GUERRE DE DANEMARK
Il ne saurait être question d'exposer ici tes origines de la guerre de Danemark; l'intérêt serait médiocre, et l'on risquerait fort de s'égarer dans un labyrinthe inextricable. Sur cette question embrouillée entre toutes, il y a un mot de Palmerston : " Trois personnes seulement l'ont comprise : le prince Albert, qui est mort; un homme d'État danois, qui est devenu fou, et moi, qui l'ai oubliée. > Indiquons simplement quelques données de ce problème si confus.
Les deux duchés danois, situés au sud du Julland, le SIesvig et le Holstein, sans parler du petit territoire du Lauenbourg, étaient, au point de vue du droit international, dans une situation très complexe. Le Holstein et le Lauenbourg. habités surtout par des Allemands, étaient à la fois des provinces intégrantes de la monarchie danoise et des États de la Confédération germanique. Le SIesvig n'avait pas ce caractère mixte, il était purement danois; mais il était habité dans sa partie
LA PREMIÈRE PASSE d'aRHES. 59
méridionale et travaillé par une populalion en majorité allenoande, qui rêvait de l'unir au Holstein. Le gouvernement danois se heurtait, de ce fait, à maintes difficultés dans l'administration des duchés. L'Europe s'était déjà mSlée de la question des duchés de l'Elbe, comme on disait d'une manière abusive du moins pour le Slesvig; le traité de Londres de 1852 avait proclamé l'intégrité de la monarchie danoise et reconnu à l'avance le prince Christian de Glucksbourg comme successeur légitime du roi régnant Frédéric VII ; la Prusse et l'Autriche étaient parmi les puissances signataires de ce traité. Les choses se passèrent en 1S63 suivant le traité de Londres : Frédéric Vil étant mort le 15 novembre, Christian de Glucksbourg devint roi de Danemark sous le nom, de Christian IX.
Aussitôt un compétiteur, qui avait des liens de parenté avec le roi défunt, Frédéric d'Augustenborg, prit le titre de duc de SIesvig-Holstein ; il réclama l'autonomie des duchés et il essaya de s'en faire reconnaître comme souverain. Tout un parti à la cour de Berlin était disposé à reconnaître les prétentions du prince d'Augustenborg, et à contraindre le roi de Danemark à renoncer aux duchés. Roon'disait avec un cynisme digne de son ami et de toute l'histoire de la Prusse ; • La question est surtoutune question de force, non une queslionde droit. > Pour Bismarck, il est curieux de voir avec quelle prudence il démasqua ses batteries. Son idée était bien arrêtée, comme le furent toutes les idées de cet homme, qui ne fut jamais un improvisateur, mais toujours un prévoyant, un réaliste
el un obstiné persévérant : il ne s'agissait pas de former avec tes duchés un nouvel Étal, mais bien de les incorporer à la Prusse. Cela demandait du temps et de l'habileté. * Je fais la politique étrangère, disait-il, comme jadis la chasse à la bécasse : je n'avance un pied que si J'ai trouvé une butte où. me poser solidement et RÛrement. >
Si la Prusse intervenait dans la question des duchés, elle ne pouvait le faire que d'un commun accord avec la Diète fédérale, et par suite avec l'Autriche, qui avait la présidence de la Confédération. Dès le mois de novembre, Bismarck faisait faire des ouvertures à Vienne en vue de l'éventualité d'une aciion commune. Le gouvernement de François-Joseph ne fit point d'objection; il venait dès lors de se laissée prendie dans l'engrenage, sans se douter qu'il ne retirerait aucun profit de la mauvaise action à laquelle il s'associait et qu'il en serait pour sa courte honte, Bismarck disait plus tard qu'il n'y avait qu'un titre qu'il aurait volontiers accepté : • C'est celui de duc de Schleswig- ' Holstein, parce que c'est la campagne diplomatique dont je suis le plus fier, »
Bismarck s'était décidé à saisir le conseil d'Ëtat du projet d'annexion des duchés; il avait fait tout un cours d'histoire pour rappeler que, depuis le Grand Électeur Frédéric-Guillaume, les Hohenzollern n'avaient cessé d'arrondir leurs territoires à droite et à gauche; pourquoi Guillaume I" ne suivrait-il pas l'exemple de ses illustres prédécesseurs? ■ Lorsque je dis Cfïla, ils se mirent tous à me regarder et avaient l'air de dire que j'avais dû boire une
LA PREMIÈRE PASSE d' ARME S. 61
bouteille de trop le matin. > Quand on lui présenta à signer le procès-verbal de la séance, il remari^ua que le secrétaire avait supprimé les passages où il s'était précisément exprimé avec le plus de vigueur, soi-disant. pour lui être agréable par cette omission. < Eh bien, pas du tout, leur ditril. Je sais bien que vous croyez que j'ai bu un coup de trop, mais ça m'est égal. J'entends que tout ca que j'ai dit soit rigoureusement reproduit. •
Pour la Chambre des députés, elle persistait dans son opposition intransigeante. En vain, Bismarck lui avait rappelé le mot du roi-sergent : • J'établis la souveraineté comme un rocher de bronze. • En Tain, il avait ajouté : « Ce rocher de bronze est encore debout; il forme la base de l'histoire prussienne, de la gloire prussienne, de la Prusse devenue grande puissance et de la royauté constitutionnelle. Ce rocher de bronze, vous ne parviendrez pas à l'ébranler. » La Chambre n'en avait pas moins refusé les crédits militaires. Bismarck les fit rétablir par la Chambre des seigneurs et approuver par le roi; il restait en harmonie avec son principe, que la vie de l'État ne peut pas s'arrêter un instant.
La Diète fédérale voulait imposer à Christian IX diverses conditions pour l'administration des duchés; le roi de Danemark s'y refusa. Son refus devint le prétexte de la guerre. La France et l'Angleterre, qui avaient signé, le traité de Londres, laissèrent s'accomplir cette exécution militaire; c'était une grande faute, elle devait s'expier cruellement à brève échéance. L'école de Salerae avait an précepte, qui n'est pas salutaire seulement à la
corps : Principiis obsta, » Oppose-toi au cément des choses >. Le silence des puisccidentaies dans la guerre de 1S64 était en ïomplicilé morale. D'autre part, si la poli- •marckienoe avait été tenue en échec dans on du Holstein et du Slesvig, elle n'aurait Qventer, six ans plus tard, la question d'AInr suite, les maux de l'heure présenta
pu être évités. Ne les regrettons pas trop nt, malgré tout le sang, toutes les larmes, is ruines qu'ils nous coûtent ; car ils auront jt de mettre un terme au régime de viont l'Europe a trop longtemps soufTert. La e 1914 est née des œuvres de Bismarck, guerre de 1914 détruira les œuvres de Bis-
erre de Danemark allait révéler les qualités is du chef du grand élat-major prussien, al de Moltke, qui avait quitté sa patrie, le rk, quand il était lieutenant, pour prendre ce en Prusse. Le triumvirat Bismarck, oltke, qui a tant fait pour la grandeur brua Prusse et pour notre malheur, se troulors constitué. Notons en passant que ]ui avait quinze ans de plus que Bismarck, e grand élat-major pendant trente et une continues, de 1857 à 1888; on comprend pu, dans ces conditions, créer et imposer ,rine. Bismarck, ministre desAffairesétranindant vingt-huit ans, Roon, ministre de e pendant quatorze ans, Moltke, chef du at-major pendant trente et un ans : rappe-
t^Googlf
LA PREHIÈBB PA8SB D 'ABHBe. 63
Ions de nouveau ces chiffres aux parlementaires qui se passionnent à renverser les cabinets et les hommes.
Le petit Danemark opposa aux forces combinées de la Prusse et de l'Autriche une résistance héroïque; mais, dès te mois d'avril (1S64), la perte de Dtippel avait décidé de son sort, car elle avait ouvert aux envahisseurs l'accès du Jutland. Une conférence des puissances, qui se tint alors à Londres, ne pouvait rien changer aux résultats acquis par la force. Le prince héritier de Prusse conseillait en vain la modération à Bismarck, au nom de l'intérêt bien entendu. ■ J'ai cru comprendre, lui écrivait-il, que, dans la guerre que nous faisons en ce moment contre le Danemark, vous aviez quelque vue secrète, quelque arrière-pensée d'agrandissement prussien. Laissez-moi vous donner brièvement mon opinion, à savoir que de tels projets faussent toute notre politique allemande, et nous préparent des complications avec l'Europe, Ce ne serait pas la première fois que la Prusse chercherait à mettre dedans les autres puissances et qu'elle n'aboutirait qu'à rester entre deux selles. »
Cependant Bismarck faisait comprendre au prince d'Augustenborg, dont la candidature avait provoqué la guerre, qu'il avait contre lui l'hostilité de la Kussie, qu'il aurait à payer les frais de la guerre, etc. Effrayé devant ces menaces, le piètre candidat abandonna la partie; il avait eu dans cette affaire un rôle ridicule; il s'aperçut un peu tard que la Prusse s'était complètement jouée de lui. En quelques phrases très sèches, Bismarck
l'avail congédié. • Je l'appelai d'abord * Altesse », dit-il; puis, comme il refusait de nous céder le port de Kiel, je ne l'appelai plus que ■ Sérénissime », en lui déclarant que nous saurions bien étoulTer le poulet, que nous avions couvé. ■
Le Danemark avait achevé de perdre le Jutland ; à leur tour, les Iles commençaient à être envahies. Pour prévenir de plus grands malheurs, Christian IX signa un armistice le 15 juillet. Bismarck, qui s'était rendu à Vienne pour les négociations, était l'objel de ta curiosité générale; on le regardait, dit-il, • comme un crocodile destiné au jardin zoologique ». Le traité de Vienne, du 50 octobre 1864, consomma pour Christian IX la perte des duchés de Slesvig, Holstein et Lauenbourg; il s'engageait, en outre, à ne pas intervenir dans le règlement que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse prendraient entre eux à l'égard de ces duchés.
Ainsi fut consommée, devant l'Europe indifférente, une grande iniquité, qui devait en enfanter un jour de plus grandes encore. Que faire à présent des dépouilles arrachées au Danemark? (Nous sommes devant la question des duchés, disait Bismarck, comme deux convives devant un plat alléchant. » L'Autriche n'avait rien à gagner, au point de vue territorial, à des annexions perdues au nord de l'Allemagne ; aussi le gouvernement de François-Joseph était tout disposé à s'en désintéresser, moyennant bien entendu une compensation. Pour les ministres de l'empereur, la compensation était toute trouvée : c'était le comté de Glatz, que
LA PKEMIhlRE l>A»St: D ABMES. 65
Frédéric II avait jadis volé avec la Silésie et qui s'enfonçait comme un coin dans la frontière de Bohême. Mais il leur fallut renoncer à porter la question sur ce terrain; Guillaume I" n'entendait pas céder quoi que ce fût des territoireB acquis par ses prédécesseurs. L'Autriche ne put parvenir à sortir de l'engrenage où elle s'était laissée engager; loin de là : elle allait s'enferrer davantage dans la question des duchés et préparer ainsi, par ses imprudences inconscienies, la guerre avec la Prusse, que Bismarck appelait lui-même de tous ses vœux.
CONVKNTION DK GASTEIN
C'était chez Bismarck, on le sait, une vieille idée, qui remontait à son séjour à Francfort ; une guerre entre la Prusse et l'Autriche élaît à ses yeux une nécessité inévitable. Il y avait plus d'un siècle, à l'époque de Marie-Thérèse et de Frédéric II, le duel des Habsbourg et des Hohenzollern avait commencé. Depuis lors, la Prusse avait singulièrement grandi en territoire et en influence' il fallait à présent qu'elle effaçât les derniers souvenirs d'Olmiitz et qu'elle réglât, une fois pour toutes, avec sa rivale la question de supériorité. Bismarck saisissait le conseil des ministres, au mois de moi 1865, de l'éventualité d'une guerre prusso-aulrichienne, qui se produirait tôt ou tard. Moltke, qui avait été admis à ce conseil, avait abondé dans le sens de Bismarck et promis la victoire; mais le prince royal avait montré les dangers qui pou-
erde celte guerre : l'Allemagne divisée nps, l'étranger intervenant dans ses estincs. Bref, le conseil avait été levé, 'oi eût pris une décision. Du moins la it posée, et Bismarck estimait que la il • qu'une question de temps ». Au i la Guerre, en particulier aux ^sertjllerie, Il demandait : ° Sommes-nous
guerre pouvait commencer peut-être inzaine de jours.
malgré ces prédictions sinistres, une )roduisit. François-Joseph avait écrit à Guillaume 1^ pour faire appel à son nciltation. Le roi de Prusse, qui était souvenirs de la Sainte.-Alliance, qui l'ardeUr belliqueuse du président du lit bien accueilli ces ouvertures ; il .
re à Bismarck de s'entendre avec
ention fut donc signée à Gastein, le >, entre les deux larrons pour le parouilles du Danemark. Le Lauenbourg à la Prusse en toute propriété; Kiel port de la Confédération germanique; hés étaient placés sous le régime du ï, le Holstein devant èlre administré [le et le Slesvig par la Prusse. 11 n'y présent qu'à laisser les choses évoluer ^s : l'issue fatale de cette association )uvait être que la guerre. Quelle allait ;t, la situation du gouverneur autrî- )Isfcin, isolé de r.\ulriche et enfermé
L\ PHEMlÉni; PASSE DAHMES. ili
au Nord etaii Sud enlre les mâchoires des IcnailJes prussiennes?
COMTE DE BIHMAHCK
Guillaume I*"^ donna à Bismarck, le );'» septembre (1865), un témoignage officiel de sa satisfaction en lui conférant la dignité héréditaire de comte. ■ Pendant les trois années où je vous ai confié ia direction du gouvernement, disait la Içltre du roi, la Prusse a pris une position digne de son histoire, et qui lui promet dans la suite des destinées heureuses et glorieuses. J'ai eu souvent l'occasi* n de rendre justice à votre grand mérite. Pour vous donner une preuve pubhque de ma reconnaissance, je voua élève, vous et vos descendants, au rang de comte, distinction qui prouvera au moins combien j'ai su apprécier les services rendus à la patrie. »
Le gouvernement français avait eu, pendant la guerre de Danemark, una attitude assez effacée. Notre ministre des Affaires étrangères, Drouyn de Lhuys, aurait été disposé à faire faire quelques représentation s à Berlin; les rapports 1res porspi-. caces que lui envoyait l'ambassadeur Benedetti ne laissaient pas de doute sur les ambitions de la Prusse pour le moment et pour l'avenir. Mais Napoléon III, hésitant et incertain suivant son habitude, s'était borné à exprimer le désir que les populations des duchés fussenl. elles-mêmes con
!S sur leur situation future. Bismarck, sans ;r son adhésion formelle à l'idée d'un plé e, avait paru assez disposé à celle consulta- On sail ce qu'il en était advenu; la conven I du 14 août avail partagé les populatioas le des bouchers partag;entdu bétail. 11 y eut aux Tuileries et au quai d'Orsay un vif mou Qt de mauvaise humeur. Une circulaire de fa de Lhuys à nos agents diplomatiques mail le regret qu'on n'eût pas consulté « le des populations... Nous regrettons de ne er dans la convention de Gastein d'autre fon- Qt que la forée, d'autre justification que la nance réciproque des deux co partageants...
ïlcnce et la conquête perverti.ssent la notion oit et la conscience des peuples. » L'Indé- .nce belge avait publié cette circulaire; la ilation qu'elle contenait ne pouvait rien ;er aux événements, mais elle n'en causa pas ; à Berlin ifne impression désagréable; car le id n'aime pas d'ordinaire qu'on lui rappelle
marck songeait toujours à la guerre contre iche; c'était chez lui une idée fixe. Pour que guerre réussit avec toutes les conséquences entrevoyait, il ne fallait pas que la France, ne intervention quelconque, vint déranger ans. Une diversion militaire de la Trance du lu Rhin paraissait peu probable, car le goument français à cette époque s'engageait de m plus dans l'aventure mexicaine; cependant, 1 militaire ou action diplomatique, un danger
La PREMIERE PASSE D ARMES. 69
était toujours possible sur le front occidental de ta Prusse. Ce que Bismarck avait de mieux à faire dans la circoostance, c'était de s'assurer par luimême des dispositions de Napoléon 111; une enquête personnelle et quelques heures de conversation intime lui en apprendraient plus que tous les rapports des agents officiels. 11 résolut d'aller rendre visite à l'empereur, qui se trouvait alors en villégiature à Biarritz. Sa femme et sa fille l'accompagnèrent dans ce voyage, comme pour lui enlever tout caractère d'apparat.
En passant à Paris, Bismarck eut un entretien avec Drouyn de Lhuys et un autre'avec Rouher, les deux personnages les plus en vue à cette époque de la politique française; puis il arriva à Biarritz au début du mois d'octobre (1865)^ Mérimée, qui partageait alors la villégiature de la cour au bord de l'Océan, n'a point oublié de parler de ces visiteurs : il avait remarqué les pieds de la comtesse, • les plus grands d'outre-Rhin ■ ; pour le comte, c'était • un grand Allemand, très poli, très spirituel, mais pas du tout naïf ni sentimental >. La naïveté ne fut jamais, en effet, le péché mignon du chancelier de fer.
Tout en se promenant au bord de la mer, le long de l'admirable paysage qui va de la Grande Plage au rocher de la Vierge, ou sur les falaises qui dominent ia côte des Basques, Napoléon 111 et ' Bismarck eurent, seul à seul, plusieurs entretiens; celui-ci en fit à peu près tous les frais, car l'empereur se borna presque à écouler et à donner de temps en temps quelques marques d'approbation.
70 HISSIAIICK.
Il fut question îles rapports de la Prusse et de la France, que Napoléon voulait lui-même conserver aussi bons que possible. Il fut question d© la Vénétie, qui manquait encore au royaume de Victor- Emmanuel pour que toute l'Ilalie fût < libre des Alpes à l'Adriatique •, suivant la parole impériale de I8Û9; Bismarck abonda dans le sens des idées napoléoniennes, et il n'y en avait pas de plus chère au neveu de Napoléon I", à l'ancien carbonaro, que l'unité de l'Italie. Il fut question des deux duchés danois, que la Prusse obtiendrait sans doute de se faire céder en entier par l'Autriche. Il fut question' des modifications territoriales qui pourraient se produire un jour ou l'autre au sein de la Confédération germanique, en vue de donner plus de cohésion aux terres des llobenzollern. < La Prusse, disait Bismarck, avait une configuration absurde; elle manquait de ventre du côté de la Hesse et du Nassau; elle avait l'épaule démise du côté du Hanovre. • 11 fut question des avantages que la Franco pourrait trouver dans ce remaniement territorial; Bismarck était lui-m?me • comme le brochet qui met les poissons en mouvement •; qui sait si des pays de langue framjaise, sur la frontière de la Belgique ou sur la frontière de la Suisse, ne fmiraient pas par tomber dans la nasse de Napoléon III?
Ajoutons ici un détail inédit encore et qui certes a son intérêt. Au retour de Biarritz, Bismarck fit savoir au roi de Belgique Léopold II que l'empereur Napoléon III, en parlant des agrandissements possibles de la France, avait demandé lui-même
LA pREMif:r<K PASSE d'armes. 71
Don seulement le Luxembourg hollandais, mais aussi une partie du Luxembourg belge. Léopoid en fut blessé au fond du cœur. Toutes les protestations et toutes les preuves possibles ne purent jamais lui enlever la conviction qu'à Biarritz e était Napoléon qui avait suggéré le fameux arrangement qui, dans le vrai, était l'œuvre de Bismarck. Avant la dépêche d'Ems, le fait est signiScatif pour la duplicité de l'homme.
Entre l'empereur et le ministre prussien, rien n'avait été convenu de précis, il n'y avait rien eu d'écrit, rien de signé; tout s'était passé en conversations et à envisager bien des possibilités. Napoléon avait laissé parler son hôte, sans i^trc aussi complètement dupe de ses paroles qu'il avait pu le paraître; il pensait, en effet, que la guerre austroprussienne durerait assez pour lui permellre d'intervenir et de jouer le rôle d'arbitre. Quant à Bismarck, il emporlait cette certitude que, si la France agissait jamais, elle n'agirait pas tout de suite; cela lui suffisait. Le voyage de Biarritz n'avait pas été inutile; Bismarck en revint avec cette conviction, que la passivité du gouvernement français pouvait lui permettre de tout entreprendre et de tout oser. Pour le succès, il comptait sur l'outil militaire, que ses amis Roon et Mollke ne cessaient de perfectionner.
Quand il repassa à Paris, avant de rentrer à Berlin, Bismarck eut encore une audience de Napoléon à Saint-Cloud. 11 eul aussi des entretiens avec le chevalier Nigra, minislred'ltalieen France; il lui parla d'une guerre entre la Prusse et
b, Googif
l'Autriche comme d'une sorte de fatalité qu'on ne pourrait pas éviter ; cette guerre pourrait avoir du cdté de l'Italie une heureuse répercussion. Il semblait que la grandeur de l'Italie lui fût aussi chère que la grandeur de la Prusse. ■ Si l'Italie n'existait pas, disait-il, il faudrait l'invctnler. •
Une fois de retour à Berlin, Bismarck put considérer avec satisfaction les résultats de «on voyage. Pour lui, deux faits étaient acquis : d'une part, la France garderait la neutralité; d'autre part, rien ne s'opposerait à la conclusion d'une ■alliance entre la Prusse et l'Italie. La France neutre, l'Italie alliée : à ces deux conditions Bismarck pouvait garantir la victoire à son maître. Il n'y avait plus qu'à laisser les choses suivre leur cours. La guerre devait hicnlôt sortir de la convention de Gastein, comme le fruit sort de la graine.
SAUOWA
Le condominitim dans les duchés. — Alliance italo-prussienne. — Projet d'un parlement nalional, — La Prusse sort, de la Confédération. — Guerre de 1866. —Au lendemain de Sfldowa. — Préliminaires de NikolsbourR. - - Réconciliation avec la Chambre. — La Prusse en 18fi6. — — Le premier Reichatag. ~ La Constitution de 1867. — L'article 5 du traité de Prague. — L'abstention de la France. — La question du Luxembourg. — Voyage à Paris avec Guillaume I". — Le pariement douanier.