‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 169 sur 179 · Bismarck à sa femme, 1" août 1861. Loe. cit.. p · texte numérisé non relu

Bismarck à sa femme, 1" août 1861. Loe. cit.. p

gnadc'. » Une fois de plus, Biarritz avait fait merveille.

Il fallait rentrer; il prit le chemin des écoliers, et, avec le prince et la princesse Orloiï, s'enfonça dans les Pyrénées; il fit le tour classique, d'une beauté radieuse dans ses aspects divers : Pau, avec son château d'Henri IV et la vue merveilleuse sur la chaîne des Pyrénées; Lourdes, Pierrefiltc, Cauterels, « par des vallées rocheuses qui rappellent le Jura elles Alpes italiennes dans leurs formes les plus sauvages » ; le cirque de Gavarnie « neiges, glaciers et cascades » ; le Pic du Midi, par une tourmente de neige qui contraignit la petite troupe à s'enfermer dans la vieille cabane et à dormir sur le plancher, avec un froid à peine adouci par la fumée des pipes; Bagnères de Bigorre, dans les châtaigniers et les prairies, Luchon avec ses gaves, ses lacs et ses cascades; le port de Venasque, sur la frontière d'Espagne, a d'où le pays des palmiers apparaît comme un bassin de rochers ». Le 12 septembre il descendait à Toulouse; il avait fini « ce morceau romantique dans les monts et les vallées, l'onde et la musique ». La froide réalité se présentait sous la forme d'une lettre.

En Prusse, la lutte parlementaire continuait, ardente, passionnée. Le roi s'était solidarisé avec son cabinet, et lorsqu'une délégation de la seconde Chambre lui avait présenté l'adresse respectueuse envers sa personne, hostile à ses ministres, il lui avait tourné le dos. La question de la réforme militaire était à nouveau posée par le gouvernement ; Roon demandait que les crédits provisoires fussent incorporés dans le budget ordinaire; les députés progressistes attaquaient eette proposition et il était certain que la majorité rejetterait la demande ministérielle.

1. Bismarck à sa femme, il août, 9 septembre 1862. Loc. cit., p. 500 et 502.

C'est à ce moment que Roon appela son robuste ami au secours de la monarchie; dans une lettcc du 31 août, il lui exposa la situation politique : l'irrésolution du roi, l'insuffisance de Holienlohe et de BernstorfT, le conflit parlementaire ; il faisait appel au dévouement de Bismarck, le conjurant d'accepter, à litre provisoire, la présidence du Conseil, sans portefeuille. « 11 faudra lutter et on luttera. Ni concession, ni compromis, il ne ftiut pas y penser; moins que personne le roi y est disposé... Vous vous souviendrez du devoir chevaleresque de dégag-er le roi, s'il s'est jeté dans le danger de gaieté de cœur, comme c'est arrivé '. » Bismarck ne « bouda >* pas, comme le craignait Roon, il répondit qu'il était prêt à répondre à l'appel du roi et désirait seulement connaître son sort". Le même jour, il priait avec instance Bcrnstorff de le fixer sur son avenir : « Je n'ai pas vu ma femme et mes enfants depuis le 8 mai et je mène depuis lors une existence contraire à toutes les habitudes d'un père de famille. Les miens sont à la campagne au fond de la Poméranie, mon mobilier à Pétersbourg, mes voitures à Stettin, mes chevaux à Schônhausen, et moi-même je ne sais pas où je poserai ma lôte cet hiver. J'en appelle ù tous vos sentiments de bon père de famille allemand, une telle vie peut-elle durer*? »

Il reprenait le chemin du .\ord, par Montpellier et Avignon, se demandant encore s'il rentrerait à Paris ou irait à Berlin par Genève, réfléchissant à loisir, dans de longues promenades solitaires, sûr de lui, incertain des autres. A Avignon, scmble-t-il, il reçut des nouvelles, pi;ul-élre un télégramme rédigé en termes discrets, mais précis : o La poire est mûre. » Il pressa son retour et rentra îi Paris, Deux télégrammes

I. Roon à Bismarck. .M aoùl 186i. Roon, Dtnkwardigkeilen. t. II. p. 109 ••I huiv. Itisinurck. Pensées et Souvenir», l. I, p. Wl et »uiv. i. Hismarck à Ruon, 12 septrrnbn». loc. cit. 3. Bismarck i» Bernstorff. li!iO|)ttMnbrf 18Ô2. Biatmrck-Jalu'buck, loc. cil.

l'y atteignirent le 18 septembre; l'un était de Roon : « Pcricultim in mora. Dépêchez- vous », mandait laconiquement le ministre de la Guerre *.

Bismarck n'hésita point. D'un pas ferme, le i9 septembre au matin, il montait dans l'express de Berlin.

IL — « La poire est mûre », avait-on télégraphié de Berlin à Bismarck. « Le jardinier est prêt », aurait-il pu répondre. Quinze ans de lutte parlementaire et diplomatique l'avaient préparé à cueillir le pouvoir. Il avait voyagé, dans le monde, dans la vie, en lui-même, et, à chaque étape, il avait perdu quelque illusion, acquis quelque expérience.

Il était arrivé à la Diète de 1847, nourri de tous les préjugés d'un hobereau poméranien : sa naissance, son éducation, son existence à Kniephof ou à Schonhausen lui avaient forgé des idées de nobliau campagnard et son credo politique se résumait en trois articles de foi : pouvoir absolu et divin de la monarchie, — privilèges de la noblesse, — bien-être des cul-

1. L'original de ce'télégramme ne parait pas encore retrouvé. 11 règne une certaine incertitude sur les télégrammes de septembre. Cpr. Klein- Hattingen, BwmarcA und seine Welt. t. I, p. 202; b\um, Fûrst Bismarck und seine Zeit, t. II, p. 338; H. Kohi, Bisinarctc Hegeslen, p. 182. D'après la famille de Roon, la dépêche « La poire est mûre » serait du ministre même. Roon. DenkwUrdigkeilen, t. II, p. 119. Selon quelques biographes, elle serait de Manteuffel. Friedjung. Der Kanipf um die Vorlierrschaft in DeuLschland, t. I, p. 39. Enfin Bismarck dans ses Pensées et Souvenirs, t. I, p. 337, semble avoir donné le texte exact du télégramme qui l'appela définitivement à Berlin. « A Paris, écril-il. je reçus le télégramme suivant, signé d'un nom d'emprunt dont j'étais convenu avec l'expéditeur : « Berlin, le 18 septembre. Periculum in mora. Dépêchez-vous. L'oncle de Maurice Henning. » Henning était le second prénom de Maurice Blanckenburg, neveu de Roon. » L'auteur du second télégramme demeure jusqu'ici inconnu. On est autorisé à penser que c'est Manteuffel; peut-être s'agit-il de la dépêche « La poire est mûre ». Une lettre que Bismarck a écrite de Paris à sa femme et à sa belle-mère éclaircirait ces obscurités, mais elle n'a pas été publiée par le prince Herbert dans le recueil Bismarcks Briefe an seine Braut und Galtin, et il y est simplement fait allusion dans «ine lettre du 24. Ibid, p. 513.

tivateurs. Il en lirait celle échelle sociale : Dieu a institué les rois; les rois doivent gouverner avec l'aide des gentilshommes; et ceux-ci doivent conduire les peuples comme les bouviers dirigent leurs troupeaux, au besoin avec l'aiguillon. Il fut •'tonné de voir que tous les députés ne partageaient pas son opinion simphste, et il en exprima sa surprise avec une franchise naïve et brutale. Il passa à l'indignation quand la Diète critiqua les actes du roi et prétendit imposer ses idées au souverain issu de Dieu : il trouvait sacrilège do préférer le pouvoir parlementaire au droit divin de la Couronne, et fut peiné en constatant qu'il était presque seul de son avis.

La Révolution de 1848 avait surexcité ses convictions de piété monarchique : le peuple maître de la place publique, l'armée en retraite, le roi s'inclinant devant les victimes des barricades, les Parlements de Francfort et de Berlin dictant leurs volontés aux monarques, tout lui semblait monstrueux; le monde était renversé; Dieu s'était retiré. 11 fit de la réaction un devoir {)olitique et s'en occupa vigoureusement dans sa province d'abord, à la Cour ensuite; il avait rencontré quatre ou cinq âmes sœurs, les gens de la camariila^ et parla plume et par la parole, l'action sur le roi ou la prédication dans les campagnes, les réunions publiques et les associations agraires, tous préparaient le retour à l'ordre normal des choses. Bismarck n'eut de trêve ni de repos avant que l'armée fût rentrée en triomphe à Berlin, que l'Assemblée infôme fût dissoute, que l'administration eût repris ses droits El sa joie ne fut troublée que par la concession déplorable du roi, l'octroi d'une constitution parlementaire.

Cet acte de faiblesse créait de nouveaux devoirs aux défenseurs du trône cl de l'autel. Il fallait combattre, dans le Parlement même, les droits du Parlement. Député de la Vieille Marche de Brandebourg, Bismarck lutte jwur son roi el sa

patrie ; il conteste aux députés la faculté de proclamer Tamnislie ou de lever Tétat de siège; il refuse aux peuples allemands le droit de se fondre en une seule nation ; il proclame comme sa seule patrie la Prusse du grand Electeur et de Frédéric 11; il écarte avec horreur la couronne de Francfort, encore tachée du sang des barricades. Et il n'est satisfait qu'au jour où son roi refuse définitivement le cadeau déshonorant de l'Empire et brise le Parlement qui prétend le lui imposer.

Pendant deux années, il mène à Berlin, à Erfurt, le bon combat du royaliste prussien. Dans l'enivrement de la victoire, il est le réactionnaire farouche, qui nie tout besoin nouveau, s'en tient à la tradition, à l'ordre, et sabre toute aspiration au progrès. D'un seul côté, il regarde lui-même les choses et constate leur imperfection; il examine la situation économique des travailleurs et la trouve misérable, douloureuse; il connaissait la vie difficile du laboureur, il sonde aussi les peines de l'ouvrier, et il cherche à les alléger; mais entiché d'autoritarisme, il n'y voit de soulagement que dans une intervention de l'Etat, comme un bon père de famille distribue du pain à ses enfants, en les corrigeant s'ils se disputent. Et il s'acharne dans sa défense des privilèges royaux et des droits de la noblesse, dans ses attaques contre les libertés du Parlement et de la presse, dans son horreur de toute révolution qui ferait des hobereaux de simples citoyens ; le mariage civil ou l'émancipation des juifs, l'abolition des justices seigneuriales ou le rachat des droits fonciers, toute innovation lui est odieuse, car elle lui semble une atteinte à la religion du passé.

Ses idées sont les mômes dans la question nationale; il est trop Prussien pour être Allemand, trop profondément attaché aux traditions des HohenzoUern pour désirer un renouveau de

l'Empire. Il combat les elTorls des palrioles allemands et se refuse à l'unité nationale parce qu'il redoute un amoindrissement de la monarchie prussienne dans l'Empire allemand ; il préfère un roi absolu en Prusse à un empereur affaibli par un Parlement. Sa prévention est telle qu'il ne sent pas l'humiliation d'Olmiitz; la reculade devant l'Autriche lui parait, au contraire, un hommage aux traditions du passé, un acte de soumission à l'ordre établi par Dieu. Et il s'en fait à la Chambre le défenseur convaincu.

A cause môme de ses déclarations, il est envoyé à Francfort et soudain ses vues se modifient. C'est qu'il est monté sur un bon belvédère pour considérer la situation de son pays. A la Chambre prussienne, dans la lutte des partis, il se bornait à des succès de tribune, n'avait souci que de remporter la victoire du scrutin, et la défaite de ses adversaires politiques lui paraissait un triomphe naturel pour sa patrie. Maintenant il perçoit que le parti des hobereaux peut avoir tort et qu'il ne faut pas s'en rapporter exclusivement à ce principe : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Son orgueil prussien est froissé par la situation secondaire que tient sa patrie dans les conseils de l'Allemagne; h Berlin, son roi était seul maître, et cela lui convenait ; à Francfort, la Prusse est au deuxième rang, et il ne peut le supporter. Du premier jour, il entre en conflit avec le délégué de Vienne dont il envie la place dominatrice, et toute sa vie de Francfort se résume dans une lutte pcrp«luelle contre la maison d'Autriche. Huit années durant il crible de ses pointes le ministre autrichien, Thun, Prokcsch ou llechberg, peu importe le titulaire, il n'attacjuo pas la personne, mais le représentant de la rivale victorieuse et abhorrée; qu'il s'agi.sse de grands intérêts ou de minuscules di.scussions, de la question d'Orient ou de la légation sarde, du Zollvercin ou des forteresses fédérales, il

prend sans hésiter le contre-pied de la politique autrichienne, parce qu'il voit la grandeur de sa patrie dans l'abaissement de son adversaire.

En môme temps, il contracte l'habitude des grandes affaires ; il n'est pas un fonctionnaire soumis et servile, inféodé à l'avis de son ministre, quel qu'il soit; il a ses idées propres et qu'il cherche à imposer; il y parvient à quelques reprises et il exerce alors un pouvoir supérieur à celui de son chef, car il dirige en personne le roi ; les ministres s'en offusquent et les vieux généraux s'en indignent ; il est alors en disgrâce, mais il revient à la faveur du roi, car la Prusse est pauvre en hommes d'initiative et de volonté, et il s'impose par sa puissante compréhension. Il ne borne pas son examen attentif à la Prusse ou à l'Allemagne ; il se rend à l'étranger pour élargir ses idées et connaître ses adversaires; à Vienne et à Paris, il surprend les faiblesses intimes et surveille les intrigues.

A ce travail, il se dégage peu à peu de ses préventions de caste et de parti ; il dépouille son armure du droit divin et de la foi féodale, il ne croit plus qu'à la politique des intérêts et la prêche avec franchise. Dans le renouvellement du Zollrein, il ne cherche que la satisfaction du commerce et de l'argent prussiens ; dans les affaires d'Orient, il n'a souci que de l'avenir de son pays ; et, dans le jeu des alliances, il se rit des principes car il ne voit que des réalités. Il croit utile un rapprochement avec la France, il le conseille sans cure des souvenirs d'iéna ou de la Sainte Alliance.

Les temps ont changé en Prusse ; Frédéric-Guillaume a disparu, la camarilla s'est effondrée, une ère nouvelle s'est ouverte. Guillaume essaie de conciUer le régime militaire et le pouvoir parlementaire ; les hbéraux de 1848 sont au gouvernement. Bismarck paraît encore comme un féodal, un

jitnker entaché de préjugés. Le travail qui s'est fait dans son esprit n'a point éclaté au dehors, et aux hommes nouveaux il semble un fossile. Il est envoyé à Pétersbourg, à l'écart, presque en pénitence ; c'est pour lui une époque de recueillement et d'étude ; dans le calme et le silence, il étudie la politique de l'Europe, il examine la force des puissances, il scrute l'avenir des trônes et des nations. Et il pose ses jalons, il noue les alliances du lendemain.

Sa foi dynastique s'est modifiée. Son dévouement est toujours profond envers son roi, mais il a évolué ; ce n'est plus une adoration aveugle et sourde, mais un culte discret et éclairé. Bismarck sait par expérience que les princes se trompent ; pour les mettre dans la bonne voie, il est parfois nécessaire de les contraindre par cette douce violence, dont les auguixîs usaient avec les animaux sacrés. Il est résolu à agir de même au jour où l'occasion lui donnera le pouvoir.

Un conflit éclate entre la Couronne et le Parlement ; le roi veut fortifier l'armée pour grandir par elle son pays; les députés cherchent à augmenter les libertés, pour grandir par elles leur patrie. Guillaume se regimbe contre la critique et ses proches l'encouragent à la résistance. A deux reprises, Bismarck est appelé à Berlin, il réclame la lutte à outrance, il s'offre à briser le Parlement. Le roi hésite, les ministres pa{)otcnt, les courtisans chuchotent. Bismarck demande à quitter ces petites intrigues, il veut le 'brutal combat ou son départ : tout ou rien ; il se retire à l'ambassade de Paris, il fuit jusqu'aux Pyrénées.

Et puis on l'appelle définitivement ; il arrive, la tôle haute, audacieux, prêt à tout.

Page 1