PRESIDENT DU CONSEIL ET MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Bismarck arriva à Berlin en pleine crise politique. Roon avait déposé, au mois de février 1860, son projet de réorganisation militaire; depuis lors, les rapporta se tendaient de plus en plus entre le gouvernement, qui tçnait à ce projet, et la seconde Chambre, en majorité libérale, qui redoutait une extension démesurée du militarisme. Roon n'avait obtenu quelques crédits qu'en pariant d'un essai de réforme à titre temporaire; mais cet essai ne tarda pas à prendre le caractère d'une organisation définitive. La Chambre avait voulu protester; elle avait été dissoute an mois de mars 1862. Une nouvelle Chambre, animée du même esprit, venait de refuser, au mois de septembre, les crédits demandés pour la réforme de l'armée. Roon n'avait pas attendu ce vote pour télégraphier à son ami qu'il y avait 1 péril à tarder >, et Bismarck était a
LA PREMIÈRE PASSE d' ARMES. 49
Guillaume I'' était convaincu de son droit; mais excédé qu'il était par les difficultés qui ne taisaient ■qu'augmenter depuis deux ans, pensant qu'un souverain plus jeune s'en tirerait plus aisément, il avait pris le parti de laisser !e trône au kronprinz, qui devait être un jour l'empereur Frédéric ill. Cependant il consentit à avoir encore, le 22 septembre, un entretien avec Bismarck, qui venait d'arriver.
• Je ne veux pas gouverner, lui dit-il, si je ne suis pas en état de le faire comme je peux en répondre devant Dieu, devant ma conscience et devarit mes sujets. Or, je ne le puis pas, si je dois gouverner d'après la volonté de la majorité actuelle du Landtag, et je ne trouve plus de ministres qui ^soient disposés à diriger mon gouvernement sans se soumettre, eux et moi, à la majorité parlementaire. Aussi me suis-je décidée abandonner le pouvoir, et j'ai déjà préparé mon acte d'abdication motivé par les raisons que j'ai indiquées. » 11 montra le document à Bismarck. Celui-ci répondît qu'il était prêt à entrer dans le ministère, qu'il était assuré de constituer avec Roon un cabinet durable. « Êtes-vous prêt, lui dit Guillaume, à .soutenir, comme ministre, la ri^organisalion de l'armée? — Oui, sire. — Même contre la majorité du Landiag? — Même contre, la majorité. — Alors c'est mon devoir de tenter avec vous la continuation de la lutte, et je n'abdique pas. > L'entretien se prolongeant, Bismarck conlirma Guillaume I" dans sa décision par celte déclaration énergique : • J'aimerais mieux périr avec le roi que d'abandonner Votre
Majesté dans la luUe contre le parlementarisme. » Le roi jeta de côté l'acte d'abdication et il déchira un programme tout prêt^ où il avait mis quelques concessions pour les libéraux. Le soir même, Bismarck était nommé ministre d'État el président intérimaire du ministère. Le futur chancelier et le futur empereur venaient d'associer leurs destinées par un lien que la mort seule fut capable de rompre, vingt-six ans plus tard.