D'ERFURT A OLMUTZ. ACTIVITÉ PARLEMENTAIRE DE BISMARCK
I. — Congrès des Princes à Berlin. Action autrichienne. — Vacances de Bismarck à Schônhausen et en Poméranie. — L.i question des duchés et la paix de Berlin. Soumission du Slesvi^'-. — Conflit des Mecklembourg. Affaire de Hesse. L'hlecteur cl Hassenpflug. Une lutte constitutionnelle.
II. — Schwarzenberg réunit l'ancienne Diète; son intervention en Hesse. — Radowitz ministre des Affaires étrangères. — Les intrigues de la Camarilla. — Entrevue de Bregenz. Désarroi de l'armée prussienne. — Conférences de Varsovie. Retour de Brandenburg. Conseil de cabinet. Démission de Radowitz. Mort de Brandenburg. Manteuffel ministre des Affaires étrangères. — Mobilisation prussienne. Engagement de Bronzell. — Dissolution de l'Union allemande. Négociations extraparlementaires de Bismarck. Ouverture des Chambres. — Ultimatum autrichien. Terreurde Manteuffel. Conférences d'Olmûtz.
III. — Impression générale. Débats parlementaires. Discours de Bismarck. — Conférence de Dresde et renaissance de la Diète. — Situation de Bismarck. Sa vie à Berlin et son activité à la Chambre : questions financières, militaires, économiques et de procédure. La défense du Jankerthum.
Bismarck député.
I. — Au lendemain du Parlement d'Erfurt la situation est la même qu'après l'Assemblée de Francfort : l'union allemande n'existe que sur le papier. Frédéric-Guillaume IV réfléchit, hésite, suppute. Un prince généreux et de haute allure, le duc Ernest de Saxe-Cobourg cherche à le décider \ Témoin mélan-
1. Duc Ernest de Cobourg. Ans meinem Leben, t. 1, p. 546 el suiv. Stockmar. Denkwûrdigkeiten, p. 609 et suiv.
colique, il avait assisté aux débats d'Erfurt, constaté les efforts contradictoires et soupesé les maigres chances de succès pour les unitaires. Radowitz l'avait instamment prié « de prendre la chose en main » ; l'idée l'avait séduit; il avait proposé au roi de réunir les princes en congrès pour délibérer personnellement sur la question allemande; à Tétonnement général, Frédéric-Guillaume avait accepté ce projet « avec feu ». La réponse officielle fut cordiale jusqu'à la chaleur; le roi était, lorsqu'il l'écrivit, dans un jour d'enthousiasme ; il relevait les menaces guerrières de l'Autriche, l'accord des princes, les promesses de l'avenir, demandait que le congrès se tînt à Berlin le 8 mai, priait le duc d'accepter le commandement du septième régiment de cuirassiers et « se mettait aux pieds de la duchesse ». Avec de telles garanties, l'Allemagne serait vite unie.
Les princes accoururent à la date fixée : on n'avait jamais vu à Berlin tant de tètes couronnées; Frédéric-Guillaume IV était plein d'ardeur, mais déjà recommandait la prudence. « Pas ^ trop de zèle, mes chers amis », disait-il à ses hôtes. Plusieurs ■ en profitaient pour jouer au plus fin. Le ministre de la Hesse# '•lectoralc, Hassenj)llug, soulevait des difficultés de toutes! -jrles. Le cabinet prussien était toujours divisé : Brandenburgf l Radowitz désiraient sincèrement l'unité allemande; Man* leuffel et Stockhauscn se raidissaient dans le particularisme prussien. Le congrès n'arriva à une forte entente ni sur la Constitution, ni sur l'attitude à prendre vis-à-vis du non \ eau projet de l'Autriche. A sa dissolution, le provisoire subsistait.
Au moment môme où Frédéric-Guillaume IV convoquait à Berlin les princes fidèles à l'Union, François-Joseph invitait tous les gouvernements de l'Allemagne à envoyer leurs délégués à Francfort pour délibérer sur la restauration du
pouvoir fédéral. C'était élever autel contre autel. La Prusse avait protesté et boudé; mais autour de l'Aulriche se groupaient maintenant les quatre royaumes, Bavière, XN'urtcmberg, Saxe et Hanovre, les deux Hesses, électorale et Darmstadt, le Holstein, par son prince sinon par le vœu de sa population, Limbourg, Lichlenstein et Hombourg ; la Diète s'installait à nouveau dans le Palais de Tour et Taxis et reprenait bribes après bribes ses délibérations d'antan.
Quelques mois s'écoulèrent ainsi, en correspondance el négociations, en piétinements de la Prusse, en marche sûre et droite de l'Autriche.
Bismarck ne suivait ces événements qu'avec distraction. Peu après la dissolution du Parlement d'Erfurl, il s'était installé à Schonhausen ; il y goûtait les plaisirs de la campagne et de la famille; le lion rugissant s'était fait bon mouton. « Je mène, écrivait-il au rédacteur en chef de la Gazette de la Croix, Hermann Wagener, je mène une vie de paresse, à fumer, lire, me promener, et jouer au père de famille; de politique, je n'entends que par la Gazette^. » 11 prenait d'ailleurs au sérieux son rôle de père et le dépeignait à sa sœur en termes tragi-comiques : « Le garçon beuglant en majeur, la fille en mineur, deux marmots chantant au milieu de langes mouillés et de biberons, et moi en tendre père de famille, ^v me suis longtemps débattu, mais comme toutes les mère et tantes étaient d'accord pour déclarer que l'eau de mer et le grand air seuls pouvaient faire du bien à la pauvre Mariette, je risquais fort, si je m'y refusais, de m'entendre reprocher mon avarice et ma barbarie paternelle à chaque rhume que l'enfant pourra attraper jusqu'à ses soixante-dix ans et cela avec un : « Tu vois bien î Ah si la pauvre enfant avait pu
\. Bismarck à Wagener, 30 juin 1850. Polilische Briefe, neue Folf/e. t. i. p. 1.
aller à la mer ! » Le petit être souffre beaucoup, d'ailleurs, de ses yeux qui sont tout larmoyants et collés. Peui-ôtre cela vienl-il des bains salés qu'elle prend, peut-être des dents œillères. Jeanne en est inquiète outre mesure et pour la rassurer j'ai fait venir aujourd'hui le D' Biinger de StendaP. »
Dans le courant du mois de juillet, toute la « smalah » se transportait en Poméranie, d'abord au château de sa sœur, M"' d'Arnim, puis aux bains de mer, enfin à Rcinfeld, dans la |)ropriété de son beau-père, M. de Pultkamcr. Et ce sont partout les mômes scènes de famille que le grand homme raconte avec une indignation mouillée de tendresse : « Je me vois déjà sur le quai de Genthin avec les enfants, puis tous les deux en voiture avec leurs petits besoins, affaire de les moucher, Jeanne essaie de donner le sein au petit, qui se fâche tout bleu, puis embarras, auberge, avec les deux petits singes hurlants à la gare de Steltin ; à Angermiinde attente des chevaux pendant une heure ; et comment irons-nous de KrOchlendorf à Kulz ? Si nous passions la nuit à Stettin, ce serait horrible *, »
De politique, il ne veut rien savoir; mais le naturel revient parfois au galop et dans une lettre où il jure qu'il ne s'occupe que d'agriculture et d'enfants, il s'emporte contre la bureaucratie et la licence de la presse : « Un peuple qui ne peut pas se débarrasser d'une bureaucratie comme la nôtre par un heureux ouragan, est et reste destiné â la ruine, car il lui manque les organes appropriés à toutes les fonctions qui incombent à un État ; le tout n'est pas de museler la presse. Certes, je ne le dissimule pas, j'ai des envies de calif Omar, non seulement de détruire tous les livres sauf le Coran des chrétiens,
I Bismarck à M" d'Arnim. 28 Juin 1850. Hesekicl. Deu Buch vota Fiàrt» Un liismarck, p. 123.
i. Hiiimarck 6 M«* d'Arnim. 8 juillet 1850. Ucsckiel. loc. cil., p. 1i4.
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mais encore d'anéantir les moyens d'en faire de nouveaux ; riniprimerie est l'instrument choisi par l'Antéchrist, plus que la poudre à canon ; celle-ci a été à l'origine le levier capital ou du moins le plus sûr pour renverser l'ordre politique naturel et ériger le souverain « rocher de bronze »; maintenant elle prend le caractère d'un remède salutaire contre les maux survenus de son fait, quoiqu'elle appartienne un peu h la pharmacie de ce médecin qui soignait les cancers du visage par Tampulation de la tète. Adapter ce remède à la presse, c'est une fantaisie à la manière de Callot. La bureaucratie est atteinte de cancer à la tête et aux membres, son estomac seul est plein d'appétit'. » La bureaucratie, le gouvernement prussien étaient en môme temps sourds et aveugles ; borgnes plutôt; dans le ministère un seul œil regardait, c'était Radowitz qui constatait l'accroissement de TAutriche. La crise approchait, qui tirerait Bismarck de ses soins familiers.
La lutte entre l'Autriche et la Prusse s'était précisée sur deux questions, celles des duchés et de la Hesse.
Depuis deux ans, la Prusse avait été avec le Danemark en guerre suspendue par de longs armistices. Lors de l'explosion du sentiment national de 1848, les populations allemandes du Holstein et du Slesvig (partie méridionale) s'étaient soulevées contre la domination danoise; un gouvernement provisoire avec une lieutenance avait été institué à Kiel et fait appel au secours de la Prusse. Sous la poussée de son peu|>le, Frédéric-Guillaume était intervenu en faveur du Holstein, terre allemande ; mais les difficultés intérieures n'avaient pas permis à la Prusse de peser de tout son poids dans la lutte contre le Danemark. La Suède était intervenue à son tour ; l'Angleterre et la Russie avaient donné leurs conseils et pro-