‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 10 sur 179 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Débuts dans la magistrature. — L'examen administratif. Référendaire à Aix-la-Chapelle et Potsdam. — Service militaire. — La ruine de la famille. Changement de carrière. Mort de M'"" de Bismarck et installation à Schonhausen. — Crise religieuse : mariage avec M"" Jeanne de Putlkamer.

La carrière des jeunes gens lient souvent au ha.sard d'une rencontre, à une parole négligemment j)rononcée j)ar un homme tenant haute situation et recueillie pieusement par le jouvenceau, comme le fruit de l'expérience et de l'autorité. Otto de Bismarck se destinait aux ambassades; il fut présenté au ministre des Affaires étrangères, Ancillon, qui avait passé de la vie ecclésiastique à une chaire de l'Académie militaire, pour continuer par l'histoire politique et finir en diplomate.

Le ministre considéra ce robuste gaillard, de médiocre noblesse rurale, sans grosse fortuhe, trop grand, trop fortement charpenté; il ne le trouva pas conforme au type alors en cours de l'attaché d'ambassade, souple et sceptique, brillant et délié, de haute naissance et de grande richesse. Il lui insinua que les débuts de la carrière diplomatique étaient difficiles, encombrés et lui conseilla de subir d'abord l'examen d'assesseur de gouvernement provincial, puis en collaborant aux travaux du Zollverein, de chercher, par ce détour, à se

frayer une voie dans la politique « allemande » de la Prusse '. C'était une défaite, Bismarck le comprit, mais résolut de prendre la voie détournée que lui indiquait le ministre. 11 travailla opiniAtrement son droit, se présenta au concoure judiciaire, et le 20 mai 1833 il était nommé auscultator au tribunal de Berlin.

Au fond des prétoires, derrière les juges, passent avec dig-nité des jeunes gens, auscultatoren en Allemagne, attachés en France. Us prennent des airs graves et profonds qui contrastent avec la fraîcheur de leur visage, la candeur inexpérimentée de leur regard; ils usent leurs vingt ans à la connaissance des hommes et des choses; ils préludent au grand, au lourd métier de magistrat. Otto de Bismarck était auscultator ; mais sa joviale humeur n'en était pas altérée.

On Tavait placé dans le service du tribunal et il y débuta par la rédaction des procès-verbaux : il avait rôvé les intrigues de la diplomatie, et il se réveillait commis-grefïier; pendant quatre mois, il grossoya et en son for intérieur se livra « plus à la critique qu'à l'admiration. » Ainsi initié aux mystères de la procédure, il fut jugé digne d'agir personnellement et chaîné des affaires de divorce. Des missions diverses du magistrat, la conciliation des époux en dispute est une des plus délicates, mais des plus passionnantes : le tact, la science du cœur humain, l'action d'un caractère calme et ferme sur des esprits surexcités, tout doit être mis en jeu pour y réussir. Mais Otto avait vingt ans, la patience n'était [tas son propre, et « il suait, soufllait sur son banc de justice ». A bout de ressources, il en appelait au conseiller chef du service; mais celui-ci, « un vieux monsieur doué de la mauvaise liutiuMir d'un liommc (urtin révt'illi,' mal à pnipos ». le

t . Bismarck, Peiaéet et Souvenirs, I, p. 4. 8.

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gourmandait dédaigneusement, dictait deux phrases insignifiantes, et lui abandonnait le reste « en l'invitant à le laisser tranquille i\ l'avenir avec ces histoires-là' ».

11 passa ensuite comme greffier au tribunal de simple police : la variété des affaires, le « va-et-vient » perpétuel des gens, petites disputes, menus forfaits, l'intéressèrent plus vivement. Mais il n'en acquérait point graine de patience, et lorsque les parties s'entôlaient dans leurs prétentions, menaçait de les « jeter à la porte ». — « J'ai la présidence de l'audience, répliqua un jour le juge, c'est moi qui fais mettre les gens à la porte. » — « Alors je vous ferai jeter à la porte par M. le juge », déclara Otto au plaideur abasourdi. C'était déjà du vrai Bismarciv, sarcaslique et brutal. Do mémoire d'huissier, on n'avait vu pareil auscultator.

Ces fonctions n'étaient guère absorbantes : Bismarck ne s'y noyait pas. Sa besogne finie, il courait chez ses amis et fréquentait le monde. 11 habitait avec son frère Bernard, qui se préparait aussi à l'administration, et menait vie joyeuse. Il écrivait à un ami d'Angleterre : « Nous sommes dans le môme état qu'à votre départ : Norcolt toujours aussi gris après le dhier, Savigny aussi bavard, Montebello d'aussi belle apparence.., et moi à moitié ivre*. » Il était invité aux bals de la Cour ; un esprit d'étroite réaction y régnait depuis longtemps; fort effrayés par la Révolution de 1830, le roi et son gouvernement s'étaient rattachés au système de Metternich, à l'administration par étouffement, et, suivant le mot d'Ancillon, profitaient de la moindre échauffourée « pour sauver l'Allemagne ». Le monde officiel suivait le mouvement, exécrait les patriotes allemands, et prenait pour idéal le hobereau prussien. Le jeune auscultiitor était entraîné; il ne pen-

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