‹ Bismarck et son tempsChapitre 223 sur 270 · LA CHUTE M · texte numérisé non relu

LA CHUTE M

I IV. Lk départ. — L'impression de l'événement. L'indiifércDce. — Préparatifs de départ. Démission du comte Herbert. Visites officielles et privées. — L'ad ieu de Bismarcli aux deux Guillaume. — Le départ.

Le jeune empereur et le vieux chancelier ne pouvaient partager le pouvoir ' ; entre eux il y avait incompatibilité d'autorité ; leur conflit fut une lutte pour la suprématie.

Guillaume, richement doué des dons les plus divers, avait un vif sentiment de ses devoirs et une nette connaissance de ses droits. Il n>ntendail être traité ni comme un vieillard en retraite, ni comme un malade en faiblesse, ni comme un enfant en lisière. 11 avait ses idées personnelles, il les voulait appliquer lui-même sans entrave, avec toute l'ardeur de ses trente ans.

Bismarck terminait sa soizante-quinzième année, et l'Age avait eu prise sur ses forces physiques et intellectuelles. L'homme était resté un colosse, mais c'était un vieillard : les soins du docteur Schweninger, une hygiène attentive, les longs séjours à la campagne, lui avaient rendu la santé, non la jeunesse ; il n'était qu'un septuagénaire bien conservé, et, malgré sescoquetteries d'athlétisme, il confessait « quela nécessité lui était venue avec les années d'amoindrir le cercle de son activité * », Son caractère était altéré, déformé par ses succès mêmes ; depuis vingt-cinq ans il avait marché de triomphe en triomphe, il se tenait pour indispensableà l'Allemagne, il n'admettait point une Europe sans lui.La confiance

I. G. Kaurmanij. Polilùche GtsehichU Deultehtandi im X/îten Jaltrhundtrl, p. 67S. Paul LimeD. Farsl Biimarct nach aeiner Enllasiung (1901), p.ileuuiv.

t. Bismarclt au Reiclistag, 18 mai ISSB.

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en soi, qui fut une de se» forces, était devenue" un immense ûT^çueil. Lea>coiâ et Les princeâ avaient dit, lès peuples avaient crié, les poètes avaient chanté |qu'il était « le roche? deTEmpire », il le pensait et il se croyait immuable, comme un bloc de bronze. U avait fait l'Allemagne, il devait Être seul à la conduire, et n'admettait point à ce sujet la moindre contradiolion ; sa voloaté était devenue susceptible ;. il n'avait pour se» adversaires ^ae du dédain, mais exigeait de tous uœ admiration sans critique ; son autsiilarisme avait de l'hypeptcophie.

Et pourtant, ses facultés pénétrantes avaient baissé : il n'avait plus le sang-froid, la ténacité suivie de ses belks années. Au Reichstag et à la Chambre pruaeïeane, il s'abaudoniiait en des propos insultants pour les nations étrangiàres ' et s'indignait ensuite que sa haine n'engendrM point l'amouii. Dans SCS conversations olTicielles et privées, il s'expcimait sur tout, gens et choses, avec un mépris tranchant quia'épargnait même pas l'em^eceur ^. Irrité de la moindre iniativs, il modifiait sea plana de politique étran^re dès qu'un de ses alli^ faisait mine d'agir avec indépendance ; il s'était brouillé avec la Russie, et cherchait laréconcilialion.; ils'élait lié intimement à l'Autriche et pensait à l'abandoDoer ; son action était devenue variation. 11 montrait envers les petilâs puissances une arrogance brutale : la Suisse avait expulsé un commissaire allemand, M. Wohlgemutb, qui faisait ^uif le territoire de la Confédération œuvre de basse poUoe politique ; Bismarck s'en indigna, comme d'une atteinte à la dignité germanique ; las montagnes de la Suisse, étaient, k, l'en croire, le repaire de tous les bandits anarchistes, qui préparaient sous l'œil bienveillant de la polioe des attentats pour toutes les

{. Supra, l. III, p. 5i8, 53'Jc(iuiv.

a. Prince df llohenlohe. DenkwilniiglKileTi. t. H, ji. Ki.

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cours européennes >. Il criait « fort, qu'il ennuya même- ses compatriolea. Il excitait uoe immeniie lassitude ; les pkis fins prévoyaient, avec le loar, qu'un éclat était imminent oàdisparaitrait le gnuid bommé. « Il n'avait plus tout à. Tatt sa télé à lui », disait-on dans le monde diplomatique -. Il avait sa tête, mais de soixante-quinze ans.

Depuis plu»aurs années, il ns venait à BecUn que pendant quelques mois. Une cure à^ Kiaeingen inlerrompait ses Longs ' séjours à Varzin ou Friedrichsnth. 11 aliénait, pour ces absence^ des rtùsons de santé, et les jaloux ea concluaient avec indulgence qu'il n'était plus bon qu'à soi^ec ses rbur malismes'. ILaHaitpouréa» séjours campagnards d'autres ^a■^ 30QS que le soin de sa vieillesse : le mépris de»' liuinains> l'aseurance que rien ne se trailenait sans lui, la lasaiiude des pompes et des admirations, l'amour passionné de la nature, le plaisir à gérer ses terres et ses bois, l'oi^ueil de croire Friedricbsrub capitale du monde, tout le retenait ea son cbdieaui Cet éloignem^it avait ses dangers ; i] paraissait comme une marque de dédain envers ses collègues du ministère, les assemblées parlementaires, la famille royale, et les envieux ne manquaient, point de souligner l'absence du cbancelier à l'enterremmit de l'impératrice Augusta *. Surtout, par ses longues absences, Bismarck perdait le contact avec le personne' gouvernemental et parlemenlaire ; il ne percevait plus exactement la situalbn respective des parlb, le» lentes évolutions deTopinion publique, les besoins nouveaux d'un Empire toui- JQurs en travail, Dans la tour d'ivoire où il s'isolait, il était

t. Not4>8 de-BIimarek, 5, S, U juin 1889. (talin. POivt BUmaroh. t V, . 562 el suiv.

S. Prince de Holienlohe. DenkwBrdigkeilen, I. Il, p. i! 3. Blum. Meine ErinTierungen an Bismarck, p. S79. i. Blum. Faral Bismarck und ttime Zail, t. VI. p. 376.

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(rop haut placé pour entendre les bruits de la terre. Il comptait sur son (ils pour le renseigner, mais ici était un nouveau danger de son « splendide isolement ».

Le comte Herbert avait de l'ardeur au travail, de l'autorité, une expérience précoce, acquise par des missions à l'étranger et la responsabilité même de sa situation ; mais il était altïer comme son père, sans en avoir le passé ; on tolérait du vieux chancelier la brusquerie d'une volonté qui avait fait l'AUemagne ; on ne pardonnait pas au jeune secrétaire d'Ëtat des éclats quin'avaientpointpourexcuseles services rendus. Depuis longtemps, princes et hauts fonctionnaires étaient froissés des allures hautaines de « Monsieur le fils », et, lors des obsèques de l'empereur Frédéric 111, le jeune ministre avait traité le prince de Galles avec tant « d'insolence », que ce modèle de courtoisie avait conté à ses intimes : o Sï je n'attachais pas grand prix aux bonnes relations entre l'Angleterre et l'Allemagne, je l'aurais jeté & la porte'. » Or, nul ne l'ignorait, le comte Herbert était destiné à succéder h son père dans toutes ses charges politiques, ce qui réservait d'heureux jours aux hommes d'État de l'Allemagne. Mécontents et jaloux s'unissaient pour insinuer qu'une nouvelle race de maires du Palais s'installait dans l'Empire; il s'agi.<(sait de savoir qui l'emporterait, de la « dynastie Hohenzollern o ou de la « dynastie Bismarck ».

Cependant, l'avènement du nouvel empereur avait amené un rajeunissement général des cadres administratifs et militaires. Le vieux maréchal de Moltke avait abandonné la direction de l'état-major ; dans les ministères et jusqu'à la chancellerie impériale s'Installaient de jeunes fonctionnaires dont Bismarck déplorait les tendances nouvelles. « Partout des

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