CHAPITRE XI BISMARCK ET LA GUERRE DE CRIMÉE
I. — Relations traditionnelles de la Prusse et de la Russie. Attitude du tzar pendant la Révolution de 1848. Ses ambitions sur l'Orient. — Tendance des partis en Prusse sur la question d'Orient. Opinion de Bismarck : neutralité bienveillante envers la Russie. — Négociations diplomatiques à la veille de la guerre. Entretien et divergence de Rismarck et du prince Guillaume. Crise en mars à Berlin. Tendance russophile de Frédéric-Guillaume IV et approbation de Bismarck. — Volte du roi; alliance entre la Prusse et l'Autriche. Réserve des Mats moyens : les conjurés deBambcrg. Adhésion tardive de la Diète à l'alliance austro-prussienne. — Politique indépendante de Bismarck. — La note des quatre points. Mécontentement de Bismarck et son influence sur le roi.
II. — Combats en Crimée. L'Aima. — Fausses nouvelles et fanfaronnades de l'Autriche. — La Prusse accepte les quatre points. Nouvelle avance de l'Autriche. — Hésitations des petites Cours. Projet de ligue des neutres. Refus de la mobilisation fédérale. Départ de Prokesch. Rechberg. — Crainte d'une invasion française : les propositions de Bismarck et incident diplomatique à ce sujet.
III. — Mort du tzar Nicolas. Conférence de Vienne. Leur échec et le recul de l'Autriche. — Voyage de Bismarck à Paris. — Prise de Sébastopol. — Disgrâce de Bismarck. — Intervention de l'Autriche. Congrès de Paris. Convocation tardive de la Prusse. Le traité de Paris. — Le « rapport magnifique ».
I. — L'entente politique déjà Prusse et de la Russie était de tradition depuis la Sainte Alliance : la lutte contre un môme adversaire, le voisinage, certains goûts et intérêts communs avaient créé et maintenu cet accord ; il avait eu des heures diverses, mais il avait été scellé à nouveau par un double événement de famille : le mariage du tzar Nicolas avec une
princesse de Prusse et le testament de Frédéric-Guillaume 111, qui en avait recommandé le culte, en termes saisissants, à son fils et à son gendre : « Ne néglige pas, écrivait-il pour son successeur, autant qu'Usera en ton pouvoir, la paix entre les puissances de l'Europe, mais avant tout tâche de maintenir la bonne intelligence entre la Prusse, la Russie et l'Autriche. Leur union est comme la pierre fondamentale de la grande alliance européenne. » Dans cette amitié des deux cours, la Russie avait joué le rôle d'aîné, morigéneur et parfois incommode pour le cadet. Ce caractère s'était encore accentué en 1848.
Tout avait chancelé en Europe : en France, la monarchie s'était effondrée; à Vienne, l'empereur avait pris la fuite; à Berlin, le roi s'était incliné devant les insurgés ; le paj>e avait quitté Rome ; Londres môme avait été secouée par l'agitation chartiste. Seuls, la Russie était intacte et le tzar immuable; Nicolas en avait conçu un immense orgueil. Il s'était cru l'arbitre du monde, chargé par la Providence d'une mission do haute justice et de droit divin. Il était intervenu en Hongrie pour rétablir Tordre naturel des choses en écrasant l'ennemi universel, la Révolution. Il avait exprimé son mécontentement des agitations libérales et unitaires en Allemagne et entendait que son avis fût un ordre. Il avait donné de façon hautaine et autoritaire son opinion sur la question de Slesvig-Holstein, et la Prusse avait obéi. Aux jours d'Olmûtz, il s'était rapproché de la frontière comme pour mieux scruter le mal; il avait convoqué à Varsovie les adversaires et leur avait dicté ses volontés; l'un d'eux ne s'y soumettant pas assez vite, il avait sourdement grondé et la Prusse avait obéi. Depuis lors, il avait passé à Berlin, superbe, énigmatique, dominateur, admiré des uns, détesté des autres, craint de tous.
■ tant d'une querelle de moines, en apparence rîdisans intérêt, naissait un conflit qui devait bîentôl dégé- BJnren une des luttes les plus sanglantes qu'ail connaes le monde1. La cause en paraissait futile : les défis au Sain!l'étoile di Bethléem, les ornements de l'oulel el lea privilèges de le sacristie ne semblaient point de nalurc à engendrer une pareille guerre. Mais sous ces prétextes secondissïmulaicnl des causes profondes de rivalité entre deux peuples, presque entre deux civilisations. Seule des grandes puissances de l'Europe, la France n'avait pas subi ; tut du Usar; elle s'était donnée ù la République, qui Pétersbourg la forme même delà Révolution : elle avait appelé pour In conduire l'héritier de ce Napoléon que, lu première, la Russie avait vaincu, qui avail été chassé d'Europe par la Sainte Alliance ; elle l'avait fait empereur. H le ur ton chemin, ■'■
■ l'impie démocratie contestait les droits de la 1res
■ inorchie orthodoxe. La Porte, elle aussi, n'avail pas suffisamment incliné son fronl devant la toute-puissance de
■ elle ai ail accordé asile en 1849 h des révolutionnaires; dans le conflit des lieux sainte, elle semblait donner ombre de raison a la Krance; «lie méritait châtiment. Seul, le soutien delà vraie religion avail le droit et le devoir de le lui linople avail été la capitale de l'orthodoxie
dont le tear était le premier til*. Il était juste qu'il entrai en maître dans b grande ville de l'Orient, en adorateur dans le sanctuaire de Sainte-Sophie. Les souverains
.! n'avaient point à intervenir en pareille matière : le tzar s'élail contenté de leur dieler ses conseils, il n'avail
I Sur ta gui-iTt' cl l- <.Jii iih-c n Europe, Rouuel,
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rien pris de leurs Etats ; eux-mêmes devaient laisser l'Orient à Fempereur oriental, quitte à se dédommager ailleurs par quelques compensations.
Tel est le système politique qui apparaît dans les entretiens du tzar et de sir Hamilton Seymour en janvier et février 1853. « Nous avons sur les bras un homme malade, gravement malade, déclare d'abord Nicolas : ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises. » Et quelques jours plus tard, il ajoute : « Je ne permettrai pas à l'Angleterre de s'établir à Constaniinople, je ne m'y établirai pas non plus, en propriétaire s'entend, mais en dépositaire je ne dis pas. » Un mois après, il tente de séduire l'ambassadeur par des paroles dorées : « Je ne veux pas que Constantinople soit occupé par les Russes, Français, Anglais ou aucune autre puissance. Je ne permettrai jamais la résurrection d'un nouvel Empire byzantin, ni une extension de la Grèce : encore moins permettrai-je que la Turquie se divise en une série de petits Etats, asiles ouverts aux Mazzini, Kossuth et autres révolutionnaires... Quanta l'Egypte, je comprends que l'Angleterre y tienne; qu'elle l'occupe si elle veut, de môme pour Candie ». Nicolas avait de la volonté, de la puissance, de l'audace, mais l'Angleterre était douée d'esprit de suite et la Turquie de santé latente. L'homme malade vit toujours, la Russie n'a pas encore le dépôt de Constantinople, mais les Anglais occupent l'Egypte et possèdent Chypre à défaut de Candie.
Dans ces démêlés et ces lointains projets, la Prusse n'avait pas d'intérêt immédiat. Le royaume ne possédait pas de débouché direct sur l'Orient et il ne pouvait prétendre à une