‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 146 sur 179 · Bismarck à son frère, 8 mai 1859. Bismarckbriefe, p · texte numérisé non relu

Bismarck à son frère, 8 mai 1859. Bismarckbriefe, p

2. Bismarck à sa femme, 4 avril 1859. Briefe an seine Braut und Gattin p. 410.

du a cœur brisé » de son époux ; le tzar, calme et froid, se courrouçait dès qu'il prononçait le nom de l'Autriche ; Gortschakofîd essinait des plans « léonins et astucieux », et tendait des embûches à l'adversaire.

Envers le Français, le sentiment était contraire ; déjà lors du Congrès de Paris, un certain courant de sympathie avait entraîné le vaincu vers son généreux vainqueur ; Napoléon 111, habile plus qu'à son ordinaire, avait ménagé les susceptibilités naturelles delà Russie qui en avait marqué quelque étonnement et quelque reconnaissance ; depuis lors les cabinets de Pétersbourg et de Paris étaient en coquetterie réglée; ce n'était pas Talhance, mais une certaine communauté d'action. Par inclination naturelle et solidarité d'intérêts, le cabinet de Pétersbourg serait volontiers intervenu dans la lutte, mais il était inquiet de l'allure révolutionnaire des patriotes italiens, méfiant des menées des Hongrois, en souci d'une révolte en Pologne. Dans ces conditions, il n'avançait qu'avec circonspection, remuait quelques troupes sur la frontière de Galicie, prodiguait ses conseils pacifiques et finalement prônait la panacée du temps, la réunion d'un Congrès. Pendant quelques jours les diplomates tentèrent de rattacher la paix à celte idée lumineuse, et Bismarck recevait par jour trois ou quatre dépêches chiffrées, courait en conférer avec Gortschakoff, le comtodeMontebello, ambassadeur de F'rance,lord Napier, ministre d'Angleterre, secouait ses secrétaires, « usait ses yeux » à chiffrer lui-même ses réponses *. Mais le remède ne fut pas absorbé. L'Autriche n'en voulait pas.

Le gouveniement de Vienne préparait la guerre; il avançait ses divisions sur l'Adige et appelait à son aide « son fidèle confédéré ». L'archiduc Albert était venu à Berlin pour pro-

1. Bismarck à son frère, 8 mai 1859. Biamarckbriefe, p. 2S5-2M.

poser une guerre nationale contre la France : l'Autriche et la Prusse rassembleraient chacune 250.000 hommes sur le Rhin, les deux souverains auraient la direction commune des armées, Ce projet fut reçu froidement par le gouvernement prussien ' ; il voyait ce qu'il donnait, moins ce qu'il recevrait; d'ailleurs l'altitude de la Russie était inquiétante ; elle se déclarait neutre « à moins que l'Allemagne ne s'engageât dans la cause de l'Autriche, sur des données conjecturales. . . ; dans ce cas, la Russie croirait devoir s'opposer à toute immixtion qui aurait nécessairement pour effet un embrasement général et d'incommensurables calamités^ ». L'archiduc Albert était donc parti fort déconfit; l'Autriche avait adressé au Piémont un ultimatum menaçant, et les hostilités s'étaient engagées sans que le gouvernement prussien eût arrêté son attitude définitive. Les premiers combats en Piémont, àMonlebello, àPalestro, surexcitèrent les sentiments pan-germaniques ; la presse réclama avec énergie l'intervention de toutes les puissances allemandes en faveur de l'Autriche. Influencé par ce mouvement général, le prince Guillaume envoya le général Willisen à Vienne pour reprendre les négociations ; le cabinet autrichien s'était modifié depuis la déclaration de guerre, le comte de Rechberg, président de la Diète, avait pris la direction des Affaires étrangères ; les premières défaites le portaient à la conciliation, il fil quelques concessions à la Prusse. La bataille de Magenta décida le régent; par une résolution soudaine^, le 14 juin, il décréta la mobilisation de six corps

\. Fricdjung. Der- Kampf um die Vorherrschafl in Deutschland. t. I. (1897), p. 13. Sybel. Die Begriindung des deulschen Reichs, t. II, p. 318.

2. Note de Budberg, ambassadeur de Russie à Berlin, à M. de Schleinitz, 3 mai 1859. E. Oilivier. Napoléon III, général en chef. Revue des Ueux- Mondes du 15 mai 1899, p. 346.

3. Usedom à Bismarck, 30 juin 1859. Bismarck-Jahrbuch, t. IV (1897), p. 153. Kiijpfel, Geschichle der deulschen Einheitsbeslrebungen, t. I, p. 199.

d'armée, 180.000 hommes; le 24, Schleinilz adressait aux agents prussiens une circulaire qui posait en principe le maintien des possessions de l'Autriche en Italie et ne dissimulait pas que cette politique pourrait « mettre la Prusse dans le cas d'avoir une guerre avec la France ».

Ces ordres et paroles ne plaisaient pas à M. de Bismarck. « Cela va nous coûter bien de l'argent inutile, écrivaitil au commencement de juin ; heureusement nous réfléchirons à fond avant de mettre l'Europe entière en flammes pour plaire h quelques petits princes et tirer d'affaire l'Autriche à nos frais'. » Ses grognements redoublèrent lorsqu'il vit que la Prusse était prèle à partir en guerre. « Je vois l'avenir avec souci, mandait-il le i" juillet ; nous avons armé trop tôt et trop fort, et le poids du fardeau nous entraîne sur une pente glissante. On finira pardonner, pour occuper la Landwehr, parce qu'on est honteux de la renvoyer simplement à la maison... Si cela va mal pour nous, les Etats confédérés nous abandonneront, comme des fruits moisis que le vent fait tomber de l'arbre, et chaque prince, dont la résidence aura reçu une garnison française, se sauvera palriotiquement sur le radeau d'une nouvelle Confédération du Rhin. » El le lendemain il répétait mélancoliquement : « L'avenir est sombre *. »

Soudain, tout change. La bataille de Solférino ne paraissait qu'une étape dans la guerre, succès pour les alliés, recul des Autrichiens, mais sans caractère décisif, lorsque les deux empereurs s'arrélont brusquement. Une même peur les a pris, ù considérer l'clat de l'Allemagne. La Prusse hAlait sa mobilisation, décidée maintenant à b guerre ; le 4 juillet, elle pro-

1. Bismarck A sa femme, 4 Juin 1859. Driefe an acine liraut und Uattin, p. 4S5.

2. Bismank & Wenizel. 1" juillet 1859. Bismarckbriefe, p. 270. A sa •femme. :: juillet 1859. Loc. cit.. p. 4:>9.

posait à la Diète la réunion des troupes fédérales sous son propre commandement. Et de cela la France et l'Autriche avaient une égale terreur.

D'une intervention de TAllemagne, Napoléon avait à redouter l'invasion immédiate de l'Alsace. Les alliés n'avaient remporté leurs victoires en Lombardie qu'avec peine, la France avait dû donner de toute sa force et dégarnir sa frontière de l'Est ; elle n'aurait pu opposer que 120.000 hommes à l'armée de 400.000 soldats qu'aurait dirigée la Prusse. Napoléon connaissait exactement cette situation, il ne pouvait espérer aucun secours, l'Angleterre parlait de médiation et la Russie prodiguait ses bons conseils : « Au nom de notre Auguste Maître, écrivait GortschakofT à son ambassadeur en France, je dois vous engagera prier très instamment M. le comte Walewski de demander à l'Empereur des Français si Sa Majesté croit le moment opportun pour des pourparlers pacifiques*. » Napoléon essayait de se concilier le régent de Prusse en lui demandant sa médiation ; le prince Guillaume refusait, poliment mais nettement ^, et continuait d'avancer ses troupes.

L'Autriche allait recevoir un secours décisif, mais quel secours ! Un succès de la Prusse serait un désastre moral pour l'Autriche, car après ses propres défaites en Italie elle perdrait sa situation en Allemagne ; la Prusse, qui aurait conduit les troupes allemandes à la victoire, prendrait la direction des Etats confédérés. En vain l'Autriche demandait-elle i\ la Diète le 7 juillet que le prince régent exerçât le commandement général sous la surveillance de 17 commissaires fédéraux ; jamais la Prusse n'accepterait ce contrôle ; elle voulait diriger la guerre ou refuser son concours, tout ou rien ; l'Autriche

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