CHAPITRE V BISMARCK ET LA RÉVOLUTION DE
I . — Idées nouvelles, besoins nouveaux. Malaise en Allemagne. Projets de Frédéric-Guillaume IV. Radowitz. Négociations avec l'Autriche. — La révolution en France : répercussion immédiate en Allemagne. Promesses de Frédéric-Guillaume IV. Étonnement de Bismarck. — Agitation à Berlin. Premières émeutes. Troubles de Vienne. — Insurreclion du 18 mars à Berlin. La retraite des troupes. La chevauchée du roi. — Surprise de Bismarck : ses préparatifs à Schônhausen. Voyage à Potsdam et à Berlin. Essai de contre-révolution militaire. Démarches de Bismarck. Son échec.
II. — Trouble général on Allemagne. Insurrection dans les duchés danois. Le Yorparlamcnl. — Session de la Diète unie. L'adresse. Protestations royalistes de Bismarck. Questions polonaise et danoise. Les crédits budgétaires. Intrigues. — Les élections aux assemblées de Berlin et Francfort. — Retraite de Bismarck à Schônhausen. Son action personnelle dans les can) pagnes. .\rlicles de journaux. La Camarilla et la Gazette de la Croix. — Le Parlement de Francfort et l'.Xssemblée de Berlin. Retour du prince de Prusse. — Entretiens de Bismarck avec Frédéric- Guillaume IV et le prince de, Prusse. Emeutes à Berlin. — Voyage de Bismarck en Poméranie. — Troubles partout, leur influence sur l'assemblée prussienne. — Retour de Bismarck à Scliùnhausen. Le Junkerparlatnent. — Naissance d'une fille et tracas politiques.
III. — Réaction à la cour, conflit avec l'assemblée. Le ministère Pfuel et la parade de Wrangel. — Intrigues de Bismarck à Berlin. Révolution de Vienne et nouveaux troubles à Berlin. — Formation du ministère Brandenburg-.Manteuffel. Activité de Bismarck. .Ajournement de l'Assemblée et intervention de Wrangel. La Terreur blanche. — Nouvelle réunion de l'Asscmi>l.-.« .1 Brandebourg. — La dissolution et la constitution du :, (ir( cmbrc. Déception de Bismarck. — La fin de l'année 1848.
I. — Les colères des peuples sont contagieuses, comme leurs enthousiasmes. Le 24 février 1848, la Révolution renverse le
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Irônc de France ; en mars, elle est partout. Elle chasse les Autrichiens de Milan et Venise où ils s'imposaient; elle secoue Vienne et renverse Metlcrnich, arbitre de l'Europe depuis un tiers de siècle ; elle souffle sur TAllcmagne dont elle fond les trenlc-nouf parcelles au feu du patriotisme; elle remue Berlin cl contraint le roi de Prusse à s'humilier devant elle*.
Ces bouleversements ne se font pas au hasard; sous un calme apparent se dissimulaient dans les sociétés européennes des maux graves et profonds. La Restauration, les traités de Vienne, la Sainte Alliance avaient imposé le régime de l'autorité. Les rois se croient institués de Dieu pour faire le bonheur des peuples, sans eux, parfois malgré eux. Les nationalités sont divisées ou fondues au gré des diplomates et sans égard pour leurs préférences ; les hommes sont dirigés comme par troupeaux et sans participer à leur propre gouvernement; les travailleurs n'ont pas à intervenir dans la législation du travail, la répartition du capital et des bénéfices.
Pendant des années, ce régime s'est maintenu, pesant lourdement sur les peuples qui s'en sont fatigués. Les hommes de môme race ont voulu former des nations indépendantes : les Polonais se sont lassés de la domination russe ou prussienne; les Hongrois ont voulu reprendre leur autonomie; les Ilahens ont tenté de secouer le joug étranger ou ecclésiastique; les Allemands ont cherché à faire un seul peuple, uni et fort. Les citoyens ont réclamé le droit de chacun de prendre, par son vote, sa responsabilité dans la conduite de l'Etat; au gouvernement absolu ou au suffrage restreint, ils ont opposé un principe
i. Le récit très simple de Blum, Die Deutsche Révolution, 1848-9 (1897) cl surtout les nombreux documents, fac-similé, reproductions, joints au texte, fournissent les détails du grand mouvement en Allemagne. Sybel, Die Befjriindung des deulscfien Reichs, t. I, donne l'exposé officiel ; Bledermann, Geschichle Deutschands\iilb-lSl\, 2« partie, t. I, se met au point de vue libéral et unitaire ; Zwiedineck Sudenhorst, Deutsche Geschichte, 1815- 1849, (190i) est au courant des plus récents travaux.
d'égalité, le suffrage univereel. Les ouvriers ont voulu une meilleure organisation de la société, qui assurât à chacun du travail et une plus juste part dans les gains. Ces revendications ont été longtemps méconnues; sur un incident de minime imjX)rtance, elles ont fait explosion et la Révolution s'est étendue à l'Europe entière,
Les besoins nouveaux n'avaient pas échappé à quelques hommes perspicaces. « Le temps était lourd comm? avant l'orage ; il y avait quelque chose dans Tair », disait un contemporain ', Et un ministre saxon, Friesen, définissait, ce malaise avec exactitude : « Dans toute l'Allemagne régnait une inquiétude, un souci pour l'avenir. Les institutions politiques, — soit de la Confédération, soit des États particuliers, — avaient vieilli et ne répondaient plus à des situations modifiées, à des idées qui s'étaient emparées profondément de la population. Partout on avait la conviction que cela ne pouvait durer ainsi..., qu'une évolution générale, même violente, apporterait une nouvelle solution \ »
Dès 1840, une insurrection avait éclaté dans les provinces de la Prusse orientale et de Posen, et le long procès qui s'en suivait h Berlin transformait les rebelles en héros nationaux. Dans la province du Khin, un groupe réclamait l'autonomie administrative. Le parti allemand se remuait, Gervinus et ses amis fondaient la Deutsche Zeituitg pour répandre au loin la bonne parole; à Hcppenheim, à Offenbourg, libéraux et radicaux, réunis en assises solennelles, revendiquaient les droits de la nation allemande et des citoyens. Le bon peuple de Munich se révoltait contre les a dé|)orlemenls » d'une aventurière, Lola Montez, araie des rois et des budgets. Frédéric-Guillaume IV sentait ce vent léger qui devance
1. Biedermann. Hein Leben und ein Stûck Ztitgeschichte, L I, p. 216.