‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 102 sur 179 · Duc de Cobourg. Ans meinem Leben, t. Il, \y. .j · texte numérisé non relu

Duc de Cobourg. Ans meinem Leben, t. Il, \y. .j

3. Gerlach. Denkwiirdigkeilen, 16, 17, 23 avril 1851. f. I, p. 618-619.

envoyer à la Dièlc un plénipotentiaire intermédiaire, avec un adjoint qui le remplacerait, s'il réussissait. Pour la dernière place, il indiqua Bismarck : l'homme lui paraissait encore un peu ardent, insuflisamment dégagé de « la politique de Radowilz », mais on le suivrait de près, avec de bons conseils par lettres. D'ailleurs son discours du 3 décembre l'avait manifesté partisan sincère de l'îUliance avec l'Autriche et du régime des traités de Vienne ; récemment encore, aux applaudissements de l'extrême droite, il avait défié le parti libéral « de trouver dans l'histoire d'Allemagne, depuis le temps des Hohenstaufen, — en exceptant toutefois le moment de la domination espagnole sous Charles-Quint, — une époque quelconque où l'Allemagne ait joui d'un plus grand prestige à l'étranger, d'un plus haut degré d'unité politique et d'une plus grande autorité que pendant la période de temps où la Diète fédérale a conduit les affaires étrangères de l'Allemagne' ». C'était pour le parti autrichien un bon manifeste, clair et ferme, car il se bornait à biffer trois années d'histoire, de 1848 à 1851 ; c'était un excellent programme pour le délégué à Francfort dans l'esprit de la camarilla^ et fit la nomination do Bismarck; on l'envoya parce qu'autrichien.

Gerlach le désigna au roi à l'insu môme de Bismarck ; le bruit de sa nomination se répandit vite et il en eut vent par des amis lors de son voyage en Poméranie. De retour à BerUn, il apprit le sérieux de ce racontar, et il s'empressa de sonder M. de Manteuffel, — « Fra Diavolo, » écrit-il dans sa correspondance. Le poste lui convenait personnellement : il comprenait la nécessité d'être quelque temps en second plan, pour apprendre le métier diplomatique, ses formules et ses formalités ; il désirait une situation durable où, homme de

1. Bismarck. Discoure du 6 mars iSSl. Bumarck député, p. '.U>\.

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foyer et de famille, il pût s'intaller avec femme ctenfanls, et il t'iait décidé à refuser toute situation où il ne pourrait vivre avec les siens ; enfin la nature môme du poste lui seyait avec son activité multiple, ses chausses-trappes et la résidence agréablement située.

A la fin du mois, la décision était prise ; selon Bismarck môme, le roi aurait eu l'intention de le nommer immédiatement délégué à la Diète, mais sur l'opposition de son entourage, il avait résolu d'envoyer provisoirement à Francfort le baron de Rochow, ambassadeur en Russie, avec Bismarck comme conseiller do légation ; dans un délai de deux mois environ, Rochow retournerait à Pétersbourg et Bismarck lui succéderait ' .

Au commencement de mai et, selon Motley, dans la même journée, Bismarck fut appelé au ministère des Affaires étrangères et au cabinet du roi. Manteuffel lui proposa définitivement sa nomination à Francfort"; Bismarck se recueillit un instant, et accepta. Il se présenta ensuite au roi ; Frédéric- Guillaume lui renouvela la proposition ; aux paroles du souverain Bismarck répondit un seul mot, « oui » ; le roi, homme d'hésitation, fut stupéfait de cette prompte décision et en manifesta quelque surprise. « Vous avez bien du courage, lui dit-il, de vous charger ainsi au pied levé d'une fonction qui ne vous est pas famifière. — Le courage, répondit l'autre, c'est Votre Majesté qui l'a en me confiant ce poste ; au demeurant. Votre Majesté n'est nullement tenue de maintenir ma nomination du moment qu'elle constatera qu'elle a nommé-

J. Bismarck à sa feninu-, 28 avril iSol. Uriefe an seine BrauL und Gatlin, p. i66.

2. Molley, Correspondence, t. I, p. 175. Bismarck, Pensées et Souvenirs t- 1, p. 103. D'apr(>s ces documenls, la proposition de Manteuffel aurait été pour Bismarck tout imprévue. Il résulte de sa correspondance avec sa femme qu'il savait à l'avance qu'elle lui serait faite.

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un homme incapable de remplir celle fonction. Quant à moi, je ne puis pas savoir si la tAchc est au-dessus de mes capacités avant de m'y être appliqué. Si je ne suis pas à la hauteur, je serai le premier à demander mon rappel. » A quoi le roi répondit : '( Nous allons faire un essai. »

Sa nomination fut signée le 8 mai 18.j1 ; le 10 mai il partait avec son chef pour Francfort.

Inclinée en pente douce vers le Main, la ville se serre autour du Rômer, le vieux palais impérial ; au centre, les rues sont étroites, obscures, tortueuses ; c'était, au moyen A^e, le quartier des marchands, des changeurs et des préteurs; les fripiers juifs et les usuriers y ont gardé leur logis; des générations plus soucieuses de bien-être ont construit des rues moins noires et des maisons plus élégantes ; une voie large et riche, la Zeil, sépare ainsi les deux villes, celle du passé et celle du présent ; des jardins ombreux et frais font à la cité une ceinture charmante et saine qui complète le cours de la rivière. Les environs sont agréables : au sud la vaste forêt de Francfort, aux longues lignes de pins, avec des étangs et des sablonnières ; au nord les dernières pentes du Taunus et les forêts de Wiesbaden qui ondoient et verdoient à l'horizon.

-\u mois de mai 1851, Francfort réunissait à nouveau les envoyés «f des princes souverains et des villes libres d'Allemagne' ». Aux termes de l'acte constitutif de la Confédération germanique du 8 juin I8l*i, ils avaient pour mission « de maintenir la sûreté intérieure et extérieure de l'.Mlemagne, l'indépendance et l'inviolabilité des États confédérés ». En fait, leurs petites intrigues et U'urs mesfjuines criailleries ne parvenaient qu'à maintenir un équilibre instable entre les

t Sur lucle f^diral, voyez Laferrifro ri Batbie. /.« ComlHutiont d'Europe «t (f Amérique (1869), p. S4i et suiv.

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puissances allemandes. L'Autriche, qui présidait la Diète, s'efforçait delà dominer; la Prusse voulait égaler sa rivale; les Etats moyens, qui avaient nominalement môme pouvoirque les deux grandes puissances, jalousaient celles-ci ; les petits princes, répartis au hasard en curies bariolées, se mordillaient ; les Pays-Bas j)our le Luxembourg et le Danemark pour le llolstcin se révoltaient contre toute ingérence. Et le tout discutail, disputait, se divisait en groupes, commissions, comités, délégations, et piétinait sous l'œil impassible et bienveillant des ambassadeurs étrangers.

Le personnel diplomatique était nombreux et pour évoluer avec sûreté il était nécessaire de le connaître exactement. Ce fut le premier travail de Bismarck : son prompt coup d'œil jugea et jaugea chacun rapidement '.

Le personnage di primo cartello était le comte de Thuiu délégué autrichien et président de la Diète. Diplomate de carrière, de haute situation par sa naissance et son rang, Son Excellence s'estimait d'une essence supérieure et le manifestait hautainement ; il avait calqué son masque sur celui de Schwarzenberg dont il imitait les travers, sans avoir le génie : le jeu au cercle jusqu'au matin, la danse, le Champagne et une cour effrontée aux johes femmes des banquiers. 11 affectait à l'égard de ses collègues un mépris de « roué viennois » pour de petites gens ; il présidait la Diète en courte jaquette d'étoffe claire boutonnée pour dissimuler l'absence de gilet, avec uno

1. La correspondance diplomatique de Bismarck a été publiée avec rautorisation des archives impériales par Poschingor sous le titre l'reussen im Bundeslag 1851 Ai» 1859, 4 vol., 1881-1885. Les trois premiers (omc!* ont été en grande partie traduits sous la direction et avec une excellente préface de M. Funck-Brentano sous le titre Correspondance diplomatique de M. de Bismarck. 1851-1859. IMon. 2 vol.. 1883. Pendant son séjour à Francfort, Bismarck a entretenu avec le général de Gerlach une intéressante correspondance, publiée sous diverses formes : nous nous référerons k Ilorst Kolil. nismarck's lirie/'c an den General Leopold von Gerlach, 1896.

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appaivnce de cravate, et sur le ton de la conversation ; les plus hauts visiteurs Taisaient antichambre à sa porte ; il reçut Bismarck le cigare au lèvre, confortablement assis, et ne lui offrit pas de siège ; h sa seconde visite, le hobereau prussien s'empara d'une chaise et alluma un cigare.

Thun ne manquait pas, d'ailleurs, de sens politique et d'çspril de répartie, il était pour l'ambassadeur prussien « un adversaire dangereux », mais ses travers mêmes lui nuisaient et, comme l'écrivait Bismarck àGerlach, « c'était un mélange de grossièreté qui aurait volontiers passé pour une honnête franchise, d'une nonchalance aristocratique et d'une malice de paysan slave ; il invoquait toujours « l'absence d'instructions de son gouvernement », mais dépendait de son entourage par son ignorance des affaires' ».

Les délégués des quatre royaumes, satellites de première grandeur gravitaient dans l'orbite du soleil autrichien'; le Bavarois, M. deSchrenU, « travailleur consciencieux et infatigable, jurisconsulte par éducation et par goût », aimait les affaires lentement menées et pous.sait le patriotisme jusqu'à l'extrême susceptibilité ; le Saxon, M. de .\ostitz, avait une souplesse diplomatique suffisante pour en faire le ferme soutien du maître du jour et lui permettre un revirement instantané si ce maître changeait ; pour l'iieure, il formait l'appui le plus solide de l'Autriche à la Diète, mais on prévoyait qu'il serait acquis à la lYussesile royaume l'emportait sur l'empire; le Hanovrien, M. de Bothmer, « caractère droit qui inspire la confiance », méritait les éloges de Bismarck, car il appuyait ouvcrliMncnt son opj)osilion aux empiétemcntsde la présidence ; le Saxon, M. de Heinhard, était au contraire la bête noire du l'nissien, qui le taxait de « frivolité et de confusion, exhalant

t Poschingor. t. IV, p. 2,25. Bismarck an Gerlach, p. 4. i Correxpomlance diplomalique. { I. p. Il" et ftulv.

ses rancunes contre la Prusse, toujours en relard et le dernier aux séances, inattentifet intervenant hors de propos dans la <liscussion ; » à coup sûr, M. de Rheinard avait peu de ^oùt pour M. de Bismarck,

Les délégués des moyens États, Bade, liesse électorale cl ducale, suivaient le cours de leurs intérêts, qui étaient alors du côté autrichien et « évitaient avec soin de se compromettre par des jugements personnels ». Les petits princes et les villes libres, au nombre de vinnt en viron, étaient représentés par six délégués qui cherchaient à louvoyer entre la Prusse et l'Autriche, partagés entre l'amour d'une grande Allemagne et la crainte d'être mangés. Les ambassadeurs de Danemark et des Pays-Bas, M>L de Bulow et de Schcrff, représentaient également à la Diète les intérêts du Holstoin et du Luxembourg, terres d'Empire; c'étaient des hommes de valeur, expérimentés et prudents, qui observaient une réserve impartiale.

En résumé, dans ce collège à 17 voix, le plénipotentiaire ne pouvait compter persoiniellement que sur trois amis; les autres délégués étaient tous sous la coupe plus ou moins directe de l'Autriche.

Des ambassadeurs étrangers, le plus considérable était le russe, prince GortschakofT, qui assurait à Francfort les bases d'une brillante carrière et y puisait la parfaite connaissance de l'Europe qu'il employa utilement comme ministre des Affaires étrangères; à Vienne, où il avait géré par intérim l'ambassade, à Stuttgart, où il avait lié par un mariage les familles de Russie et de ^^''urtemberg, il avait montré de la prudence et de l'activité ; il avait grande influence, il le savait, et tenait à ce que nul n'en ignorât. Le représentant de la Grande-Bretagne, lord Cowley, neveu du duc de Wellington, était « un homme très agréable' », élégant, du meilleur

1. Bismarck à sa femme. Briefe an seine Braut und Gallin, p. 276.

monde. L'ambassadeur français était intelligent, « aimable, d'un caractère toujours égal, d'une discrétion ù toute épreuve, sans zèle exagéré »; il suivait le goût du jour; il s'était appelé M. Marquis lors de la République démocratique de 1848, M. Marquis de Tallenay sous la présidence du prince Louis- Napoléon, et devinl M. le marquis de Tallena\' avec l'Empire'. 11 avait pour attaché un jeune M. Rothan qui devait se faire une belle carrière dans la diplomatie, mais plus belle encore dans les lettres.

Et à cùté de ce monde de diplomates s'agitaient des commissaires financiers, commerciaux, militaires ; le général de Peucker délégué de la Prusse pour l'armée fédérale, était un officier intelligent et brave, mais féru de décorations et tellement chamarré de cordons, croix et rubans qu'on avait forgé à son intention le verbe peiickern : er peuckert^ il fait son Peucker; le général de W'aldersee, qui lui succéda, paraissait à Prokesch « un mauvais coucheur qui semblait n'avoir d'autre mission que de combattre le délégué militaire de l'Autriche - ».

Bismarck devait posséder le doigté de tout ce personnel avant d'entrer en fonctions définitives. Pendant deux mois, il resta en sous-ordre et cela ne lui convenait guère. Il guettait son chef avec mauvaise humeur. C'était pourtant un homme agréable et de relations faciles que le lieutenant-général Théodore Rochus baron von Rochow ; comme Bismarck, il était i.ssu d'une vieille famille de la Marche de Brandebourg ; il avait suivi une carrière heureuse de diplomate et de soldat ; il était depuis l'autonuie ambassadeur à Pétersbourg, persona ijrafa auprès du tzar, et l'estime de .Nicolas l'avait désigné nalurcUenu.-nt pour ivprésenter la Prusse à la i-enaissance de la Diète ; il convenait à la Prusse d'introduire ù Francfort une

I Bismarck. Pensées et Souveiiim, l. i, p. 10*.). 'i. l'rukesch. Aus den Briefen. p. 304. SIS.

personne aimée du dieu, arbitre de rEurope. Rochow avait reçu pour instruction d'éviter tout conflit avec l'Autriclu' ; celte politique lui convenait ; son caractère était souple jusquà la mollesse. « Par nature, écrivait Bismarck, il craignait d'empoigner les questions avec une forte initiative ; il préférait opposer à l'Autriche une sorte d'opposition passive '. » Ce n'était pas la manière de son conseiller de légation et celui-ci s'en plaignait amèrement : « Rochow est dans ses relations personnelles avec moi l'amabilité môme ; mais j'ai peu d'influence dans ses décisions sur les affaires ; car deux hommes ne peuvent pas remplir un môme emploi ; la plupart des alîairc.s arrivent toutes préparées de Berlin, ce qui ne peut être autrement, et ce qui se produit ici est traité dans une conversation accidentelle et inattendue, ou ù la séance de la Diète ou par Rochow dans sa correspondance personnelle... En un mot, ce qui arrive se fait sans moi et j'ai la sensation d'un junker dans une sinécure '. »

Il en voulait peut-être à Rochow pour une autre cause ; il le soupçonnait de se plaire à Francfort, « de désirer son maintien dans l'existence facile sur les bords du Rhin » et de tout mettre en œuvre pour que son conseiller fût nommé ministre plénipotentiaire à Darmstadt et lui laissât place nette ■\ Ce soupçon n'était guère justifié, et, en tous cas, M. de Rochow ne fit rien pour desservir son subordonné ; le prince de Prusse étant alors de passage à Francfort lui parla de Bismarck avec le dédain d'un mihtaire de haut grade pour un oflicier subalterne : « Et ce lieutenant de landwehr va devenir délégué à la Diète.'' » — « Parfaitement, répliqua Rochow, et je crois que le choix est bon; M. de Bismarck est actif,

1. Bismarck à ManteufTel, Il juin 1851. Poschinger, t. iV, p. H.

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