CONFLITS AVEC LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
L'entrée de Bismarck au ministère fut mal accueillie à la seconde Chambre du Landtag, qui le tenait pour un pur réactionnaire. Ses premières paroles devant une commission augmentèrent le mécontentement , quand on l'entendit mettre sur le pied d'égalité, pour l'établissement du budget, le droit du roi, le droit de la Chambre des seigneurs et le droit de la Chambre des députés. A propos de la politique générale, il avait ajouté : ■ L'Allemagne ne regarde pas au libéralisme de la Prusse, mais à la force de la Prusse; la Bavière, le Wurtemberg, Bade peuvent être favorables au libéralisme, c'est pourquoi personne ne leur attribuera le rôle de la Prusse. Les grandes questions du temps ne seront pas décidées par des discours et des décisions de majorité, — ce fut la grande faute de 1848 et 1849, — mais par le fer et le sang, durch Eiaen undBlut. > Le fer et le sang, le fer et le feu, en latin ou en pllemand : on reconnaît la formule brutale, qui lui était familière.
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Bismarck pensa que ces paroles, du 50 septembre 1862, avaient pu être exploitées contre lui auprès de Guillaume I^'; il ne se trompait pas. Étant allé le rejoindre au cours d'un voyage, où il monta avec lui dans un compartiment ordinaire de première classe, il ie trouva ■ visiblement déprimé •; le roi était encore sous l'impression de ses entretiens avec la reine Augusia. Bismarck voulut expliquer ses paroles, mais Guillaume l'interrompit : « Je prévois parfaitement comment tout cela finira. Là-bas, place de l'Opéra, sous mes fenêtres, on vous coupera la tête à vous, et un peu plus lard à moi. » Bismarck répondit simplement : » Et après, sire? — Eh bien, après, nous serons morts. — Oui, reprit Bismarck avec force, après, nous serons morts, mais il nous faut bien mourir tôt ou tard, et pouvons-nous périr d'une manière plus digne î Moi-même je mourrai luttant pour la cause de mon roi, et Votre Majesté en scellant de son sang ses droits royaux à elle conférés par Dieu ; que ce soit sur l'échafaud ou sur le champ de bataille, cela ne changera rien à ce fait honorable que nous aurons risqué glorieusement notre vie et notre personne pour défendre les droits octroyés par la grâce de Dieu. Voire Majesté ne doit pas penser à Louis XVI; il a vécu et il est mort en montrant de la faiblesse, et ce n'est pas une belle figure dans l'histoire. Mais Charles 1" ne restera-t-il pas toujours une auguste figure historique, lorsque, après avoir tiré l'épée pour son droit et perdu la bataille, il resta inflexible, scellant de son sang l'idée qu'il avait de ses droits royaux? Votre Majesté est dans la néces-
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site de lutter. Vous ne pouvez pas capituler, tous devez vous opposer à la violence qui vous est faite, dût votre personne être en danger. •
En entendant son ministre, plus jeune que lui de dix-huit ans, lui parler de ce verbe d'autorité et d'énergie, le roi de soixante-cinq ans s'était transformé; il était redevenu l'or&cier prussien, prâtà combattre jusqu'à la mort pour la monarchie et pour la patrie. La conversation se prolongea encore sur le même ton dans ce compartiment de chemin de fer mal éclairé. En arrivant à la gare de Berlin, Guillaume était < dans une disposition d'esprit sereine, on peut dire gaie et belliqueuse ■. Le ministre avait reconquis son roi pour toujours.
Quelques jours plus lard, Bismarck était battu à la seconde Chambre, à propos du vote du budget, par une très forte majorité : 25 1 voix contre 36, Sa réponse fut de se faire nommer président du Conseil à titre définitif et ministre des Affaires étrangères. Il reconstitua son ministère, en ne gardant auprès de lui qu'un personnage éminent, Boon, qui réunit k ce moment les deux portefeuilles de la Guerre et de la Marine; les autres ministres restaient au second plan.
Bismarck s'installa alors & l'hfitel du ministère des Affaires étrangères, 76 Wilhelmslrasse, à peu près à l'angle de la Withelmplatz -, c'est dans cet hôtel qu'allait se faire l'histoire de l'Allemagne contemporaine et même une partie de l'histoire de, l'Europe- Bismarck disait un jour à son confident Maurice Busch qu'il avait toujours payé à guichets ouverts. • Payer à guichets ouverts, cela veut dire
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que j'ai toujours mis tout mon coeur dans mon travail. J'ai dépensé tout ce que j'avais de force et de sanlé dans chacune des choses que j'ai accom-^ plies, 1 Tout de suite, il donna l'exemple d'une application sans répit; il prolongeait chaque jour son travail jusqu'à une heure assez avancée de la nuit; il se levait lard, il est vrai, dans la matinée. • Ma vie est comme celle de Leporello ; point de repos, ni la nuit, ni le jour, et rien qui me fasse plaisir... Je ressemble assez exactement à un cheval de manège, qui marche, qui marche toujours sans avancer d'un pas. >
Le président du Conseil avait le sentiment très Det que la partie ét^it dure à jouer, très dure : k rintérieur,avairraison de l'obslinalion de la seconde Chambre ou trouver le moyen de gouverner en se passant de Son concours; au dehors, se mettre en mesure ponr le conflit avec l'Autriche, qui était, pour lui, comme une impossibilité de ne pas être.
Jadis il avait pu croire que l'Autriche et la Prusse pouvaient se prêter mutuellement appui, il l'avait même dit à la tribune quand il était député; mais cela avait été un < rêve de jeunesse, né du contre-coup des guerres de l'indépendance et des impressions reçues au collège >. Ce qu'il avait vu et deviné à Francfort lui avait vile enlevé ses illusions; la situation allemande était dominée par un < noeud gordien • ; c'étaient ses propres expressions. Il fallait donc forger une épée qui, au jour de la bataille, put assurer la victoire. Roon avait entrepris de réorganiser l'armée pour des raisons d'ordre technique: Bismarck estimait que les
i d'ordre politique n'avaient pas à cet égard pactère moins impérieux. Par conséquent, e devait être renforcée coûte que coûte, car ail l'instrument dont on pouvait avoir besoin e échéance.
« l,\ FORCE PRIME LE DROIT »
le 27 janvier 1865, Bismarck exposa ses Il la tribune de la seconde Chambre, avec une de loyauté brutale; c'était à propos de ladisn de l'adresse, les ministres y étaient accusés r violé la constitulion. ■ Comment se font st dit le président dti Conseil. Par l'accord couronne et des deux Chambres... Toute la onstitutionnelle n'est qu'une suite de coms. Que l'un des pouvoirs veuille persister ses propres vues avec un absolutisme doctri-
la série des compromis se trouve interle; à leur place naissent les conflits, et, le l'existence de l'État ne peut s'arrêter, les fs dégénèrent en question de pouvoir. Celui le pouvoir dans sa main continue à avancer le sens qui est le sien, parce que la vie de , je le répète, ne peut s'arrèler un instant... ouvernement a la ferme résolution, aussi imps qu'il possédera la confiance de Sa Made s'opposer énergiquement aux efforts que erez pour étendre votre puissance législative là des bornes que fixe la Constitution. Les . que celle-ci vous accorde vous resteront sans ction aucune. Mais ce que vous prétendez au
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delà, DOus vous le refusons, et nous maintiendrons avec constance les droits de la couronne en face de telles prétentions. »
Séance tenante, nn député, le comte de Scliwerin, s'éleva contre la théorie de Bismarck; il la résuma en ces termes ; • M. le ministre-président vient de dire : < La force prime le droit; dites ce ■ que vous voulez, nous avons la force el nous • mettrons en pratique notre théorie. > Bismarck, qui était sorti de la salle, y rentra aussitôt, dès qu'on l'eut prévenu de cette interprétation de ses paroles; il monta à la tribune pour • rectifier au procès-verbal ce qui a été mal compris •. Ses explications ne détruisirent pas refTet produit par la formule saisissante de Schwerin; si lijsmarck ne l'avait pas prononcée, elle était en vérité le résumé de sa pensée. Sa politique extérieure allait en être bientdt l'éclatante confirmation. Aussi le mot est resté, il restera dans l'histoire pour caractériser cette politique à la prussienne, que Bismarck incarna pendant son ministère, comme Frédéric II au dix-huitième siècle, comme Guillaume II de nos jours : Macht geht vor Becfit, la force marche avant le droit, la force prime le droit.
Malgré l'opposition de Bismarck, l'adresse avait été votée. Ce fut le point de départ d'une série de conflits. Un jour que le président de la Chambre menaçait Bismarck d'un rappel à l'ordre, celui-ci répondit avec insolence : • Le pouvoir de M. le président a pour limite la place que j'occupe ici. Je ne reconnais d'autorité supérieure que celle de Sa Majesté le Roi, et j'ignore quelle disposition de
>u de la coDslitution me soumettrait à la disi de M. le président. »
lissension se mil jusque dans la famille royale^ pos d'une ordomiance sur la presse, le kroaoe cacha pas, devant les autorités de Danzig, mécontentement que lui causait la politique érielle. Le roi demanda à son fils une rétrac- ; il refusa. Il écrivit une longfue lettre à Bis- :, qui contenait celte phrase : » Je considère pi poussent le roi, mon père,(.à de pareilles nités comme étant les plus dangereux con- ■s de la couronne et du pays, • Le ministre rna à écrire en marge : ■ La jeunesse esl ; en ses jugements », et il s'efforça d'arran- ! différend entre le père et le fils; puis il fit r par le roi, qui partageait pleinement sa made voir, la dissolution de la Chambre des dé- , au mois de septembre 1865.
élections eurent lieu en octobre; les progresrevinrent en grande majorité, la défaite du Lère fut éclatante. Bismarck ne fut pas autreému. Son roi était tout à fait acquis à ses et à ses procédés : cela lui suffisait.
îlques jours après ces élections, la forillait lui fournir, à lui et à Roon, l'occasion re l'essai de ia nouvelle organisation mi- . Le 15 novembre I8(i5, Frédéric VII, roi nemark, mourait. Bismarck devait exploiter énement et en faire sortir ia guerre de Da- . :k.
L PREMIERL PASSE D ARMES.