MES AUDITEURS DU FOYER
Février-mars 1918.
D«i,zcJt*GoOQlc-
Années d'enfence et de jeunesse. — Débuta dans la magistrature. — Vie â la campapne. — Mariage. — A Ja Diète réunie de 1847. —Journées de mare 1818 à nerlia.
— Parlement de Francfort. — Entrevue d'OlmUtï. — A , la Diète de Francfort. — Voyages à Vienne el à Paris.
— Relations avec le prince régent.
ANNÉES d'enfance ET DE JEUNESSE
Otto-Édouard-Léopold de Bismarck naquît le 1"" avril 1815, à SchSnhausen, villai^e de Brandebourg, au royaume de Prusse. Le lieu et la date ont leur intérêt dans l'histoire de rhorame qui devait faire un jour la grandeur do ta Prusse, l'unité de l'Allemagne et le malheur de l'Europe.
Schônhausen, situé sur la rive droite et à 3 kilomètres de l'Elbe, dans la province actuelle de la Saxe prussienne, était, depuis le xvi' siècle, la résidence patrimoniale des Bismarck. Le père et la mère du futur chancelier y avaient subi récemment une douloureuse épreuve. Le 14 octobre 1806, léna et Auerstsedt avaient vu l'efTondrement de la monarcbie prussienne; suivant le mot de Henri Heine, Napoléon avait soufflé sur la Prusse, et la Prusse avait cessé d'exister. Qi^^lques jours après la catastrophe dléna, quand les Prussiens
éperdus s'enfuyaient devant les vainqueurs, la famille Bismarck avait abandonné son domaine. .''Les tiét^imot}!^ ^e Soult, en marche sur Berlin, 'avaient tfa^érsé' la propriété et ne l'avaient guère /:iiâi)gèt;(^. Un^dê ^eurs dégflls avait été très sen- 'slBle aux pi'opilé'làires. Un grand arbre généalogique était pendu sur l'un des mure du vestibule; il était l'orgueil de la famille, car ii faisait remonter les Bismarck, avec une ascendance d'ailleurs purement fantaisiste, jusqu'au vni* siècle, jusqu'à l'époque de Cliarlemagne. Les soldats de Soult, sans respect pour ces antiquailles, avaient donné à tort et à travers de grands coups de baïonnettes ; quand tes Bismarck revinrent chez eux, le fameux arbre généalogique n'était plus qu'une ruine. Plus d'une fois dans son enfance, le jeune Otto entendit raconter cet épisode du passage des Français.
Jusqu'en lë13, Schânhausen avait eu encore des heures difficiles ; mais la bataille de Leipzig avait ramené la victoire. En i8fii, l'année même de la naissance de Bismarck, coup sur coup les traités de Vienne cl la bataille de Waterloo avaient consacré le triompiic de la politique et des armes prussiennes. La France, à son tour, subissait, dans les conditions les plus rigoureuses, la loi des vainqueurs. L'arbre généalogique de Schdnhausen ^ était amplement vengé.
Bismarck a dit, à propos de ses origines, • qu'il avait dans les veines et du sang de cuirassier et du sang de professeur > ; ce qu'il exprimait encore d'une autre manière : < Ma filiation se compose de l'altcmative d'une génération roSBée et d'une g&né-
ATJNÉES DE PRÉPAKATION. 5
ralion rossante. > Il aimait à rappeler, lui qui devait recevoir, lors de sa disgrâce, le fi^ade de général de cavalerie avec rang de l'eld-maréchal, le caractère militaire de ses anc<'tre8 ; • Il n'y a pas un de mes ancêtres qui n'ait tiré l'épée. Mon père et ses trois frères Mon grand-père était à Rossbach. Mon aïeul a combattu contre Louis XV, et mon bisaïeul contre Louis XIV, dans les petites guerres sur le Rhin, en 1672-73. Et puis un grand nombre de mes ancêtres ont pris part à la guerre de Trente Ans, les uns pour l'empire, les autres dans les rangs suédois. • La famille avait cette devise inquiétante : fsoch lange, nichtgenug, < Loin d'être assez ».
Cette famille aux traditions militaires était fixée depjiis plusieurs générations dans la Marche moyenne de Brandebourg, qui fut comme la cellule de formation de la monarchie prussienne; elle appartenait è la petite noblesse provinciale, dont tout l'idéal était de servir à l'armée et de faire valoir ses pauvres domaines. C'étaient des hobereaux, des Jt/nfte)', suivant le mot allemand, avec les idées de conservatisme étroit et de réaction farouche que le mot rappelle. Le père du chuncelier s'était retiré d'assez bonne heure du service militaire, pour s'occuper de l'exploitation de ses propriétés; il avait épousé Louise-Wilhelmine Mencken, qui appartenait à une famille de professeurs et de consoillera. De ce mariage naquirent six enfants, dont trois seulement vécurent ; un frère atné du chancelier, le chancelier, et une soeur plus jeune, Malvina, qui fut toujours très
liée avec lui et qui épousa un comte d'Arnim.
L'enfance de Bismarck se passa dans une terre de Poméranie, à Kniephof. La vie en plein air sous un climat rude contribua à développer sa puissante carrijre et à lui donner l'amour de la campagne, qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie. ■ J'ai toujours eu, disait-îl, un amour infini et tout à fait romanesque pour la campagne, pour les prés et les bois, pour la nature inculte. Et cet amour n'a eu d'égal chez moi que ma passion pour les bêtes. » Son dogue Tyras fut un compagnon inséparable des années de sa vieillesse; on l'avait appelé le Reichshund, le • chien de l'Empire >,
De six à onze ans, le jeune Otto fut élevé à l'institution Plamann, h Berlin, pensionnat à la mode, mais dont la discipline de fer laissa (Jans son esprit de fâcheux souvenirs; c'était, d'après lui, < une sorte de maison de correction ». Mis ensuite au gymnase Frédéric-Guillaume, puis au gymnase du Cloître Gris, il fit des études convenables; il avait appris d'une manière courante le français et l'anglais. Plus lard il apprit le russe; il se félicitait justement à ce propos de pouvoir directement traiter les affaires avec les ministres du tsar, sans recourir à un intermédiaire et sans être compris des autres diplomates, qui n'avaient que l'usage du français,
Bismarck a ouvert ses Pensées et Souvenirs en portant sur lui-même ce jugement à la fin de ses études secondaires, à l'âge de dix-sept ans environ ;
« Produit normal de notre enseignement officiel, j'étais panthéiste quand, à Pâques 1832, Je quittai
le gymnase; j'étais, de plus, sinOD républicain, du moins convaincu que la république élail la forme de gouvernement la plus rationnelle. En outre, je me creusais la tête pour découvrir les motifs capables de décider des millions d'hommes à subir, leur vie durant, la volonté d'un seul. • Cependant ces velléités républicaines et égalitaires ne furent qu'un feu de paîUe. < Le dévouement absolu à la monarchie prussienne m'avait élé inculqué dès le berceau... Je restai fidèle aux défenseurs de Taulorité. Harmodius et Aristogiton aussi bien que Brutus étaient, aux yeux de l'enfant imbu du sentiment du droit, de vulgaires criminels, et Guillaume Tell un rebelle, un assassin. » En somme, le jeune JwnAer de SchiSnhausen appartenait bien, corps et ame, à la Prusse, dont on a dit avec une juste raison qu'elle est moins une nation qu'un système, ayant la raison d'État pour base, la guerre pour industrie, et pour instruments la caserne, l'école et des fonctionnaires élevés dans l'idée que l'humanité ne commence qu'au baron. Au mois de mai lâ32, à dix-sept ans, Bismarck était inscrit comme étudiant à la Faculté de droit de l'Université de Gœltingue; c'était le temps où, d'après lui, il était élancé, maigre, « mince comme une aiguille à tricoter >. De ses études il y aurait "peu de choses à dire; de ses farces d'étudiant, de ses beuveries, de ses duels (il en eut jusqu'à vingthuit), de ses excentricités, on pourrait parler longtemps. 11 est beaucoup plus intéressant de rappeler qu'il avait nettement pris position dans les rangs du parti réactionnaire. • J'étais trop bien stylé à
la prussienne pour n'être pas désagréablement impressionné par l'atteinte qu'une troupe révolutionnaire et tumultueuse portait à l'ordre politique établi. ' 11 faut noter aussi un autre sentiment, dès lors gravé dans son esprit : • Si je jetais un regard sur la carte de l'Europe, j'enrageais de ce que la France eût gardé Strasbourg. • Sa vie d'étudiant se termina à l'Université de Berlin, en 1S35, à vingt ans. Grand mangeur, grand buveur, grand tapageur, aisément violent et brutal, ce colosse haut do plus de six pieds donnait l'impression de quelqu'un assez peu équilibré, qui songeait surtout à se singulariser par ses extravagances.