CHAPITRE XIII
I. — Séjour à Berlin et voyage d'hiver. — Accueil du tzar et de la Cour. Gortschakoff. — Occupations de chancellerie. — Les affaires d'Italie. Opinions en Prusse. Hésitations du régent. Bismarck et la politique de tranquillité. Attitude de la Russie. — La guerre. Avances de l'Autriche à la Prusse. Magenta. Mobilisation prussienne. Inquiétudes de Bismarck. — Menace d'intervention fédérale. Craintes de l'Autriche et de la France. Paix de Villafranca. — Déceptions et rivalités.
II. — Maladie de Bismarck. Retour à Berlin et cures de convalescence. — Séjour à Baden-Baden. — Conférences de Breslau. — Nouvelle maladie. Séjour à Berlin. — Les débuts du conflit: difficultés extérieures. Situation politique de Bismarck. Roon et Edwin de Manteuffel. Intrigues pour amener Bismarck au ministère. Les craintes du régent. Retour en Russie. — Entrevues de Baden-Baden, de Teplitz et de Varsovie. — Effacement de Bismarck. Vie de famille et de Cour. Voyages et chasses.
III. — Aggravation de la crise en Prusse. La question du sacre Appel de Roon à Bismarck. Voyage à Berlin et Baden-Baden. In mémoire sur la Confédération germanique. — Villégiatures d'été — Le couronnement à Kœnigsberg. — Retour à Péter s bourg et vie tranquille. — Dissolution et crise ministérielle à Berlin. — Retour de Bismarck en Prusse.
I. — L'envoi de Bismarck à Pétersbourg n'était pas nettement une disgrâce; mais c'était encore moins une marque de faveur. Un nouveau prince, un nouveau cabinet et pour i employer l'expression du temps, une nouvelle ère exigeaient «
des hommes nouveaux1 ; on reléguait au loin, dans le calme
1. « M. de Bismarck n'a pas l'entière confiance du nouveau cabinet*
des neiges, le lutteur habitué aux combats journaliers, et au moment précis où la tension s'augmentait entre l'Autriche et la Prusse, où la défaite de Tune en Italie permettrait à l'autre d'assurer sa suprématie en Allemagne, où la politique vigoureuse de Bismarck recueillerait ses fruits. La rancœur de ce changement forcé lui revint longtemps : « J'aurais dû me montrer pendant huit ans paresseux comme tout et fort exigeant; cela vous pousse » écrivait-il en 1862, avec une insinuation vinaigrée pour son successeur1. Il laissait d'ailleurs à Francfort quelques amitiés sincères et au dépit du déplacement se joignait la tristesse de la séparation. A peine sa sympathie naturelle pour les Russes adoucissait-elle l'amertume de son exil ; il s'était lié affectueusement avec l'ambassadeur de Russie ù Francfort, Fonton, « le plus aimable des collègues », qui faisait son possible pour lui faciliter le voyage et lui dépeignait la vie de Pétersbourgsous son jour le plus favorable. Mais l'heure du départ fut douloureux : Bismarck y fut mélancolique, presque sentimental.
Il passa deux semaines à Berlin, à courir les ministères et les magasins, affairé à ses préparatifs, aux audiences du régent ou des ministres, aux dîners de la Cour et de la ville, aux bals, aux visites, « aigri par cette existence à tuer le temps sans profit », effrayé par la cherté du voyage, de l'envoi des meubles, de la vie à IVtersbourg, car il n'avait pas une fortune illimitée et les détails d'argent, — les faultes de pécule, — se mêlent dans toute existence aux plus hautes spéculations.
mandait M. de Moustier au comte Walewski. o On ne lui accorde plus la confiance dont il jouissait sous 1 ancien régime »>, ajoutait M. de Cavour dans une dépêche au comte de Barrai, ministre d'Italie à Francfort. Rothan. Sapolon III et l'Italie. Revue des Deux-Mondes du 13 février 181)1), p. 762.
1. Bismarck à M— d'Arnim, 17 janvier 1862. Bismarck brie fe (8« éd., 1900), p. 324.
VVJ
Enfin, le 22 mars, il reçut brusquement Tordre de rejoindre son poste ; il partit le 23 au matin.
Ce fut un voyage terrible et pittoresque. Le chemin de fer ne dépassait pas Kônigsberg ; on y prenait la poste jusqu'à Pskow, quatre-vingt-seize heures de voiture, en plein hiver, par une neige profonde et un froid mordant. Mais l'homme des grandes chevauchées et des longs affûts se retrouvait dans cette âpre nature et il jouit de son voyage ainsi que d'une fête. « Gomme l'intérieur de la voiture était trop petit pour ma haute taille, écrit-il à son arrivée, j'ai fait le voyage sur le siège extérieur, qui est ouvert par devant : banc étroit, dossier à angles pointus, si bien qu'avec le froid de douze degrés pendant la nuit je ne pouvais pas dormir ; la peau de mon visage en a pelé... Nous avions une neige si épaisse que nous restions littéralement enfoncés malgré 6 et 8 chevaux... Les pentes glissantes étaient le grand obstacle ; les quatre chevaux de derrière roulaient les uns sur les autres en pelote, seul le postillon sur le cheval de devant à droite ne tombait pas, et sitôt les autres relevés, on partait ventre à terre, avec la voiture chargée de bagages, par monts et par ponts, ù grands cris et coups de fouet1. »
Il arrive enfin i\ Pétersbourg le 29 mars et descend à l'hôtel, en attendant une installation définitive ; il remet presque immédiatement ses lettres de créance à l'empereur Alexandre.
Depuis trois ans, la Russie vivait dans le recueillement nécessaire après le choc douloureux de la guerre de Crimée. Le prince Gortschakoff, qui avail succédé comme ministre des Affaires étrangères au comte de Nesselrode, avait mené une politique réservée et prudente ; il s'était rapproché
1. Bismarck à sa femme. 25, 27 et 28 mars 18o9. Briefe an seine Braut und (iattin. p. 403 et suiv. A M™ d'Arnim. 31 mars 1859. Bismarckbriefc
a PÉTBRSBODRG tfil
France et avait conserva une rivaea rancune envers
•ait; Autriche, Ces sentiments u'étaieni pas pour déplaire
Bismarck et les rapports de Foulon avaient révélé an
de Pétersbourg l'étal d'âme du délégué praseûn à
d'ailleurs l'ambassadeur des HohenzoUern était quel-
iin" [h 'ii r-tiii.-nli'TtJ comme un « envoyé de famille >• et quand
on criait au chûteau » la voiture de Prusse », « loua les
■ mettaient à sourire, comme s'ils avaient
schnaps ;'. Itit degrés ».
Le tzar fut « parliculièremcnl gracieux » envers Bismarck;
il comptai I exploiter les tendances anti-autrichiennes du
ambassadeur . b chaque solennité, bal ou rei ue, il
naît avec lui cl le conservai! longuement a son côté,
il de Ciii'lseliiilditr m' lui |>:is niiiiiis l'nviirable : les
deux hommes se connaissaient de long laie, Us avaient été
collègues à Francfort lors de la renaissance de la Di< le ger* : il- avaicnl dans le caractère ut en politique plusieurs immuns ; cependant aucune sympathie n'existe entre ortschakofT traita Bismarck avec une - bienveillance ornes a mêlée d'une condescendance hautaine que L'antre ne lui pardonna jamais. Toul en Le flattant, il la surveillait et notait ses défauts, e une vanité exagérée, l'illusion .. une jalou lie Farouche pour qui a'élei ail A la Cour, l'impératrice mère, Bile de i h III, avait conservé une certaine influence ; elle pril vit en aifection cl lui prodigua les témoignages les plus Ralleurs, réceptions, admission è sa labié particulière, conms longues et inlimes. Les collègues de la Carrière
■ h c furent quelque jalousie ; o il- grognaienl contre lui cl
te diffamaient lanl qu ils poui nient », ei le ministre de Hanovre
avait persuadé à son roi que le rappel de Bismarck était une « nécessité européenne * ».
La tâche de l'ambassadeur était moins lourde que compliquée ; elle consistait surtout à proléger les 40.000 Prussiens qui habitaient le pays contre les tracas de a police et de la justice russes. Il fallait être tout ensemble a avocat, commissaire de police, sous-préfet, jury d'indemnité pour tous ces gens, et correspondre en leur nom avec tous les agents de l'Empire, de la Vistule à l'Oural i ». C'était le rôle dune machine à écrire : il laissait l'esprit libre ; Bismarck tournait son attention vers les choses de l'extérieur et elles en valaient la peine ; les événements se précipitaient en Italie.
Le a compliment du jour de l'an 3 » que Napoléon III avait adressé avec maladresse à l'ambassadeur d'Autriche, le i*r janvier 1859, avait déterminé dans toute l'Europe une crise inévitable. Le Piémont avait pu légitimement croire à un encouragement et Cavour redoublait ses patriotiques intrigues; l'Autriche se sentait menacée et activait ses préparatifs de guerre : l'Allemagne bouillonnait ; les paroles emphatiques du neveu avaient rappelé l'arrogance de l'oncle et ranimé toutes les colères assoupies. La Chambre bavaroise, après do violents discours contre la France, décrétait à l'unanimité et par acclamation la défense d'exporter des chevaux. A Hanovre, la Chambre sommait le gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour repousser toute agression contre l'Autriche. Le duc de Saxe-Cobourg « brûlait du désir ». de courir à la
4. Bismarck a Wenlzel, i,r juillet ISÔ9. Btimarckbriefe, p. 271.
2. Bismarck à son frère, S mai i 851.». Bismarck brie fey p. 255.
3. « Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé. Je vous prie de dire à 1'Kmperear que nu-s sentiments personnels pour lui ne sont pas changés. » Allocution de Napoléon III a l'ambassadeur d'Autriche, M. de Ilùbner. Le Constitutionnel, * juin ier 1859.
frontière et réclamait une levée en masse dans la Confédération pour envahir la France '. « Les événements ont réveillé en Allemagne l'esprit de 1812 et 1815 », écrivait un agent anglais3. La Cour de Vienne ne négligeait rien pour attiser cette excitation générale ; la presse, en partie entre ses mains, soufflait un vent de haine contre la France et pressait les Cours du Midi de prendre fait et cause pour l'Autriche.
En Prusse, spécialement, les sentiments étaient analogues : Le parti des hobereaux, qui avait été celui de Bismarck, hurlait de colère et exigeait la guerre ; la Gazelle de la Croix jetait feu et flammes et était imitée par les « élucubrations en prose et en vers » qui réclamaient le retour de l'Alsace et de la Lorraine à l'Allemagne 8. Les officiers suivaient le mouvement par inclination naturelle et intérêt bien entendu ; Moltke déclarait tout net qu'il fallait secourir l' Autriche et écraser la France. Le parti libéral n'était pas emballé à un tel [>oint : il conservait un amer souvenir de l'humiliation d'Olmiilz, et il goûtait un secret plaisir aux difficultés de l'Autriche; il trouvait dans les revendications italiennes quelque analogie avec les aspirations allemandes et désirait que la réforme nationale s'accomplit tout ensemble en Italie et en Allemagne; il désirait donc qu'on influAt sur le gouvernement autrichien pour accorder des concessions en Italie et rendre ainsi la guerre inutile. Mais bientôt il se laissa emporter au vent qui soufflait dans toute l'Allemagne : les publicistes les plus modérés proclamèrent « qu'une guerre de la Prusse contre la France était inévitable, guerre prochaine, guerre à mort...
1. Malmcsbury. Mémoires d'un ancien ministre, 30 avril 18*»'J: (trad. A.- B., Paris, 1885), p. 287. Cpr. R. llaym. Dos Leben Max Dunckers <i871), p. 188.
t. Rapport du conseil général d'Angleterre à Leipzig. 3 mars 1859.
3. Bismarck a Schleinitz. 27 février 18:>9. Correspondance diplomatique, t. II, p. 417.
Le seul devoir de la Prusse était de donner à cette guerre une issue favorable à ses intérêts * ».
Le prince Guillaume et son cabinet étaient soumis à des tentations contradictoires. A la fin de Tannée 1858, Cavour avait chargé le marquis Pepoli de sonder son beau-frère, le prince de Hohenzollern, président du ministère prussien. « Dans la pensée de Napoléon III, disait l'Italien, l'Autriche représente le passé et la Prusse l'avenir; elle ne peut se contenter d'un rôle secondaire, elle est appelée à une plus haule fortune, elle doit accomplir en Allemagne les grandes destinées qui l'attendent et qu'on attend d'elle 2. » En même temps, la Cour de Vienne rappelait au gouvernement prussien ses devoirs de confédéré et le Président de la Diète, Rechberg, invitait ses collègues à délibérer sur « la protection de la frontière ouest de l'Allemagne ». Le régent se voyait donc enfermé dans un dilemme qu'il exposait en ces termes au prince Albert : « Laisser écraser l'Autriche, n'est-ce pas s'exposer à partager son sort plus tard ? — et d'un autre côté lui assurer la victoire en l'assistant en loyal confédéré, n'est-ce pas travailler, aux dépens de la Prusse, à la consolidation de jla suprématie autrichienne en Allemagne. » L'hésitation était 1 permise, d'autant plus que l'insuffisance de l'armée inspirait aux ! mieux informés de sérieuses inquiétudes3. Au commencement ' de l'année, le régent restait sur l'expectative ; le président du conseil déclarait ù M. de Beust qu' « on ne pouvait troubler le pays par une levée prématurée de troupes, mais qu'on se souviendrait des obligations qu'imposait le pacte fédéral4 »; le ministre des Affaires étrangères, Schleinitz, insinuait à M. de
1. Die Grcnzbolen, mai 1859. Cpr. S^René-Taillandier. Dix ans de l'histoire
de I* russe, p. 404.