, dans les lieux publics, on ne peut qu'admirer la belle patience et la noble attitude de la France au cours de ces péripéties. 11 est fâcheux pour l'Allemagne qu'au mois de juillet 1914, elle ne se soit pas rappelé les sentiments manifestés en 1887 par le peuple français. Peut-être se serait-elle moins flattée de remporter sur lui de foudroyantes victoires et se serait-elle épargné ainsi les cruels déboires et les amères désillusions qui, malgré le furieux déchaînement de toutes ses forces, sont aujourd'hui le présage de sa défaite finale.

Nous ignorons ce qui a pu se passer au moment de l'affaire Schnœbelé entre le prince de Bismarck et son fils. 11 paraît positif qu'encore que, pour faire son coup, le comte Herbert se fût inspiré des sentiments de son père, il avait négligé de le consulter, et que l'événement était accompli lorsque le chancelier en eut connaissance. Mais il n'était pas homme à désavouer l'auteur de la faute, alors que cet auteur le touchait de si près. Il avait toujours eu pour ce fils beaucoup d'indulgence ; il Tavait placé à l'un des postes les plus éminents de l'État et il se plaisait à voir en lui son successeur. On peut croire cependant qu'en cette circonstance, il Ta morigéné et lui a fait sentir l'étendue de sa maladresse. Mais, ceci fait, il s'est surtout préoccupé de la réparer, et c'est son habileté coutumière

128 CHAPITRE Vil

qu*on devine dans la décision qui dénoua le conflit.

A peine prévenu de Texislence des lettres de Gautch, il avait dit :

— S'il est prouvé que Schna^belé a été appelé en territoire allemand pour affaire de service, il sera remis immédiatement en liberté.

Non seulement c'était prouvé mais encore il avait été établi que Schnœbelé, au moment de son arrestation, avait été fouillé avec brutalité par les policiers allemands qui espéraient trouver sur lui les lettres de Gautch, et qui, ne les ayant pas trouvées, avaient exprimé leur désappointement en s'écriant :

— Er hat sie nichl (il ne les a pas). Dès lors, la décision transactionnelle s'imposait.

Le 1*^^ mai, le Journal officiel allemand la faisait connaître par une note ainsi conçue :

(( Nous apprenons que Sa Majesté l'Empereur a décidé la mise en liberté du commissaire de police Schnœbelé, parce qu'il a été établi que Schnaebelé s'est rendu aux lieu et place où son arrestation a eu lieu à la suite d'un rendez-vous pour affaires personnelles avec son collègue appartenant à la police allemande. On doit considérer des rendezvous de service de cette nature comme comportant une promesse de sauf-conduit, car s'ils ne préjugeaient pas cette garantie, le service ofRciel courant de la frontière ne saurait être expédié. »

C'était s'en tirer à bon compte et honorablement,

l'affaire SCHNiEBELÉ ET SON LENDEMAIN 129

mais les raisons alléguées n'en laissaient pas moins voir que le Cabinet de Berlin avait été obligé de mettre les pouces et de reconnaître ses torts. Il est vrai qu'il faisait dire par ses journaux qu'en cette affaire il s'était montré magnanime. Mais, bien qu'il eût couvert ainsi sa retraite, le résultat n'était pas pour plaire à l'irascible Bismarck. Il eut pour effet d'accroître la malveillance dont il ne cessait de faire preuve vis-à-vis des Français. Renonçant maintenant à les provoquer directement, c'est en passant par l' Alsace-Lorraine qu'il les provoquera. De cette époque date le projet, qu'on le verra réaliser Tannée suivante, d'introduire le passeport obligatoire à la frontière franco-alsacienne. Vainement le prince de Hohenhole, gouverneur des provinces annexées, lui démontrera que les entraves déjà mises aux libres communications ont fort indisposé les Alsaciens, et que, si l'on ajoute une entrave nouvelle en rendant le passeport obligatoire, le mécontentement risque de grandir au point qu'il ne restera plus finalement qu'à déclarer l'état de siège ; il ne s'entête pas moins dans son projet et avec tant d'énergie que. Tannée suivante, le gouverneur, de guerre lasse, adopte une mesure qu'il juge dangereuse autant qu'inutile.

Du reste, partout ailleurs, à tout propos, pour des riens, sous le moindre prétexte, le chancelier nous cherche querelle, avec moins de vivacité sans doute qu'au cours de ses dissentiments avec la majorité du Reichstag, mais avec une persistance

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SOUS laquelle il est impossible de ne pas voir la volonté d'empêcher en France la manifestation des sentiments qui sont Thonneur des peuples libres et l'exercice des droits les plus sacrés. C'est ainsi, par exemple, qu'il récrimine par T organe de la presse contre la loi que le gouvernement français propose aux Chambres et qui a pour objet de frapper d'une taxe, en de certaines conditions, les étrangers qui résident sur son territoire. C'est la guerre à coups d'épingles : mais elle est plus irritante qu'une guerre à coups d'épée. Elle oblige l'ambassadeur de France à être toujours sur la brèche pour défendre son gouvernement dont les intentions sont systématiquement dénaturées. 11 en est ainsi jusqu'au moment où, sous la poussée de circonstances plus pressantes, l'attention du chancelier semble, au moins en apparence, se détourner de nous.

Les questions extérieures s'aggravent de plus en plus. L'Angleterre a pris possession de l'Egypte, malgré le mécontentement des grandes Puissances. En Bulgarie, le prince régnant, Alexandre de Battenberg, a été contraint d'abdiquer et Ferdinand de Cobourg occupe sa place, malgré les protestations de la Russie, que semblent seconder les autres Etats. Mais le tsar Alexandre 111 soupçonne l'Allemagne de n'être pas sincère dans les protestations qu'elle fait entendre. 11 a brisé le lien qui l'attachait à elle et à l'Autriche : la Triple Alliance n'existe plus et les rapports de Saint-Pétersbourg

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avec Berlin se ressentent des défiances réciproques des deux gouvernements. Ils se refroidissent encore davantage lorsque, au mois d'octobre, le ministre Crispi, invité par Bismarck à Friedrichsruhe, y arrive pour signer le traité qui reconstituera la Triple Alliance par l'accession de ritalie.

Loin de faire mystère de la visite de Thomme d'Etat italien, le prince de Bismarck la fait annoncer de toutes parts. Ses journaux en font ressortir l'importance et célèbrent sur tous les tons ce qu'ils appellent son caractère pacifique. A les en croire, elle est destinée à maintenir la paix d'accord avec TAutriche-Hongrie. « Elle a pour but, disent-ils d'empêcher autant que possible une guerre européenne, et en cas de nécessité de s'en préserver en commun. Les voix étrangères qui font connaître leur mécontentement de cette visite montrent, par là, qu'elles n'appartiennent pas à la grande majorité de la population européenne qui veut la paix, mais au petit nombre de ceux qui cherchent à appeler sur l'Europe la calamité des grandes guerres. »

Le Tsar ne se laisse pas tromper par ces explications contradictoires, il y voit la preuve que le chancelier allemand veut tenir la Russie sous la menace de la Triple Alliance maintenant reconstituée. Malgré les liens affectueux qui existent entre lui et son oncle l'empereur Guillaume, il reste défiant et sur le qui-vive, froissé par ce que présente de malveillant et d'énigmatique cette poli-

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tique souveraine qui s'exerce contre lui sous les formes les plus diverses et les plus inattendues. Bismarck ne s'est-il pas avisé de jeter le discrédit sur les finances de la Russie par des attaques de presse? Obéissant à un mot d'ordre, les journaux allemands peignent la situation financière de Tempire moscovite sous les couleurs les plus sombres. D'après eux, elle est gravement compromise et doit aboutir fatalement à la banqueroute. Us conseillent aux porteurs de fonds russes de s'en débarrasser au plus vite. Pour seconder cette campagne, la Banque Impériale de Berlin refuse de prêter sur ces valeurs.

Telle était la situation pendant l'automne de 1 887 , lorsqu'une circonstance, dont le mystère n'est pas encore aujourd'hui entièrement éclairci, vint à l'improviste aggraver l'irritation du Tsar. En route pour Berlin, où l'attendait son oncle l'empereur Guillaume, il s'était arrêté à Copenhague, lorsqu'il reçut communication d'une lettre du prince Ferdinand de Bulgarie adressée à la comtesse de Flandre, belle-sœur du roi des Belges. Ferdinand confiait à cette princesse, sous le sceau du secret, que Bismarck, tandis qu'officiellement, il s'était prononcé contre lui, l'encourageait sous main à résister à la Russie. A cette lettre était jointe une note sans signature que le prince Ferdinand affirmait avoir été rédigée et expédiée par l'ambassadeur d'Allemagne à Vienne et qu'il faisait tenir à la comtesse de Flandre pour lui prouver que, lors-

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qu'il exprimait Fespoir d'être soutenu par Berlin, il ne s'illusionnait pas.

Ces pièces avaient été envoyées au tsar par M. Flourens à qui la police internationale les avait communiquées ; elles lui furent remises par le prince Obolinsky. .

L'idée ne lui vint pas qu'elles pouvaient être Toeuvre d'un faussaire et, malgré leur origine suspecte, il crut à leur authenticité. Si vive fut son indignation que d'abord il renonça à son voyage. Mais, bien vite, il se ravisa, soit qu41 jugeât plus habile de feindre l'ignorance, soit qu'au contraire il eût conçu le désir de provoquer une explication. Dans les derniers jours du mois de novembre, il était à Berlin. Affectueusement reçu par l'Empereur, il évita de lui faire part de son ressentiment contre le chancelier qui manifestait de la nervosité. Ce n'est pas qu'il redoutât de s'entretenir avec l'impérial visiteur. Mais il se sentait en défiance auprès de lui et craignait presque de ne pas avoir d'audience particulière. Contrairement à ses craintes, elle lui fut accordée aussitôt qu'il se fut mis aux ordres du Tsar. Il s'y présenta résolu à répondre à toutes les questions qui lui seraient posées, considérant comme nécessaire de dissiper les soupçons dont il était l'objet, ce qui ne veut pas dire qu'ils fussent sans fondement.

Malgré la courtoisie de l'accueil qui lui était fait, il sentit qu'Alexandre croyait avoir à se plaindre de lui et, courant au devant d'une explication, il lui demanda ce qu'il avait à lui reprocher.

f34 CHAPnmc vu

— Votre attilude dans la question bulgare, répliqua TEmpereur.

Bismarck se récria. X*aTait-iI pas donné maintes fois à la Russie des preuves de son bon vouloir pour elle? Ne s^était-il pas efforcé de seconder son action en Bulgarie ? N*avait-il pas protesté avec les grandes Puissances contre Tavènement de Ferdinand de Coboui^? Il parlait avec une chaleur pénétrante et communicative ; Alexandre l'interrompit :

— Et si je vous disais que j'ai en mains un document établissant qu'en avant l'air de le combattre, vous le favorisez !

Le chancelier bondit.

— Si ce document existe, c'est un faux. Je prie Votre Majesté de me le communiquer, afin que j'en poursuive Tauteur.

— Il vous sera communiqué, promit l'Empereur d*un accent radouci, et je serai heureux d'avoir la preuve qu'il est apocryphe.

Puis il continua :

— 11 y a aussi l'Autriche avec qui vous êtes en désaccord. Je ne puis cependant accepter qu'elle contrecarre mes légitimes revendications en Bulgarie.

— Je suis sûr de la sagesse du Cabinet de Vienne, répondit Bismarck; il ne déclarera pas la guerre à la Russie. Mais Votre Majesté n'ignore pas que, si l'Autriche était attaquée, nous sommes engagés par traité à la soutenir.

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Le Tsar garda le silence comme s'il voulait laisser tomber la colère dont il n'avait pas été maître et qui faisait dire au chancelier au sortir de Taudience :

— Il était si animé qu'il a allumé successivement six cigarettes et les a brisées sur la table.

L'entretien se continua sur un ton plus calme. Alexandre IIl était un homme tout de premier mouvement, incapable de garder longuement rancune et d'ailleurs le chancelier ayant affirmé que les documents bulgares étaient faux, l'Empereur lui eût fait injure en affectant de mettre en doute sa parole. Il convient d'ajouter que leur authenticité n'a pas plus été prouvée que leur fausseté. Il fat alors question de poursuivre le falsificateur, mais il semble bien que tout se soit borné à la protestation du prince de Bismarck. Si des recherches furent faites, elles n'aboutirentpas. Lorsque, parla suite, le chancelier parlait de cette affaire, il laissait entendre que c'était un véritable complot ourdi contre lui par les ennemis qu'il comptait à la Cour de Berlin dans l'entourage de l'Empereur. Si ce n'était pas vrai, c'était du moins vraisemblable.

Entre temps, l'état de Fempereur Guillaume devenait de plus en plus inquiétant. Chaque matin on se demandait s'il serait encore vivant le soir. Indépendamment du danger de mort que faisait planer sur lui sa vieillesse, il souffrait de la vessie ; la morphine dont usaient les médecins pour le soulager lui enlevait l'appétit ; il s'assoupissait

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fréquemment et ne recouvrait la volonté que lorsqu'un incident Tobligeait à faire acte de souverain. Il disait alors qu'il était responsable du maintien de la paix et qu'il devait en toutes choses jouer un rôle de modérateur ; il y tenait parce qu'il voulait mourir tranquille.

D'autre part, il résistait aux conseils qui lui étaient donnés pour le déterminer à changer ses habitudes. Autant qu'il le pouvait il voyageait, chassait, se montrait dans les rues de Berlin. Malgré tout cependant, il semblait vivre d'une vie mécanique et végétative ; on eût dit à certaines heures que Tâge et la maladie avaient émoussé ses sentiments. Peut-être son existence se prolongerait-elle encore ; mais la mort le menaçait incessamment, et sa fin pouvait être subite. Il serait regretté par les divers personnages dont il s'était entouré et qu'il honorait de son amitié. Mais tous ou presque tous avaient à se plaindre du despotisme de Bismarck et ils se résignaient par avance à la disparition de leur vieux maître dans l'espoir que .sa mort mettrait fin au pouvoir du dictateur.

Leurs espérances ne se manifestaient encore qu'avec timidité, d'abord parce que Bismarck régnait toujours et aussi parce que Tincertitude était grande quant au point de savoir quel serait le successeur de Guillaume P^. Sans doute, la couronne devait passer sur la tête de son fils. Mais ce malheureux prince était physiquement tombé si bas que les médecins, convaincus de l'imminence

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de sa mort, Tavaient envoyé à San Remo d'où sans doute il ne reviendrait pas vivant.

La question qui se posait était donc celle-ci : le père succomberait-il avant le fils ou le fils avant le père ? Dans le premier cas, le nouvel Empereur se nommerait Frédéric III ; mais son règne serait trop court ' pour être utile à F Allemagne et, comme le disait Bismarck, ce ne serait qu'un interrègne. Dans le second cas, l'Empereur se nommerait Guillaume II. Mais F Allemagne aurait-elle à se louer de son avènement prématuré ? Quelle était sa valeur morale ? Jusque là il ne s'était révélé que par beaucoup d'agitation, un besoin impérieux de jouer un rôle, des démarches bruyantes et souvent imprudentes qui trahissaient le désir de se rendre populaire dans le pays et dans l'armée. Sa grand mère l'impératrice Augusta lui reprochait de se mettre toujours en avant comme si son grandpère et son père étaient morts, ce qui trahissait un excès d'ambition.

Il est vrai que la sienne recevait des encouragemens de la part de l'Empereur et surtout du prince de Bismarck, duquel il s'était rapproché depuis quelques années et qui le tenait véritablement sous sa domination. Son grand-père l'avait associé au gouvernement en lui accordant les moyens d'y participer sous une forme encore modeste, mais susceptible de se développer. Il souhaitait davantage. Au moment où les événements que nous rappelons lui ouvraient F accès du pouvoir, il venait

de partir pour San Remo à Tinstigation du chancelier. Il allait tenter d'obtenir de son père qu il renonçât à la couronne et la fît passer sur sa tête. Cette démarche abominable, qui devait ëchouer piteusement, était le fruit des mauvais conseils auxquels il avait prêté Toreille, la suite logique d'actes antérieurs non moins répréhensibles, qui déjà faisaient dire de lui dans toutes les Cours qu'il se conduisait en mauvais (ils. Ainsi Tannée 1887, déjà si fertile en péripéties, s'achevait sur une situation quasi tragique.

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