‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 147 sur 179 · Gortschakoff à Kisseleff, 23 juin · texte numérisé non relu

Gortschakoff à Kisseleff, 23 juin

2. Moustier à Walewski, H juillet 1859. Général Fleury à .sa femme, juillet 1839. Souvenirs du général comte Fleury (1898), p. 96, 104, 109.

préféra perdre une province en Italie plutôt que sa situation en Allemagne. Pris d'une égale peur de l'intervention prussienne, les deux empereurs conclurent l'armistice du 8 juillet et débattirent les conditions de la paix à Villafranca le 1 1 : il n'y était plus question de « l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique », mais le Piémont acquérait la Lombardie. François- Joseph avait sacrifié une province pour rester maître en Allemagne '.

Cette solution rapide et inattendue fut accueillie en Europe avec des sentiments divers : colère des patriotes italiens, joie en France, félicitations des puissances neutres, déception en Allemagne, liistesse et rancune en Autriche. Bismarck en eut grand aiso : « Tendance à la paix, écrit-il aux premières nouvelles de l'armistice. Dieu veujlle que cela aboutisse*. » H y avait lieu, en effet, pour un patriote prussien de s'en réjouir, car la paix de Villafranca avait de profondes conséquences en Allemagne : elle brouillait les Cours de Berlin et de Vienne et surexcitait le sentiment national. L'Autriche était amèrement courroucée contre la Prusse qui n'avait pas voulu la secourir sans condition ; à Vienne, on ne pensait plus à Olmûtz, — l'homme pardonne aisément les humiliations qu'il a imposées et s'étonne que l'ofTensé s'en souvienne. Le prince régent, qui voyait déjîi son entrée triomphale à Paris, était irrité contre la reculade de l'.Vutrichc. Les relations entre les deux Cours se tendaient donc et leurs corresjwndances prirent un ton plus aigre que doux. Parmi les patriotes allemands régnait une certaine déception; une victoire sur le I\hin, la conquête de l'Alsiicc que réclamaient déjt\ les journaux, auraient fondu l'/Mlemagne en un seul peuple ; on comprenait que ce résultat avait été cm|)èché par la rivalité des deux

1. Onkcii. Uas Zeitalter des kainerx WHhelm, t. I, p. 41H. i Uisinank A su femme, 9 juillet 1859. Iak. <-it ,, in

Elats, vice organique de la Confédération, et cette conclusion s'imposait : rAIlemagne ne pourrait se faire que par l'effondrement de l'Autriche ou de la Prusse ; l'expérience de 1848 l'avait déjà démontré, les idées de Francfort reprenaient cours. Ainsi se fonde dans l'été de 1859 celte grande société, le Nationalverein, qui devait entrer en lutte si vive avec Bismarck et se dissoudre lorsqu'il eut accompli sa propre tâche.

11. — Bismarck ne pouvait comprendre alors le parti qu'il tirerait de ces événements ; il était d'ailleurs gravement malade, à peine en état d'exercer ses fonctions diplomatiques. A la suite d'une course à cheval, il s'était refroidi et avait été atteint d'une attaque de rhumatisme général; presque au même moment une ancienne blessure au jarret, provenant d'une chute en Suède, s'était enflammée à nouveau ; un docteur prescrivit un cmplùtre pour calmer les douleurs ; le remède fut pire que le mal ; Terreur provint-elle du médecin ou du pharmacien ? Chacun rejeta la responsabilité sur l'autre, mais Bismarck souffrit cruellement, le jarret était entamé par une plaie qui s'envenima, une veine fut atteinte et on parla de lui couper la jambe. Bismarck le prit dans sa manière vive, envoya promener le chirurgien, refusa toute saignée « qui l'aurait rendu typheux ou idiot », et, « se sentant partir pour un monde meilleur », se prescrivit un régime de compotes et devin de Madère à doses modérées \ Sa robuste nature l'emporta, mais il était affaibli par les douleurs et désirait un changement d'air, les avis des médecins berlinois, les soins de sa femme ; la paix de Villafranca rendait le calme à l'Europe et permettait aux diplomates de prendre leurs vacances ;

i. Bismarck à sa femme, 25 juin d8o9. Loc. cil., p. 441; à M"' d'Arnim, 29 juin. Bismarckbriefe, p. 269. Pensées et Souvenirs, t. I, p.. 288.

Bismarck sollicita donc un congé et l'ay^t obtenu, partit de Pétersbourg pour Berlin au milieu de juillet.

Malgré la douceur du voyage par mer, il arriva dans un état déplorable et M°" de Bismarck, à qui il avait dissimulé la gravité de sa maladie, fut épouvantée à sa vue. « Il est rompu, brisé, perclus de tous ses membres, nerveux à l'excès, avec une lièvre de 115 pulsations à la minute, hébété, las et faible à tomber », écrivait-elle dans sa désolation'. Il dut encore passer deux semaines dans son lit et dès que son état fut amélioré, partit pour Wiesbaden où les médecins lui prescrivaient une cure. Il jouait de malheur avec la Faculté : il eut beau prendre les eaux avec une régularité chroromélrique, comme réaction risquer le tour du lac en s'appuyant sur une canne, écouter le piano de sa femme « en pleurant de joie et d'émotion », vivre «tout doucement, sans changements, une heure après l'autre », son état était stationnaire et lui-môme continuait à pester après les docteurs. Enfin, avec une persévérance digne d'un meilleur sort, il consulta son ancien Esculape de Francfort qui désapprouva tous les traitements prescrits jusqu'alors et l'envoya vivement h Nauheim. C'était le salut ; au bout de huit jours de celte nouvelle cure, Bismarck était un « autre homme » ; après seize jours. r;irn(*!iot;»lion était si complète qu'il partit pour Berlin.

II y trouva un télégramme du régent qui l'appelait à Bade, et repartit sans délai. Tous les ans, en été, le prince Guillaume faisait dans la Forèt-Noire un agn-able mélange de cure, de |)olitique et de brillante société : il y mandait ses ministres, conférait avec eux dans les allées de Lichtcnthal en regardant passer les équipages, recevait à dîner, paraissait au bal, heureux dans sa verte vieillesse de voir les femmes adresser

1. M- (le Bismarck à Keudeil. 12 août 1SS9. Kcudell. Bùmarck et «a famille, p. G5.

au souverain les sourires que jadis elles envoyaient au brillant cavalier. Pour l'heure il voulait entretenirson ambassadeur en Russie de sa politique extérieure, de la nouvelle situation créée parla guerre d'Italie, et peut-être plus spécialement d'un projet d'entrevue avec le tzar ; mais le ministre des Affaires étrangères, Schleinilz, dont la présence était nécessaire à ces conférences, tardait à venir et Bismarck dut prolonger son séjour à Bade. Cette existence n'était pas d'ailleurs pour lui déplaire : il se promenait en dissertant avec ses amis politiques ou en riant avec « de jolies russes », et achevait sa guérison. Schleinitz arriva enfin et après avoir traité avec lui les questions du jour, Bismarck put se rendre à Reinfeld en Poméranie retrouver ses enfants qu'il n'avait pas vus depuis six mois.

11 n'y resta pas longtemps : le 16 octobre, il recevait à Berlin les instructions du régent et parlait pour rejoindre le tzar à Varsovie et l'accompagner à Breslau ; les deux souveraitis désiraient conférer sur l'état de l'Europe ; la guerre d'Italie avaient eu de graves conséquences sur les relations internationales; la Russie et la Prusse avaient divergé, l'une tendant vers la France, l'autre prête à intervenir en faveur de l'Autriche, peut-être d'ailleurs pour la mieux étouffer, et brouillée avec elle depuis que sa rivale avait déjoué ses menées. La question italienne n'était pas close ; le traité de Villafranca ne lui avait apporté qu'une solution provisoire et les négociations de Zurich, qui se traînaient alors péniblement, ne pouvaient davantage la résoudre ; les deux monarques en voulaient délibérer, mais ils ne trouvèrent pas la clef du problème que Bismarck devait à deux reprises, en 1866 et 1870, donner ou laisser prendre aux Italiens.

A ce moment, Otto n'avait pas encore de si hautes pensées. Il arrivait en grande pompe à Lazienki, où le tzar le recevait

« de la façon la plus gracieuse », et en attendant le départ pour Breslau il jouissait de l'hospitalité impériale : dîners fastueux, illumination, ballet avec mazurka « à en devenir amoureux », chasse au daim, chevauchée en forôl ; « |K)ur les j^ensqui aiment s'amuser, on est ici dans le sein d'Abraham », (•crivait-il avec enthousiasme'.

Le23 octobre, lesdeuxsouverains se rencontrèrent à Breslau. Leur politique avait été depuis quelque temps si hostile à la f ]our de Vienne que leur conférence personnelle avait nécessairement le caractère d'une démonstration contre l'Autriche. Ainsi le craignait à Berlin le parti réactionnaire, fermement attaché à l'alliance avec la maison de Habsbourg, et qui redoutait que la Prusse fût entraînée à jouer en troisième partenaire dans la partie commune à la France et î\ la Russie. Gerlach s'en lamentait : avec finesse, il comprenait que la Russie se rapprochait de la France pour amoindrir l'influence de l'Angleterre et annuler le traité de Paris ; il accusait Bismarck de se rendre solidaire de ces projets « par fureur contre l'Autriche. — EL on suit une telle politique, ajoutait-il, dans un temps où l'hydre de la Révolution est déchaîné dans notre pays et en Russie et a trouvé, en France, un homme et une milice - ». Le digne vieillard exagérait un peu; l'hydre était calme en Prusse vers 1859, mais il était évident qu'une cer^ laine similitude d'intérêts rapprochait les gouvernements de Pétersbourg, Paris et Berlin. Bismarck avait le premier réclamé leur communauté d'action. La conférence de Breslau ne |K)uvait donc lui être déstigréable, car elle consacrait ses prévisions. La conversation des deux princes fui d'ailleurs courte et siins grandes conséquences. A la fin d'octobre, Bismarck rejoignait sa famille à Rcinfcld.

1 Bismarck à sa femme, 21 octobre 1859. Loc. cit., p. 455. i. Gerliich. DenkuUrdiykeiten, « octobre iM»; t. II. p. 70«.

Il comptait gagner directement son poste diplomatique : depuis un mois, une voiture à quatorze places l'attendait sur la frontière pour le transporter à Pélcrsbourg avec toute sa smalah '. Bismarck avait déjà pris le chemin de la Russie et faisait un dernier arrôt dans le chAleau d'un vieil ami de la famille Puttkamer, de M. de Below à Hohendorf, dans la Prusse de l'Est, lorsqu'il fut brusquement frappé : un caillot de sang, qui s'était formé dans la veine malade de la jambe, pénétra dans la circulation et fit embolie; il put Ira verscrlc cœur mais détermina une congestion pulmonaire. Les docteurs, — Otto n'avait décidément pas de chance avec eux, — le déclarèrent perdu : aussi sceptique sur la justice que surla médecine, il rédigea son testament « pour écarter toute immixtion judiciaire dans la tutelle de ses enfants et attendit sa fin avec cette résignation qui accompagne des douleurs insupportables^ ».La fin ne vint pas, peut-être grâce à la visite d'un « Gencralarzt » de Konigsberg ^ ;le malade était marqué pour d'autres destinées et il serait oiseux de disserter sur les changements probables dans le sort de l'Europe si la mort était accourue à l'invitation des premiers médecins ; Pascal a déjà relevé que beaucoup de choses et de gens dépendent d'un gravier ; un caillot arrêté dans le cœur de Bismarck eût modifié quelques bouleversements politiques et sociaux, mais le caillot passa. Après de longues semaines de souffrance, de « constantes rechutes », de « retours de lassitude, d'hypocondrie et d'insomnie », il entra en convalescence et à la fin dumois de janvier 18G0 com-

i. Bismarck à Budberg, 12 octobre 1859. Bismarck-Jahrbiich. t. VI (1898;. p. 94 ; à son frère, !•' novembre. Dismarckbriefe, p. 281 .

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