Bismarck, Pensées et Souvenij's, I. p
2. Lettre à Astley, 1836. Horsl Kohi, Bismarck Jahrbuch, t. I, (1894) p. 3.
sait plus du tout à la république allemande et demandait qu'on adressât ses lettres à « monsieur le baron Bismarck ».
A une fôte de la cour, il fut présenté à son maître futur, le prince Guillaume de Prusse : l'entretien fut court, l'excellent militaire s'étonna qu'un si robuste gaillard ne fût pas entré dans l'armée et que « la Justice exigeât de ses jeunes gens la taille de la garde royale ». Bismarck dut s'excuser d'avoir préféré les balances au sabre.
Cette initiation à l'art déjuger dura un an. Mais Bismarck n'abandonnait pas ses idées diplomatiques : il menait de front travail et plaisir, et, tout en courant les bals, préparait d'autres examens.
Le 28 janvier 1836, il demandait au Président du Gouvernement d'Aix-la-Chapelle, comte d'Arnim-Boilzenburg, l'autorisation de passer l'examen qui lui ouvrirait la carrière administrative'. Le choix d'Aix-la-Chapelle était raisonné : les foiiclioiuiaires qui passaient dans cet important poste de douanes étaient rompus aux maniement du Zollverein, et désignés pour les ambassades dans les pays de l'union douanière; Bismarck espérait se glisser ainsi, selon le conseil d'Ancillon, par ce chemin détourné dans la carrière consulaire et diplomatique. Il comptait, de plus, rendre quelques services au gouverneur et se mettre à sa remorque; le comte d'Arnim-Boilzenburg, d'une grande famille, très riche, jeune encore, mais déjù président de gouvernement, paraissait destiné à une brillante carrière et l'avenir combla ces espérances. Ministre ù plusieurs reprises, il marqua dans l'histoire de la Prusse.
La demande do Bi>rn;wvk lut ravorablctnciil wceiirillie et deux conseillers de gouverne intnt choisirent les thèses qu'il
1. Horst Kohi, Bismarck Jahrhuch, t. III (1896), p. 1 et suiv. donne les actes se ri'fcranl â la vie administrative de Bismarck.
devait développer et « écrire de sa main, sans le secours d'aucune personne étrangère ». On a conservé ces morceaux de lilléralure poslulanlo*. Le premier est une élude « sur la nature do l'admissibilité du serment, ses principes généraux et ses divers modes, au point de vue du droit naturel et de la morale, avec examen des enseignements du christianisme » ; c'est un travail rapide, peu fouillé, quelconque, sur le serment chez les peuples anciens et dans les législations modernes. L'autre thèse est plus intéressante, elle porte « sur l'économie dans les finances de l'État, sa nature et ses conséquences et commentée par des exemples historiques. » Il ne s'agit plus ici d'une élude maçonnée à coup de manuels et de dictionnaires; il y a une part de travail personnel, sous l'influence des cours de Heeren, le seul professeur de Bismarck qui ait agi sur lui, et de l'École française, surtout de J.-B. Say. L'ouvrage manque un peu d'ordre, de plan, mais il prouve une certaine élude de l'histoire étrangère, et il manifeste un esprit indépendant, curieux, pas banal, nourri de fortes lectures et possédant ses opinions personnelles. La conclusion se développait, naturellemenl, tout à l'éloge des souverains de Prusse, dont la sage économie avait assuré la grandeur du royaume. Dans l'ensemble, et avec quelque bonne volonté, on peut découvrir « encore obscures les idées qui ont plus tard dirigé la polilique financière de Bismarck* ».
Admis sur ses travaux écrits à l'examen oral, Bismarck fut interrogé sur les sujets les plus variés : littérature grecque et latine, philosophfe et histoire, droit public, économie politique, finances, droit romain, prussien, français. Sa puissante intelligence, cette mémoire, qui dès le g;y'mnase le faisait
i. Ilorsl Kohi, Bismarck Jahrbuch, t. II (1895) p. 21 et suiv. 2. Brodnitz, Bismarcks nationalœkonomische Anschauungen, p. 79 et suiv., se livre â un examea critique de ce travail.
passer « pour un êlre énigmalique, qui ne travaillait pas et -savait tout' », lui avaient permis de tout s'assimiler : il passa un brillant examen, les conseillers louèrent surtout « sa ptx»mptilude i^ comprendre les questions et sa rapidité 5 y répondre* ».
Le 5 juillet 1830, il était nommé référendaire à la présidence du «i^ouvernemenl à Aix-la-Chapelle. 11 y resta un an. Les funclions ne lui plurent guère : la paperasserie administrative, les dossiers, les liasses de procédure, l'art de compliquer les questions, « d'enfler les cartons de pièces et de papiers », la monotonie de la tftcho journalière, toutes les petitesses de la vie de bureau le rebutèrent et l'ennuyèrent. Sauf le comte d'Arnim, « homme très inlellifçent », les fonctionnaires' lui parurent d'esprit étroit et mesquin. 11 se plaisait d'ailleurs à Aix-la-Cha[>elle; il s'y amusait beaucoup, il s'y ttnusait trop. 11 avait vinj^t et un ans, il était assez beau u^wçun, « cheveux blonds à la Titus, et voix de baryton au timbre moelleux ». Il fit beaucoup de sottises qu'il regretta plus lard. C'est l'époque sombre de sa vie.
Aix-la-Chapelle était alors, plus qu'aujourd'hui, fréquenté par de riches élrangei-s qui venaient y passer l'été et s'amuser sous prétexte de prendre les eaux. Bismarck parlait couramment l'anglais et le français ; il vécut avec les baigneurs plus qu'avec ses collègues ; aux répertoires administratifs, il préférait le jeu, les soupers et le reste ; suivant le mot d'un biographe, «< tout cela amena beaucoup de désordre dans .son existence' ». Avec ses nobles amis, il voyagea en B»'lgique, en France, et se livra à des éludes qui, pour être coniparées, n'avaient rien de juridique. Ce ne fut pus long, un été; ses
1 M,iu;iicdn IMniKkcnbiirK. d'a])ri'sKt:\uU'\\, Hisiiuirck et sa ftimille.p.H. i l'i.i, ra-verbal «Ji- r»'xam»Ti, Horsl Kohi, loc. cit . l. Ili. p. U. 3. Ulum, PQrst Bismarck und seine Zetl. (. 1 (18»4^ p. i%.
regrets durèrent plus, et longtemps après il parlait encore avec remords, avec douleur, de cette njauvaise période de sa vie.
A Taulomne de 1837, il était transféré au gouvernement de Potsdam ; il désirait se rapprocher des siens, et avait pris pour prétexte « la nécessité d'étudier de près les contributions indirectes dans leurs relations avec la politique douanière ». La proximité de Berlin avait aussi son importance; Potsdam, d'ailleurs, était une résidence agréable, un peu somnolente en l'absence de la cour, mais joliment située sur la Havel, avec ses chAleaux, ses parcs aux profonds ombrages, ses lacs pour le canotage et ses îles aux fins restaurants.
Le milieu changeait, l'esprit demeurait identique. Victor von Unruh qui travaillait à la même époque à Potsdam, a retracé « le despotisme de l'administration, qui ne tenait aucun compte des progrès intellectuels de la population et ne se doutait môme pas de celle vérité que le peuple ne respecte pas les lois si les fonctionnaires les méprisent' ». Bismarck n'était pas ennemi d'une certaine vigueur administrative ; mais il trouva ses collègues de Potsdam « vieux jeu, très vieux jeu»; son esprit critique et caustique tourna en dérision fonctions et fonctionnaires; il prit son emploi en dégoût, il ne le regarda plus que comme un « collier de misère » et au printemps de 1838 il était presque décidé à l'abandonner.
Il était alors en Age de faire son service militaire. 11 obtenait de rester à Potsdam et enti'ait au régiment des chasseurs de la garde ; il espérait y continuer sa vie-joyeuse, lorsque de douloureuses révélations sur la fortune de sa famille bouleversèrent son existence.
M. et M""' Ferdinand de Bismarck avaient mené depuis