Beust, Mémoires, I. liO
'à. Kaufmann, Politische Geschichte DeulscUlands im neunzehnlen Ja/irhumlert, p. 356.
aux élections allemandes ; il avait à peine mieux réussi pour l'assemblée de Berlin où son plus illustre représentant était le prince de Prusse, député de Wirsilz. D'ailleurs les deux élections simultanées s'étaient fait concurrence au détriment de la Chambre prussienne; tout Tintérôl allait au Parlement national et les plus brillants orateurs des Diètes prussiennes, Reckorath, Vincke, Arnim siégeaient à Francfort.
Eloi<;né de ses brillants adversaires, assistant i\ TefTondrement momentané de son parti, Bismarck ne restait pas dans l'oisiveté. Il estimait que la réaction débuterait par les campagnes et que chacun devait y travailler dans sa province. Dès la fin du mois de mais, il avait réclamé, dans une réponse î\ un article malveillant d'un journal de Magdebourg, « le droit pour tout citoyen de manifester son opinion vis-à-vis de ses concitoyens, alors môme que cette manière de voir serait en opposition avec l'opinion publique du moment ». Dans cette même lettre, il indiquait en ces termes les motifs de la retraite provisoire des « seigneurs terriens' » : « Dans un temps où l'existence sociale et politique de la Prusse est en jeu, où rAllemagnc est menacée de scissions de plus d'un sens, nous n'avons ni le temps, ni l'envie, de gaspiller nos forces en des tentatives réactionnaires ou en essayant de défendre les quelques droits seigneuriaux qui nous sont restés. Nous sommes préLs A les transférer h de plus dignes, considérant le maintien de ces droits comme une question secondaire et voyant, dans le rélablissomenl de Tordre légal en Allemagne, le maintien de l'honneur et de linviolabilité de notre patrie, l'unique Iftche qui, ù cette heure, incombe ù tout homme qui sait envisager notre situation j)olilique sans que l'esprit de parti faussa.' son jugement. »
1 Bismarck au rédacteur de la Gazelle de Magdebourg, 30 mars 1848
Mais, dans la pensée de Bismarck, cette éclipse du parti réaclionnaire n'était que momentanée. Il désirait laisser au parti modéré le soin de rétablir l'ordre en Allemagne, puis reprendre l'offensive avec vigueur pour rétablir l'ancien régime. Retiré à Schonhausen, il exerçait une action personnelle sur les paysans de son village et des environs, sur les bourgeois des villes voisines, Jerichow, Genthin, Rathenow. Il étendait son influence en adressant des articles à divers journaux de sa province. Dans une « Correspondance de la Vieille-Marche * », il opposait les intérêts des villes et des campagnes, et menaçait les cultivateurs de l'oppression des citadins en matière d'impôts ; il en concluait naturellement que les campagnards devaient quérir appui auprès de leurs protecteurs naturels, les seigneurs terriens. « On s'imagine, écrivait-il, qu'en réduisant ces hommes à l'impuissoncc, les campagnards se verront contraints d'élire des avocats ou d'autres citadins qui n'ont cure des intérêts ruraux, ou de braves gens de la campagne, et ceux-ci, on espère bien que les leaders les mèneront par le bout du nez, grAce à leur éloquence et à leur savante politique. Dès lors, on cherchera à faire passer les hommes qui, jusqu'ici ont é^é seigneurs terriens, comme désireux de travailler au maintien ou au retour de l'ancien état de choses, tandis que, bien entendu, ils sont convaincus, comme l'est tout homme raisonnable, que ce serait folie de vouloir opposer une digue au courant du temps actuel. » Il mettait en garde les cultivateurs contre l'injustice qu'il y aurait à supprimer les droits seigneuriaux sans indemnité et ajoutait pour conclure : « Comme exploitant la terre, le paysan a les mêmes intérêts que le seigneur terrien :
1. Le manuscrit en a été retrouvé dans les papiers du prince de Bismarck. Horst Kohi s"esl livré à de vaines recherches pour établir dans quel journal l'article avait paru. Bismarck Jahrbuck, t. VI, p. 10 et suiv.
le système qui favorise exclusivement Tinduslrie est dirigé iiissi bien centre l'un que contre l'autre et tend à se rendre maître ahsolu de l'Etat en Prusse. » La véritable conclusion • tait sous-entendue : élisez M. de Bismarck-Schonhausen pour votre député. Mais le bon paysan ne se laissa pas convaincre •l Bismarck se prodigua les consolations habituelles :« Si je ne réussis pas, je m'assiérai dans mon grand fauteuil avec la lonscience d'avoir rempli mon devoir et je passerai les deux à --ix mois de la session bien plus agréablement que si j'étais I la Diète ' . »
Mais il n'était pas dans son tempérament de rester assis ; il courait la campagne, répandant la bonne parole, pestant contre le zèle nationaliste de son sous-préfet, contre le gouvernement « aveugle et qui se condamne au suicide », surtout contre les Polonais et il reprenait les arguments qu'il n'avait pu produire à la Diète. Il était si plein de colère contre los émeutes de Posen que sa plume courait toute seule sur ce Les Berlinois ont libéré les Polonais avec leur sang, écrivait-il le 20 avril... En remerpiment, ceux-ci se sont mis à la tète de i)andes qui pillent et assassinent comme des barbares. Ainsi l'enthousiasme allemand a une fois de plus tiré les marrons du feu. Je l'aurais compris naturel si le premier essor de l'imité et de la force allemande avait été d'arracher l'Alsace à la France et de planter sur la cathédrale de Slrasl)ourg le drapeau allemand. Mais c'est plus que de la débonnaireté allemande, c'est nous comporter comme de chevaleresques héros de roman que de supporter qu'on enlève aux Etats allemands le meilleur de ce que les armes allemande sont conquis dans la province de Posen dans le cours des siècles*. »
I Uismarck ù son frt'>n>, 19 avril 1848.
i. Lettre de BiHmarrk < '• -••.••: !<• It i;..-.ih. ,i- \i,,,.,i^i,..,... .
l'o avril I84S.
\ii BISMARCK
Et dans sa fureur contre la Révolution, il manifestait son opinion jusque dans sa signature ron Bismarck, relevant la particule qu'il n'avait pas jusqu'alors employée, pour crier qu'il était de la noblesse et protester contre l'égalité.
Bismarck ne se limitait pas à une politique de province. 11 entretenait à Berlin des relations suivies avec quelques hommes d'Etat, surtout avec un petit groupe surnommé la cnjuarilla et dont l'influence devenait grande à la Cour; le général de Gerlacli , qui en était le chef, en énumérait jusqu'il cinq membres, lui compris * : son frère Louis, président du tribunal supérieur de Magdebourg, esprit nourri et spirituel, portait jusqu'au fanatisme le culte de la royauté prussienne ; il avait de hautes visées, mais le flegme que lui imposait son obésité l'entravait sans cesse " : le général Léopold de Gerlach, ancien aide de camp du prince de Prusse, alors au corps de la garde, bientôt aide de camp général du roi, était profondément attaché aux Hohcnzollern, et d'une fidélité à toute épreuve, mais non moins gras que son frère, il était plus théoricien qu'homme d'action ; Bismarck disait en plaisantant aux deux frères : « Si nous assistions de la fenêtre à un accident dans la rue, le Président ferait une observation spirituelle sur notre manque de foi chrétienne et sur l'imperfection de notre organisation politique; le général indiquerait le moyen de parer ù l'accident, mais resterait assis; seul, je descendrais dans la rue porter secours. » L'homme pratique était le général Rauch, brave militaire, qui voulait l'action immédiate, la marche à l'ennemi, et violentait au besoin les l)erpétuelles hésitations du roi. Léo, historien et publiciste, jadis étudiant de la Burschenschaft, républicain et nationaliste, maintenant piétiste et royaliste ultra, tenait la plume
\. Gerlach. Denkwùrdigkeilen, I. II, p. 235. 2. Bismarck, Pensées et Souvenirs, t. I, p. 62.
(lu parti. Massow, plus effacé, complétait le quinlelle. Quelques autres, moins intimes, gravitaient dans le mc>me cercle d'idées : Slalil, professeur de droit public, orateur du parti réactionnaire ; Niebuhr, le fils de Tillustre philologue, encore jeune, mais déjà ardent de réaction, très avant dans la confiance du roi îi partir de 1851 ; enfin Bismarck,
En 1847 déjà, le parti avait désiré la fondation d'un journal destiné à combattre le bon combat de la foi et de l'autorité. I^ Révolution de 1848 rendait cette feuille plus nécessaire encore ; car il était indispensable d'opposer une pieuse lecture aux gazettes infâmes des suppùts révolutionnaires. C'est ainsi que fut fondée la Neiie Pre assise he Zcitung, plus connue sous le surnom de Gazette de la Croix, qu'elle tient de la croix de fer, attribut de la maison prussienne, imprimée à la manchette du journal. Un ami des Gerlach, Hermann Wagener, on prit la direction.
Bismarck s'intéressait à la fondation du journal', mais il n'y collabora régulièrement que plus tard, lorsqu'il rentra dans les assemblées parlementaires. Pour le moment il était fidèle à son plan d'action locale et répandait la bonne parole dans toute la j)rovince de Saxe. Il espérait qu un mouvement se créerait dans les campagnes en faveur de la monarchie, et |)ermellrait à un groupe de généraux de rétablir l'ordre d'anlan; mais il constatait avec mélancolie que rien n'en arrivait, tju'au contraire les paysans se laissaient gagner par les journaux, par les émissaires envoyés pour les élections; il fit ap|)el, avec une persévérance robuste, au général de Priltwitz, le suppliant, à défaut d'action immédiate, de renverser les légendes qui s'établissaient sur la journée du 18 mars; il
1 C|>r. II. Kohi. Ilerr von Hismarck-Schùiihausen aU MHarbeitei' tler Kreuzzeilumj UiMiiank-JnhrbucI). t. I. |). Itttf ol siiiv., el l. (11. p. 398 cl
12(i BISMARCK
lui demandait de raconter la conduite des « glorieuses troupes », de « faire voir ù la population la source trouble et impure d'où découla le mouvement révolulionnairedelicrlin '». Hélas ! le général de Prillwitz, hué par la foule le 18 mars, n'éprouva pas le besoin d'ôlre étrillé par la presse radicale et ne réj)ondit pas à ce pathétique appel. Et les campagnes ne bougèrcnl pas.
Cependant les doubles élections de Prusse et d'Allemagne, s'étaient faites au détriment du parti féodal. Le Parlement national s'était constitué à Francfort dans un élan d'enthousiasme et de fraternité : sa séance d'ouverlure avait été une de ces journées radieuses où l'avenir semble facile et souriant; l'élection du noble Henri de Gagern comme président, la création d'un pouvoir provisoire, la nomination de l'archiduc Jean en qualité de vicaire d'empire, le choix d'un comité de constitution, tout avait été facilité par la concorde et la joie générales. Et les discours se suivaient pompeux, splendides, pour célébrer le palriolisme, la foi allemande, l'abnégation générale. A Berlin, l'Assemblée nationale avait débuté avec moins de solennité et autant d'imprécision. Le ministère Camphausen, plein d'excellentes intentions, était composé d'hommes sans expérience du pouvoir et inaptes à organiser le travail parlementaire ; il déposa le projet de constitution, dont la délibération était le but môme de l'Assemblée, mais, au lieu d'en demander une prompte délibération, il laissa les députés s'éparpiller pendant de longs mois sur les propositions les plus diverses; la Chambre perdit ainsi toute cohésion et toute habitude de travail régulier, emportée au gré des événements de la ville et de la* province.
Même dans la fidèle Marche de Brandebourg, les électeurs
1. Bismarck à Prittwitz, mai iSii. Bismarck-Jahrbuch.l. VI, p. 9.
LA RKVOLUTION DE 1848 1Î7
s'étaient refusés à suivre ceux que Bismarck leur indiquait comme leurs guides naturels, les seigneui*s terriens, et la débAcle de son parti faisait au châtelain de Schônhausen des loisirs politiques. 11 se replia sur le petit groupe de la caniarilla ; celle-ci cherchait un chef dans la maison royale, et, à défaut du souverain dont elle connaissait le caractère ondoyant, espérait trouver dans le prince de Prusse Thomme de ses i-ôves. Guillaume avait été élu député à l'assemijlée prussienne, et, à la demande du ministère, Frédéric-Guillaume IV avait rappelé son frère d'Angleterre. De la frontière à Berlin, les réactionnaires accouraient î\ toutes les stations pour acclamer leur futur sauveur; Bismarck ne manqua point à ce pèlerinage, et, le 7 juin, il était à la gare de Genthin où le prince s'arrêta quelques minutes. La haute taille et le regard d'Otto attiraient forcément les regar"ds; Guillaume reconnut le champion de la monarchie légitime et se frayant un passage vei"s lui, il l'accueillit par ces paroles : « Je sais que vous n'êtes pas resté inactif en ce qui me concerne, je vous en remercie'. » Dans la crise dont aucun des deux ne comprenait la grandeur, le prince et le gentilhomme campagnard éprouvaient un égal besoin de se rapprocher, hommes de même trempe, dévoués aux mêmes princij)es d'autorité et de droit divin, pareillement stupéfaits de l'elTondrement de leurs dogmes. Le prince rentra ù Berlin, mais il ne trouva guère de semblables chevaliers à la Chambre; des idées plus modernes que les siennes y régnaient ; sa présence y détonna ; s€\s paroles, mêmes conciliantes, déchaînèrent une tempête, et, |iour y répliquer, l'Assemblée reconnut « la haute importance des journées de mars et les services incontestés des combattants* ».
t . Bismarck, Pensées et Souvenir», t. I, p. !jO.
i. Ordre du jour Zacharia*, 0 Juin 1848. Bluni, Die deuUche Hevolulion. p 343.
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Bismarck était à cette époque 5 Polsdam, venu pour s'en- Irclcnir avec Gcrlach et Roon '. Il ne comptait pas voir le roi, mais celui-ci apprit sa présence et le fit chercher ù l'hôtel. Bismarck, mécontent de la politique royale, répondit qu'il était sur le point de retourner à Schonhausen où la santé de sa femme exigeait ses soins. Frédéric-Guillaume IV ne se lassa point et envoya son aide de camp, Edwin de ManteulTel, pour inviter Bismarck à dincr. Il n'y avait plus quh s'exécuter et le royaliste boudeur se rendit à Sans-Souci. En se levant de table, le monarque emmena son hôte sur la terrasse qui domine les jardins et, pour entamer la conversation lui demanda d'un ton aiïable : « Eh bien! comment cela va-t-il? » « Mal », répondit l'enfant terrible. « J'espère que vous ôles en bonnes dispositions pourtant », reprit le roi. Mais l'autre répartit : « J'étais très bien disposé, mais je ne le suis plus depuis que la Révolution nous a été inoculée par les organes de l'autorité royale et sous son sceau. Je ne crois plus en l'assistance, en Tappui du roi. » A ce moment la reine sortit d'un bosquet en s'écriant : « Gomment pouvez-vous parler sur ce ton au roi? — Laisse-moi faire, EUse, lui dit le souverain, j'en viendrai bien à bout », et se tournant vers Bismarck, il reprit : « Voyons, que me reprochez-vous ? — D'avoir évacué Berlin. — Cela s'est fait contre mon gré », répondit Frédéric-Guillaume, et la reine qui était restée à portée d'entendre, ajouta : « Le roi n'y est pour rien; de trois jours il n'avait fermé l'œil. — Il faut qu'un roi puisse dormir », répliqua le censeur. A ce mot un peu vif, mais bien dans la manière de Bismarck, le monarque ne broncha pas et continua : « Après coup, on a toujours j)lus d'esprit. Si je
1. Los jours mômes des divers entreliens dont suit le r6cit. n'ont pu être précisés; mais d'après la correspondance de Bismarck avec son frère il faut les placer entre le 1" et le 18 juin 1848.
LA REVOLUTION DE 18M li'J
convenais d'avoir agi « comme un âne », qu'y gagneriez- vous ? Ce n'est pas avec des reproches que vous relèveriez un trône effondré, pour cela j'ai besoin de concours, d'assistance efTicace et non de critique'. »
L'indulgence du roi, son accueil facile et bienfaisant, désarmèrent Bismarck. Il revint à Potsdam à plusieurs reprises et eut avec Frédéric-Guillaume de nouveaux entretiens. Pour s'excuser de son inaction, le souverain invoquait l'opinion |)opulaire qui n'aurait pas encore supporté une intervention de l'armée; il fallait donc laisser l'Assemblée se mettre de plus en plus dans son tort; le pays tout entier reconnaîtrait alors que la Couronne était en péril et en droit de se défendre. Bismarck répondait qu'il n'était pas nécessaire d'attendre. Les troubles étaient suffisants à Berlin pour qu'on y avançât des troupes; déjà, à la nouvelle du retour du prince Guillaume, une manifestation bruyante avait éclaté, et des émeutiers avaient encloué le pont-levis menant à la caserne d'artillerie; plus tard, un groupe avait pénétré dans l'Académie de chant, où siégeait l'Assemblée, et ne s'était retiré que devant la garde bourgeoise; d'autres manifestants avaient fait irruption dans la maison d'un ministre, M. de Patow, et réclamé une aumône forcée; les grilles du château avaient été arrachées et jetées dans la Sprée. Le 14 juin, la populace avait accompli un exploit merveilleux; en plein jour, elle avait assiégé, pris et pillé l'arsenal, véritable forteresse de pierre, au milieu de la ville; les armes avaient été jetées dans la rue et des loqueteux avaient offert des bombes aux passants*. L'émotion se communiquait à la province : à Breslau une manifestation se formait [)our protester contrôle retour du prince (itiilluume. Bismarck invoquait ces troubles et s'effor^ail de
I Uismarck. Pensées et Souvenirs, t I. p. 58. i Hciisl. Mémoires, L I. p. i'J.
Math». — BHOMrek. l. — 0
convaincre le roi de la nécessité d'une prompte et énergique intervention : le retour des troupes à Berlin, affirmait-il, sera accueilli avec gratitude par la majeure partie de la population ; les soldats, bien dirigés, réprimeront l'émeute sans hésitution; ainsi la monarchie prussienne reprendra ses droits et évitera de nouveaux et pires malheurs. Mais Frédéric-Guillaume hésitait et trouvait que les temps n'étaient pas encore venus d'agir par la force.
De Polsdam, Bismarck se rendait à Babelsberg, chAteau voisin où habitait le prince de Prusse, et il racontait à sa manière les journées de mars; pour surexciter le patriotisme du prince, il lui lisait une poésie qui circulait dans l'armée et reflétait la colère des soldats pendant leur retraite.
L'aigle noire tombe de la hampe, souillée,
Ici prend fin, ô Zollern, ta glorieuse histoire,
Ici tomba un roi, mais non dans le combat.
Nous ne tournons plus nos regards
Vers l"éloile tombée.
Ce que tu lis là, prince, tu len repentiras,
Pas un seul ne sera fidèle, comme tes soldats prussiens.
A ces mots, Guillaume sanglota, mais il ne pouvait rien. Le jeune prince Frédéric serrait les mains de Bismarck avec une énergie significative : c'était un enfant de seize ans; la princesse parlait, sans écouter les conseils. Ainsi à Babelsberg comme à Potsdam, le bouillant partisan rencontrait beaucoup de bonne grâce, mais ne trouvait pas un homme d'action. Dégoûté de la politique, il s'enfuit.
A la fin de juin \ il se rendait avec M*"" de Bismarck en Poméranie pour passer quelques semaines aux bains de mer de Stolpmiinde et à Reinfeld dans la propriété des Puttkamer.
^. Probablement le 2a juin. Bismarck à son frère, 22 juillet 1848. Bismarckbriefe, p. 64.
LA REVOLUTION DE 1848 13i
Mais les soucis le rongeaient : il s'inquiétait de l'état des campagnes, des mouvements qu'y développait le socialisme*, il suivait avec anxiété les événements de Berlin, et Keudell qui le rencontra à Stolp, fut effrayé à sa vue. « Un souci douloureux se plaquait sur ses traits ravagés, ses cheveux s'étaient éclaircis". »
Berlin, la Prusse entière, vivaient dans la fièvre. Le pillage de l'Arsenal avait disloqué le ministère ; un autre cabinet s'était formé, avec une couleur politique analogue sous la présidence de Rodolphe d'Auerswald, député et président supérieur de la province du Rhin; mais les très honnêtes gens qui le composaient n'avaient pas la force nécessaire pour diriger le grand mouvement du peuple. Les troubles se renouvelaient, aggravés par la crise économique, suite naturelle de la Révolution ; les ouvriers réclamaient du travail, ils n'avaient plus de pain. Berlin avait chaque soir sa petite émeute*, qu'on allait voir par manière de distraction. L'assemblée prussienne délibérait sous les menaces de la foule : les clubs, qui s'étaient multipliés depuis les journées de mars, dictaient leurs ordres et venaient les imposer jusqu'à l'Académie. A leur sortie des séances, les députés de droite et même les ministres étaient sifllés et hués par la canaille des bas-fonds berlinois; les membres de l'extrême gauche étaient portés en triomphe. Pour mériter cet honneur, quelques députés assoiffés de |K)pularité émettaient des propositions à tort et à travers, l'un protestait contre les menées de l'autocrate qui siège ù FVtersbourg ; l'autre critiquait le Parlement de Francfort et la nomination de l'archiduc Jean comme vicaire de l'Empire; un autre voulait que l'Assemblée envoyAl
1 Bismartk ft son trirc, 22 Juillet 1848. Loc. cit., p. 65.