I. Bismarck Député, p. 135 Ct suiv
t. Vers de Gœtho. Fautt.
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situation actuelle qui nous engage à mettre sur notre corps vigoureux et sain la tunique de Nessus des théoriciens politiques français. On invoque que la Belgique a résisté aux tenipôles de Tan dernier. La Russie, elle aussi, a résisté fi ces tempêtes, pourquoi ne glorifierez- vous pas, au même titre, la constitution russe. D'ailleurs, la Constitution belge n'est Agée que de dix-huit ans, — un très bel Age pour les dames — non pour les Constitutions. L'Angleterre se gouverne, quoique les Communes aient le droit de refuser les impôts, — ces invocations de l'Angleterre sont notre malheur ; donnez-nous toutes les choses anglaises que nous n'avons pas. » Et avec une réelle science du droit britannique, Bismarck analyse l'organisation politique de l'Angleterre, l'aristocratie puissante et apte à participer aux affaires publiques, la Chambre basse fortement organisée, les traditions et le « bon sens anglais ».
En terminant, il raille les hasards du parlementarisme « où des votes importants furent décidés par la circonstance fortuite qu'on avait pu tirer un malade de son lit pour qu'il vînt donner sa voix. Messieurs, le destin de la Prusse no peut dépendre en dernier ressort de pareilles misères. »
Sa fougue et son ironie furent vaines, par 212 contre 93, les députés se rangèrent à l'avis de la commission et rayèrent du texte constitutionnel la permanence des impôts. Mais la première Chambre ne suivit pas leur avis, et ù une faible majorité écarta l'amendement déjà voté par la seconde, le gouvernement se garda de protester. Ainsi fut conservé un principe dont Bismarck devait faire, quinze ans plus tard, un retentissant usage. Par une singulière fortune, il donnait des arguments en faveur d'une arme de réaction, dont il forgea, tant d'années après, le meilleur outil pour faire l'Allemagne.
Logique avec lui-môme, le 24 octobre il défendait l'aristocratie sur laquelle il s'appuya pour gouverner aux débuts de son ministère. D'après la Constitution de 1848, les membres de la j)remiùre Chambre étaient les uns héréditaires, d'autres nommés à vie par le roi, d'autres encore élus par les provinces et les communes. La commission de revision proposai! de ne maintenir à titre héréditaire que les membres de la famille royale, et de constituer la Cliambre haute de 240 députés élus par les représentants des provinces et des cercles, et par les propriétaires fonciers les plus imposés. La droite déposa un amendement pour accroître le nombre des représentants de la noblesse et leur donner l'hérédité. Bismarck prit la parole pour soutenir cet amendement*.
Dès son début, il rompt une lance contre le régime parlementaire fondé sur la représentation du pays. « C'est une des erreurs populaires d'à présent, dit-il, de croire qu'une véritable et juste représentation soit possible, une représentation qui dans un grand Etat réfléchisse les conditions et les besoins du peuple tout entier et de chacune de ses parties, les réfléchisse, non pas môme avec la fidélité du daguerréotype, mais au moins avec la ressemblance d'une esquisse superficielle. Je range une telle représentation dans la même classe que la quadrature du cercle... Il faut principalement consulter l'utilité et donner le plus de poids à ces garanties qui nous assurent de trouver chez nos représentants l'indépendance, la sagesse et la compétence spéciale qu'exige leur mandat. »
Passant en revue les divers pays, il fait entre la France et l'Angloterro ce parallèle railleur et passionné. « Le caractère de la révoliilioii jinulaiso. c'est la liberté, celui de la révolu-
l Bismarck Député, p. 166 et suiv.
tion française, Tégalité. Aujourd'hui encore, si vous adressez la parole, dans la rue, à un prolétaire anglais, vous vous apercevrez à son air qu'il a très bien le sentiment de virile indépendance, mais qu'il reconnaît sans détour la supériorité de votre situation sociale comme gentleman. Si au contraire vous voulez causer avec un ouvrier parisien, vous risquez de voir paraître chez lui, par la brutalité de sa réponse, la crainte que vous ne vous croyiez plus que lui parce que vous êtes mieux vêtu. La liberté anglaise est soutenue par une mâle conscience de soi-même, qui se sent assez fièro pour pouvoir supporter au-dessus de soi une situation supérieure. L'égalité française est une fille chimérique de l'envie et de la convoitise, que cette nation richement douée poursuit depuis soixante ans à travers le sang et l'aberration sans pouvoir l'atteindre. »
Pour « rectifier et fixer l'opinion publique », continue l'orateur, il faut chercher un point d'appui dans la noblesse. On la dit trop adonnée au service des Cours. « Jusqu'ici, grâce à Dieu, nous n'avons pas appris en Prusse à séparer le service du souverain de celui du pays, et, s'il plaît à Dieu, nous ne l'apprendrons jamais... On craint qu'une aristocratie héréditaire ne veuille se poser en adversaire des libertés du peuple... J'affirme que, pour la véritable liberté, pour l'indépendance politique, sans laquelle la liberté ne peut exister en Prusse, les services de la noblesse prussienne sont considérables. Parcourez les champs de bataille sur lesquels on a combattu pour la gloire et la liberté prussiennes ! Depuis le champ de bataille de Varsovie* oiî le grand Electeur jeta les fondements de l'indépendance de la Prusse, jusque sous les murs
1. Kn 1666, Charles X, roi de Suède, et le Grand Klecteur de Brandebourg. déGrent les Polonais sous les murs de Varsovie.
EiN PLEINE REACTION 205
(le Rastadt ', partout vous trouverez que les racines de la liberté prussienne ont été largement arrosées du sang de ses familles nobles. » Lorsque la noblesse a vu abolir au commencement du siècle ses privilèges, elle n'a eu « aucune miuivaise humeur frondeuse », et s'est ralliée autour du Roi « pour soutenir la maison royale et pour sauver la patrie ».
« Je considère, conclut Bismarck, la pairie héréditaire comme seule capable de nous garantir que la Constitution prussienne naviguera entre la Scylla d'un aimable régime du sabre et la Charybde de la domination jacobine... Je m'excuse si j'ai plutôt parlé />ro domo que de republica, en m'efforçant de défendre une classe à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, contre les attaques injustifiées dont elle a été l'objet à cette tribune. Je me suis cru autorisé à prendre cette défense, d'autant que j'ai la conviction de n'avoir jamais fait tache à l'honneur de la noblesse par d'arrogantes prétentions ou par (lu mépris pour d'autres classes. »
Les arguments de Bismarck portèrent ; pour la première fois de sa carrière politique, sa parole avait agi sur TAssembl(';e. Le projet de la commission fut rejeté ; mais la discussion reprit le lendemain, les députés se perdirent dans des amendements, et, ù une majorité de quatre voix, adoptèrent un système presque identique i\ celui de la commission. La Chambre haute comprit, outre les princes de la famille royale, 180 membres élus, un tiers par les propriétaires les plus imposés, deux tiers par les représentants des provinces et des cercles. En 1854, le caractère et la composition de la première Chambre furent transformés : devenue Chambre des SiMgneurs, elle se composa de membres héréditaires ou
1. Juillet 1849. La révolution badoise prit fin lors de la capitulation do Rastadt.
nommés à vie par le Roi, de représentants des Universités, des villes, de la noblesse, etc..
En six semaines, Bismarck s'était à trois reprises et à grand fracas rattaché aux vieilles traditions prussiennes : la politique particulariste en Allemagne, les privilèges de la Couronne, les droits de la noblesse. Ces discours avaient eu grand retentissement et avaient mis en relief leur auteur. 11 était devenu le chef non seulement d'une fraction de la Chambre, mais d'un parti dans le pays.
La Cour avait été ravie de trouver un champion dans ce hobereau de petite noblesse, mais de grande crânerie, et elle mettait tous ses soins, toutes ses coquetteries à se l'attacher étroitement. Presque chaque soir il était invité : raoût du roi, dîner de la princesse de Prusse, du prince Albert, soirée au ministère de la Guerre, au ministère de l'Intérieur. Bismarck ne manquait aucune de ces invitations, causait avec tous, et « dansait comme un sous-lieutenant ». Malgré son robuste bon sens, il était atteint par ces flatteries délicates et sa correspondance reflétait naïvement sa joie : « Ce matin, à la manœuvre, la reine, ma vieille flamme, m'a salué si cordialement; elle avait passé près de moi sans me reconnaître, puis s'est levée en se retournant dans la voiture j)0ur me faire trois fois signe de la tète; cette femme sait a])précier un cœur prussien * . »
Frédéric-Guillaume IV se joignait à ces attentions. Une fôte à Brandebourg, le neuf centième anniversaire de la fondation de la cathédrale, lui donnait l'occasion de glorifier son partisan jusque dans sa circonscription électorale. Toute la Cour s'y rendait, les ministres, un général russe; Bismarck s'asseyait « tout en avant de l'église, près des princesses » ;
1. Bismarck. Briefe an seine Braul i/ncl Galtin, \\ septembre 1849, p. 152.
le soir, au banquet, le roi couvrait de fleurs le député loyal et tançait vertement un président supérieur dont le zèle s'était insuffisamment manifesté lors des élections. Quelques jours plus tard, Bismarck était invité ù une chasse dans les forêts de Lclzlingen, qui avaient longtemps appartenu à sa famille. Il s'y adonna avec passion à son exercice favori, tandis que le monarque-poète se retirait dans un coin de bois avec un volume de Shakespeare : des hAbleurs prétendent qu'un cerf curieux vint lire sur son épaule'.
Ces plaisirs mondains n'empêchaient pas Bismarck de fréquenter la brasserie Schwarz et les bureaux des journaux; il se rendait surtout h la Gazette de la Croix où il retrouvait la plupart de ses amis politiques, Gerlach, Stahl, le comte d Arnim ; il passait de l'un à l'autre, indiquait le sens d'un article, et souvent s'asseyait pour en écrire un, d'un seul ti-ait. Sa verve s'exerçait parfois au détriment de M. de Persigny, dont les vanteries et la désinvolture faisaient la joie de Berlin -.
Bientôt l'installation de M"" de Bismarck lui donnait une vie plus calme. Il avait cherché avec un soin de bon bourgeois un appartement où loger les siens, trouvant l'un trop froid, l'autre trop cher, et il s'était fixé 37 Dorolheenslrasse, au centre de la ville, près des Tilleuls. M"* de Bismarck y vint au commencement d'octobre et le bon père de famille qu'il y eut toujours dans Bismarck mit à l'installer les soins les plu<« tendres. Le jeune ménage vivait assez retiré ; les revenus étaient limités ; la « méprisable question d'argent », — c'est le mot de Bismarck, — entravait bien des projets; le fier nobliau ne pouvait admettre que sa femme fût modestement