L'XE CONVERSATION EN
A Londres, dans les salons de l'ambassade de Russie, un soir du moisdejuîn 1862. L'ambassadeur d'Alexandre II en Angleterre, le baron Brunnow, donnait un dîner en l'iionneur de son collègue Bismarck, alors ambassadeur de Prusse à Paris, qui avait quitté pour quelques jours son hdteldela rue de Lille et qui était venu à Londres pour faire connaissance avec les principaux hommes politiques de la (Jrande- Bretagne. Parmi les hôtes du baron Brunnow il y avait Gladstone, qui était alors chancelier de l'Echiquier dans le ministère Palmerslon, el Disraeli, qui était le leader de l'opposition. Après le dîner la conversation lut générale; mais Bismarck fit un aparté avec Disraeli et causa avec lui environ une demi-heure. Plus tard dans la soirée, Disraeli vint trouver un des convives de
112 BIRMARCK.
l'ambassadeur, Pierre Sabouroff, qui élaità ce moment secrétaire à l'ambassade russe à Londres et qui devait être un jour ambassadeur de Russie à C on s tan tin opte. C'est à Sabouroff que l'on doit de connaître les paroles de Disraeli : • Quel homme extraordinaire que Bismarck! lui dit le futur comte de Beaconsfield. 11 me rencontre ce soir pour la première fois et il me dit tout ce qu'il fera. Il attaquera le Danemark pour s'emparer du Slesvig-Holstein; il chassera l'Autriche de la Confédération germanique, el alors il attaquera la France. Quel homme extraordinaire! •
Cette conversation a sa date précise, 1862, à une époque oii Bismarck ne faisait pas encore partie du cabinet prussien. Deux ans plus lard, en 1864, première application : c'est la guerre contre le Danemark. Quatre ans plus tard, en 1866, deuxième application : c'est la guerre contre l'Autriche. Huit ans plus tard, en 1870, troisième application : c'est la guerre contre la France, La conduite politique de Bismarck n'eut jamais le caractère de l'improvisation; elle fut toujours le résullat de plans longuement étudiés, mûrement réfléchis. Il voulut toujours, et de longue haleine, tout ce qu'il fit; il eut toujours les intentions de ses actes.
LA CANDIDATURE IIOHENZOLLERN
Au mois de septembre 1868. un pronunnamiento renversa du trône la reine d'Espagne Isabelle II. L'un des auteurs de cette révolution militaire, le général Prim, s'aperçut bien vite qu'il est souvent
I,A CUEmiK l)K ISTU. H3
plus facile do détruire que de recoiislruirc. Il se mit en quôle d'un roi pour ses compatriotes, ^ui, malgré tout, gardaient leurs préférences pour le régime monarchique. Plusieurs noms furent mis en avant; l'un de ces noms était celui du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen. Rien ne semblait désigner ce principicule allemand, âgé alors d'environ Irenle-cinq ans, à faire le bonheur des Espagnols; il avaitde commun avec eux la religioiTcalholique, et c'était tout. Mais il portait un nom qui, depuis peu d'années, retentissait avec fracas en Europe, il était le cousin du vainqueur de Sadowa; son frère cadet, Charles, était devenu prince de Roumanie en 1867.
Il est difficile de dire l'origine pri^cise de cette candidature Hohenzoilern. Est-elle venue d'Allemagne, par l'un des mille canaux de la diplomatie - secrète que Bismarck alimentait un peu partouf* Est-elle née en Espagne, chez des hommes politiques qui désiraient faire leur cour à Berlinî Deux choses sont certaines : au début de 18r>9, Bismarck envoyait à Madrid un diplomate de carrière, Théodore de Bernhardi, qui avait toute sa confiance, avec une mission sur laquelle le secret fut soigneusement gardé; d'autre part, le 26 avril 186'J, la Gazette ^Augsbourg publiait uu article sur la candidature du prince Léopold, qui était, à n'en pas douter, inspiré par la Wilbelmstrasse. Le marquis de La Valette, qui était alors notre ministre des Affaires étrangères, chargea l'ambassadeur Benedetti de demander dos explicaliom au chancelier; celui- L-i avait probablement adupté déjà par devers lui
l'attilude qu'il aflfecte dans ses Pensées et Souvenim, à savoir qu'il considérait la question • comme une question espagnole et non comme une question allemande », ou encore, qu'il était « assez indifférent h toute la question > . Il répondit à Benedetti (W mai 1869) qu'il)- avait bien des raisons pour que le prince Léopold déclinât • une souveraineté éphémère ». En rapportant cette conversation à Paris, Benedetti ajoutait, poliment : < J'incline à croire que M. de Bismarck ne m'a pas exprimé sa pensée tout entière. • Cependant le moins empressé peutêtre dans cette candidature dynastique, c'était le candidat lui-même à qui Bismarck prêtait son pa- Ironage d'une manière occulte. Après toute une série de négociations dans la coulisse et de tergiversations qui occupèrent des semaines et des mois, le prince Léopold pritle parti, au mois d'avriH870, de renoncer tout à fait à la candidature au trône d'Espagne,
Mais Bismarck avait ses raisons de tenir à la candidature HoheDZollern. La guerre contre la-France ('■tait chez lui une idée fixe. N'avait-il pas écrit, au mois d'avril 1848, qu'il aurait compris la révolution allemande > si le premier essorde l'unité et de la force allemande avait été d'arracher l'Alsace à la France et de planter sur la cathédrale de Strasbourg le drapeau allemand •? Depuis lors, à la haine innée de la France était venue s'ajouter cette conviction, que l'œuvre commencée en 1864, continuée en 1866, n'aurait son couronnement que k' jour où la France à son tour aurait été vaincue. ■ Je ne doutais pas, dit-il, (|u'il ne fallût faire une