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•r, l'itussen im Duwiestfir/e.l\', p. I :i"3 autres pensent
aller en 1812 de Londres à Berne, i . a dft passer par
l'art».
3. Bismarck .'■ son p^re et à sou frère de Berne et Lucerne, les 9 et 16 septembre 1842. Bumarckbriefe. p. 7 et suiv.
4 Lettre du 8 août 1844, Bismarck Jahrhuch, t. III {^99e^\ .. lo '■>■ Lettre du 9 septembre 1844. Bitmarckbriefe. p. iù.
En 1845 un nouveau deuil bouleverse sa vie. Le 22 novembre, son père meurt. C'était un digne homme, ses fils le pleurèrent sincèrement. Ils procèdent h un nouveau partage des domaines, Bernard aura Kiilz et Jarchclin, Otto ne conserve en Poméranie que Kniephof, mais il prend Schonliausen, la terre des ancêtres. Il s'y installe presque immédiatement.
Il y reprend son existence solitaire, nerveuse et agitée : Tinspeclion de ses domaines, la chasse, quelques voyages. Ses amis, son frère, le pressent de rentrer dans l'administration et cherchent à lui obtenir une place de commissaire royal pour les travaux d'amélioration dans la province de Prusse. Il refuse, il « compte vivre et mourir h la campagne, après avoir eu quelques succès comme agronome et peut-être conquis quelques lauriers à la guerre, s'il en éclatait une ». Gentilhomme campagnard et lieutenant de landwehr, là se borne son ambition.
Il accepte pourtant quelques fonctions publiques; il est nommé membre suppléant de l'ordre équestre pour l'arrondissement de Jérichow à la Diète provinciale : ce sera le commencement de sa fortune politique; il est capitaine des digues pour la rive droite de l'Elbe; ce n'est pas une sinécure; le fleuve traverse entre Magdcbourg et Wittenbergc des plaines basses où il s'épandait jadis à chaque crue; il a été contraint dans son lit par de hautes et larges digues qui demandent une surveillance continuelle; lors de la fonte des neiges, de la débâcle du fleuve glacé, le capitaine passe une partie de son existence sur la digue, à guetter la moindre fissure; de ses soins dépend la sécurité du pays. Bismarck s'y donne tout entier : en février surtout il surveille d'heure en heure le mouvement de la glace ; il ne quitte Schonhausen un seul jour, attendant « qu'avec un bruit pareil à un coup de canon le champ de glace se mette en mouvement, vole en éclats, se
FONCTIONNAIRE ET CDLTIVATEDR 61
dresse en morceaux les uns sur les autres, en tours hautes comme des maisons; des tourbillons se forment dans l'Elbe, se heurtent contre le courant qui les emporte en furie ' ».
Il s'occupe de ses paysans, de leurs misères et de leurs querelles. Il suit les Iravau.x de l'association pour l'amélioration du sort des classes laborieuses. II a de hautes pensées, il envoie à Louis de Gerlach, alors président du tnbunal de Magdebourg, un plan de réformes judiciaires. Et malgré son activité, il ne peut remplir sa vie, il n'est pas heureux : il se sent toujours plus isolé, sa pensée est sans guide, sans soutien. Dans l'été de 1846, son âme et son cœur sont atteints en môme temps.
Depuis de longues années, il était à peu près incrédule ; il s'en tenait au rationalisme de sa mère, vaguement teinté de panthéisme de Spinoza et de déisme du xviii* siècle. Mais son esprit était inquiet, mécontent, agité. Il aspirait à un principe supérieur. Il l'avait vainement cherché dans les écrits de Strauss, de Feuerbach, de Bruno Bauer; il n'y avait pas trouvé le repos de l'ûme. 11 le dut à son ami Maurice de Blanckcnburg.
Voisins de campagne, anciens camarades de classe, les deux jeunes gens étaient en intime confiance; ils avaient souvent discuté philosophie et religion ; Maurice n'avait pas plus converti son ami à la foi chrétienne qu'Otto n'avait amené celui-ci au ()anlhéisme. En 1842, Blanckcnburg s'était fiancé avec M"' Marie de Thaddcn et avait emmené .son ami à TrieglafT où son futur beau-père vivait sur ses terres. Adolphe de Thadden-Trieglaff tenait dans son château des réunions religieuses où fréquentaient toutes les Ames pieuses de la région. Ancien officier des guerres d'indépcn-
1. Bismarck à sa fiancée, 23 février 1847, Briefv an $tine BtXLut und Ualtin, p. 45.
dance, Tliadden appartenait à ce cercle de jeunes hommes qui, sous l'influence de Schleiermacher, s'étaient convertis sincèrement et avaient poussé leur foi jusqu'au piétisme le plus exclusif. Lui-môme avait été ù l'extrême; trouvant son pasleur insuffisamment orthodoxe, il avait fondé à Trieglaff une chapelle où chacun prêchait à son tour le dogme évangélique. Il portait dans la politique ses principes rchgieux ; dans ce milieu régnait un esprit de pur féodalisme et ne venaient que des défenseurs du trône et delà foi, chauds partisans de toute légitimité, ardents défenseurs de la politique de la Sainte- AUiance*. Bismarck y avait fréquenté d'abord sans conviction, par amitié pour son vieux camarade et la ravissante M"" de Blanckenburg. Il raillait vertement « les thés esthétiques avec lecture, prière et punch à l'ananas ». Le pur regard d'une jeune fille agit mieux que les homéhes de Thadden.
Un des plus vieux amis de la maison était Henri de Putlkamer, propriétaire à Reinfeld, au nord-est de la Poméranie. Il était, au moms, aussi piétiste que Thadden; il avait épousé une femme sérieuse, élevé sa fille Jeanne dans les meilleurs principes; c'était un ménage rigoriste, grave à l'excès, où les débordements du « fou » de Bismarck devaient causer une douloureuse stupéfaction. Mais les extrêmes s'attirent. Otto avait rencontré M"" de Puttkamer au mariage de Blanckenburg, en octobre 1844; il avait été touché par sa gracieuse modestie et sa vaillante franchise. Les traits de son visage n'étaient pas d'une beauté régulière, mais d'éloquents yeux bleus leur donnaient une animation singulière; ses cheveux étaient d'un noir d'ébène ^ En regardant ces yeux
1. Busch, Unser Reichskanzler, I, p. 171. S.Keudell, Bismarck et sa famille, p. 4.
bleus, Bismarck écouta avec plus d'attention les sermons de l'excellent Thadden '.
Près de deux ans s'écoulèrent sur cette première impression : un voyage dans le Harz, dans l'été de 1846, fait en commun avec M. et M"" de Putlkamer, précipita les événements ; le spectacle de la nature, splendeur des forêts, hardiesse des cimes, profondeur du ciel, inspire les amoureux; Otto et M"' Jeanne échangèrent de douces paroles et, semblet-il, des serments de fiançailles. Et la piété profonde de la jeune fille agit sur le cœur de Bismarck.
Une tragique épidémie contrasta avec ces moments de bonheur : le typhus décimait la Poméranie; à Kniephof, plusieurs gens de Bismarck en furent frappés; à Trieglaff, M"* de Thadden en fut atteinte et moOrut; en la soignant, sa fille l'exquise M°" de Blanckenburg, contracta le germe de la maladie et fut emportée le 14 novembre. Le coup qui frappa son ami, atteignit Otto ; peu auparavant, il avait eu de longues et douces conversations religieuses avec la jeune femme; en apprenant la maladie de son amie, il avait « adressé à Dieu sa première prière fervente » ; la mort brisa ce qu'il y avait de dur au fond de son cœur. « Dieu l'avait terrassé et fortement secoué. La foi lui était revenue. »
Singuliers mélanges et contradictions dans cet homme. Sa foi était profonde et sincère; il lisait la Bible, il pratiquait ses devoirs religieux, il croj'ait à l'Evangile, mais tout le oùté de charité et de pardon lui en était fermé. Il n'a jamais fait grftce à qui lui a résisté. 11 l'a brisé, c'était son droit, parfois son devoir d'homme d'Etat. Mais il a cherché à le salir, et
< Sur celte crise religieuse de Bismarck, voyez sa lettre à M. de Puttkiiiucr, dans Briefe an seine liraul und Gatlin, p. I et suiv. et Lenr, G«chtrlile liisinarcka, p. 29 et suiv. Le récit de Kcudell, loc. cit., p. 16, est un |)cu différenl.
Gi BISMARCK
par tous les moyens. De son vivant il pratiquait la calomnie comme un moyen de gouvernement, sinon par lui-môme, au moins par ses amis et ses journaux. Et après sa mort, de sa tombe, sa voix s'élève pour diiïamerle comte d'Arnim, Timpéralrice Augusta, l'impératrice Frédéric, combien d'autres. Et pourtant il était sincère quand il déclarait que la vie n'avait eu de prix pour lui que depuis sa conversion.
Peu de semaines après celte crise intime, Bismarck demandait à M. et M""" de Pultkamer la main de leur fille. Naturellement, les braves parents ne se doutaient de rien. Ils furent stupéfaits, presque indignés de cette audace. « J'en fus comme frappé d'un coup de hache sur la tête », déclara le digne M. de Putlkamer. Mais les jeunes filles ne trouvent point qu'il y ait là d'outrage. M"' Jeanne sut doucement persuader ses parents. Le 12 janvier 1847, Otto écrivait joyeusement à sa sœur « AU right ». Il était fiancé.
Leur mariage fut retardé par les débuis de Bismarck dans la vie politique. Il passa six mois d'agitation; courant de Rcinfeld à Schonhausen et de Kniephof à Berlin, de sa digue sur l'Elbe à ses champs, et du salon de sa bien-aimée à la tribune de la Diète unie. Il lui écrivait des lettres charmantes, pleines de détails agronomiques et de vers anglais, d'ironie et de tendresse, de souvenirs et de projets : les lettres du lion amoureux.
Ils se marièrent le 28 juillet 1847^ et le bouillant, l'excentrique, le railleur, le brutal, le bizarre, ce « fou de Bismarck » fut un excellent époux.
CIIAIMÏRt: IV A LA DIÈTE UNIE DE 1847
I. Les déceptions de 1815. — Les ÉUils provinciaux. — Evolution en Prusse : anil)ilions et espérances. — FondationduZoUverein. — La crise de 1840. — Frédéric-Guillaume IV : ses promesses et sa défaillance. — Bodeischwingh. LapatenleduS février 1847.
IL Ouverture de la Uièlc unie. Sa composition. L'adresse. — Nomination de Bismarck. Ses premières impressions. Ses débuts : le mouvement national de 1813. — La périodicité de la Diète : discours de Bismarck. — Son irritation contre la majorité. — La question des juifs et letat chrétien. — Conflit de la Diète et du «gouvernement. — Clôture de la Diète; ses résultats. — Voyage de noce et installation à Schônhausen.
I. — De l8io à 1847, des traités de Vienne à la veille de la Révolution de 1848, la Confédération j^ermanique et la Prusse étaient demeurées intactes et immuables, mais la \ pensée publi(jue avait subi de profondes modifications'. La .. guerre d'indé|>endance s'était faite dans un élan d'enthousiasme. Les princes avaient battu le rappel du patriotisme et du dévouement : « Souvenez-vous de vos aïeu.\ ! s'écriait le roi de Prusse. Grands seront les sacrifices que l'on demandera à toutes les classes. Quels qu'ils soient, ils n'entreront pas en balance avec les liens sacrés pour lesquels nous voulons vaincre si nous ne voulons pas cesser d'être Prussiens et Allemands''. » Les peuples étaient accourus pour s'cn-
1 <iir rtitf |..ri.. (le, voyez I ' <<•/*/?. Biederinann,
i-.es.liHhte l>i-„tsildand8. laio-' >11-I852. P. .Mallcr,
/.« l'ruMt et ta Hevolution de ISt^. i.iîi-, Air.iii, ) "i.-, p. i à 4i.
i Frédéric-Guillaume IM, Appela muii peuple, 17 murs 1813.
Matiim. — lti«ni*rck. ' ••
rôler sous la bannière allemande, pleins d'ardeur dans la lutte contre Tétranger opj)resseur, pleins d'espérance aussi dans l'avenir, car sous la pression des événements les rois leur avaient promis la liberté et la patrie. Mais entre ces alliés de deux ans, le sacrifice était inégalement réparti : les peuples
' prodiguaient leur argent et leur sang, les princes leurs promesses. Au lendemain de la victoire, l'argent était dépensé, le sang était répandu, mais les promesses étaient oubliées.
i Les traités de Vienne érigent en principe l'autorité absolue des gouvernements : les nationalités sont divisées ou fondues au gré des rois, et les peuples conduits en troupeaux ; toute aspiration à l'indépendance nationale ou à la liberté l)olitique est étouffée. La Sainte-Alliance est conclue pour assurer la permanence de ce régime d'éteignoir.
Telle avait été Tlnstoire de la Prusse; à trois reprises, heures d'angoisses et de grands besoins, au lendemain d'Iéna, pendant la campagne de PVance, à la veille de Waterl<)0, Frédéric-Guillaume 111 avait promis t\ son peuple une « représentation nationale sérieusement organisée, aussi bien dans les provinces que pour le royaume entier. » Pendant les Cent Jours, l'acte fédéral avait étendu ces promesses à toute l'Allemagne et disposé que « dans tous les Etats confédérés existerait une constitution représentative ». La paix rétablie, Frédéric-Guillaume se préoccupa d'exécuter ses engagements, mais il se trouva en présence de difficultés presque insurmontables. Les traités de Vienne et de Paris avaient transformé la Prusse en doublani son territoire et le chiffre de sa population ; sur dix millions d'habitants, cinq étaient de nouveaux sujets, marqués à l'empreinte étrangère; les habitants des provinces rhénanes s'étaient attachés depuis vingt ans aux idées françaises ; les Saxons étaient mécontents de leur annexion à la Prusse ; les Polonais souffraient encore du par-
tage de leur nation ; tous avaient des mœurs et des traditions étrangères à leur nouvelle patrie ; ils ne pouvaient s'imprégner immédiatement de l'esprit d'obéissance administrative ; on ne pouvait, sans danger pour l'unité du royaume, leur donner part ii son gouvernement.
Frédéric-Guillaume cherchait un compromis pour répondre à ses promesses, mais il trouvait une vive opposition dans son entourage et à Vienne. Un groupe féodal tenait le roi enfermé dans une atmosphère de réaction, lui dénonçait comme révolutionnaires de fidèles sernteurs de sa dynastie et tuait tout progrès. Le prince de Metternich dominait les cours allemandes par la terreur des innovations et sapait par avance tout projet de réforme : « La représentation centrale par les députés du peuple, proclamait-il solennellement, serait la dissolution de l'État prussien ; cet Etal dans sa situation géographique n'est pas susceptible d'une telle représentation. » Et Frédéric-Guillaume approuvait avec déférence. Cependant les bourgeois prolestaient et réclamaient l'exécution des promesses royales. Le monarque se décida enfin à accor4er quelque chose, pour retenir beaucoup : une ordonnance du .') juin \H'2'i reconstitua les F'.i»' provinciaux « dans l'esprit des vieilles institutions allemandes ». Ces Etats représentaient la propriété foncière, divisée en trois classes, fonds nobles, propriétés bourgeoises des villes, biens roturiers des campagnes ; chacun était appelé à délibérer, avec voix consultiilive seulement, sur les projets de loi concernant sa province ou ceux qui, d'un intérêt général, modifieraient les droits des personnes ou de la propriété cl le' régime des impôts; ils pouvaient émetln* des vœux d'un intérêt provincial ou local'. .Ainsi de longu<\s et sanglantes guerres, deux
1. Geteti-Sammlung, 1823. \t. l?J. Arndt, Du Vevfassung$-Urkunde far
campagnes à Télranger, quinze ans de promesses avaient abouti à une médiocre représentation provinciale, réservée aux seuls propriétaires fonciers, pastiche du moyen âge. (^ fut une surprise douloureuse.
Ce régime ne fut pas modifié pendant dix-huit années, alors qu'en Allemagne les idées évoluaient. Partout la déception avait été la même : sauf dans quelques petits royaumes où le peuple avait gagné un Parlement, les princes avaient beaucoup reçu et n'avaient rien donné. En 1 8 1 4, la nation allemande avait fait un beau rôve d'unité nationale; et, à l'heure du réveil, elle s'était trouvée en présence d'un manteau d'Arlequin, à trente-neuf morceaux, découpé à l'arbitraire et comme ù coups de ciseaux ; au lieu d'un Kaiser, elle avait pour la diriger, ou plutôt l'entraver, la Diète de Francfort, somnolente et engourdie, embarrassée dans ses questions de préséance et de protocole, incapable de toute action. La déception fut amèrc et profonde, elle se manifesta parfois en actes de violence, comme l'assassinat de Kotzebue ; elle demeura surtout à l'état latent, difficile à percevoir, mais prête à éclater. L'idée germait que si les rois ne voulaient ni la liberté ni la patrie allemande, les peuples agiraient d'eux-mêmes.
Une ambition, des idées, une classe nouvelle se formaient. ;Berhn était le centre d'un mouvement intellectuel, dont devait sortir l'unité allemande. La renaissance de la Prusse après léna, la fondation de l'Université, les guerres d'indépondanco où l'action prussienne avait joué un rôle décisif, tout tendait à déplacer l'axe de la politique, à faire de Berlin la capitale de l'Allemagne, à préparer la mission allemande de la Prusse. Pour réaliser ces nobles ambitions, la bourgeoisie cherchait avec impatience à participer au gouvernement, n'étant rien,
lien preussischen Staal. p. 4. Rônne, Dos Slaatsrechl der preussischen Monarchie, 4« éd. (1881), p. 27.
A LA DlKTt: UNIE DE I8i7 69
à devenir quelque chose. La haute arislocralie, fort alleinle par les annexions et médiatisations, se confinait dans ses terres ou se serrait autour do la monarchie, dans un parfait mépris des tendances modernes; la petite noblesse, hobereaux, ofiiciers et fonctionnaires, se contentait de chercher pitance aux trenle-SLX râteliers de l'État ' . Mais dans la classe moyenne, professeurs, magistrats, industriels banquiers, se réalisait toute la vie de rAllemagne. Les idées s'y étaient modifiées, elles avaient dans toutes les branches de l'activité humaine, sciences, philosophie, négoce, voire théologie, pris un caractère pratique, positif, real*. Cette « nouvelle couche » a son ambition : prendre la direction de la pensée allemande, l'orienter dans un sens libéral, de politique constitutionnelle et modérée, grouper ainsi toutes les forces vives de l'Allemagne, contraindre enfin le gouvernement prussien à faire à son profit l'unité allemande, en prenant la tête du mouvement national. Tout concourt à ce but : la presse, encore timide et inquiète, les assemblées provinciales où s'essaient les orateurs de 1848, les salons, les cercles, les professeurs surtout qui abandonnent souvent les hautes spéculations (X)ur aborder les questions du jour. Dans l'ombre agissent les sociétés secrètes, la Jeune Allrniagne^ le groupe du grand Louis Borne, dont les ramifications sont nombreuses et cachées, de la brasserie à la caserne, du village à la cour, d'une influence mystérieuse, profonde, encore mal étudiée'. Deux événements surexcitent le sentiment national en éveillant de nouvelles espérances : la fondation du Zollverein et la crise de 1840. En unissant les États de l'Allemagne par
1 iltllehriirul. La Prusse contemporaine et ses itistHu lions, p. j, 7, i6. i. Juc<(iieM Multcr, Etat de l'Allemagne, Paris, 1847. 1. 1, p. 239-246. Lévy- Brtihl, L'Allemagne depuis Leibniz, p. 'Mi. 400 et suiv. 3. Drcsch, Gulzkow et la jeune Allemagne (\'JOi).
un lien commercial, la Prusse devient le centre des intérêts d'argent, comme elle Tétait déjà pour la pensée nationale; le ZoUverein et l'Université de Berlin procèdent d'un même dessein et arrivent au môme résultat, font Tunité pour la finance et rintclligencc allemandes. Désormais on conçoit TAllemagne sans l'Autriche ; celle-ci est portée vers l'Est, à ses possessions magyares et slaves, et des intérêts commerciaux se créent en Allemagne, contraires aux siens; la barrière financière qui unit les divers États de l'Allemagne les sépare dorénavant de rAutriche.
La crise qui sévit en 1840 solidarise la nation par la peur de l'invasion, la colère contre l'étranger, le souvenir des haines et des souffrances communes. Tout allemand porte au cœur un double patriotisme : l'attachement au petit Etat où il est né, l'amour de la grande patrie. Dans le sommeil de la paix, il ne s'est souvenu que de son coin natal ; dans le souffle de la guerre, il pense au grand Empire. Le péril apparaît à la frontière du Rhin ; ce n'est pas l'Autriche, puissance d'Orient, qui défendra l'honneur allemand, mais la Prusse, directement menacée, et qui sera la sentinelle avancée, Wacht am Rhein. Ici encore Berlin devient centre de défense et d'espoir.
Telle était la situation de l' Allemagne, lorsque le 7 juin 1840, Frédéric-Guillaume IV monta sur le trône de Prusse.
Personnalité singulière, attachante et décevante, le nouveau roi était comme certains artistes en qui bouillonnent de hautes idées, mais qui n'ont pas la faculté de les réaliser. Il avait une intelligence richement douée, une certaine puissance de travail, beaucoup d'invention, une éloquence à la manière du psalmiste David, mais aucune pratique de la vie. Ses lectures étaient étendues, il était curieux d'art, de belles-
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lellres, de théologie; il avait étudié l'histoire, mais il s était arr«Mé au moven àtfc et restait à l'idéal du Saint-Empire romain, orné d'atours romantiques, idéalisé par les légendes du Hhin. Dans un pays très militaire, il n'était pas soldat ; il aimait dans l'armée la splendeur des revues, mais non les questions ingrates d'équipement ou de technique. Il parlait souvent du « vieil honneur prussien », ce qu'il faisait en mettant la main sur son épée et levant le regard au ciel; pour le défendre, il s'exposa parfois à la guerre ; mais il avait le cœur bon et recula par horreur de verser du sang. 11 avait des amis dévoués et qu'il aimait sincèrement, mais il sacrifia les meilleurs à des idées qui n'étaient pas les siennes. 11 n'avait aucune volonté, il était à la merci de ceux qui l'entouraient, et leur cédait, quitte à modifier ensuite son opinion sous l'influence d'autres arrivants ; son imagination, qui était vive, lui présentait des idées nombreuses qu'il embrassait toutes ensemble, quoique contradictoires, et quand il devait passer à leur réalisation, il modifiait sans cesse ses décisions sans pouvoir se tenir à aucune. Les irrévérencieux l'ont comparé à certaine montagne de la fable ; il jeta « clameur si haut»' » qu'on le crut prêta enfanter l'empire allemand; il accoucha d^une souris.
Lors de son avènement au trône, il était plein de bonnes intentions, et les exprimait dans un style sonore et vague, avec des réminiscences de l'Ancien Testament et des Minnesiinger, d'où l'on pouvait tout augurer'. 11 haranguait son bon peuple du haut d'un balcon, faisait appel « à la fidélité des cœurs allemands, à l'amour des Ames chrétiennes », et promcllail un avenir doré, radieux, céleste. Le bon peuple applaudissait, illuminait et attendait. Après plusieurs moisd'at-
1 Wilhelm Busch, IHe Oerliner Marzltige von I8W. p. f. l
lente, limidemenl se soulevèrenlquelques réclamations, et, avec les formules d'une politesse respoclueuse, mais prc'cise, les députés de la province rhénane lui rappelèrent ses engagements et le supj)lièrent humblement « de donner à ses fidèles sujets cette représentation nationale qui leur avait été promise' ». Le roi fit une splendide réponse, émue et bienveillante, mais lorsque de nouvelles invitations Tobligèrenl à s'exécuter, il se déroba. Le 23 février 1841, une ordonnance se borna à développer la compétence des assemblées provinciales et organisa des délégations {Ausschilsse) émanées de chaque assemblée et qui devaient se réunir en commun à Berlin : telle était la « représentation nationale » annoncée depuis trente-six ans : c'était tout, mais peu.
La déception fut vive, proportionnée aux espérances soulevées par l'avènement de Frédéric-Guillaume IV. Plusieurs Etats provinciaux protestèrent que la Couronne manquait à ses engagements solennels et en réclamèrent la complète exécution. Les journaux, enhardis par un adoucissement provisoire de la censure, se firent en termes amers l'écho de la désillusion générale, La Nouvelle Gazette du Bhiu, la Gazette de Kœnigsberg attaquent la politique générale du gouvernement; sur la frontière saxonne, les Annales allemandes critiquent l'action personnelle du souverain ; toute une campagne de brochures est conduite par des publicistes d'opposition : M. de Bulow-Gummerow, ferme, vigoureux, savant ; M. de Lancizolle, de critique modérée, de raisonnement droit, de conseil sage; M. J. Jacoby, plus ardent, dans le mode pamphlétaire, portant sur les masses par la hardiesse de sa pensée et de ses images.
Frédéric-Guillaume IV ne faisait rien, en apparence tout au
1. Pétition du Landtag pour la province du Rhin, 9 septembre 1840.
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moins, pour dissiper ce malentendu ; il s'était entouré d'une our très panachée, à l'image de son esprit, où libéraux et réactionnaires, militaires, fonctionnaires et professeurs faisaient un singulier mélange, et il paraissait s'abandonner à la fraction féodale de ce singulier ensemble : aux suppliques les États provinciaux, il répliquait « qu'il ne se laisserait iitraver ou pousser en avant par aucunes intrigues et aucuns Iforts, que plutôt de telles manœuvres le feraient reculer ivec force ». Des réunions populaires étaient interdites, des léputés libéraux de Bade expulsés en due forme, les journaux menacés d'une nouvelle loi sur la presse, et les magistrats invités à plus de soin dans la répression'. C'était la politique apparente ; mais Frédéric-Guillaume IV était un homme à actions multiples ; alors qu'il frappait le parti libéral, il s'appropriait ses idées.
Dès le début de son règne, il avait eu le projet de donner I son peuple des institutions parlementaires-; l'indécision de -a pensée, l'influence de ses proches, la crainte de Metlernich l'en avaient jusqu'alors empoché. En 1815 il avait un entretien avec le puissant homme d'État qui écrivait avec mélancolie : « Le grand mal de la Prusse, c'est quf le roi, tout en voulant le bien, est excentrique, et que la dissolution de la vieille machine |X)litique prussienne est un fait accompli. La nouccllr machine est encore i\ créer; or, dans des situations pai-eilles, nul ne peut répondre du lendemain. ' » Malgré les avertissements du ministre autrichien, Frédéric-Guillaume IV demeurait fidèle à ses projets, cl pour le conseiller il appelait au ministère de l'Intérieur M. de Bodelschwingh . Le choix était heureux ; tout dans le nouveau ministre inspi-
1 Bicdcrmann, (leschuhte l)eutschlands,2* partli». l. I, p 173 vl 8uiv i. l{iii\ki>. Frietlrich-Withelm IV, dans VAUgemeine deulMche Itiographie. - Mettcrnich. Mémoires. I VII, p 137.
7i KISMARCK
rail confiance, la haule slalure, le regard droit, l'éloquence sobre et pondérée, le caractère loyal et ferme, l'esprit sûr et mûr ; il cherchait le progrès par la conciliation des traditions du passé et des nécessités de l'avenir ; il était de taille à gouverner la Prusse en temps paisible, mais aux heures décisives, il manqua d'initiative et de volonté ; il n'avait pas la carrure nécessaire pour surmonter une révolution, dominer l'Allemngnc et forger l'État à son empreinte, comme fit Bismarck.
Une nécessité financière obligea Frédéric-Guillaume IV à hâter l'exécution de ses desseins : pour construire les premiers chemins de fer, l'Etat prussien avait besoin de ressources extraordinaires; or, une ordonnance de 1820 avait décidé qu'aucun emprunt ne serait émis sans « l'assistance et la garantie des Etats du royaume ». Le roi réunit donc en juillet 1843 une commission chargée de lui dessiner un organe constitutionnel, qui n'aurait pas les inconvénients d'un Parlement, mais présenterait les avantages d'une représentation nationale. Savigny, juriste respecté, paraissait naturellement désigné pour diriger ces études ; mais, puissant évocateur du passé, il ne comprenait pas les besoins du présent; subtil théoricien, il n'avait pas ce don indispensable au législateur, le sens pratique. L'âme de la commission fut Bodelschwingh.
Les travaux furent menés avec une sage lenteur. Au mois de mars 1846, le roi tint un conseil de gouvernement pourdélibérer sur le projet de la commission. L'espiit du passé y fut représenté par le prince Guillaume ; l'héritier du royaume, le futur empereur d'Allemagne, se confinait ordinairement dans les questions militaires, où il apportait tout son cœur; et c'était dans l'intérêt de l'armée qu'il intervenait, pour revendiquer le droit exclusif de la Couronne de la conduire à son gré; en votant le budget, la représentation nationale pourrait contester la nécessité des réformes militaires, contrôler
A LA niKTE UNIE DE 1847
l'aclion du ministre de la Guerre, s'ingérer dans la conduite
lo Tarmée, et ce serait la fin de toute discipline; l'esprit du prince, dépourvu d'envergure, mais doué d'un raisonnement iuslo, comprenait l'incompatibilité du régime parlementaire
t de l'autorité royale; or, en Prusse, l'armée et la couronne -ont solidaires; il s'éleva donc avec force contre la création
l'une assemblée qui amoindrirait les droits de la monarchie vi mettrait en péril la hiérarchie militaire. Il succomba ; par quatorze voix contre deux, le conseil se prononça pour la
réalion d'une représentation centrale. Au sortir delà séance, le prince Guillaume exprima ce mélancolique regret : « Une nouvelle Prusse se forme. L'ancienne descend au tombeau [)ar la publication de celte loi. Puisse la nouvelle être aussi u^rande de gloire et d'honneur que l'ancienne *. »
L'n on s'écoula encore ; les tergiversations du roi, les dis-
iissions de détail, peut-ôtre les conseils du tzar Nicolas-, qui K'doutait ces bouleversements, de nouveaux efforts du prince (iuillaume retardèrent l'exécution des projets constitutionnels. Au commencement de l'année 1847, le roi exposa aux princes
le sa famille ses desseins de réforme ; tous s'inclinèrent avec respect devant sa volonté.
Le 3 février 1847, le roi signa des lettres patentes et trois ordonnances qui contenaient les nouvelles dispositions législatives'. D'après CCS textes, le roi devait réunir en Diète générale les assemblées provinciales « toutes les fois que les besoins de l'Etat exigeraient de nouveaux emprunts, rétablissement de nouveaux impAts ou Ijiugmentation dos imp«Ms actuels » ;