‹ Bismarck et son tempsChapitre 4 sur 270 · LES PENSEES DK BISMARCK · texte numérisé non relu

LES PENSEES DK BISMARCK

Bismarck croyait inévitable le choc entre l'empire français à son déclin ella nouvelle Allemagne en formation. Pendant dix années. Napoléon III avait été l'arbitre du monde, et nen ne s'était fait sans son consentement ; maïs il avait usé sa puissance dans la malheureuse expédition du Mexique, dans les combinaisons tortueases de sa politique en Europe, et son pouvoir était contesté dans son pays même. Sadowa lui avait porté un coup douloureux ; désormais, on tirait le canon en Europe sans sa permission, et, lorsqu'il voulut au moins jouer le rôle d'un honnête courtier, son offre avait été repotissée avec hauteur, comme tout « pourboire » lui avait été refusé. Le coup porté à la grandeur de la France avait atteint la dynastie impériale ; l'empire se transformait, il était né de la force, et la force lui faisait défaut ; il avait pour principe le succès, et te succès manquait ; le 2 décembre se faisait libéral, beaucoup y voyaient une contradiction, et s'efforçaient de réagir. L'empereur, affaibli par la maladie, était peut-être sincère dans ses déclarations pacifiques et ses tentatives constitutionnelles, mais il était dépassé par les siens, non par son ministère, mais par le groupe des impérialistes d'autorité qui le serraient étroitement, des généraux, hardis et de tête prompte, Gramont et quelques diplomates à folles combinaisons, une influence plus proche encore '. Dans ce milieu, Sadowa paraissait une défaite pour l'honneur françids, le ré^me libéral un désastre pour l'empire, et quand ni l'empereur, ni le ministère, ni le pays ne désiraient la guerre, cette camarilla la voulait pour prendre une double revanche, à Tintérieur et à l'extérieur. L'ambition de la Prusse rendait fatale cette guerre ; en

I. L'Induence de rimpËratrice a êtâ indiquée avec une précision pleine de lacl par H, de La Gorcc dans tes trois derniers volumes de son Hh- Icirt du Second Empire.

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cinq années, le royaume avait passé du ràlc de puissance secondaire à la place de seconde puissance en Europe : la Russie était absorbée dans sa renaissance intérieure, l'Autriche était défaite et eflacée, l'ItaUe ne comptait pas encore, l'Angleterre se contentait du règne des mers; sur le continent, deux seules restaient en présence, la France et la Prusse, Ce tëte-à-tète ne sulîisait pas aux généraux de Berlin : en i667, Moltke et ses élèves avaient réclamé l'immédiat combat et Bismarck avait eu peine à les calmer : il ne croyait pas encore l'heure venue, mais il savait qu'elle viendrait, et que la guerre sur le Rhin serait la lutte pour la suprématie en Europe, entre deux races qui se la disputent depuis vingt siècles.

Il n'était pas seul à penser ainsi ; en France même, les gens de clair regard, diplomates, hommes politiques, publicistes, prévoyaient ce combat, et le plus pénétrant des gens de lettres, Prévost-Paradol, annonçait dès 1868 que « la marche envahissante de la Prusse » préparait à la France « l'épreuve la plus redoutable qu'elle eût encore traversée' »,

Dans un tel combat, la Prusse avait plus à perdre ou & gagnCT* que la France. En cas de défaite, la France pouvait perdre l'Alsace et balayer le régime impérial, mais elle restait une patrie indivisible ; battue, la Prusse perdait non seulement une province, mais la suprématie en Allemagne, qui lui échappait pour toujours ; l'Autriche interviendrait poar reprendre sa place d'antan, les royaumes du Sud s'adjoindraient h elle, et c'en était fait à jamais des espérances prussiennes. La victoire, nu contraire, ne donnerait à la France

1. Prévost-I'aradol. La France nouvelle, p. 37i-377. Cf. M. Thiers. Discours de mai IBoe, Bencdelti, Ma Mission en Piiute, p. !51. Ju)efl Favre. (ioiivei-nement de la Difeiae nationale, p. 31. Colonel StofTel. Rapports mililaires, p. 289. M. Roltian dans ses nombreux rapports de Hambourg.

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qu'un lerriloîre sur la rive gauche du Rhin et une gloire de quelques années ; cette victoire assurerait à la Prusse outre ta conquête de l'Alsace, — réve ancien de Bismarck, — l'hégémonie en AUemagne, la couronne impériale, la réalîsatîoD de ses grandes ambitions. Et c'était ici la plus profimde des pensées de Bismarck, le projet qu'il avait le plus longtemps et soigneusement creusé.

Depuis quatre ans, l'unité allemande n'avait point prog^'essé aussi vite que l'avait espéré Bismarck ; dans les nouvelles acquisitions de la Prusse, en Hanovre, dans le Schleswig, dans la Hesse, à Francfort, nombreux étaient les gens qui regrettaient leurs rois et leur régime d'autrefois ; dans le Sud, le grand-duché de Bade seul était favorable, Darmstadt était douteux, la Bavière et le Wurtembei^ demeuraient hostiles et cette inimitié croissait chaque année ; à Stutt^rt, H. de Vambâler cédait au mouvement général ; ft Munich, le prince de Hohenlohe était amené à se retirer du pouvoir. Le débat religieux, si vif à cette époque, l'ultramontantsme en travail, l'approche du grand concile, augmentaient le partîealuîsme de la Bavière'. Le Parlement douanier, où Bîsanrck avait espéré fondre en un bloc toutes tes parcelles {demandes, avait souligné f&cheusement l'antagonisme du Nord et du Sud. Quelques démarches avaient été tentées, au ODOnneBCement de 1870, pour amener les' rois du Sud à denunder le rétabHssemiHit de l'empire allemand : elles ava^nt complètement échouée A un homme dépourvu d'illusions, il apparaissait clairement que l'unité allemande aurait peine ft se réaliser par voie régulière et pacifique'.

1. Otto Kaemmel. KHtiacke Sladien, dans les Gi-eniboten de 1S39, l. It, P-M*.

1, M. RoUiSB an doc de Gramont, mal l^JTO. L'Allemagne el illalie, I. I, p. 363 et Buiv.

3. Le roi Qalllaumc. optimiste par nalure, estimai! en i8ù8 que deux

Tout serait modifié si TAlleniagne recevait une secousse de colère et de patriotisme ; en 1813, de Leipzig jusqu'à Waterloo, c'était la lulle commune contre la France qui avait suscité en Allemagne un élan national jusqu'alors inconnu ; en 1840, en 1859, au bruit de guerre sur le Rhin, « partout où résonne la langue allemande », avait passé un vent d'enthousiasme unitaire. Cette flamme pouvait renaître, et Bismarck se savait de taille à l'at^ser. « J'étais convaincu, a-t-ii écrit plus tard, que l'abîme creusé, au cours de l'histoire, entre le nord el le sud de la patrie, ne pouvait pas être plus heureusement comblé que par une guerre nationale contre le peuple voisin... Je ne doutais pas qu'il ne fallût faire une guerre franco-allemande avant que l'organisation générale de l'Allemagne eût pu être réalisée', n La patrie naîtrait de communes souffrances et d'un commun succès.

Ce combat de deux races ne pouvait surgir d'un différend misérable et sans intérêt. Pour donner à l'Allemagne entière un frisson de patriotisme, il fallait qu'une grande question fût soulevée, qui mît en jeu l'honneur, l'existence même de la nation ; il était nécessaire que l'attaque vînt de l'étranger, pour que la Prusse ne révélât point ses ambitions, mais que les Allemands se sentissent soulevés dans un même élan, pour la défense de la patrie, La question du trône d'Espagne semblait étrangère à l'Allemagne, mais dès 1869 peut-être, en février 18*70 certainement, Bismarck comprit qu'en la suivant dans le mystère pour la laisser éclater soudain, il pourrait susciter en France une brusque « fermenta.tion » d'où naîtrait le grand combat.

gënéralions seraicnl nécessaires pour unifier I Allemagne, o tlon peUl-fils verra cela », disait-il A lord Lofius Diplomatie réminiscences, £• série, 1. 1, p. *37.

i. Prince de Bismarck. Pensées e.

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Pour une telle guerre, où se jouerait le grand va-tout du destin, il fallait agira temps, ni trop tôt, ni trop tard ; en 1867, Bismarck avait cru l'heure prématurée ; mais, depuis lors, les nouveaux régiments avaient acquis toute solidité,le commandement prussien s'était étendu et imposé jusqu'aux moindres balaitlons du Sud. La Prusse semblait prête, la France ne l'éUtt pas ' ; Niel avait vaillamment lutté pour réorganiser son armée, il s'était heurté à rindifférence des uns, à l'hostih\A des autres ; il était mort, et ce n'était pas le maréchal Le Bœuf qui galvaniserait l'oi^anisme militaire. A ce point de vue, le moment était donc favorable pour l'action ; par ailleurs, l'heure pressait, car il fallait écarter un péril redoutable, une quadruple coalition contre la Prusse.

Napoléon et ses conseillers intimes rêvaient d'unir contre la Jeune ambitieuse les forces de l'Autriche; de l'Italie, du Danemark et de la France. L'union des cours de Florence et de Berlin n'avait été qu'un mariage d'intérêts, suivi d'un divorce immédiat; dés 1868, un rapprochement se préparait entre la France el l'Italie ; en 1869, les hommes d'État berlinois étaient convaincus qu'entre les deux États une alliance était signée au détriment de la Prusse '. En Autriche, beaucoup étaient inconsolables de la défaite de Sadowa et combinaient une revanche par un accord avec la France ; ce projet semblait en 1870 prêt à aboutir; l'archiduc Albert, le vainqueur de Custozza, venait à Paris et s'entretenait d'une alliance des deux armées contre l'ennemi commun ; Napoléon III envoyait en mai à Vienne le général Lebrun pour

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