L^AVÊNEMENT DE FRÉDÉRIC UT
défendent de s*occuper d'affaires au delà d'une certaine heure, il désire voir demain ses ministres, non pas à Gharlottenbourg, mais à Lepzig. Ce sera pour moi une grande fatigue, mais je ne m'y soustrairai pas, de peur qu'il n'y ait quelque friction entre le nouveau maître et quelques-uns des ministres qu'fi ou qu'eZZe n'aime pas.
C'était dit sur ce ton de familiarité qu il prenait volontiers quand il était en veine de confidences, ou voulait convaincre son interlocuteur qu'il n'avait pas de secrets pour lui. Il reprit ensuite 'd'un accent plus grave :
— En réalité, nous entrons dans un règûe ou plutôt daiïs un interrègne féminin de quelques mois. Au fur et à mesure que le kronprinz s'est affaibli, il a abdiqué toute indépendance. Je ne saurais admettre cependant la dislocation du Cabinet que je préside. J'aimerais mieux me retirer avec mes amis. Déjà Tavènementde la princesse Victoria grise les Anglais. Ils me pressent de changer d'attitude dans la question bulgare et de lâcher les Russes. Je n'y consentirai jamais ; ce serait une trahison. Je travaille sincèrement et utilement au maintien de la paix. On m'accuse parfois d'être un poids qui étouffe l'Europe. J'ai plutôt conscience d'être un éventail qui la fait respirer. Ce n'est pas en adversaire, mais en ami qu'on peut empêcher la Russie de faire un coup de tête. Avec le système contraire, en écoutant les passions anglaises, on irait à grands pas à la guerre et vous pouvez être sûr que je ne m'associerai pas à cette politique.
Après cette déclaration révélatrice des desseins pacifiques qu'il lui convenait de professer ce jourlà, il couronna son monologue par Téloge du prince Guillaume.
— Je serais beaucoup plus tranquille avec lui, bien qu on lui reproche d'être bouillant et emporté. Je crois bien qu'on lui ferait plaisir en Tattaquant. Mais je lui ai montré que le suprême bon sens lui commandait de ne pas attaquer lui-même et il n'attaquerait pas.
Ce langage, s'il avait eu pour but de convaincre l'ambassadeur de France des sentiments pacifistes du prince Guillaume et de Tinfluence que Bismarck exerçait sur lui, ne lui apprenait rien qu'il ne sût déjà. 11 ne pouvait se tromper quant à la sincérité, si bien jouée qu'elle fût, de ce pacifisme de commande qu'il savait aussi fragile qu'intermittent. Le 3 février précédent, à la suite du vote par le Heichstag d'une loi militaire, il écrivait :
« Une faut pas oublier que les idées pacifiques du prince de Bismarck ne reposent pas sur des principes permanents, mais sur des considérations temporaires d'intérêt allemand. Le vieil empereur et le prince impérial disparus, qui sait si, au lieu de lutter contre le courant belliqueux, le chancelier ne s'y abandonnera pas pour conserver son crédit auprès du nouveau souverain ? Malgré ses efforts pour rassurer l'opinion en Allemagne et hors de l'Allemagne, le prince Guillaume est par tempéramentun homme d'action et un homme de guerre.