‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 16 sur 179 · Keudcll, loc. cit., p · texte numérisé non relu

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oC BISMARCK

du voisinage, il est craint et aimé; on ne sait, quand il arrive, s'il sera charmant avec les femmes, ou s'il lâchera un jeune renard dans le salon, aimable plaisanterie qu'il fit un soir à ses cousines.

Aux fôtes mondaines, aux « thés esthétiques », il préfère quelque bonne réunion de camarades, où l'on mange ferme et boit sec ; de Kniephof, on avait fait Kneiphof, la gargote à tabagie. A Steltin, les hobereaux se réunissent parfois pour des festins au Champagne, et Bismarck est célèbre par son coup de fourchette et de hanap : il s'est entraîné à Gollingue à l'art de boire et se vante de ne craindre personne.

Et malgré toute celte agitation, il est seul, toujours seul, môme avec les autres; il n'est guère lié avec son frère; Maurice de Blanckenburg, son unique ami, est ou fiancé ou marié, habite à une certaine distance et s'absente souvent; il n'a personne en qui se confier, et dans ses lettres les plus joyeuses on sent une mélancolie qui cherche à se leurrer. Il fréquente peu les femmes. 11 n'est pas un modèle de vertu, mais depuis ses désordres d'Aix-la-Chapelle, il est dégoûté de la débauche. De vieilles dames, marieuses enragées, ont tenté de le harponner; elles l'ont présenté à des Gretchens blondes et charmantes ; ces gentilles enfants ne lui ont plu que le temps d'une rapide fleurette. Il lui manque un cœur féminin en qui s'épancher. Il le trouve bientôt dans sa sœur, l'aimable et tendre Malwine de Bismarck : ils vivent éloignés, d'âge et de distance, mais elle aime ce grand brusque, et Otto trouve une étrange douceur à se confier à cette fillette. Ses lettres contiennent un mélange singulier, original, d'ironie et de tendresse ; il se moque des autres, de lui-même, mais pas de l'enfant. Quand il va à Schonhausen, c'est plus pour elle que pour le père, et, lorsqu'elle se marie, à dix-sept ans, avec le comte d'Arnim- Krôchlendorf, il est tout décontenancé. « Après votre départ,

lui écril-il, j'ai trouvé la maison bien solitaire. Je me suis assis près du poôle, et, tout en fumant ma pipe, je me suis mis à réfléchir sur ce qu'il y a d'égoïste et de peu naturel pour des fdlcs qui ont des frères, et qui plus est, des frères encore garçons, de se marier sans avoir égard à rien, et d'agir comme si elles n'étaient au monde que pour suivre leui-s « fabuleuses » inclinations. C'est là, certes, un égoïsme auquel, heureusement, ni mon sexe, ni moi ne sommes accessibles*. » D'ailleurs le mari n'est pas jaloux de cette affection fraternelle, la correspondance se poursuit entre la charmante femme et le solitaire de Kniephof.

La trentaine approche, les banquets fumeux l'attirent moins; il se jette sur les livres. Il ouvre, d'abord, un peu au hasard des œuvres historiques, a se plonge dans des cartes de détail, surtout de l'Allemagne, et, dans la Géographie de Busching, vingt volumes qui contiennent les données complètes sur la plupart des pays de l'Allemagne ». Sa puissante mémoire relient les moindres détails, et, plus tard, il émaillera ses discours de lointaines et précises réminiscences. Les littératures étrangères lui deviennent familières ; il parle parfaitement l'anglais et le français, « se servant d'expressions à la fois élégantes et fortes, trouvant, sans eflott et sans rochorehe, le mot propre qui classe une pensée, définit une situation * » ; il sait même un peu d'italien et de hollandais, et il lit les poèmes de ces diverses langues; il se sent attiré parles poètes anglais, Shakespeare, Byron et les lakistes; parmi les français, il fréquente Musset et Béranger. Il étudie aussi des œuvres de philosopiiie; Spinoza lui est familier ; il en est encore au panthéisme de sa mère.

Il n'écrit guère ; parfois il envoie un article à une gazette

1 . Bismarck â sa sœur, décembre 1844. Bismarckbriefe, p. 19. ~ Comlo (l'Hérisson, Journal d'un officier d'ordonnance, p. 3io.

locale, sur un sujet d'actualité, pour défendre les droits des chasseurs, mais sans suite ni régularité. Il a de quoi répandre ailleurs son activité; il sert à l'armée tant qu'il peut, il est lieutenant de landwehr dans le corps des uhlans, les périodes de service militaire le distraient, il aime les manœuvres de régiment et les soirées au mess. Il est chargé de quelques fonctions publiques; il est membre du conseil d'arrondissement, et, à ce titre remplace pendant plusieurs mois son frère comme Landralh de JXaugard; plus tard il représente la noblesse de Naugard à la Diète de Poméranie; il y prononce même un discours « sur la consommation excessive du suif à l'assistance publique » ; mais il trouve l'assemblée « furieusement ennuyeuse » et donne sa démission. Il avait quelque temps songé à rentrer dans l'administration; pendant l'hiver 1843-1844, il travailla de nouveau au gouvernement de Potsdam, mais « ses chefs l'ennuyaient, la lenteur des affaires l'exaspérait ». Quand le président lui adressait des reproches, il y répondait par des sarcasmes, ce qui stupéfiait le grand personnage, « bureaucrate laborieux de la vieille école ». Otto renonça et retourna à Kniephof.

Comme il avait l'esprit porté à la critique, on le traitait de libéral; son libéralisme se bornait à railler les ronds de cuirs et entrer en conflit avec toutes les administrations où il avait affaire. Au premier contact avec les vrais libéraux, l'autoritarisme renaîtra en lui, et il luttera pour son roi et les privilèges de sa caste.

Grâce à son travail opiniâtre, il jouit de quelque aisance; il en profite pour voyager. En 1842, il visite l'Angleterre; tout l'intéresse, la cathédrale d'York « belle et imposante, pleine de vieux tableaux bien conservés », les casernes, les écuries, et la race des chevaux et les rations d'avoine. A Manchester, il visite plusieurs usines, « la plus grande fabrique

de machines du monde' ». A Londres, il trouve un accueil ouvert, « une politesse extraordinaire, de tout le monde, même des petites gens ». De là, il passe à Porlsmoulh et à Boulogne. 11 séjourne probablement à Paris - où il a quelques relations et « fait connaissance avec la ville et les gens ». Il gagne la Suisse, s'arrête à Berne, où il est malade, visite TOberland, et revient en Allemagne par Lucerne^.

En 18i4, il voyage dans le nord-ouest de l'Allemagne et séjourne longuement à Nordcrney, petite île de la mer du .Nord, un des bains les plus fréquentés des côtes allemandes. Il est là dans son élément ; la mer, les tempêtes, la pêche par l'ouragan, tout l'enchante. Il écrit à son père* et à sa sœur' des lettres enthousiastes et ironiques; alternativement, il admire « la plage superbe, de sable doux et sans la moindre pierre, avec des vagues hautes comme des maisons », et plaisante les baigneurs, un officier russe « recourbé en forme de sabre turc ou de tire-bottes, » le ministre Z... « une grosse grenouille sans jambes; à chaque morceau qu'il va enfourner, il ouvre la bouche jusqu'aux épaules; il me fait l'effet d'un sac de voyage qu'on ouvre pour y mettre quelque objet. Quand je vois cela, le vertige me prend et je saisis fortement le bord de la table ». El il Icnninc par dos tt'mli-t\-;s«\s pour sa petite sœur.

t Bismarck, Lettre à son père du â8 juillet 1842, Bismarck Jahrbuch, I (1894>. p. 4.

2. Lji «lf<l«' <l'^ '•<• ''.'•jour n'est <>>< r,r,.,!c,... ll k',.l.l /^•„/■^/,■;/ Im nl.i.-pà

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