Bismarck. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 129 à
obligations sans rassentiment, et môme à ce qu'il semble, à l'insu de la Prusse ». 11 redoute que ces engagements rendent imminente une guerre entre l'Autriche et la Russie et il souligne auprès de ses collègues de Francfort la duplicité',du cabinet de Vienne. « Ils ont été atterrés, écrit-il, par la nouvelle de l'échange de notes entre l'Autriche et les puissances occidentales, et particulièrement par le fait que l'Autriche, quoiqu'elle fût informée de l'évacuation des principautés danubiennes (par la Russie), a persisté dans ses négociations... La nouvelle de cette évacuation leur avait donné l'espoir que la paix serait conservée pour l'Allemagne. » 11 encourage les petits Etats à la résistance à l'Autriche, à refuser une mobilisation toute à leur détriment, et il conclut avec satisfaction : « A en juger par ce que j'ai pu constater ici, toute demande de mise sur le pied de guerre des troupes fédérales rencontrera désormais une opposition générale ' . » Mais il est contraint de réprimer son indignation, car il y a deux hommes en lui ; le patriote s'épanche dans ses lettres privées, déclare tout net que l'on suit h Berlin une politique « contraire à l'honneur militaire » et propose de répondre '< froidement » aux propositions de l'Autriche '. Le diplomate représente celle politique môme, signe au même moment une convention militaire avec la Cour qu'il jalouse', rédige avec Prokesch une déclaration commune sur les événements d'Orient, déclare que la Prusse travaillera de concert avec l'Autriche et poursuivra ses tentatives de médiation auprès de la Russie, et, ressource dernière, quand il est pressé de trop près par le délégué autrichien, rétorque « qu'il n'a pas encore reçu les instructions de son gouvernement ».
t . Bismarck à ManteufTel. 15 et 17 août 1854. Correspondance diplomatique, p. 293. 295, 296.
i. Bismarck à Gerlach, 15août 1854. Bismarcks Briefean Gerlach, p. 162. 3. Bismarck A Manteuffel, 20 août 1854. Poschingcr, t. IV, p. 222.
M ATT». — Biamarck. I. — 25
Cependant Bismarck a réussi à modifier légèrement l'altitude de la Cour prussienne. 11 n'avait pu empêcher le roi d'indiquer le 13 août au tzar les quatre points comme base des négociations futures ; mais en même temps Frédéric- Guillaume IV avait signifié à Vienne qu'il ne considérerait pas le refus par la Russie de ces quatre points comme uti acte d'hostilité. La Prusse se dégageait par là de la politique autrichienne et c'était un succès pour les partisans de la Russie.
Ainsi la logique des choses conduisait le gouvernement prussien à cette neutralité bienveillante envers la Russie, que préconisait M. de Bismarck. La situation de celui-ci en était agrandie. Plus que jamais il était consulté par le roi et faisait sans cesse le voyage de Berlin. La confiance du souverain était parfois gênante pour Bismarck, car Frédéric- Guillaume avait l'amitié exigeante et entendait que l'élu s'abandonnât entièrement. A la fin du mois d'août 1854, le bon mari était en route pour Reinfeld en Poméranie, lorsqu'un envoyé du roi le pourchassa jusque dans son wagon pour l'inviter à venir à Putbus, dans l'île de Rugen, conférer sur un projet de circulaire de la Prusse aux gouvernements allemands * : le souverain voulait leur donner communication de sa réponse à la dépèche viennoise sur la note des quatre points, et il trouvait que le projet de Manteuffel était trop autrichien. Bismarck rédigea une autre circulaire plus favorable à la Russie, et qui obtint l'approbation du roi. Ce document partit pour Berlin, d'où il devait être transmis aux divers gouvernements, mais le roi se ravisa, arrêta le
i. Les Mémoires et Souvenirs, t. II, p. 193, contiennent à ce sujet de légères erreurs dues à l'époque de leur rédaction. La conférence de Putbus du 30 août 1834, eut pour but la délibération non de la réponse à la dépêche autrichienne sur les quatre points, car cette réponse est du 13 août, mais de la circulaire prussienne du 3 septembre.
projet par voie télégraphique, le modifia encore, tout en conservant les idées de Bismarck plus que celles de Manteuffel. Tirant parti de l'évacuation des principautés et d'une récente déclaration de la Russie, le roi de Prusse déclarait qu'une extension du traité du 20 avril n'était pas nécessaire ; les quatre points méritaient un examen attentif et après les affirmations russes, la Cour de Berlin ne pouvait conseiller à ses alliés une attitude belliqueuse ; elle espérait que l'Autriche s'abstiendrait de toute mesure agressive et qu'ainsi les États de l'Europe centrale exerceraient une influence pacifique. Ces déclarations débonnaires répondaient trop exactement aux sentiments des petites Cours allemandes pour que le gouvernement prussien ne fût. pas sûr de leur adhésion.
Pendant son séjour à Putbus, puis à Berlin où il séjourna en septembre, Bismarck fut traité par le roi de telle façon qu'il était manifestement l'homme du jour. « Vous jouissez de la faveur du moment, lui disait Gerlach, et le roi vous accorde la faveur de rédiger ses dépêches, comme il donnerait un bouquet à une dame. » C'est l'époque de sa pleine influence, et le bruit se répandait qu'il supplantait Manteuffel et le remplacerait prochainement au ministère des Affaires étrangères. Cette rumeur était née à chaque ciise où le roi avait ou recours aux avis de son délégué à Francfort ; elle prenait quelque vraisemblance au moment où Frédéric- Guillaume se rapprochait sensiblement de la politique prônée \mv Bismarck. Mais, dans l'ciilourage du roi, ce projet était combattu de tous : de Manteuffel naturellement, directement inlci-essé, de la camarilla «'gaiement, qui considérait Bismarck comme a un membre {)eu sûr du parti » ; le président de Gerlach le comparait à Pilate et prétendait qu'il était homme à dire : « Qu'est-ce que la vérité ? »
D'ailleurs, Bismarck même ne tenait pas à prendre la direction des affaires étrangères à un moment où les responsabilités du pouvoir étaient lourdes et les hésitations du roi multiples. Ce fut un bonheur pour lui. Il se serait usé dans des luttes stériles avec un souverain mystique, fantasque, scrupuleux, qui intervenait à tout instant dans les affaires et qui cependant n'était pas en état de les diriger lui-même ; il serait arrivé au pouvoir, prématurément, sans avoir mûri ses desseins, posé ses jalons A Paris et à Pélersbourg, avant de disposer de l'armée qu'allait réorganiser le roi Guillaume et qui devait permettre à son génie politique mêlé d'audace et d'artifices de tout oser *,
Cette heure degninde influence passa vite. A Putbus, déjà, Bismarck avait froissé le roi par son insistance à demander la permission de rejoindre sa femme. « Son ménage lui est plus cher que le royaume tout entier », remarquait avec dépit le monarque jaloux. Certaines divergences de vue politique augmentèrent cette disgrâce que devait consacrer un voyage de Bismarck à Paris.
II. — Pendant ces négociations, les événements avaient marché en Orient ; la guerre était engagée; le 14 septembre 1834, les soldats de France et d'Angleterre débarquaient en Crimée ; ils prenaient de suite contact avec leurs adversaires russes ; le 20 septembre, 3.000 cadavres gisaient sur les champs que traverse l'Aima, 5.000 hommes encore étaient blessés ; Menschikof sacrifiait ses bateaux pour défendre le port de Sébastopol; les soldats alliés s'installaient dans des tranchées où des milliers devaient mourir du choléra, de la
1. Rothan. La Prusse et son roi pendant la guerre de Crimée, p. 125.
Là guerre de CRIMEE 389
gangrène, des balles ou des obus ; 9o.000 Français, 20,000 Anglais, 2.000 Sardes, il 0.000 Russes, 227.000 hommes allaient mourir pour la question des monastères, la neutralisation temporaire de la mer Noire, la fermeture des Dardanelles, l'anéantissement des principes de i81u qui n'existaient plus depuis 1848, la suprématie sur mer de TAngleterre et l'affermissement de Napoléon 111 sur un trône où il séjournerait dix-huit ans et dans un pays qu'il précipiterait dans le désastre et la douleur. Guerre héroïque peut-être, mais inutile et impie, car elle n'était motivée par aucun de ces intérêts ni de ces questions où l'honneur et la vie mêmes des nations sont en jeu et qui, seuls, rendent légitime le sacrifice des existences humaines.
Dès le début, la lutte était si acharnée qu'on l'espérait de courte durée, et, sur les récils d'un cavalier tartare, le bruit se répandit à la fin de septembre que Sébaslopol était tombée entre les mains des alliés. La Cour de Vienne, qui avait été un peu calmée par les déclarations pacifiques de Frédéric- Guillaume IV, reprit audace. Le délégué autrichien à Francfort avait passé le mois de septembre dans une humeur détestable. Il avait, au dire de son adversaire prussien, « agonisé de sottises tous les diplomates, n'épargnant ni personnes, ni gouvernements ; il avait déclaré la Confédération une institution inutile ; il avait fallu le fuir comme on fuit les morsures d'un chat en colère ». A Vienne, Buol avait eu de pareils accès. Mais le prétendu désastre de la Russie calme les nerf» des di|>lornates autrichiens. Ils tentent de tirer profit d'une lutte où ils n'ont pas pris part, du succès des alliés qu'ils n'ont |)ii.s aidés, et de la défaite de la Russie qui les a secourus trois ans auparavant. Bismarck lui-même est indigné de l'effet « dos fausses nouvelles » qui poussent l'Autriche « h témoigner sa bonne volonté aux puissances occidentales ».
En loyauté politique, il a toujours eu répiderme chatouilleuse
— pour les autres.
Buol se réjouit, comme d'un triomphe des armées autrichiennes ; il télégraphie ses félicitations à Napoléon, souffle un vent de guerre dans les journaux officieux et envoie aux Cours allemandes une circulaire pour se plaindre de l'apathie de la Diète, des tergiversations de la Prusse : il demande aux divers gouvernements leur appui effectif dans la question des duchés et la revendication des quatre points. Cette démarche était maladroite ; les petites Cours n'avaient aucun intérêt à la liberté du commerce sur le Danube et à la cessation du protectorat russe dans les Piincipautés, que l'Autriche leur représentait comme des biens indispensables ; elles-mêmes ne demandaient qu'à rester en paix. Le moment était donc propice pour la Prusse de renouveler ces déclarations pacifiques, en évitant toutefois de froisser les puissances occidentales par un attachement exagéré à la Russie. « Il s'agit de faire croire aux gouvernements allemands que nous maintiendrons notre point de vue, au risque d'une rupture avec l'Autriche, écrivait Bismarck le 9 octobre. Tout symptôme indiquant une bonne entente entre la Prusse et la France produit, sous ce rapport, un effet tout particulier. » Dans cet esprit, la Prusse adresse le 13 octobre aux Cours allemandes une circulaire bénévole et calmante. D'ailleurs on apprend à Vienne que le récit du Tartare est un conte, — un canard, écrit Bismarck,
— la Russie est loin d'être abattue, la lutte sera longue, sanglante, coûteuse ; l'audace autrichienne en est amoindrie, et, au commencement de novembre, Buol affirme que son gouvernement se gardera d'attaquer le premier la Russie et en tous cas n'entreprendra aucune guerre sans en délibérer au préalable avec la Prusse et la Diète. C'était un recul; le cabinet de Vienne cherchait à le couvrir en déclarant que « la
retenue des gouvernements allemands l'empêchait d'arriver à ses fins' ».
Frédéric-Guillaume IV fut-il touché par cette concession de l'Autriche ? ou un de ses aides de camp, Wedell, envoyé par lui à Paris, le ramena-l-il à la politique de l'Occident ? ou encore Manteuffel reprit-il son influence d'antan ? il est difficile de le dire, mais il faut constater qu'à ce moment le roi de Prusse négligea les principes de la circulaire rédigée à Pulbus et se rapprocha du gouvernement autrichien. Le 26 novembre, les deux gouvernements signèrent une convention qui étendait le traité d'alliance offensive et défensive du 20 avril : les quatre points devenaient pour eux la base nécessaire des négociations de paix ; le roi de ■ Prusse s'engageait à secourir son allié « en cas d'attaque contre les troupes autrichiennes, soit que cette attaque fût dirigée contre le territoire de l'Autriche, soit qu'elle eût lieu dans les Principautés. » C'était un succès incontestable pour l'Autriche, qui espérait, grâce à cet appui, occuper temporairement les Principautés, et lors des négociations définitives obtenir sur elles un droit de protectorat ou môme de garde. C'était donc un échec pour le parti russe à Berlin. Avisé secrètement par le général de Gerlach de ce qui se tramait, Bismarck s'était lamenté : « L'Autriche nous a effrayés en 18*>0 avec les baïonnettes russes, en i854 avec les baïonnettes françaises, jusqu'à ce que nous fassions sa volonté ; elle a le monopole du patriotisme allemand, représente seule les intérêts allemands et en outre a gardé la haute considération de la Prusse... Je crains le même jeu qu'après le 20 avril; on va trouver le moment venu do faire encore un pas en avant *. »
1 Bismarck h Manteuffel, SI octobre 1854. Corrtapomtanct diplomatique, l. I. p. 327.
i. Bismarck à Gerlacb, t± novembre 1854. Britfe an Gerlach, p. 178.
C'était bien rintention de l'Autriche, et, forte de l'appui de la Prusse, elle courait sip^er un nouveau traité avec la France et l'Angleterre. Le 2 décembre, la Cour de Vienne s'appropriait les quatre points, la France et l'Angleterre s'engageaient en cas de guerre entre l'Autriche et la Russie à secourir la première; enfin une clause spéciale imprimait au traité son véritable caractère ; si le rétablissement de la paix générale n'était pas assuré avant la fin de l'année sur les bases déjà posées, les souverains de France, d'Autriche, d'Angleterre « délibéreraient sans retard sur les moyens efficaces pour obtenir l'objet de leur alliance ». C'était à l'adresse du tzar une invitation à traiter, presque une sommation. Ainsi se trouvait justifiée la prophétie de Schwarzenberg que l'Autriche étonnerait le monde par son ingratitude.
Bismarck avait beau jeu à accuser la Cour de Vienne de duplicité. Il n'y manqua point. « La chose est fort suspecte, écrit-il le 4 décembre, surtout eu égard aux armements non interrompus que fait l'Autriche. Cette puissance s'est assuré l'appui de l'Europe pour le cas où ses troupes serait attaquées par la Russie, et il ne lui manque qu'un prétexte plausible ; si elle parvient à le faire naître, le but du cabinet de Vienne sera atteint ; ce but, c'est la coalition de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche, organisée de telle sorte que non seulement l'Autriche soit couverte par l'Allemagne, mais encore qu'elle soit, grâce à l'appui de l'Allemagne, le membre le plus fort et le plus important de la coalition *. » Pour riposter à ces menées, Bismarck cherche à écarter de l'Autriche les petites puissances, à isoler le cabinet impérial, et ù lui donner ce qu'il appelle, goguenard, « un rude mal aux cheveux une fois que l'ivresse sera passée ».
1. Bismarck à Manteuffel, 4 décembre 1854. Correspondance diplomatique, t. I, p. 338.
LA GUERRE DE CRIMEt: 393
La lâche n'était pas impossible. Les gouvernements allemands n'avaient adhéré qu'avec répugnance au traité austroprussien du 26 novembre ; Bismarck les y avait engagés, le cœur contraint peuf-ôtre, mais lié par sa qualité de diplomate prussien. Mais il espérait bien que c'était la dernière concession accordée à rAulriche et que la Prusse refuserait d'adhérer au traité du 2 décembre ; il était bientôt rassuré, et, le 18, recevait à sa grande joie une lettre de Manteuffel qui lui affirmait son refus de participer aux nouvelles conventions de l'Autriche*. Il se mettait immédiatement en mesure de persuader les petites Cours que le traité passé entre l'Autriche, l'Angleterre et la France constituait pour elles un grave péril, et que leur adhésion à ce pacte diabolique les conduirait à une guerre sanglante, dangereuse, sans résultats possibles. Les petits gouvernements étaient tout convaincus et bien décidés à suivre la Prusse dans son abstension.
Buol s'irrite ; il invite la Diète, la Prusse, toutes les Cours allemandesàadhérerautraitédu2décembre; Bismarck désirait, pour réponse, une nette insinuation à l'Autriche que « la Prusse n'avait pas oublié le chemin de la Moravie » ; plus calme, son chef répondait que la Prusse avait déjà beaucoup fait dans la question d'Orient et entonnait un péan en l'honneur de la paix. Buol s'émeut; il demande à la Diète la mobilisation des troupes fédérales, en exécution du traité du 20 avril 1854; Bismarck réplique que « l'unique but de cette convention est de repousser une attaque. Jusqu'à présent cette attaque n'a pas eu lieu, et elle n'est pas à redouter si l'Autriche ne devient pas l'agresseur »>. La Cour de Vienne ne peut donc invoquer un traité dont le texte est inapplicable dans les circonstances actuelles. Les petites puissances approuvent ce
1. Bismarck à Gcriach, SI décembre 1854. Driefe an Oerlach, p. 181.
raisonnement ; plusieurs rêvent d'une ligue des neutres, où entreraient, sous la direction de la Prusse, les Étals de quelque importance en Allemagne, Bavière, Saxe, Wurtemberg, les Hesse, et à laquelle adhéreraient les trois puissances du Nord. Ainsi entre la Russie à TEst, la France, l'Angleterre, la Sardaigne leur nouvelle alliée à l'Ouest, l'Europe centrale se désintéresserait de la lutte et laisserait à l'Autriche son indépendance et son isolement. Ce projet plaisait à Bismarck, car il mettait la Prusse à la tète des États allemands ; il l'exposait avec verve à ManteufTel, qui ne l'écartait pas. Bismarck sentait qu'il avait ébranlé les sympathies aiitricliiennes de son ministre et redoublait ses attaques contre le traité du 2 décembre.
Les diplomates autrichiens étaient mécontents; Prokesch prenait des airs belliqueux; Buol envoyait une circulaire aux Cours allemandes pour réclamer à nouveau la mobilisalion, et son délégué à Francfort en saisissait La Diète le 22 janvier. La délibération dura quinze jours ; Bismarck soulevait toutes les difTIcullés que lui suggérait son imagination féconde en expédients ; les petits princes comptaient leurs écus, passaient en revue leurs régiments, supputaient ce que leur coûterait la guerre en hommes et en argent et ce qu'elle leur rapporterait. Ils voyaient bien les dépenses, mais non le résultai, et Prokesch les trouvait tout « effarouchés ». Bismarck courait de l'un à l'autre, allait à Darmstadt et Wiesbaden où il laissait les grands-ducs tout « tremblants » de la peur d'une conflagration générale; il montrait à ses collègues « l'Autriche comme frappée d'un vertige de conquête dangereux pour l'Allemagne », la Prusse au contraire calme, forte, intelligente ^ ; et sur ce parallèle, il les invitait à choi-
1. Prokesch à Buol. !•' février 1855. Ausden Briefenvon Prokesch, p. 423.
sir. Gens prudents, les délégués des petits et moyens États allaient où ils ne voyaient pas de danger ; il y avait péril i\ suivre l'Autriche, qui préconisait l'action ; il n'y en avait pas à se rallier à la Prusse, qui prêchait l'abstention. Leur choix fut vite fait. Le 8 février, la Diète déclara qu'en l'absence de tout danger d'une agression russe, la mobilisation de Tarraée fédérale n'était pas nécessaire ; la situation troublée de l'Europe exigeait simplement quelques préparatifs |X)ur faciliter la mobilisation si elle devenait indispensable. C'était un refus en forme d'adhérer au traité du 2 décembre, un échec pour la G)ur de Vienne, un succès pour Bismarck.
Buol exhala sa colère dans des dépêches fulminantes dont le seul résultat fut de solidariser plus étroitement les diverses puissances autour de la Prusse. Prokesch, de dépit, se fit rappeler'. Et, du plaisir de voir son adversaire quitter la place, Bismarck lui découvre une série de qualités, qu'il avait jusqu'alors méconnues : conscience, bienveillance, douceur. Son successeur, comte de Rechberg, Bavarois entré au service de l'.Autriche, diplomate de carrière, arrive avec des idées conciliantes ; mais le terrible Prussien y flaire un piège, il considère le nouveau délégué comme « l'instrument qu'on a choisi pour exécuter quelque coup d'Etat hardi ; il peut bien être chargé de présenter à la Confédération ralternativc entre l'adhésion complète à la politique de l'Autriche et la rupture avec celte puissance ». El la rivalité continue entre les deu-x délégués des gnuids Etats allemands ; car les hommes changent, mais les intérêts des nations ix^stent.
Le comte de Rechberg devait avoir une belle carrière ; en 1850 il ren)plaça M. de Buol au ministère des Affaires étrangères et conduisit avec Bismarck laflairc des duchés; son
t. Il partait pour assister aux conft^rencps de Vienne: il revint pendant
les rntiis d'été et fut notiiiiu- .•inil>ji>i>..'iiti>iir it niiM<>tiiMlirui|>lc m iii-luhri'
dernier acte fut la signature du traité de paix ; il se retira en 1864, à point pour laisser à son successeur le soin de mener l'Autriche au désastre de Sadowa ; mais il avait déjA préparé les voies qui y conduisaient.
Le refus de la Diète d'adhérer au traité du 2 décembre, — échec pour l'Autriche et, par conséquence indirecte, pour ses alliées la FVance et l'Angleterre, — avait mis en relief le rôle de Bismarciv. 11 avait réellement dirigé la politique fédérale, en opposition à Prokesch qui n'avait souci que des intérêts autrichiens. Un peu enivré de ce succès, il perdit pendant quelques semaines son habituelle précision de vue et créa un incident diplomatique assez vif où il s'emporta.
Au commencement du mois de janvier 1854, le bruit se répandait que la France, d'accord avec l'Autriche, demanderait aux Etats du sud de l'Allemagne, le libre passage de troupes en route pour l'Orient. Cette nouvelle continuait à circuler, sans qu'on pût préciser exactement d'où elle venait et on annonçait même que la France se passerait d'autorisation, persuadée que « les Etats du Sud céderaient à une douce violence, aussitôt qu'ils verraient déboucher les colonnes françaises du pont de Kehl ». A la réflexion, ce voyage à pied pour traverser l'Europe entière parut invraisemblable : où iraient les troupes françaises ? En Crimée ? C'était loin de la France ; dans les principautés danubiennes ? Les Russes les avaient abandonnées ; en Autriche et pour la défendre ? Mais qui l'attaquait? 11 n'y avait là que des racontars de chancellerie, nés de la mobilisation à Châlons de renforts destinés à la Crimée.
Néanmoins Bismarck crut à l'exactitude de celle nouvelle, et il demanda à son ministre s'il n'y avait pas lieu de mettre en garde les puissances du Sud contre une invasion, s'il n'était même pas urgent de prendre les mesures nécessaires pour la
prévenir. « Si la P'rance, écrivait-il le 11 février 1855, concentrait réellement près de l'Allemagne des forces assez considérables pour pouvoir inonder Bade et le Wurtemberg avant qu'il fût possible d'arrêter l'invasion, il faudrait nous y préparer et avaler cette pilule... Cette concession entraînerail certainement à bref délai l'établissement de la domination militaire de la France sur ces pays, moitié par la douceur, moitié par la force, et, par le fait, la Confédération en tant qu'unité politique, se trouverait entamée et paralysée*. » Il proposait donc une action énergique à Carlsrulie, Stuttgart et Munich, la mise en état des forteresses de Mayence et Rastadt, au besoin la mobilisation des troupes prussiennes et fédérales; il était persuadé que les soldats du Sud, bien soutenus, se battraient « pour la Confédération, pour celte maison de verre dont la conservation rend seule possible l'existence de la plupart des Etats de l'Allemagne. L'acte fédéral est leur planche de salut sur la mer européenne soulevée par la tempête ; ils s'y cramponnent et n'ont qu'une crainte, c'est que la Prusse elle-même n'en brise les liens ». 11 était du devoir d'un diplomate soigneux d'aviser son ministre d'une nouvelle inquiétante et de lui indiquer les moyens de parer au danger. Mais Bismarck, — une fois n'est pas coutume, — manqua de prudence et parla trop haut. Ses paroles, probablement dénaturées, — il l'aHirme, — furent soigneusement recueillies par quelque envieux et rapportées à M. Prokesch, et au ministre français, M. deTallenay. Tous deux étaient mécontents de ratlitudo du diplomate prussien et ne manquèrent pas d'en référer à leurs gouvernements ; M. Prokesch, qui préparait ses malles, était heureux de lancer à son excellent ami la flèche du Parthc
t Bismarck à ManteufTel. 11 février 1855. Correspondance diplomalique, t. I. p. 39i.
SOUS forme d'une circulaire aigrelette pleine de lamentations sur la conduite du délégué prussien. M. de Tallenay, qui avait reçu du quai d'Orsay mission « de travailler dans le sens des demandes de l'Autriche » et avait été tenu en échec par Bismarck, relata en ces termes l'incident : « Hier, au moment où l'Assemblée fédérale levait la séance, M. de Bismarck a dit assez haut que prochainement il ferait une motion tendant à mettre sur le pied de guerre et en état de défense les forteresses fédérales du Luxembourg, de Mayence, d'Ulm et de Rastadt. M. de Bismarck ne s'occupe que de faire triompher en Allemagne le principe de la neutralité armée... On ne sait comment concilier l'action de la Prusse à Franciort avec les négociations qu'elle poursuit à Paris en vue d'une entente séparée avec la France sur les bases du traité du 2 décembre*. » Ces derniers mots faisaient allusion à une nouvelle mission du général de Wedell à Paris, qui avait permis de croire au désir de Frédéric-Guillaume IV de s'entendre avec la France.
M. Drouyn de Lhuys découvrit une duplicité dans la politique prussienne où il n'y avait que tiraillements entre plusieurs tendances ; il s'en plaignit à son ambassadeur, M. de Moustiers, et le chargea de demander des explications au cabinet de Berlin sur les termes de la motion dont son représentant à la Diète avait entretenu ses collègues. M. de Manteuffel protesta que « M. de Bismarck n'était pas autorisé à tenir le langage qu'on lui prélait ». L'ambassadeur français s'arma delà circulaire autrichienne pour démontrer que les paroles reprochées au délégué prussien avaient bien été tenues par lui. Le ministre alor-s affirma qu' « il avait écrit fortement à M. de Bismarck pour l'engager à être plus prudent dans son lan-
1. M. de Tallenay à M. Drouyn de Lhuys. Rolhan, La Prusse et son roi pendant la Querre de Crimée, p. 129.
gage, plus réservé dans ses actes ' ». En fait, il refusa de le désavouer officiellement'.
M. Drouyn de Lhuys ne voulut ni aggraver l'incident, ni le laisser tomber ; il lui plaisait de l'entretenir en Tétat comme une menace, et, le 17 mars, le Moniteur universel coniensài en première page, une note ainsi conçue : « Francfort, i 4 mai's. Dans une des dernières séances de la Diète, M. de Bismarck répondant aux communications du plénipotentiaire d'Autriche relativement à l'état de l'effectif militaire de cette puissance, avait prononcé des paroles qui semblaient révéler des dispositions peu favorables pour la politique des cabinets alliés. — M. de Bismarck a été désavoué et blâmé par son gouvernement. — La Prusse déclare, en outre, qu'elle ne demande nullement que le contingent autrichien reste sur le territoire fédéral, et qu'elle ne songe pas à l'armement des forteresses de Luxembourg et de Mayence. »
A la lecture de ces lignes, Bismarck se courrouce : pour le calmer, M. de Tallenay vient le voir, lui assure qu' « il est complètement étranger à l'allégation de la feuille officielle », qu'elle doit être empruntée au rapport de quelque envové ou consul, et, charitablement, en reporte la responsabilité sur M. Rothan, secrétaire d'ambassade à Berlin, qui avait séjourné plusieurs jours ù Francfort'. Mais cette démarche ne suffit pas à Bismarck ; il demande à son ministre un démenti de caractère officiel ; il fulmine contre TAutriche. « Tout cela provient des mensonges de Prokesch dans ses rapports et ses conversations de verve avec l'envoyé anglais, écrit-il à Gerlach... Je ne puis me croire un délégué prussien sous le con-
1. M. de Moustiers â .M. Drouyn de Lhuys. Rolhan. loc. cit., p. 136.
i. Circulaire prussienne du 3 mars 1855 aux légations royales en Allemagne.
3. Bismarck à Manteuffel, 20 mars 1855. Cormpondance diplomatique,