Beust, Mémoires, t. I, p
à Posen des commissaires à pleins pouvoirs. Et la Chambre se dépensait en débals stériles, orageux, manifestait son impuissance à l'œuvre constitutionnelle, se discréditait dans la grande masse du pays.
Un tragique événement amena la rupture définitive entre le Parlement et la Couronne : le 31 juillet, à Schweidnitz, un conflit se produisit entre l'autorité militaire et la garde bourgeoise; en coup de surprise, la foule et l'armée se heurtèrent; à l'improviste les soldats firent feu, vingt-deux personnes furent tuées'. L'émotion fut profonde dans toute la Prusse et la Chambre en délibéra légitimement; mais le D' Stein, de Breslau, y apporta une passion communicative qui s'étendit à tout son parti ; l'Assemblée adopta un ordre du jour qui rendait les officiers responsables des troubles, et les invitait à rester étrangers aux efforts réactionnaires ou à quitter l'armée ". Ce devait être là le « tort définitif » qu'attendait Frédéric-Guillaume pour agir. On avait touché à l'armée, le roi de Prusse ne pouvait le pardonner.
Bismarck retournait à celte époque à Schônhausen pour les couches de sa femme. Il était repris du démon de la politique : il revenait à Berlin pour participer à une réunion de propriétaires qui s'étaient donné le mandat « de défendre leurs intérêts et d'améliorer la situation de toutes les classes »; c'était un Parlement au petit pied, qui se posait en rival de l'Assemblée nationale, et les théories qui y furent émises lui valurent le surnom de Chambre des hobereaux, Junkerparlament. Les propriétaires de biens nobles étaient émus des projets financiers de l'Assemblée prussienne : ils craignaient tout ensemble qu'on supprimât leur exemption d'impôts et qu'on dispensât les paysans des charges seigneuriales. Ils
\. Biedermann. Geschichte, loc. cit., t. I, p. 360.
2. Ordre du jour Stein adopté le 9 août par 180 voix contre 179.
cherchaient une voie légale pour s'y opposer, mais Bismarck se montrait sceptique à cet égard. « Nous avons trois façons de prolester, disail-il. La première serait de nous adresser à Sa Majesté le Roi; même s'il est irresponsable dans un état constitutionnel, le Roi a toujours sa responsabilité envers Dieu. En second lieu, nous pourrions envoyer notre protestation au ministère, mais je suis convaincu que nous n'y aurons aucun succès avec des principes de droit et de raison. Notre protestation devrait être adressée à l'Assemblée nationale. On n'en peut pas espérer grande suite, mais il y a là pourtant un certain nombre de gens raisonnables. Je vote pour réunir des signatures en masse' ». Et comme un propriétaire, M. de Knebel, faisait remarquer que les paysans ne seraient guère disposés à signer cette protestation, car le projet de loi leur faisait un cadeau au détriment des seigneurs, Bismarck répliqua : « Ce n'est pas un cadeau. Pour supprimer les rentes seigneuriales, il faudra émettre 200 millions de rentes d'Etat, et il est facile de comprendre quelle influence cela aura sur la Bourse. La conséquence de ce procédé est une mainmise sur la propriété. » Tout cela était d'une théorie un peu vague et fondée sur une rapide lecture de l'histoire de la Révolution française. Mais le fond de la pensée était précis : la propriété des nobles était menacée, il appartenait aux nobles de se défendre en agitant le pays.
[jC 21 août, la naissance d'une fillellc, Marie, npporUul un éclair de bonheur au château de Schonhausen. Pour un moment, Bismarck oubliait ses tracas dans le plaisir de porter son petit enfant. C'était un homme très complet; il éprouva toutes les joies et tristesses humaines; môme aux heures de sa splendeur, il estima qu'un grand de la terre est en droit de se
1. Bismiirck à l'Assemblée de» propriétaire** fonciers. Horsl Kohi. /''* • muick-lti'f/esten, t. I, p. 15.
dislrïûre aux sourires d'un loul petit et a le devoir de mêler aux soucis de TElat les inquiétudes de la famille; indiflerenl, parfois brutal pour les autres, il fut tendre aux siens. Mais ce rayon de soleil ne put le distraire longtemps de ses soucis. Ils le suivaient auprès du lit de sa femme. « Je passe mes journées entières, écrivait-il, entre des plans politiques à ma table de travail et le tablier du garde-malade à côté do Jeanne'. » Il reprenait les arguments du Junkerparlanient et cherchait à les exposer au roi et à l'opinion publique. Dans un article de journal, il étudiait les charges foncières dans le cercle dd Jérichow, qui était le sien, et développait les conséquences désastreuses qu'aurait le projet de loi déposé à l'Assemblée nationale'. Dans une lettre ouverte, adressée à Frédéric-Guillaume IV, il s'élevait avec force contre les desseins de l'Assemblée, qui auraient spoUé, {\ son avis, les propriétaires ruraux et il invoquait l'histoire du meunier de Sans- Souci ', Et en écoutant les cris de la petite Marie, il surveillait le cours des choses à Berlin.
III. — La lutte se préparait entre la monarchie et l'Assemblée. Frédéric-Guillaume IV était depuis longtemps irrité contre les velléités indépendantes de la Chambre. Le vote de la motion Stein avait surexcité sa colère. Retiré à Potsdam, il était monté par le parti militaire, les généraux Rauch et Gerlach surtout, que les attaques contre l'armée avaient courroucés. Le cabinet était isolé entre les partis extrêmes; les ministres étaient libéraux, sincères amis de l'ordre et du progrès, et honnis au nom du progrès par les députés radicaux,
1. Bismarck à M»» de Pullkamer, i\ août 1848. liriefe an seine Braul vnd (iallin, p. 114.
•2. Reproduit dans le Bismarck-Jahrbuch, l. VI, p. 12.
3. Lettre de Bismarck au roi, été 1848. Bismarck-Jahrbuch. t, VI, p. 16.
LA RKVOLUTION DE 18iS 135
au nom dv l'ordre par la cour, le parti militaire, les grands propriétaires. Sous la pression des généraux, le Président du Conseil, Auersw ald adressa le 2 se])lembre une lettre au Président de l'Assemblée pour protester contre la motion Stein; il se refusait à adresser à l'armée un ordre dans le sens indiqué par cette motion et affirmait la bonne volonté du ministère de combattre la propagande réactionnaire dans l'armée. Celait heurter de front le vole du 9 août et demander h la Chambre de se déjuger. Le parti radical bondit d'indignation. Après deux séances de discussions fiévreuses, de tumulte inouï, l'Assemblée adopta, à une forte majorité, une motion de Stein exigeant l'envoi immédiat d'un bulletin à l'armé'e dans le sens de l'ordre du jour volé le 9 août (7 septembre). Deux jours après, le ministère donnait sa démission. Le roi, pour briser net avec la Chambre, prit les ministres hors du Parlement; il n'osa pourtant les choisir dans le parti réactionnaire; il ne voulait encore qu'un cabinet de transition. Le Président, général de Pfuel, était un hésitant, et il l'avait prouvé, le 1 1 mars, en abandonnant son poste au début de l'insurrection ; les autres ministres étaient des royalistes sincères, sans violence, timides, tâtonnants. Ils n'étaient point pour durer et le roi manifesta ses vrais projets en appelant le général de Wrangel au commandement miUtaire des Marches. Celuici était un crâneur, énergique, spirituel, prêt à tout. 11 ordonna une parade dans Berlin; c'était la première depuis le 18 mars et on s'attendait à une émeute : ce fut un triomphe. Dims un petit speech à la multitude, Wrangel aimonça carrément et avec bonne humeur les futurs coups d'Etat : « Je vous conduirai bientôt les troupes, non contre vous, Berlinois, mais |>our votre protection, pour la vraie liberté, pour le rétablissement de la loi. Cela vous va-t-il, Berlinois, {Cris: oui, oui)... Comme je retrouve Berlin triste; l'herbe pousse dans les rues, les maisons
sont désertes, les magasins vides, les laborieux citoyens sans travail, les ouvriers appauvris. Je vous apporte le bion-Atro avec Tordre, l'anarchie doit cesser. Je vous le promets, et un Wrangel n'a jamais manqué à sa parole '■. » Les rires et les ap|)laudissements de la foule prouvaient qu'elle commençait à se lasser des exagérations de l'Assemblée.
De graves insurrections en province devaient iiAler la réaction. A Cologne, à lireslau, la troupe intervenait avec brutalité. A Francfort, une émeute dégénérait en révolution, deux députés étaient assassinés, le prince Lichnowsky et le général d'Auerswald, frère des anciens ministres de Frédéric- Guillaume IV ; les soldats prussiens écrasaient la rébellion. Le choléra qui frappait les grandes villes, complétait la terreur générale. Selon l'exclamation d'un ministre : « Une telle situation ne pouvait durer ■'. »
Bismarck l'avait compris et était accouru à Potsdam pour intriguer avec ses amis de la camarilla. Il était arrivé le 1 1 septembre, au commencement de la crise ministérielle qui se prolongea jusqu'au 21, et tout était en émoi aux palais royaux. Chacun faisait sa liste ministérielle et voulait l'insinuer au roi. Gerlach présidait les assises du parti féodal et sa chambre était toujours pleine de curieux ou d'ambitieux. Bismarck avait audience du roi et comme Frédéric-Guillaume avait pour habitude de consulter tout venant, le bouillant hobereau sortit du cabinet royal convaincu que le souverain lui avait confié la mission de former le ministère; il était d'ailleurs « hors de lui » à propos des concessions que le roi acceptait de faire à l'Assemblée, et Gerlach avait grand'peine