Voir infra, t. II, chapitre I : Le conflit parlementaire
par un général en retraite, Stavenhagen. Le cabinet hésitait, pris entre la majorité qui lui avait été jusqu'alors fidèle et le ministre de la Guerre, tenace, d'unecompétence incontestable, soutenu parle parti militaire et encouragé dans sa résistance par le colonel Edwin de Manteufrd, aide de camp général du régent.
A ces difficultés intérieures s'ajoutaient des complications extérieures. Napoléon 111, en signant au mois de janvier 1860 un traité de commerce avec l'Angleterre, s'était étroitement lié au gouvernement britannique; mais il n'avait pas renoncé à l'espoir de nouer en triple alliance la Russie, la Prusse et la France, et il faisait à la Cour de Berlin les avances les plus significatives. Malgré ces coquetteries et les bons conseils de Gortschakoff, le prince Guillaume était froid ; son cœur était encore fidèle aux souvenirs de la Guerre d'Indépendance et répugnait à se donner à un Bonaparte. Le prince répondait donc aux invites de Napoléon par des reculades polies, et quelque délicatesse en résultait dans les relations des deux Cours. Par ailleurs, en Italie, lasituation était encore troublée : Garibaldi et le parti nationaliste ne renonçaient pas à la lutte. A l'hydre redoutée par M. de Gerlach s'ajoutait le volcan de la Révolution.
Enfin, sous l'influence du mouvement national de 1859, diverses propositions avaient été émises pour rajeunir le pacte fédéral ; le prince régent en avait délibéré à Bade pendant son séjour d'été; la Diète en avait somnolé pendant l'automne; en janvier 1860, un texte précis avait été rédigé ', mais il était critiqué par le gouvernement de Berlin qui désirait naturellement prendre l'avis de son ancien délégué à Francfort.
Tout appelait donc Bismarck à Berlin où il arriva le 5 mars
1. Sybel. Die Begrûndung des deutschen Reichs, t. II, p. 350.
1860. Malgrt' sa faiblesse de convalescent, il y mena une vie très active, suivant avec assiduité les séances de la Chambre des Seigneurs, reçu à plusieurs reprises par le roi, dînant avec les ministres et surtout tenant des conciliabules avec Roon et Edwin de Manteuffel. Sa situation était assez singulière ; il était tout ensemble isolé et très puissant. Il était profondément séparé de ses anciens amis, les membres de la camarilla d'anlan. Le général de Gerlach soupirait en voyant ce qu'était devenu son ancien élève : telle est une poule qui a couvé un caneton et le voit courir à Tétang. Bismarek avait beau lui répéter jusqu'à l'irritation' : «Je ne veux pas marcher avec la France, je ne cherche que l'intérêt de la Prusse. » Le vieux général n'admettait pas la possibilité de la plus vague entente avec celui qu'il appelait la c Révolution incarnée » et n'était pas loin de tenir Bismarck pour un suppôt de l'enfer, capable de fraterniser avec ce Belzébuth, Napoléon.
Bismarck n'était pas moins éloigné du parti libéral, de la majorité à la Chambre des députés, du cabinet de la nouvelle ère. On savait son opinion personnelle sur le régime parlementaire; le souvenir était resté de ses déclarations aux Assemblées de 1849 et 1850; il était facile de deviner quel serait son parti si un conflit éclatait entre les députés et la Couronne. Ses tendances à un rapprochement avec la Fnuice étaient aussi crili(|uées à gauche qu'à droite. Le Kladerratsch le plaisantait agréablement sur un toast « ù l'alliance de la Prusse avec la France », qu'on lui attribuait, cl Bismarck prenait au sérieux ces lazzis (ju'il n'fiiljiil on une bilK' lettre au directeur du jouninl satirique .
Enfin, sur la refonte de la Diète, son opinion dilTérait profondément des espérances du parti libéral; celui-ci désirait
1. Bisiiiiin k a Gerlach. i mai 1860. Bismarcks It ■itach, p. 34t.