‹ Bismarck et son tempsChapitre 204 sur 270 · Hansen. Ambassade de M. de Mokreiiheim, p. 94 et suiv · texte numérisé non relu

Hansen. Ambassade de M. de Mokreiiheim, p. 94 et suiv

sauf la France, isolée, mise au ban de l'opinion européenne. Mais l'Angleterre est une dame prudente ; elle était alors en médiocres termes avec la France, et ne redoutait pas de se rapprocher des adversaires de sa voisine ; toutefois la fortune du lendemain pouvait amener des changements, et l'habile commerçant réserve l'avenir. Elle consentit donc à nouer avec l'Italie et ses deux amies des « accords spéciaux ' », mais ses hommes d'État ont toujours affirmé que nul contrat formel ne les avait constatés, tout se serait borné à l'aiTirmation d'une « profonde sympathie u, à un échange de vues, à de vagues promesses ; des dépêches les mentionnaient, assez formelles pour qu'on les invoquât au besoin, assez imprécises pour qu'on s'en dégageât s'il convenait'. 11 n'en était pas moins certain que l'Angleterre s'était rapprochée de ta Triple Alliance jusqu'à presque y adhérer : volontiers le chancelier eût dit que la « baleine » anglaise nageait dans les eaux allemandes. Et «l'étéphant » russe était de nouveau attaché au char allemand, mais non sans peine.

Tout séparait le tzar des deux empereurs '' : remise de ses fatigues de 1877-1878, ia Russie passait par une période de prospérité qui lui donnait le sentiment de sa force et de son indépendance ; elle entendait être libre de ses gestes et de ses alliances ; ses ambitions dans les Balkans la mettaient en rivalité avec l'Autriche ; dès lors, elle inclinait vers une entente avec la France, dont elle n'avait rien à redouter et qui pouvait lui fournir l'argent nécessaire à l'exploitation de son splendide domaine, Au commencement de i887, on crut rompu le pacte de Skiemiewice; pendant la crise de la période

1, Chiala. Pagine <li storia contemporanea, p. *8l.

!. BNloI. La France et Vllalxe. |>. 6! el suiv. Ilanscn, loc. cil., p. % cl

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électorale, Bismarck sondait en vain le cabinet de Pétersbourj; sur le renouvellement du traité, il n'obtenait que des refus polis'. Le 19 février, le Nord, journal officieux de la chancellerie russe, annonçait solennellement que la Russie n'interviendrait en faveur de personne. Au moment de l'aflaire Sclinœbelé, le gouvernement russe aFTirma hautement son indépendance; !e tzar Alexandre III informa son grand-oncle, l'empereur Guillaume, qu'il se tenait pour libéré du traité de 1884, et notamment de l'obligation d'observer la neutralité en cas de conflit entre l'Allemagne et la France. Le 21 mars 1887, le traité de réassurance ne fut point renouvelé.

Pendant six mois, le prince de Bismarck agit avec cette habileté consommée dont il avait donné tant de preuves ; il avait à Pétersbourg un ami politique, le chef ikiéme de la diplomatie russe, M. de Giers; il lui exposa les incertitudes de la politique française, le général Boulanger avait quitté le ministère de la Guerre, mais semblait le favori de Paris et des grandes villes ; — il lui montra la force des alliances qui entouraient l'Allemagne, et il invoqua le péril révolutionnaire. II parvint à convaincre le tzar lui-mfeme lors d'un voyage d'Alexandre III à Berlin et dans un long entretien où les deux hommes multiplièrent les assurances pacifiques' ; le jour môme, 18 novembre 1887, un nouveau traité becret garantissait la neutralité réciproque de la Russie et de l'Allemagne au cas où l'une d'elles serait attaquée par une autre puissance. Le pacte de Skiemiewice était ainsi renouvelé, mais avec cette différence que l'Autriche n'y intervenait plus ; l'aiTirmation est de Bismarck même : « L'aliiance des

a. Bismarck au Relchstag. 6 fâvr

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trois empereurs a fini en 1887; à sa place, la conlrfl-asauraoce avait pour l' Allemagne le même résultat '. »

11 semblait que cette signature dût ramener la bonne inletlîgenee entre la Russie et l'AUemagne. 11 n'en fut rïea, et par une faute de Bismarck. En lui, l'âge n'avait point affecté l'habileté du diplomate, mais il avait altéré le sang-froid du parlementaire ; il en avait donné un premier exemple au commencement de 1887, il en donna une preuve surabondante au début de 1888.

En décembre 1887, le gouvernement impérial avait déposé au Reichstag un projet de loi pour augmenter les cadres de la landwehr et du landsturm, et, en janvier 1888, il demanda les crédits nécessaires pour permettre cet accroissement de 700 000 hommes ft l'armée allemande. Un an après le vote du septennat, c'était exiger du pays un nouveau et lourd sacrifice, et il était nécessaire de le justifier. La presse russe s'émut et engagea une vive campagne contre des mesures, qui, malgré toutes les assurances pacifiques, semblaient des préparatifs de combat. Les journaux oflicieux de Bismarck répliquèrent dans leur manière forle ; et le mot de « guerre » résonna de nouveau. Le chancelier résolut d'ajouter à ce tapage deux coups de cloche : le 3 février, les gazettes de Vienne et de Berlin publièrent le texte du traité austroallemand de 1879, acle de méfiance envers la Russie, — le ^ février 1888, Bismarck intervint au Reichstag dans les débala de la loi militaire.

Son discours, un des plus importants de sa carrière, est une charge vigoureuse, brutale, à fond et à outrance, contre les deux voisins de l'Allemagne. Il reconnaît que « les perspectives du côlé de la France semblent plus pacifiques, beau-

1, Article (li'S Htimbiii-ger yucliric/ilen, 16 janvier 1891,

DIX ANNÉES DE POLITIQUE EXTÉRIEURE m

coup moins explosives qu'il y a ua an ». Mais il Iraile ce pays avec un insullanl mépris. « On ne fait pas loujours la guerre par haine, dit-il. Car s'ilen étaitainsi, ta France devrait être incessainmenl en guerre, non seulement avec nous, mais aussi avec l' Angleterre et l'IUtlie ; elle hait tous ses voisins. [Approbations et applaudissements'.)

Ces paroles abominables, d'outrages et de haine, semant le vent pour récolter la tempéle, le Bismarck de la grande période ne les eût point prononcées. On doit le reconnaître, jamais honune d'Etat ne les a renouvelées en Allemagne, et un proche avenir leur a opposé un éclatant démenti en entourant la France d'un cercle d'alliances et d'amitiés, toutes faites de courtoisie et de cordialité *.

EJivers la Russie, le chancelier est plus dur encore. 11 passe en revue la politique de Pétersbourg pendant les quarante dernières années, insistant sur ce qus la Prusse a fait en faveur de sa voisine, omettant les services qu'elle en a reçus. 11 raconte à sa manière le mécontentement de la cour russe après le traité de Bcrhn, la campagne de presse engagée ft Pétersbourg contre l'Empire allemand, la tension des rapports diplomatiques, lesdiiférends soulevés dont l'un « s'éleva jusqu'à des menaces, de complètes menaces de guerre, faites du côté compétent ». Les rassemblements de froupes russes sur les frontières de l'Autriche et d'Allemagne ont permis de croire « qu'ils provenaient de l'intention d'assaîHir et d'attaquer à l'improviste un des pays voisins, — sa?is dire gare .' » Lui-même est confiant dans la parole du tzar, dans sa sincérité, dans le maintien de !a paix. Mais, « prise entre les deux mâchoires de la France cl de la Russie », l'.MIemagnc

1. liitcoar* de Biamarck. éililion Wilhelnii (Berlin, 1889), p. 113. 3. M. l'ichon. minislru des AITuires étranf^ëres, discours au XiV* arrondisse ne [ de l'aria, ai fùvricr 1307.

doit être forte, mépriser les menaces de la presse étrangère, maintenir son droit. « Tout pays à la longue est responsable, quelque jour, des fenêtres cassées par sa presse ; le compte en sera quelque jour présenté dans un accès de mauvaise humeur de l'autre pays. Nous pouvons facilement être gagnés par t'amilié et la bienveillance, — trop facilement peut-être, — mais par les menaces, bien certainement non ! Nous, Allemands, nous craignons Dieu, mais rien autre chose au inonde! »

Les dernières paroles étaient d'une fière éloquence, et elles enlevèrentleReichstagquivotalesprojetsdu gouvernement, en bloc, sans discussion, presque à l'unanimité. Mais l'eirsemble du discoursétait brutal, maladroit ; il tua toute confiance entre la Russie et l'Allemagne et ratura le contrat qui venait d'être signé à Berlin même; trois ans plus tard ce lien ne fut point renoué ; Bismarck s'en est indigné ', en a accusé son successeur, et c'était un [ort : dans son discours du 8 févner, il avait brisé net l'alliance russo-allemande et préparé l'entenle franco-russe-.

1, Hamburger Sachrichte» des SSoctobre et 1" navcmbre (895,

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