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Peut-être serait-il plus logique d'entrer en matière en apprenant au lecteur ce que c'était que M. le chevalier de la Graverie, et dans lequel des quatre-vingt-six départements de la France était située la ville dont il longeait l'enceinte.
Mais nous avons résolu, dans un moment d'humour qui nous a probablement été inspiré par le brouillard que nous avons respiré dernièrement en Angleterre, de faire un roman complètement neuf, c'est-à-dire de le faire à Tenvers des autres romans.
Voilà pourquoi, au lieu de commencer par le commencement, comme on a fait jusqu'à présent, nous le commencerons par la fin, certain que l'exemple sera imité, et que , d'ici à quelque temps, on ne commencera plus les romans que par la fin.
D'ailleurs, il y a encore un autre motif qui nous détermine à adopter cette façon de procéder.
Kous craignons que l'aridité des détails biographiques ne rebute le lecteur et ne lui fasse fermer le livre à la fin du premier feuillet.
Nous nous contenterons donc de lui dire pour le moment, et cela, parce que nous ne pouvons pas le lui cacher, que la scène se passe, vers 1842, à Chartres en Beauce, sur la promenade ombragée d'ormes qui serpente autour des vieilles forlificalions de Tantique capitale des Carnutes, promenade qui est à la fois les Champs-Elysées et la petite Provence de toutes les générations de Chartrains qui se sont succédé depuis deux cents ans.
Puis, ayant posé nos réserves à Tendroit de Tindividualilé rétrospective de notre héros, ou plutôt de Tun de nos héros, afin que le lecteur ne nous accuse pas de lui avoir ménagé un coup de Jarnac, nous continuons.
Le chevalier de la Graverie en était donc à son second tour de ville.
Il arrivait à cette partie du boulevard qui domine le quartier de la cavalerie et d'où Pœil embrasse dans tous leurs-détails les vastes cours de cette caserne.
Le chevalier s'arrêta.
C'était sa halte.
Tous les jours, le chevalier de la Graverie, qui sortait de chez lui à midi précis, après avoir pris son café pur et avoir mis trois ou quatre morceaux de sucre dans la poche de derrière de son habit, pour grignoter chemin faisant, ralentissait ou précipitait la seconde partie de sa promenade, de façon à so trouver au même endroit, c'est-à dire à celui que nous venons d'indiquer, au moment précis où la trompette appelait les cavaliers au pansage do leurs chevaux.
Ce n'est point que rien au monde, à part le ruban rouge qu'il portait à son h^.bit, indiquât, dans le chevalier de la Graverie, une tendance vers les exercices militaires; il s'en fallait du tout au tout : le chevalier de la Graverie était, au contraire, ce que l'on peut imaginer de plus bonhomme.
Mais il aimait à voir ce tableau pittoresque et mouvementé, qui le ramenait au temps où lui-même, — nous dirons plus tard dans quelles circonstances— avait été mousquetaire; ce dont il était très-fier depuis qu'il ne l'était plus.
Car, sans chercher, ostensiblement du moins, dans les souvenirs d'une autre époque, ses consolations du présent, tout en portant philosophiquement des cheveux qui avaient passé du jaune tendre au gris-perle; tout en paraissant aussi satisfait de son enveloppe qu'une chrysalide peut l'être de la sienne; tout en ne voltigeant pas sur les ailes de papillon d'un ci-devant 'eune homme, le chevalier de la Graverie n'était point fâché de
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se poser en connaisseur aux yeux des pacifiques bourgeois qui, comme lui, venaient chercher leur distraction quotidienne en face des écuries du quartier, et de faire dire à ses voisins :
— Savez-vous que, vous aussi, chevalier, vous avez dû être un joh officier dans votre temps?
Supposition qui était d'autant plus agréable au chevalier de la Graverie, qu'elle était complètement dénuée de fondement.
L'égalité des rides, qui ne fait que préluder, chez les hommes, à la grande égalité de la mort, est la consolation de ceux qui ont à se plaindre de la nature.
Or, le chevalier de la Graverie n'avait point à s'en louer, de cette capricieuse nature, nourrice débonnaire des uns, marâtre capricieuse des autres.
Et c'est ici le moment, je crois, de dire ce qu'était physiquement le chevalier de la Graverie ; le moral se développera plus tard.
C'était un petit honmae, de quarante-sept à quarante-huit ans, grassouillet à la manière des femmes et des eunuques, lequel avait eu, comme nous Tavons dit, des cheveux jaunes qui, dans ses signalements, étaient généralement portés comme cheveux blonds; qui avaient encore de grands yeux bleu-faïence dont l'expression habituelle était l'inquiétude, quand la rêverie — car le chevalier rêvait quelquefois — ne leur donnait pas une fixité morne; de grandes oreilles sans ourlets, molles et branlantes; des lèvres grosses et sensuelles, dont l'inférieure pendait légèrement à la manière autrichienne; enfin, un teint rougeaud par places, presque blafard là où il n'était pas rouge.
Cette première partie de son corps était supportée par un cou gros et couri, sortant d'un torse qui s'était porté tout entier vers l'abdomen, au détriment de bras étriqués et manquant de longueur.
Enfin, ce torse se mouvait à l'aide de petites jambes rondes comme des Faucissons, et légèrement cagneuses du genou. - L'ensemble était vêtu au moment où nous le présentons au lecteur : la tète, d'un chapeau noir à larges bords et à forme basse ; le cou, d'une cravate de fine batiste brodée ; le torse, d'un gilet de piqué blanc, recouvert d'un habUt bleu à boutons d"or; enfin, la partie mférieure du corps, d'un pantalon de nankin, un peu court, serré au genou et à la cheville, laissant à découvert des bas de coton mouchetés qui se perdaient dans des escarpins à gros rubans.
Tel qu'il était, nous l'avons dit, le chevalier de la Gràv^rr^
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avait fait du pansage l'incident recréatif de la course qu'il accomplissait tous les jours avec la sollicitude religieuse que, arrivés à un certain âge, les caractères méthodiques mettent à accomplir une prescription médicale.
11 le gardait pour la bonne bouche; il en était friand comme m gastronome est friand d'un plat d'entremets.
Arrivé en face d'un banc de bois placé au bord du talus qui descend aux écuries, M. de la Graverie s'arrêta et regarda si la scène allait bientôt commencer ; puis il s'assit méthodiquement, comme un vieil habitué se fût assis à l'orchestre de la Comédie- Française, attendant, le menton appuyé sur ses deux mains et les deux mains appuyées sur sa canne à pomme d'or, que le ^on de la trompette remplaçât les trois coups du régisseur.
Et vraiment, ce jour-là, l'intéressant spectacle du pansage en eût arrêté et captivé beaucoup d'autres, moins curieux et plus blasés que notre chevalier; non pas que l'opération quotidienne eût en elle-même quelque chose d'insolite et d'inaccoutumé : non, c'étaient bien les mêmes chevaux bais, alezans, rouans, noirs, gris, blancs, tigrés, pies, hennissant ou frémissant sous la brosse et l'étrille; c'étaient bien les mêmes cavaliers en sabots et en pantalons de treillis, les mêmes sous-lieutenants ennuyés, le même adjudant-major grave et compassé, guettant une infraction aux règlements comme le chat guette la souris, ou le pion les écoliers.
Mais, le jour où nous rencontrons le chevalier de la Graverie, un beau soleil d'automne reluisait sur cette masse grouillante de bipèdes et de quadrupèdes, et triplait la valeur de l'ensemble et des détails.
Jamais les croupes des chevaux n'avaient été si miroitantes, jamais les casques n'avaient renvoyé tant de feux, jamais les sabres n'avaient fait jaillir tant d'éclairs, jamais les physionomies n'avaient été si accentuées, jamais, enfin, le cadre n'avait été sisplendide!
Les deux majestueuses flèches qui dominent l'immense cathédrale s'enflammaient sous un chaud rayon que l'on eût cru emprunté au ciel d'Italie ; les moindres détails de leurs fines dentelures s'accusaient par la vigueur des ombres, et les feuilles des arbres qui bordent la rivière d'Eure se nuançaient de miile teintes de vert, de pourpre et d'or !
Bien que le chevalier n'appartînt aucunement à l'école romaniiQ'ic, qu'il n'eût jamais eu l'idée de lire les Méditations poétir/ues do Lamartine ou les Feuilles d'automne de Victor Hugo,
ce soleil, ce mouvement, ce bruit, celle majesté du paysage le fascinèrent, et, comme tous les esprits paresseux, au lieu de dominer la scène et de rêver à sa volonté en dirigeant sa rêverie par la route qui pouvait lui être le plus agréable, il fut bientôt absorbé par elle et tomba dans cet affaissement intellecluel, pendant lequel la pensée semble quitter le cerveau et Tâme le corps, où Ton regarde sans voir, où Ton écoute sans entendre et où la foule des songes, se succédant les uns aux autres comme les faceltp-s coloriées du kaléidoscope, — et cela, sans que le songeur ait la force d'accrocher un de ses rêves au passage et de s'y arrêter, — finit par produire une ivresse qui rappelle de loin celle des fumeurs d'opium et des mangeurs de hachich !
Il y avait quelques minutes que le chevalier de la Graverie se laissait envahir par cette somnolence, lorsqu'il fut ramené au sentiment de la vie réelle par une sensations des plus positives.
Il lui sembla qu'une main audacieuse cherchait furtivement à se glisser dans la poche gauche de sa redingote.
Le chevalier de la Graverie se retourna brusquement, et, à sa grande surprise, au lieu de la face patibulaire d'une tirelaine ou d'un vide-gousset, il aperçut la physionomie honnête et placide d'un chien qui, sans être le moins du monde embarrassé de la circonstance du flagrant délit, continuait de convoiter la poche du chevalier, en agitant doucement sa queue et en se léchant amoureusement les babines.
L'animal qui venait d'arracher si inopinément le chevalier à sa rêverie, appartenait à cette grande race d'épagneuls qui nous sont venus d'Ecosse en même temps que les secours que Jacques I" envoya à son cousin Charles VII. Il était noir, — nous parlons de l'épagneul, bien entendu, — avec une raie blanche qui, commençant à la gorge, lui traversait, en s'élargissant, le poitrail, et, descendant entre ses pattes de devant, lui formait une espèce de jabot ; sa queue était longue et ondoyante ; son poil soyeux avait des reflets métalliques; ses oreilles, fines, longues et placées bas, encadraient des yeux intelligents, presque humains, entre lesquels s'albngeait un museau légèrement teinté de feu à son extrémité.
Pour tout le monde, c'était un magnifique animal qui valait
grandement la peine d'être admiré ; mais le chevalier de la Gra-
ik verie, qu' se piquait d'indifférence à l'endroit de ♦joutes les
^bbêtes en général, et des chiens en particulier, ne prêta qu'une
^Rmédiocre attention aux charmes extérieurs de celui-ci.
Il était désappointé.
Pendant la seconde qui avait suffi à la perception de ce qui se passait derrière son dos, le chevalier de la Graverie avait bâti tout un drame.
Il y avait des voleurs à Chartres !
Une bande de pick-pocket avait fait invasion dans la capitale de la Beauce, à linlention d'exploiter les poches de ses bourgeois, bien connus pour les gonfler de valeurs de toutes sortes. Ces audacieux scélérats, démasqués, appréhendés au corps, traînés en cour d'assises, envoyés au bagne, tout cela grâce à la perspicacité, à la susceptibilité de sens d'un simple flâneur : c'était splendide de mise en scène, et Ton comprend qu'il était cruel de retomber de ces hauteurs accidentées dans le calme monotone des rencontres quotidiennes du tour de ville.
Aussi, dans son premier mouvement de mauvaise humeur contre l'auteur de cette déception, le chevalier essaya- t-il de chasser l'importun par un froncement de sourcils olympien, à la toute-puissance duquel il lui paraissait impossible que l'animal piit résister.
Mais le chien essu^^a intrépidement le feu de ce regard et contempla, au contraire, son adversaire d'un air aimable. Il fit rayonner avec tant d'expression ses grandes prunelles jaunes, tout humides, que ce miroir du cœur qu'on appelle les yeux chez les chiens comme chez les hommes, dit clairement au chevalier de ia Graverie :
— • La charité, monsieur, s'il vous plaît!
Et cela, avec un accent si humbie, si piteux, que le chevalier se sentit remué jusqu'au fond de l'âme, déplissa son front; puis, fouillant dans cette même poche où l'épagneul avait tenté d'introduire son museau pointu, il en tira un des morceaux de sucre qui avaient excité la convoitise du larron.
Le chien le reçut avec toute la délicatesse imaginable; en le voyant ouvrir la gueule pour y laisser choir cette friande aumône, jamais on n'eîit pu croire qu'une mauvaise pensée, une pensée de vol, fût venue dans cet honnête cerveau; peut-être un observateur eût-il désiré une expression de physionomie un peu plus rconnaissante, tandis que le sucre craquait entre les dents blanches de l'animal ; mais la gourmandise, qui est un des sept péchés capitaux, faisait partie des vices aimables du chevalier Jequel la regardait comme une de ces faiblesses qui charment les relations sociales. Il en résulta qu'au lieu d'en vouloir au chien de l'expression plus sensuelle que reconnais-
santé de sa physionomie, il suivit avec une admiration véritable et presque envieuse les témoignages de jouissance gastronomique que lui donnait Tanimal.
Au reste, Tépagneul était décidément de la race des gueux.!
Le bienfait ne fut pas plus tôt absorbé, que Tanimal ne sembla s'en souvenir que pour en solliciter un autre; ce qu'il fit en se léchant amoureusement les lèvres et avec les mêmes jeux de phvsfonomie suppliants, les mêmes attitudes humbles et caressantes dont il venait d'expérimenter la valeur ; il ne se doutait pas que, comme presque tous les mendiants, d'intéressant il devenait impoiiun; mais, au lieu de lui en vouloir de son importunité, le chevalier encouragea ces méchantes inclinations en lui prodiguant les morceaux de sucre et en ne s'arrètant que quand sa poche fut entièrement vide.
Le quart d'heure de Rabelais de la reconnaissance allait sonner. M. le chevalier de la Graverio ne le voyait pas venir sans une certaine appréhension ; il y a toujours une nuance de fatuité et d'égoïsme même dans le bienfait qui s'adresse à un chien ; on aime à croire que la main dont il dérive en constitue tout le prix, et le chevalier avait vu si souvent débiteurs, obligés, courtisans, tourner les talons aux plats nettoyés, que, malgré le brin de sufiQsance que nous signalons, il n'osait trop espérer qu'un simple membre de la communauté canine ne suivît pas les traditions et les exemples donnés à ses pareils par les fils d'Adam, depuis la succession des siècles.
Quelque philosophe qu'une longue expérience de la vie eût dû le faire à cet endroit, il en coûtait au chevalier de la Graverie d'expérimenter, une fois de plus à ses dépens, l'ingratitude universelle; il ne demandait donc pas mieux que de sauver sa connaissance improvisée des embarras de cette terrible épreuve, et de s'épargner à lui-même les humiliations qui pouvaient en résulter ; aussi, après avoir une dernière fois sondé la profondeur de sa redingote; après s'être bien convaincu qu'il n'y avait pas moyen de prolonger ces agréables relations de la durée d'un morceau de sucre ; après avoir, aux yeux de l'épagneul, retourné sa poche pour donner une preuve de '^omplète bonne foi, il fit au chien une amicale caresse, ayant pour but de lui tenir lieu à la fois d'adieu et d'encouragement; puis, se levant, il reprit sa promenade, sans oser regarder derrière lui.
Tout cela, vous le voyez, ne vous dénonce pas le chevalier de la Graverie comme un mauvais homme, ni l'épagneul comme un mauvais chien.
C'est déjà beaucoup, ayant à vous meure un homme et un chien en sctne, que l'homme ne soit pas méchant ni le chien enragé. Aussi me crois-je obligé, vu celte première invraisemblance, de vous répéter que c'est, non pas un roman, mais une histoire que je vous raconte.
Le hasard avait, cette fois, réuni un bon homme et un bon chien.
Une fois n'est pas coutume!
Où mademoiselle Marianne donne le programme de son caractère.
Nous avons vu que le chevalier avait repris sa promenade, sans oser détourner la tête pour s'assurer si le chien le suivait, oui ou non.
Mais il n'était pas au pont de la Courtille, — endroit bien connu, non-seulement des Chartrains, mais des habitants de tout le canton, — que sa résolution avait déjà subi un rude assaut, et ce n'était point sans une véritable force morale qu'il avait résisté aux suggestions du démon de la curiosité.
Cette curiosité , au moment où le chevalier de la Graverie arriva devant la porte Morard, était si fort excitée, que le passage de la diligence qui débouchait de la vieille route de Paris au triple galop de ses cinq chevaux , lui servit de prétexte pour se ranger; et, en se rangeant, comme par mégarde, il retourna la tète, et, à sa grande surprise, il aperçut le chien qui emboîtait son pas et le suivait gravement, méthodiquement, en animal qui a la conscience de ce qu'il fait, et qui accomplit une action selon sa conscience.
— Mais je n'ai plus rien à te donner, pauvre brave bête ) s'écria le chevalier en secouant ses poches flasques.
On eût dit que le chien avait compris le sens et la portée de ces paroles ; car il s'élança en avant, fit deux ou trois gambades folles , comme pour témoigner de sa reconnaissance ; après
quoi, voyant le chevalier arrêté, et ne sachant pas combien de temps durerait la halte, il s'allongea à plat ventre sur le sol, appuya sa tête sur ses pattes de devant étendues, lança dans Tair trois ou quatre abois joyeux, et attendit que son nouvel ami se remît en marche.
Au premier mouvement que fit le chevalier, le chien se redressa sur ses quatre pattes et bondit en avant.
De même que Tanimal avait paru comprendre les paroles de rhomme, Thomme parut comprendre les gestes de Tanimal.
Le chevalier de la Graverie s'arrêta, et, levant et laissant retomber ses deux bras :
— Bon! dit-il, tu veux que nous nous en allions de compagnie, je te comprends ; mais, malheureux , je ne suis pas ton maître, moi, et, pour me suivre, tu dois abandonner quelqu'un, quelqu'un qui t'a élevé, logé, nourri, choyé, caressé, un aveugle dont tu es le bâton peut-être, une douairière dont tu es la consolation sans doute; quelques méchants morceaux de sucre te l'ont fait oublier, comme, plus tard, tu m'oublierais à mon tour si j'étais assez faible pour t'adopter. — Allons, allez-vousen, Médor! dit le chevalier s'adressant cette fois à l'animal; vous n'êtes qu'un chien, vous n'avez pas le droit d'être ingrat... Ah ! si vous étiez un homme, continua, comme entre parenthèses, le chevalier, ce serait autre chose.
Mais le chien, au lieu d'obéir à l'ordre ou de se rendre à la considération philosophique du chevalier, redoubla ses abois, ses gambades, ses invitations à la promenade.
Par malheur, cette seconde série de pensées qui était montée au cerveau du chevalier comme une marée crépusculaire dont chaque vague s'avance plus ténébreuse, l'avait assombri ; sans doute, il avait de prime-abord été flatté d'inspirer l'attachement subit que lui avait témoigné l'animal; mais, par un retour naturel, il avait réfléchi que cet attachement cachait sans doute une ingratitude plus ou moins noire; il avait pesé la stabilité d'une amitié si prime-sautière, il s'était enfin fortifié dans un parti qui semblait pris chez lui depuis nombre d'années, parti d'après lequel — nous l'expliquerons plus tard — ni hommes, ni femmes , ni bêtes, ne devaient avoir à l'avenir aucune part dans ses affections.
Par cet aperçu habilement ménagé, le lecteur doit commencer à s'apercevoir que le chevalier de la Graverie appartient à cette honorable religion qui a pour dieu Timon, pour messie Alceste, et que l'on appelle misanthropie.
Aussi, bien décidé à trancher dans le vif, en rompant dés son début celle liaison , M. de la Graverie essaya d'abord de renvoyer le chien par la persuasion. Après l'avoir, comme nous avons vu, appelé Médor, en l'invitant une première fois à se retirer, il lui renouvela la même invitation en l'appelant tour à tour des noms mythologiques de Pyrame, Morphée, Jupiter, Castor, Pollux, Acléon, Vulcain; puis des noms antiques de César, Nestor, Romulus, Tarquin, Ajax; puis des noms Scandinaves d'Ossian, de Fingal, d'Odin, de Thor, de Feuris; de cts noms, il passa aux noms anglais de Trim, Tom, Dick, Nick, Milord, Stopp; des noms anglais, il passa aux noms pittoresques de Sulian, Phanor, Turc, Ali, Mouton, Perdreau ; enfin il épuisa tout ce (jue, depuis les temps fabuleux jusqu'à nos temps positifs, le martyrologe des chiens put lui fournir de noms pour faire entrer dans la tête de l'épagneul obstiné qu'il était impossible qu'il continuât de cheminer à sa suite ; mais, s'il y a un proverbe qui dit, à propos des hommes, qu'il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, il était évident, dans cette circonstance du moins, que le proverbe devait s'étendre jusqu'aux chiens.
En efïet , l'épagneul , si prompt à deviner tout à l'heure la pensée de son nouvel ami, paraissait être maintenant à mille lieues de le comprendre ; plus la physionomie du chevalier de la Graverie devenait menaçante et sévère, et plus il cherchait dans sa gorge des notes métalliques et cuivrées, plus l'animal prenait des altitudes allègres et provoquantes, et semblait donner la réplique à un agréable badinage ; enfin , lorsque le chevalier, bien malgré lui, mais contraint par la nécessité de rendre sa pensée claire et saisissable , se décida , en levant sa canne à pomme d'or, à employer Xultima ratio des chiens , la pauvre bête se coucha tristement sur le dos, et tendit, d'un air résigné, ses flancs au bâton.
Des malheurs, malheurs dont nous ne comptons aucunement faire un secret à nos lecteurs, avaient pu rendre le chevalier misanthrope, mais la nature ne l'avait pas créé méchant.
Aussi , cette humble attitude de l'épagneul désarma- t-elle complètement le chevalier; il fit passer sa canne, de sa main droite dans sa main gauche, s'essuya le front, — car cette scène qu'il venait de jouer, et dans laquelle il avait joint le geste au dialogue, l'avait mis en nage, — et , s'avouant vaincu, tout en conservant à son amour-propre l'espoir d'une revanche : — Sac à papier ! s'écria-t-il, viens si tu veux, chien de...
chien! mais du diable si tu me suis plus loin que ma porte.
Mais le chien était probablement de cet avis que qui gagne du temps gagne tout; car il se remit immédiatement sur ses quatre pattes, et, en animal parfaitement consolé et nullement inquiet, il anima le reste de la promenade par mille cabrioles autour du maître qu'il paraissait avoir choisi, le traitant si bien en vieil ami, que tous les Chartrains qui rencontrèrent le chevalier s'arrêtèrent ébaubis et rentrèrent chez eux, enchaniés d'avoir à posera leurs amis et connaissances cette énigme, sous la forme d'interrogation affirmative :
— Ah çà! mais M. de la Graverie a donc un chien, à présent?
M. de la Graverie, dont la ville s'occupait et, pendant deux ou trois jours peut-être, allait s'occuper, M. de la Graverie fut très-digne : il se montra tout à la fois complètement insoucieux de la curiosité qu'il soulevait sur son passage et d'une superbe indifférence vis-à-vis de son compagnon, s'arrèlant, absolument comme s'il eût été seul, partout où il avait l'habitude de s'arrêter : devant la porte Guillaume , dont on restaurait les vieux créneaux ; en face du jeu de paume , mal animé par la maladresse de six joueurs et les cris d'une douzaine de gamins qui se disputaient l'emploi de marqueurs de chasse ; auprès d'un cordier qui avait établi son atelier le long de la butte des Charbonniers, et dont , chaque jour, il insi)ectait le travail avec un intérêt dont jamais il n'avait même essayé de se rendre compte.
Si parfois une mine gracieuse , une caresse provoquante du chien arrachait malgré lui un sourire au chevalier, il le refoulait soigneusement en dedans , et , à l'instant même, reprenait son air gourmé, comme un ferrailleur qui, découvert par une feinte de son adversaire, se remet soigneusement en garde.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent tous deux au numéro 9 de la rue des Lices, domicile, depuis nombre d'années, du chevalier de la Graverie.
Arrivé à cette porte, ce dernier comprit que tout le reste n'avait été qu'une espèce de prologue et que c'était là que la véritable lutte allait s'engager.
Mais le chien paraissait, lui, n'avoir rien compris du tout, sinon qu'il était arrivé au but de sa promenade.
Pendant que le chevalier glissait son passe-partout dans la serrure, Tépagneul, exempt, en apparence du moins, de toute inquiétude, attendait, placidement assis sur sa queue, que la porte s'ouvrît, comme si une longue habitude lui avait fai^
considérer la maison comme sienne; aussi, dès que le chevalier en eût fait tourner les gonds, ranimai, s'élançant vivement entre ses jambes, allongea-t-il le nez sur le seuil; mais le maître du logis tira si vivement à lui la porte, entre-bâillée au tiers, qu'elle se referma sur le nez du chien, et que, de la secousse, la clef rejaillit au milieu de la rue.
L'épagneul s'élança après la clef, et, malgré la répugnance qu'éprouvent en général les chiens, si bien dressés qu'ils soient, à toucher du rtr avec leurs dents, il prit délicatement la clef entre sa mâchoire supérieure et sa mâchoire inférieure, et la rapporta à M. de la Graverie, et cela, comme on dit en termes de chasse, à l'anglaise, lui tournant le dos et se dressant sur ses pattes de derrière, afin de ne point le salir avec ses pattes de devant.
Cette manœuvre, sans toucher M. de la Graverie, si séduisante qu'elle fiit, donna cependant dans son cerveau matière à un certain nombre de réflexions.
La première fut qu'il n'avait point afi"aire au premier chien venu, et que, sans être précisément un chien savant, celui qui venait de lui donner cette preuve d'éducation était un chien bien élevé.
Sans que sa résolution première en fût ébranlée, il comprit cependant que l'épagneul méritait quelques égards, et, comme deux ou trois personnes s'étaient déjà arrêtées à le regarder, comme les rideaux de quelques fenêtres s'écartaient, il résolut de ne pas compromettre sa dignité dans une lutte qui pourrait bien, vu l'eniêtement et la vigueur de l'animal, ne pas demeurer à son avantage, et, cette résolution prise, il se décida à appeler une tierce personne à son secours.
En conséquence, il remit dans sa poche la clef que l'épagneul venait de lui rapporter, et, tirant une patte de chevreuil suspendue à une petite chaîne de fer, il fit retentir la sonnette à l'intérieur.
Malgré son retentissement parvenu distinctement à l'oreille du chevalier, la sonnette ne fit aucun effet; la maison resta muette comme si le chevalier eût sonné à la porte du château de la Belle au bois dormant, et ce ne fut que lorsque le chevalier eut redoublé ses appels, avec un rapprochement de tentative et un redoublemeni" d'effets indiquant qu'il ne se lasserait pas le premier, qu'une fenêtre à guillotine glissa dans son châssis, au premier étage, et que la tête rechignée d'une femme de cinquante ans, à peu près, s'y encadra.
Cette tête s'avança avec autant de précaution que si quelque
nouvelle invasion de Normands ou de Cosaques eût menacé la ville, et chercha à reconnaître Tauteur de cet étrange charivari.
Mais M. de la Graverie, qui s'attendait naturellement à voir s'ouvrir la porte du rez-de-chaussée et non la fenêtre du premier, s'était effacé contrôla porte, afin d'avoir moins de chemin à faire pour s'élancer à l'intérieur, et disparaissait à l'ombre d'une corniche toute chargée de giroflées de muraille, poussant là, vertes et*drues, comme en plein parterre.
Il fut donc impossible à la femme de ménage de l'apercevoir; elle vit seulement le chien, qui, assis sur son derrière, à trois pas du seuil, et attendant, comme le chevalier, que la porte s'ouvrît, leva la tête et regarda avec son œil intelligent le nouveau personnage qui entrait en scène. •*
La vue de ce chien n'était point faite pour rassurer Marianne, ~ c'était le nom de la vieille femme de ménage, — sa couleur non plus; on se rappelle que l'épagneul, à part deux taches de feu au museau et un jabot blanc au cou, était noir comme un corbeau; et Marianne ne se rappelait aucune des connaissances de M. de la Graverie ayant un chien noir et ne voyait guère que le diable qui eût un chien de cette couleur.
Or, comme elle savait que le chevalier avait fait serment de n'avoir jamais de chien, elle fut bien loin de se douter que ce chien accompagnât le chevalier.
D'ailleurs, le chevalier ne sonnait point.
Le chevalier qui n'aimait pas à attendre, avait son passe-partout qui ne le quittait jamais.
Enfin,aprèsun instant d'hésitaiion,ellesehasarda à interroger.
— Qui est là? demanda-t-elle timidement.
Le chevalier, guidé à la fois par le son de la voix et par le regard de l'épagneul, quitta son post^, fil trois pas dans la rue et leva la tête à son tour, en se faisant un abat-jour de sa main.
— Ah I c'est vous, Marianne, dit-il ; descendez.
Mais, du moment qu'elle avait reconnu son maître, Marianne avait cessé de craindre; aussi, au lieu d'obéir à l'ordre qui lui était donné :
— Descendre? demanda t-elle; et pourquoi faire?
— Mais pour m'ouvrir, apparemment, répondit M. de la Graverie.
Le visage de Marianne, de doucereux et timide qu'il avait été d'abord, devint acariâtre et revêche.
Elle arracha une longue aiguille fichée entre son bonnet et ses cheveux, et, reprenant son tricot interrompu :
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— Pour VOUS ouvrir? dit-elle; pour vous ouvrir?
— Sans doute.
— N'avez -vous point votre passe-partout?
— Que je Taie ou que je ne Taie point, je vous dis de descendre.
— Bon ! voilà que vous l'avez perdu ; car je suis sûr que vous l'aviez ce matin : pendant qne je brossais vos habits, il est tombé de la poche de votre pantalon, et je Ty ai remis. Eh bien, c'est une étourderie dont je ne vous croyais point capable à votre âge; mais, Dieu merci ! on apprend tous les jours.
— Marianne, reprit le chevalier en donnant de légères marques d'impatience, qui prouvaient qu'il n'était point autant que l'on pouvait le croire sous la domination de sa femme de charge, je vous dis de descendre.
— Il l'a perdu ! s'écria celle-ci sans avoir remarqué.l'imperceptible nuance qui s'était faite dans le ton du chevalier; il Ta perdu! Ah! mon Dieu, qu'allons-nous devenir? 11 me va falloir courir la ville, faire changer la serrure, la porte peut-être ; car je ne dormirai certainement pas dans une maison dont la clef court les grands chemins.
— J'ai la clef, Marianne, dit le chevalier s'impalientant de plus en plus ; mais j'ai des raisons pour ne pas m'en servir.
— Jésus Dieu ! et quelles raisons, je vous le demande, peut avoir un homme qui a réellement son passe-partout, pour ne pas rentrer avec son passe-partout, au lieu de faire courir les escaliers et les corridors à une pauvre femme déjà écrasée d'ouvrage?... Et justement, cela me rappelle que mon dîner est sur le feu. — Ah ! il briîle, il brûle, je le sens ! A quoi pensez-vous, mon Dieu ?
Et mademoiselle Marianne fît un mouvement pour rentrer.
Mais le chevalier de la Graverie était à bout ae patience; d'un geste impératif, il cloua la vieille fille à sa place, en disant d'une voix sévère :
— Allons, trêve de paroles, et venez m'ouvrir, vieille folle I
— Vieille folle ! vous ouvrir ! s'écria Marianne en élevant convulsivement son tricot au-dessus de sa tête, à la façon des imprécations antiques. Comment ! vous avez votre clef, vous l'avouez, vous me la montrez même, et vous voulez me faire courir par la maison et traverser la cour? Cela ne sera pas, monsieur; non, cela ne sera pas ! il y a longtemps que je suis lasse de vos caprices, et je ne me prêterai point à celui-là.
— Oh ! l'abominable mégère ! murmura le chevalier de la
Graverie tout étonné de cette résistance, et déjà brisé de sa lulle avec le chien ; je crois, en vérité, que, malgré sa supériorité dans les bisques d'écrevisses elles coulis de lapin, je serai forcé de m'en séparer ; seulement, comme je neveux qu'a aucun prix cet épagneul maudit entre dans la maison, cédons-lui, quitte à reprendre notre revanche plus lard.
Alors, plus doucement :
— Marianne, dit-il, je comprends que vous vous étonniez de mon apparente inconséquence ; mais voici le fait ; vous voyez ce chien...
— Certainement que je le vois, dit Tacariâtre personne sentant qu'elle regagnait en force tout ce que consentait à perdre le chevalier.
— Eh bien, il m'a suivi malgré moi, depuis la caserne des dragons ; je ne sais comment m'en débarrasser, et je voudrais que vous vinssiez le chasser tandis que je rentrerai.
— Un chien ! s'écria Marianne ; et c'est pour un chien que vous dérangez une honnête fille qui est depuis dix ans à votre service. Un chien !... Ah bien, moi, je vais vous montrer comment on les chasse, les chiens.
Et Marianne, pour cette fois, disparut de la fenêtre.
Le chevalier de la Graverie, convaincu que, si Marianne avait quitté la fenêtre, c'était dans le dessein de descendre et devenir l'aider dans le petit programme d'expulsion, honnête et modéré, qu'il s'était tracé vis à-vis de l'animal, se rapprocha de la porte; de son côté, le chien, décidément résolu à cultiver la connaissance d'un homme de la poche duquel sortaient de si bons morceaux de sucre, se rapprocha de M. de la Graverie.
Tout à coup, une espèce de cataclysme sépara l'homme de l'animal.
Une véritable avalanche d'eau, une chute du Rhin, un Niagara, tombant du premier étage, les inonda tous deux.
Le chien poussa un hurlement et s'enfuit.
Quant au chevalier, il lira son passe-partouî de sa poche, rintroduisit dans la serrure, ouvrit la porte et en franchit le seuil dans un état d'exaspération facile à comprendre, et au m.oment même où Marianne faisait entendre cette recommandation un peu tardive ;
— Prenez garde à vous, monsieur le chevalier 1
,e BLACE
L'extérieur et l'intérieur de la maison du chevalier de la Graverie.
Le numéro 9 de la rue des Lices consistait en un corps de logis, un jardin et une cour.
Le corps de logis était situé entre la cour et le jardin.-
Seulement, il n'avait pas, comme d'habitude, la cour devant et le jardin derrière.
Non ; il avait la cour à gauche et le jardin à droite.
Flanquée de cette cour et de ce jardin, la maison faisait face à la rue.
Dans la cour, par laquelle on pénétrait d'ordinaire, on ne trouvait pour tout ornement qu'une vieille vigne, qui, n'ayant pas été taillée depuis dix ans, lançait le long du pignon de la maison voisine, contre laquelle elle était appuyée, des sarments d'une vigueur qui faisait penser aux forêts vierges du nouveau monde.
Bien que cette cour fût pavée de grès, favorisée par l'humidité du sol et l'ombre des toits, l'herbe dans les interstices avait poussé si épaisse, si serrée, qu'elle formait une espèce de damier en relief, dont les cases étaient indiquées par les pavés.
Par malheur, le chevalier de la Graverie n'étant ni joueur d'échecs, ni joueur de dames, n'avait jamais songé à tirer parti de cette circonstance, qui eîit fait le bonheur de Méry ou de M. Labourdonnais.
Extérieurement, la maison avait cet aspect froid et triste qui caractérise la plupart des habitations de nos vieiiles villes ; le mortier qui la recrépissait, s'était écaillé par larges plaques, et la chute de ces écailles laissait voir la nature en moellons de la bâtisse, recouverte, de place en place, de lattes clouées à côté les unes des autres ; ce qui donnait à la façade l'apparence d'un visage marbré par une maladie de peau. Les fenêtres, veuves
de leur peinture grisâtre et devenues noires de vétusté, étaient à petits carreaux, et encore, par économie, avait-on choisi ces carreaux parmi ceux que Ton appelle des culs de bouteille, carreaux qui ne laissent pénétrer qu'une lumière verdâtre dans les appartements.
Tant que l'on n'avait fait que traverser celte cour, et que l'on était demeuré au rez-de-chaussée, il fallait que la porte de la cuisine fijt entr'ouverte pour que l'on prît une idée passable et une opinion suffisante du maître du logis ; car alors, et par l'entre-bâillement , on apercevait des fourneaux de faïence blanche, propres et luisants comme le plancher d'un parloir hollandais, et le plus souvent empourprés par les rougeâtres reflets d'un charbon incandescent ; à côté du fourneau, un âtre immense, où d'énormes bûches brûlaient bravement et sans parcimonie, comme au temps de nos aïeux, servait de rôtissoire à une broche tournant au moyen de cette mécanique classique qui imite si agréablement le tic-tac d'un moulin ; le foyer carrelé de briques faisait lit à la braise, sans laquelle il n'y a pas de viande grillée, braise que rien ne saurait remplacer, et que les économistes modernes— exécrables gastronomes pour la plupart—ont cru remplacer par un four de tôle ; en face de cette cheminée et de ces fourneaux étincelants comme autant de soleils rougis, s'étalaient une douzaine de casseroles s'étageant par rang de taille et fourbies tous les jours comme les canons d'un vaisseau de haut rang, depuis l'énorme chaudron non étamé où se brassent les confitures et les sirops, jusqu'au vase microscopique où s'élaborent les couUs, les mirepoix et les espagnoles de la cuisine algébrique.
Pour qui savait déjà que M. de la Graverie vivait seul, sans femme et sans enfants, sans chiens ni chats, sans commensal d'aucune sorte, enfin, avec Marianne pour tout domestique, il y avait toute une révélation dans cet arsenal culinaire, et l'on reconnaissait le fin gourmet, le raffiné . gastronome livré aux jouissances de la table, aussi facilement qu'au moyen âge, on reconnaissait un alchimiste aux fourneaux, aux creusets, aux cornues, aux alambics et aux lézards empaillés.
Maintenant, la porte de la cuisine fermée, voici ce que l'on voyait au rez-de-chaussée.
Un vestibule des plus mesquins, sans autre ornement que deux champignons de bois, auxquels le chevalier accrochait, en rentrant, à l'un son chapeau, à l'autre son parapluie, lorsqu'il sortait avec un parapluie au lieu de sortir avec une canne;
qu'un banc de chêne sur lequel s'asseyaient les domestiques quand, par hasard, le chevalier recevait, et que des carreaux de pierres blanches et noires, médiocre contrefaçon du marbre, dont elles avaient la froideur et Thumidité; humidité et froideur qui persistaient en été comme en hiver.
Une vaste salle à manger et un immense salon dans lequel on ne faisait de feu que quand le chevalier de la Graverie donnait à dîner, c'est-à-dire deux fois par an, composaient, avec la cuisine et le vestibule, tout le rez-de-chaussée.
Ces deux pièces tenaient, au reste, ce que Textérieur promettait en fait de délabrement : le parquet en était disjoint et bosselé, le plafond gris et sale ; les tapisseries déchirées, souillées, arrachées, s'agitaient au souffle du vent lorsque Ton ouvrait la porte.
Dans la salle à manger, six chaises de bois peint en blanc, forme empire, une table en noyer, un buffet, composaient Tameublcment.
Dans le salon, trois fauteuils et sept chaises couraient les uns après les autres, sans jamais parvenir à se joindre, tandis qu'une banquette à dossier, banquette et dossier rembourrés de foin, usurpaient audacieusement la place et le nom de canapé; la décoration et le mobilier de cet appartement de réception, appartement où, sauf les cas signalés, le propriétaire ne pénétrait jamais, était complété par une table ronde à bouillotte avec son flambeau, par une pendule aux aiguilles stagnantes et au balancier immobile, par une glace en deux morceaux reflétant les rideaux de calicot à bandes jaunes et rouges qui pendaient tristement devant les fenêtres.
Mais, au premier étage, c'était différent : le premier étage était, il est vrai, habité par le chevalier de la Graverie en personne ; c'était là qu'eût conduit en droite ligne le fil parti de la cuisine, si le labyrinthe de la rue des Lices avait eu une Ariane.
Que l'on se figure trois pièces arrangées, meublées, tapissées avec le soin minutieux et la confortable coquetterie qui semblent l'apanage des douairières ou des petites-maîtresses : tout avait été prévu, tout avait été ménagé pour rendre l'existence douce, commode et agréable dans ces trois bonbonnières dont chacune avait sa spécialité.
Le salon, qui était la pièce principale pour la grandeur, était garni d'un meuble de forme moderne, capitonné avec le plus grand respect et la plus grande prévoyance, dans toutes les par-
lies qui étaient destinées à servir de point d'appui à la grassouillette personne du chevalier; une bibliothèque en bois noir, avec des incrustations de cuivre qui avaient des prétentions au Boule, était remplie de livres reliés en maroquin rouge, que la main du chevalier, il faut le dire, ne tourmentait que rarement et jamais pendant de longues séances ; une pendule représentant TAurore sur son char, char dont les roues formaient le cadran, flanquée de deux candélabres à cinq branches, indiquait Theure avec unB minutieuse précision; des rideaux d'un épais lainage, assortis sur le meuble du salon, «e drapaient aux fenêtres avec une élégance que n'eût point désavouée un boudoir de la Chaussée-d'Antin, tandis que des lambris à fond blanc, conservant quelques vestiges dorés, faisaient foi, dans les locataires ou les propriétaires qui avaient précédé M. de la Graverie, d'une élégance encore supérieure à la sienne.
Du salon, on passait dans la chambre à coucher.
Ce qui attirait tout d'abord les regards en entrant dans cette chambre à coucher, c'était un lit monumental, comme largeur et comme hauteur. Ce lit était si élevé, que la première idée qui se présentait à l'esprit de celui qui le voyait, c'est que quiconque avait l'ambitieuse prétention de dormir dans ce lit devait l'escalader au moyen d'une échelle ; une fois arrivé sur cette montagne de laine et de duvet, entourée par un triple rang de rideaux, le conquérant, du milieu d'une alcôve ouatée et capitonnée comme un nid de chardonneret, dominait toute la position : de là, il pouvait, en ramenant son regard sur tous les points de la chambre, passer la revue des chaises, des fauteuils, des chauffeuses, des sofas et canapés, des tabourets, des coussins, des peaux de renard, s'élevant, s'étalant, s'allongeant sur une moquette épaisse et sourde comme un tapis de Smyrne, tout cela recouvert les uns ou les unes, pour l'hiver, d'étoffes souples et moelleuses; les autres, pour l'été, de cuir ou de basane ; tous ou toutes d'une forme savante, d'une combinaison confortable, d'une courbe ingénieuse, appropriés au repos et à la sieste, et paraissant garder à leur centre une cheminée chargée de flambeaux et de candélabres, garnie de son écran, et combinée de telle sorte que pas un atome de sa chaleur ne fût perdu. Cette pièce, la plus éloignée de la rue, donnait sur le jardin, de manière à ce qu'aucun bruit de charrette et de voiture, à ce qu'aucun cri de marchand ou aboiement de chiens ne vint inquiéter le sommeil du dormeur.
En repassant de la chambre dans le salon et en traversant
celui-ci dans toute sa longueur, on allait se heurter à un énorme paravent en vieux laque, non-seulement originaire de Chine, mais de Coromandel, qui masquait une porte ouvrant sur une troisième pièce; celte dernière, drapée de tapisseries, n'avait pour tout meuble qu'une petite table ronde en acajou, un seul fauteuil en acajou et une servante également en acajou, dont le dessus de marbre supportait deux seaux de plaqué destinés à faire rafraîchir le vin de Champagne ; mais, sur toutes ses faces, — la chambre, bien entendu, — elle était garnie d'un rang d'armoires vitrées dont le contenu en faisait le digne et précieux appendice de la cuisine.
Chacune de ces armoires, en effet, avait sa spécialité.
Dans l'une étincelait une massive argenterie, un service de porcelaine blanche à filets vert et or, et au chiffre du chevalier; des cristaux de Bohême rouges et blancs, dont la finesse et la forme devaient certainement ajouter à la saveur des vins qu'ils étaient chargés de conduire à la bouche et de présenter, à travers deux lèvres sensuelles, aux houppes délicates du palais.
La seconde armoire contenait des pyramides d'un linge de table dont les reflets soyeux faisaient deviner la finesse.
Dans la troisième s'étalaient, comme dans une revue de soldats bien disciplinés, se tenant immobiles et rangés sur deux ou trois de hauteur, des vins d'entremets et de dessert colligés en France, en Autriche, en Allemagne, en Italie, en Sicile, en Espagne, en Grèce, emprisonnés dans leurs bouteilles nationales, les unes au col court et ramassé dans les épaules, les autres au col allongé et gracieux, celles-ci à l'estomac ventru portant étiquette, celles-là enveloppées de tresses de paille ou de roseaux, toutes attrayantes, pleines de promesses, parlant à la fois à l imagination et à la curiosité, et flanquées, comme un corps d'armée de troupes légères, de liqueurs cosmopolites dans leurs cuirasses de verre de toutes couleurs et de toutes formes.
Dans la dernière enfin, et c'était la plus grande, s'accrochaient à la muraille, pendaient aux angles, se prélassaient sur les planches, des comestibles de toute espèce, terrines de Nérac, saucissons d'Arles et de Lyon, pâtes d'abricots d'Auvergne, gelée de pomme de Rouen, confitures de Bar, conserves du Mans, pots de gingembre de Chine, pickles et sauces anglaises de tout acabit, piment, anchois, sardines, poivre de Cayenne, fruits secs, fruits confits; enfin, tout ce que le bon et savant Dufouilloux dénombre et désigne par ces quatre mots pleins
d'expression et dignes de rester dans la mémoire de tous les gourmands : le harnois de gueule.
Après cette visite domiciliaire, peut-être un peu minutieuse, mais qui cependant nous a paru nécessaire, le lecteur devinera sans peine que M. le chevalier de la Graverie était un homme très-charitabiement occupé de sa personne et fort soucieux des satisfactions de son estomac; seulement, nous ajouterons, pour ne pas laisser dans l'ombre un seul des traits de celte esquisse que nous sommes en train de tracer de lui, que celte tendance bien caractérisée vers la gourmandise était contrariée par la manie qu'avait le digne gentilhomme de se croire constamment malade et de se tâter le pouls tous les quarts d'heure ; nous ajouterons encore qu'il était collectionneur de roses, enragé; puis, arrivé à ce point de notre récit et sentant l'impossibije d'aller plus loin, non-seulement sans faire une halte, mais l'^-. sans retourner de quarante-huit à cinquante ans en ari^> nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur rac»-^^ \ comment ces trois infirmités morales étaient venues au pg^^® chevalier.
Commentetdans quelles circonstances naquîtie chevalier delaGiaverfe. '
Qu'on ne s'élonne pas trop de ce retour rétrospectif, que le lecteur a dû prévoir, au reste, en voyant que nous prenions notre héros à Tâge où d'habitude les aventures les plus intéressantes delà vie, c'est-à-dire les aventures d'amour, sont terminées; nous nous engageons à ne pas dépasser l'an 1793.
En 1793, donc, M. le baron de la Graverie, père du chevalier, était dans les prisons de Besançon, sous la double accusation d'incivisme et de correspondance avec les émigrés.
M. le baron de la Graverie eût bien pu alléguer pour sa défense qu'à son point de vue, à lui, il n'avait fait qu'obéir aux lois les plus sacrées de la nature, en faisant parvenir quelque
argen: à son fils aîné et à son frère, tous deux à l'étranger; il y a des moments où les lois sociales passent avant les lois naturelles, et cette allégation, il n'avait p?s même songé à la faire ; or, le crime du baron de la Graverie était un de ceux qui, à cette époque, conduisaient le plus sûrement un homme à Téchafaud.
Aussi, madame la baronne de la Graverie, restée libre, fitelle, malgré un état de grossesse avancé, les démarches les plus actives pour faire évader son mari.
Grâce à Tor qu'avait prodigué la pauvre femme, son petit complot marchait assez bien. Le geôlier avait promis d'être aveugle; le guichetier avait porté au prisonnier une lime et des rdes à l'aide desquelles il devait scier un barreau et gagner la n'^ç,dans laquelle madame de la Graverie l'allendait pour /i?r la France, fuite était fixée au lendemain 14 mai.
ais heures ne semblèrent plus longues que les heures de ^^£î|fatale journée ne le parurent à la pauvre femme. A chaque instant, elle regardait Thorloge et maudissait sa lenteur. Parfois, le sang refluait à son cœur et l'élouffait tout à coup, et elle se disait qu'il était impossible qu'elle vît jamais luire l'aurore ^ ce lendemain si désiré.
I Vers quatre heures du soir, n'y pouvant plus tenir, elle ré- .*«lut, pour adoucir les terribles angoisses qui l'agitaient, d'aller f ouveryun prêtre réfractaire qu'une de ses amies cachait dans fâ cava et de lui demander d'unir ses prières aux siennes pour appeltf la miséricorde divine sur le malheureux prisonnier. Madame de la Graverie sortit donc.
essayant de traverser, malgré son encombrement, une des ru/lles qui conduisaient au marché, elle entendit sur la place l/bruit sourd et continu d'une grande multitude. Elle essaya ors de revenir sur ses pas; mais c'était chose impossible : la foule fermait l'issue; marchant en avant, cette foule l'emporta sur un do ses flots, et, de môme qu'un fleuve se jette dans la mer, le courant qui Fenlraînait déboucha sur la place.
La place était encombrée de monde, et, au-dessus des têtes de tout ce monde, se dressait la rouge silhouette de la guillotine, au haut de laquelle élincelait, empourpré par un dernier rayon de soleil couchant, le fatal couperet, terrible emblème de l'égalité, sinon devant la loi, du moins devant la mort. Madame de la Graverie frissonna et voulut fuir. C'était encore plus impossible que la première fois ; un nou-
veau flot de peuple avait envahi la place et Tavait poussée au centre, et il ne fallait pas songer à rompre les rangs pressés de la multitude; l'essayer, c'était risquer de se faire reconnaître pour ari.^tocrate et compromettre dans sa personne non-seulement son propre salut, mais encore celui de son mari.
L'intelligence de madame de la Graverie, tendue depuis quelques jours vers un seul but, celui de Tévasion du baron, avait 'acquis un admirable degré de lucidité.
Elle songeait à tout.
Elle se résigna et se fit forte pour supporter avec courage, et sans trop témoigner son horreur, Tépouvantable spectacle qui allait se passer sous ses yeux.
Elle ne voila pas son visage de ses mains, démonstration qui eût attiré sur elle Tattention de ses voisins ; mais ejli^ ferma les yeux.
Une immense clameur, qui gagnait de proche en poc, , comme fait une tramée depoudre enflammée, annonça Tarri:'' des victimes.
Il se fit bientôt un refoulement indiquant que la charrette passait et prenait sa place.
Quoique pressée , ballottée, soulevée même par la foule, madame de la Graverie, jusque-là, avait tenu bon et n'avait point regardé; mais, en ce moment, il lui sembla qu'une force invisible et invincible surtout lui relevait les paupières. Elle ouvrit donc les yeux, aperçut à quelques pai d'elle la charrette des condamnés, et dans cette charrette sonmari!
A celte vue, elle s'élança en avant en poussant un (t[ si terrible, que les curieux qui l'entouraient s'écartèrent lour laisser passer cette femme éperdue, haletante, aux yeux aagards; elle refoula ceux qui la séparaient encore du tombereau, avec la îoute-puissanc? que la femme la plus frêle trouve dans le paroxysme de la douleur poussée jusqu'au désespoir, et, faisant, pour ainsi dire, le trou du boulet de canon dans cette masse compacte, elle atteignit la charrette.
Son premier sentiment et son premier efl'ort furent de l'escalader pour arriver à son mari; mais les gendarmes, revenus de leur première surprise, la repoussèrent.
AlorSj elle se cramponna aux ridelles de la voiture et fit entendre des hurlements de folie ; puis, s'arrêtant tout à coup sans transition, elle se mit à supplier les bourreaux de son mari comme jamais patient n'avait supplié les siens.
Ce fut un spectacle si horrible, que, malgré les appétits
sanguinaires que la quotidienneté de ces horribles drames avaient nécessairement développés dans la multitude, plus d'un farouche sans-culotte, plus d'une de ces abominables mégères des halles, que Ton désignait du nom effroyablement caractéristique de lécheuses de guillotine, sentirent de grosses larmes ruisseler le long de leurs joues. Aussi, lorsque la nature eut succombé sous rétreinte de la douleur, lorsque madame de laGraverie, sentant ses forces l'abandonner, fut forcée de lâcher la charrette et s'évanouit, la pauvre créature trouva autour d'elle des cœurs compatissants empressés à la secourir.
On la rapporta chez elle, et le médecin fut immédiatement
'fielé.
^ais la secousse avait été trop violente ; la pauvre femme ^. jrut au bout de quelques heures, dans un accès de délire,
H en donnant naissance, deux mois avant terme, à un enfant 4" etchétif comme un roseau, qui fut ce même chevalier f"' l?^, Gv-averie dont nous écrivons aujourd'hui l'intéressante histoire.
La sœur aînée de madame de la Graverie, la chanoinesse de Beauterne, se chargea du pauvre pelit orphelin, qui, venu à sept mois, était si délicat, que le médecin regardait comme impossible que l'on arrivât à le faire vivre.
Mais la douleur que lui causait la mort tragique de sa sœur et de son beau-frère développa chez celte vieille fille les instincts maternels, que Dieu a mis au cœur de chaque femme, mais que jécélibat dessèche et raccornit dans celui des vieilles filles.,
le vœu le plus ardent de madame de Beauterne était d'aller rt^ouver ceux qu'elle pleurait, après avoir dignement et pieuîmem accompli la tâche que leur mort lui avait léguée; elle oulut, avec cet entêtement qui caractérise les célibataires, que l'enfant vécût, et, en dépensant des trésors de patience et d'abnégation, elle arriva à faire mentir l'horoscope de l'homme de science, bien plus certain cependant lorsqu'il prédit la mort que lorsqu'il promet la vie.
Aussitôt que les chemins furent libres, nantie de son trésor, — c'est ainsi que madame de Beauterne appelait Stanislas - Dieudonné de la Graverie, — elle alla s'enfermer dans la communauté de chanoinesses allemandes dont elle faisait partie.
Une communauté de chanoinesses, hâtons-nous de donner cette explication à nos lecteurs, n'est pas un couvent ; c'est bien plutôt et presque au contraire, devrions-nous dire, une réunion
de femmes du monde, rapprochées autant par leur goût et par leurs besoins que parles rigueurs de la dévotion; elles sortent quand bon leursemble, reçoivent qui leur plaît ; leur toilelto mémo se ressent de la facilité de leurs vœux, et, tant que l'élégance et même la coquetterie ne semblent compromettre que le salut du prochain, elles sont tolérées dans Tordre.
Ce fut dans ce milieu, moitié mondain, moitié religieux, que le peîit de la Graverie fut élevé. Ce fut entre ces bonnes et aimables femmes qu'il grandit.
Les lugubres accidents qui avaient signalé sa naissance intéressèrent prodigieusement à sa destinée toute la peiite congrégation ; aussi jamais enfant , fût-il l'héritier d'un prince, d'un roi ou d'un empereur, ne fut choyé, ne fut dorloté, ne fut gâté comme celui-là. C'était entre les bonnes dames une émulation de gâterie dans laquelle, malgré sa tendresse pour le jeune Dieudonné, madame de Beauterne était presque toujours distanc.-e; une larme de l'enfant causait une migraine générale à toute la communauté; chacune de ses dents amena dix nuits d'insomnie et n'était le rigoureux cordon sanitaire que la tante avait établi contre les friandises, l'impitoyable système de douanes qu'elle exerçait vis-à-vis des poches, le jeune de la Graverie eût succombé dans son bas âge, gorgé de douceurs, bourré de bonbons comme Vert- Vert, de sorte que notre narration serait déjà finie, ou plutôt n'aurait jamais commencé.
La sollicitude générale à son égard fut si grande, que son éducation s'en ressentit quelque peu.
En effet, la proposition que madame de Beauterne hasarda un beau jour, et qui ne tendait pas à moins qu'à envoyer Dieudonné parfaire son éducation chez les jésuites de Fribourg, fit jeter les hauts cris à toutes les chanoinesses. On la taxa de dureté envers le pauvre enfant, et le projet rencontra une réprobation si universelle, que la bonne tante, dont le cœur ne demandait pas mieux que de se rendre, n'essaya pas même de la braver.
En conséquence, le petit bonhomme resta hbre de n'apprendre que ce qui lui plairait, ou à peu prés ; et, comme la nature ne lui avait pas départi des inclinations scientifiques exagérées , il en résulta qu'il demeura très-ignorant.
11 eiit été déraisonnable d'espérer que les bonnes et dignes femmes cultiveraient le moral de leur élève avec plus de perspicacité qu'elles ne faisaient de son intelhgence ; elles ne lui £^prirent donc non-seulement rien des hommes parmi les-
quels il était destiné à vivre, ni des usages auxquels il devait se heurter, mais encore, par le soin avec lequel elles éloignèrent de leur petite poupée les réalités brutales de ce monde, les sensations qu^ pouvaient froisser sa tendresse, les secousses qui pouvaient faire tressaillir son cœur, elles développèrent outre mesure cette sensibilité nerveuse déjà disposée à être excessive par les émotions dont Tcnfant, comme Jacques !«% avait subi le contre-coup dans le sein maternel.
Quant aux éludes physiques qui constituent l'éducation d'un gentilhomme, il en fut de même-, on ne voulut jamais permettre que le jeune Dieudonné prît des leçons d'équilation, de sorte que l'enfant n'eut jamais d'autre monture que l'àne du jardinier; et encore, lorsqu'il montait sur cet âne, l'animal étaitil conduit par une des bonnes dames, qui remplissait bénévolement près du jeune de la Graverie le rôle qu'accomplissait avec tant de répugnance Aman près de Mardochée.
Il y avait dans la ville où était située la communauté religieuse un excellent maître d'armes, et l'on discuta un instant si l'on ne ferait pas apprendre l'escrime au jeune Dieudonné ; mais, outre que c'était un exercice fatigant, quelle chance qu'avec son charmant caractère, si plein de douceur et d'aménité, le chevalier delà Graverie eût jamais une querelle! il eût fallu être un monstre de noirceur et de méchanceté pour lui vouloir du mal, et, Dieu merci ! les monstres sont rares.
A cent pas du couvent coulait une rivière magnifique, qui , étendait, à travers les prés bariolés de pâquerettes et de boutons y d'or, ses eaux au cours insensible et unies comme un miroir; les jeunes gens de l'université voisine allaient là tous les jours accomplir des prouesses près desquelles celles du plongeur de Schiller étaient bien pâles; on pouvait envoyer le jeune Dieudonné trois fois par semaine à cette rivière, et, sous la direction d'un excellent maître nageur, faire de lui un pêcheur de perles; mais la rivière était un composé d'eaux de sources dont la fraîcheur pouvait avoir, sur la santé de l'enfant, une influence désastreuse ; Dieudonné se contenta de barboter deux fois par semaine dans la baignoire de sa tante.
Dieudonné ne sut donc ni nager, ni faire des armes, ni monter à cheval.
Il y avait là, comme on le voit, une grande ressemblance entre son éducation et celle d'Achille ; seulement, si, au milieu des bonnes dames qui entouraient le chevalier de la Graverie, un Ulysse quelconque eût apparu, tirant une épée du fourreau, il
est probable qu'au lieu de sauter sur le glaive, comme fil le fils de Thétis et de Pelée, Dieudonné, ébloui de Téclair du soleil sur la lame, se fût sauvé au plus profond des caves de la communauté.
Tout cela faisait à Dieudonné un tempérament physique et moral des plus déplorables.
Il avait seize ans, qu'il ne pouvait pas voir une larme trembler à la paupière d'autrui, sans se mettre à l'instant même à pleurera Tunisson; la mort de son moineau ou de son serin lui donnait des attaques de nerfs; il composait de touchantes élégies sur le trépas d'un hanneton écrasé par mégarde ; le tout à ia grande satisfaction et à Tapplaudissement unanime des chanoinesses, qui exaltaient l'exquise délicatesse de son cœur, sans se douter que cette exagération de sensibilité devait nécessairement conduire leur idole à une fin prématurée, ou amener une réaction égoïste dans ces sentiments par trop philanthropiçues. D'après ces prémisses, on ne doit point s'attendre à voir î)imdonné recevoir de ses institutrices des préceptes sur Tart de plaire et des leçons sur la science d'aimer. Il en fut pourtant ainsi.
Madame de Florsheim, une des compagnes de madame de Beauien:e, comme celle-ci son neveu, avait sa nitce auprès d'elle.
Cette nièce, de deux ans plus jeune que Dieadonné, s'appelait Mathilde.
Elle était blonde, comme toutes les Allemandes; comme toutes les Allemandes, elle avait, en sortant du maillot, deux grands yeux bleus qui pleuraient le sentiment.
Or, dés que les deux petites créatures purent marcher sana lisières, il sembla divertissant aux bonnes chalioinesses de les pousser l'une vers l'autre.
Donc, si l'on n'apprit pas ou ne fit pas apprendre à Dieudonné à monter à cheval, à faire des armes et à n^ger, on lui apprit autre chose.
Quand, après avoir couru dans le parterre de la communauté, vêtu, comme un berger de Watteau, d'un habit et d'une culotte de satin bleu de ciel, d'un gilet blanc, de bas de soie et de souliers à talons rouges, Dieudonné revenait avec un bouquet de myosotis ou une branche de chèvrefeuille, on lui apprenait à présenter cette branche de chèvrefeuille ou ce bouquet de myosotis à sa jeune amie, et cela, en fléchissant le genou selon les conditions de l'antique chevalerie.
Quand le temps élail mauvais et que Ton ne pouvait sortir, que madame de Beaulerne se mettait à son épinette et jouait Tair du menuet (TExaudet, on voyait s'avancer, comme deux petites poupées à ressorts, se tenant par la main, Dieudonné et Mathiide, cette dernière, bien entendu, aussi bergère que son danseur était berger; et alors commençait une représentation chorégraphique qui épanouissait les yeux et les cœurs des bonnes chanoinesses. »
Enfin, lorsque, le menuet fini, Dieudonné baisait galamment la petite main blanche et parfumée de sa danseuse, alors c'était un ravissement général : les bonnes dames se pâmaient d'aise, pressaient les enfants dans leurs bras et les étouffaient de baisers.
Ce n'était plus Dieudonné, ce n'était plus Mathiide : c'était le petit mari, c'était la petite femme; et, quand on les voyait s'enfoncer sous les grands arbres du parc, comme deux miniatures d'amants, au lieu de leur crier : « N'allez point là, enfants, la solitude est dangereuse et le demi-jour est à craindre, » les bonnes chanoinesses eussent, si cela leur eût été possible, changé le demi-jour en crépuscule et chassé de la solitude jusqu'aux rouges-gorges et aux grillons.
Il en résultait que les deux bambins dédaignaient les jeux de leur âge pour des afféteries de sentiment qui énervaient prématurément leurs sens et défloraient leurs âmes.
Aussi, quelque purs, quelque angéliques que dussent sembler ces amours aux bonnes fées qui les protégeaient, le diable, qui les regardait du coin de l'œil, se promettait de n'y perdre rien.
C'était, en effet, fort imprudent, de la uart de ces saintes femmes, de se conduire ainsi.
Mais que voulez-vous !
Les deux pauvres enfants étaient pour les mondaines recluses le regard de regret que le voyageur donne à la belle et riante vallée qu'il vient de traverser et qu'il quitte pour entrer dans la région des sables arides et désolés; il est vrai que, si ce spectacle reposait momentanément ces pauvr-e.s vieux cœurs endoloris, s'il adoucissait l'amertume des souvenirs, s'il redorait pour quelques instants les illusions de jeunesse perdues, s'il faisait oublier momentanément les dents d'ivoire et les cheveux cendrés, il est certain que, dans le retour que les pauvres femmes refaisaient sur elles, il leur coûtait, en définitive, plus de larmes que de sourires ; qu'après les joies éphémères de ce mi-
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rage, la résignation devenait plus difficile, l'espérance plus confuse, la foi plus tiède, et que bien des soupirs, qui ne venaient pas de cœurs contrits, se mêlaient aux prières qui venaient de cœurs souffrants.
Enfin, chose plus grave, sans paraître s'en douter le moins du monde, les graves dames profanaient ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré sur terre, Tenfance.
Premières et dernières amours du chevalier de la Graverie.
Lorsque Mathilde eut atteint quinze ans et Dieudonné dixsett, ces beaux transports parurent singulièrement se refroidir.
Dieudonné ne rapportait plus de ses promenades ni myosotis ni chèvrefeuille; quand le menuet était fini, Dieudonné ne baisait plus la main de Mathilde, mais se contentait de lui faire une simple révérence. Enfin, Ton ne voyait plus les deux enfants s'enfoncer seuls et innocemment sous les ombrages et dans les pénombres du parc.
Seulement, un observateur eiit pu voir Mathilde porter tendrement à ses lèvres des bouquets fanés qui lui venaient on ne sait d'où et qu'elle replaçait hâtivement dans son corset.
Seulement, ce même observateur eût pu remarquer que, quand Dieudonné donnait la main à Mathilde, pour accomplir avec elle les figures du ballet, Dieudonné pâlissait, Mathilde rougissait, et un frissonnement nerveux inondait leurs deux corps comme un fluide électrique.
Enfin, ce même observateur, toujours, n'ayant plus la vue arrêtée sur l'allée par laquelle tous deux autrefois s'enfonçaient dans le parc, pouvait suivre des yeux, l'un allant à droite," l'autre allant à gauche, et, après les avoir vus entrer de chaque côté opposé du bois, pouvait les voir se joindre près d'une char-
mante pelito pièce d'eau dont le doux murmure faisait un adorable accompagnement au chant d'un rossignol qui avait posé son nid sur le bord d'un ruisseau.
Le jour où il atteignit sa dix-huitième année, — ■ et Mathilde, par conséquent, sa seizième, — Dieudonné entra dans la chambre de sa tante, fit les trois saluts que sa tante lui avait appris à faire pour le cas où il serait présenté à la grande- duchesse Stéphanie de Bade ou à la rehie Louise de Prusse, et il demanda solennellement à madame de Beauterne à quelle époque il pouvait être uni en mariage à mademoiselle Mathilde de Florsheim.
La chanoinesse eut un de ces accès de gaieté qui avaient, chez elle, ce côté dangereux d'être si violents, qu'ils se terminaient presque toujours par une quinte. Puis, lorsqu'elle eut ri jusqu'aux larmes et toussé jusqu'au sang, tandis que Dieudonné, à la troisième position du menuet, attendait gravement sa réponse, elle lui dit que rien ne pressait, que des enfants de dix-huit ans avaient au moins quatre ou cinq ans devant eux avant de se préoccuper de ces sortes de choses, et que, quand le temps serait venu d'y songer, les idées du jeune homme se trouveraient peut-être modifiées du tout m tout à cet égard.
Dieudonné, en neveu bien appris, ne répliqua point et se retira en saluant respectueusement sa tante; mais, sans qu'il se fût rien passé d'extraordinaire dans la soirée, lorsque, le lendemain malin, la femme de chambre de madame de Beauterne entra dans la chambre du jeune homme pour lui apporter le café à la crème traditionnel, elle trouva la chambre vide et le lit parfaitement intact.
Elle courut, tout effarée, annoncer l'incroyable nouvelle ci sa maîtresse.
Au même instant, et comme, pour la troisième fois, elle répétait à madame de Beauterne cette phrase :
— Je vous proteste, madame, que M. le chevalier n'a pas même couché dans son lit.
On annonça madame de Florsheim.
Madame de Florsheim, très-pâle et très-effarée, venait confier à madame de Beauterne que sa nièce Maihilde avait disparu dans la nuit.
Le crime des jeunes gens était aussi patent devant ces deux lits mtacts, que si l'on eût vu leurs deux têtes sur le mômB oreiller. En un instant, le bruit de cette double fuite se répandit, et l'émoi fut grand dans la communauté.
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Les deux tantes étaient naturellement les plus affligées ; ellt-s priaient et sanglotaient.
Leurs compagnes jetaient feu et flamme sans réfléchir que J'heure de la moisson était arrivée, voilà tout, et qu'elles récoltaient ce qu'elles avaient semé.
Enfin, Tune d'elles ouvrit cet avis, que les pleurs et les cris n'avançaient à rien, que mieux serait de se mettre sans retard à la poursuite des fugitifs.
L'avis parut bon et fut adopté.
Ils étaient trop inexpérimentés tous deux pour avoir déployé de grandes ruses à cacher leurs traces; aussi, dès le lendemain, les émissaires envoyés à leur poursuite ramenèrent-ils les fugitifs.
Les deux brebis égarées rentrèrent au bercail.
Mais ce n'était point à un dénoûment, et madame de Florsheim en réclamait un qui réparât convenablement la brèche faite à l'honneur de sa maison dans la personne de sa nièce.
Madame de Beauterne s'y refusait absolument.
Cette dernière avait conservé en France des biens considérables ; elle trouvait, en conséquence, que ce n'était point assez, pour l'héritier de ces richesses, de l'honneur d'être allié à l'une des familles les plus illustres de la Bavière ; elle exigeait encore que l'on ajoutât une dot à cet honneur ; et, comme les Florsheim avalent d'excellentes raisons pour repousser cette exigence de madame de Beauterne, la vieille dame demandait avec instance que l'affaire restât dans le statu quo , et que l'on passât l'éponge, sinon de l'oubli, du moins du pardon, sur le passé.
Cela n'avait été, assurait-elle , qu'une des péripéties de l'enfantillage, sans conséquence, que madame de Florsheim avait encouragé avec toute la communauté.
Madame de Beauterne garantissait, sur son propre honneur, queDieudonné était trop pieux, trop bien élevé, et trop jeune surtout, pour qu'il pût résulter aucun inconvénient de ce voyage en têle-à-têle à Munich, avec sa petite amie ; — car c'est à Munich, fait que nous avons oublié de constater, qu'avaient été retrouvés les deux enfants.
Mais, â quelques mois de là, quoique l'on eût tenu les deux jeunes gens soigneusement séparés l'un de l'autre depuis leur retour, il fut clairement prouvé à madame de Beauterne qu'elle s'était beaucoup trop avancée en répondant corps pour corps de l'innocence de son neveu.
La chose était si grave, que, sur-la sommation de madame de
Fiorsheira, le confesseur de madame de Bcàulerns jugea à propos de s'en mêler.
Enfin, convaincue par les représentations du respectable dire^ leur de sa conscience, madame da Beaulerne, pour acquérir de nouveaux droits à la reconnaissance des deux jeunes gens, fil semblant de céder uniquement à leurs larmes et a leurs prières, et, à la grande joie de la communauté des chanoinesses, le mariage vint légitimer cet s^mour, qu'elles regardaient comme leur œuvre.
On établit le nouveau ménage dans une petite villa des environs; et, patronée par les chanoinesses, qui en suivaient toutes les phases avec Tavidité curieuse, tracassière et jalouse d'autant de belles-mères, la lune de miel des deux époux menaça de s'éterniser.
La mort de madame de Beauterne fut le premier nuage qui passa sur ce bonheur; la bonne dame laissait une trentaine de mille livres de rentes à son neveu ; mais, disons-le à la louange de celui-ci, ni cette honorable fortune, ni la conjugaison du verbe ai?ner qu\ occupait tous ses instants, ne l'empêchèrent de trouver de sincères et pieuses larmes pour honorer la mémoire de sa seconde mère.
En effet, Dieudonné, devenu jeune homme, avait dépassé ses vingt ans sans avoir vu cet âge d'épreuves altérer la douceur et la naïveté qui avaient caractérisé son enfance.
Il avait conservé ses élans de tendresse universelle et de commisération infinie ; seulement, ces sentiments s'étaient imprégnés d'une certaine teinte de tristesse et de mélancolie, probablement né avec lui, et résultat des événements qui avaient présidé à sa naissance.
Il présentait le singulier spectacle d'un homme qui ne possède ni goûts ni désirs. Le catéchisme lui avait appris le nom des passions ; mais, en grandissant, il l'avait oublié; tout entier à l'aïuour, absorbé par Mathilde et dans Mathilde, il se prêtait avec une admirable docilité aux petits caprices de sa femme, un peu plus éveillée que lui, et qui avait dû être au moins de moitié, sinon pour les trois quarts, dans l'épisode de la fuite; au leste, ses caprices, obéis aussitôt que manifestés, resserrés au cadre éiroit dans lequel ils vivaient, n'amenaient aucune commotion, aucun nuage, aucun trouble dans leur existence, digne de l'âge d'or.
Jamais le chevalier de la Graverie n'avait jeté un coup d'oeil curieux par-dessus les murs qui bornaient son paradis ter-
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restre ; instinctivement, sans se rendre compte pourquoi, le monde lui faisait peur, les bruits du dehors lui donnaient le frisson, et il les écartait de son mieux en se bouchant les oreilles le jour, et, la nuit, en ramenant la couverture par-dessus ses yeux. •
Aussi fut-il tout bouleversé, lorsque, déjà ébranlé par la mort de sa tante, et encore mal remis de sa douleur, une lettre lui arriva timbrée de Paris et signée du baron de la Graverie.
Dieudonné n'avait entendu parler de ce frère aîné qu'à Toccasion de son mariage et par Tentremise de sa tante.
Nous avons dit que Dieudonné se bouchait les oreilles pour ne pas entendre les bruits du dehors.
On jugera s'il avait les oreiles bien bouchées. Il avait à peine entendu le bruit qu'avait fait la première chute du trône de Napoléon, etn'avait pont du tout entendu celui qu'avaii fait la seconde.
L'armée française avait battu en retraite à travers toute l'Allemagne ; les armées allemande, autrichienne et russe l'avaient suivie ; le flot humain s'était brisé à l'angle du couvent, s'écoulant à droite et à gauche, et, à l'abri dans le navire de pierre, Dieudonné n'avait point senti le heurt de ces vagues vivantes. Le baron delà Graverie apprenait donc à son cadet tout ce qu'il ignorait, c'est-à-dire comme quoi la Restauration avait ramené en France les princes de la maison de Bourbon, et lui signifiait d'avoir à accomplir un des devoirs de sa naissance, en venant se rallier autour du trône.
Il va sans dire que le premier mouvement de Dieudonné fut de refuser ; il maudit Louis XI, non point pour avoir fait exécuter Nemours et Saint-Pol, non point pour avoir fait assassiner le comte d'Armagnac, non point pour avoir inspiré une telle terreur à son père, le pauvre Charles VII, que celui-ci se laissa mourir de faim de peur d'être empoisonné, — mais pour avoir inventé la poste !
Nous avons dit que Dieudonné était médiocrement instruit, de sorte qu'il confondait la poste aux chevaux avec la poste aux lettres; mais en réalié, toutes deux remontent à Louis XI, l'une était la conséquence de l'autre.
11 entra même dans un tel découragement , que madame de la Graverie, qui ouvrait la porte en ce moment, le vit les mains encore au ciel, et lui entendit murmurer cette phrase : — Que ne suis- je né dans Tile de Robinson Crusoé ! Elle comprit qu'il avait dû se passer de choses bien déplora-
blés dans la vie de son mari, pour qu'il risquât un tel geste et laissât échapper un pareil souhait.
Elle s'inquiéla donc à Tinstant même de Tévénement qui venait d'arracher à son époux ce geste exagéré et cette misanthropique boutade.
Dieudonné lui passa la lettre du même air que Manlius- Talma passait la lettre révélant sa trahison à Servilius- Damas.
Madame de la Graverie lut la lettre et ne parut nullement partager la douleur de son mari à Tégard de ce voyage et se» appréhensions à l'endroit du monde. Au milieu de la sévérité claustrale de son éducation, Mathilde avait, par ces vieilles babillardes, toutes de race aristocratique, entendu parler non-seulement de la cour de France avant 1789, bien-entendu, mais encore de toutes les autres cours, comme de véritables lieux de délices, et son instinct de coquetterie naturelle lui faisait désirer d'y briller.
Elle eut vingt raisons, sans avouer une seule fois qu'elle même le désirait, elle eut vingt raisons pour démontrer à son mari qu'il devait obéir aux prescriptions du chef de la famille, et il n'en fallait pas tant pour un homme habitué à écouter les paroles de Mathilde comme un Argien l'oracle de Delphes.
Le jeune couple se décida donc à abandonner le nid charmant qui avait abrité ses amours, et partit pour la France vers le mois de juillet de l'année 18U.
Dès la première poste commencèrent les tribulations du chevalier de la Graverie.
Tout entière au mouvement de la voiture qui les emportait tous deux, à la joie de contempler enfin des lieux et des objets nouveaux, Mathilde eut ses premières distractions et cessa de faire aussi consciencieusement sa partie dans le duo de tendresse élégiaque que Dieudonné chantait du matin au soir.
Dieudonné s'en aperçut bien vite, et son âme, impressionnable à l'excès, en fut douloureusement affectée.
Ce fut donc dans d'assez tristes dispositions d'esprit qu'il arriva à Paris et, qu'ayant cherché Tadresse du baron au bas de la malheureuse lettre qui causait tout ce dérangement, il se présenta devant son frère aîné qui, en véritable arislocrate qu'il était, avait arrêté son logement, rue de Varennes, n» A, au faubourg Saint-Germain.
Le baron de la Graverie avait près de dix-neuf ans de plus que son frère.
II était né en pleine monarchie, Tannée même de Vs rénement au trône de Lous XVI.
En 1784, il avait fait ses preuves de 1399, et était entré comme page aux écuries du roi.
En 1789, après la prise de la Bastille, il avait émigré avec son oncle.
Il en résultait que, n'ayant jamais vu son frère, il n'avait pas une profonde tendresse pour lui.
A ce défaut de tendresse se mêlait un vif sentiment de jalousie; car, hélas I comme on le verra par la suite, le baron de la Graverie n'était point parfait.
11 ne pouvait point, lui qui revenait de rémigration sans aucune fortune, après mille dangers courus, il ne pouvait point pardonner à son frère cadet d'avoir hérité de la fortune entière de la chanoinesse de Beauterne, fortune à laquelle, en sa qua lité d'aîné, il prétendait avoir des droits supérieurs à ceux d'un cadet.
Comment son frère avait-il gagné cette fortune? En faisant à l'ombre d'un couvent, sa cour à une vingtaine de vieilles femmes.
Si ce cadet s'était fait chevalier de Malte, comme c'était son devoir, à ce que prétendait le baron, peut-être lui eût-il par* donné ce qu'il appelait cette soustraction d'héritage.
Mais Dieudonné, au contraire, s'était marié, et le baron regardait comme tout-à-fait inconvenant qu'un cadet, c'està-dire un individu qui, pour lui, n'appartenait qu'à l'espèce neutre, eût songé à prendre femme, privant ainsi les fils que l'aîné pouvait avoir, d'une fortune qui, si elle avait été enlevée au père, devait, au moins, être restituée aux enfants.
Aussi, dés la première entrevue, le baron exposa-t-il au chevalier ses sentiments à cet égard, et ajouta-t-il avec un aplomb merveilleux que îa Providence, qui avait déjà fait tourner à mal la première grossesse de madame de la Graverie, se refuserait, il l'espérait bien du moins, à doter d'une progéniture quelconque ce ménage de contrebande, et ferait, un jour ou l'autre, rentrer dans la branche aînée, à laquelle elle appartenait sans conteste, la succession de la chanoinesse.
Cet exorde exaspéra la chevalière de la Graverie, qui avait accompagné son époux chez le baron, et arracha deux grosses larmes des yeux de Dieudonné.
En excellent père qu'il sentait devoir être, il pleurait sa postérité condamnée au néant par le baron.
11 regardait alternativement sa femme et son frère, et semblait demander à celui-ci comment il pouvait lui reprocher sa Mathilde, si jolie, si bonne, si aimante.
Les charmes dont la jeune femme était douée, et que son amour doublait, triplait, quadruplait, n'étaient-ils donc pas une justification suffisante? ou, comme Alceste, le baron avait-il donc juré une haine éternelle aux femmes?
Mais, faisant un retour sur lui-même, réfléchissant que lui, -gn effet, qui était resté en France, qui n'avait couru aucun des dangers de la guerre, aucune des fatigues de l'émigration ; ré- Oéchissant que lui était riche, tandis que son frère n'avait rapporté de l'exil que son épée et ses épaulettes, il eut un moment de doute et se demanda si, en effet, en acceptant l'héritage de la tante Beauteme, il n'avait pas fait une mauvaise action.
Alors, et sans vouloir prendre la peine de réfléchir, sans s'arrêter aux signes d'opposition que faisait la douce Mathilde, qui ne se contentait pas, comme saint Martin, de la moitié d'un manteau, demandant pardon à son aîné d'une faute dont il venait de comprendre les conséquences, à l'instant même il exigea que le baron reprît la moitié de la fortune de la chanoinesse, et voulut en signer la donation le jour même.
Ce à quoi le baron consentit sans se faire prier.
Le chevalier de la Graverie aux mousque^res gris.
Quelle que fût la sécheresse de son cœur, le baron parut touché de la délicatesse de son cadet, et, lorsque l'acte de donation rédigé par le notaire du baron eût été signé et parafé au bas de toutes les pages et à chaque renvoi par le chevalier, il lui tendit les bras avec une expansion dans laquelle il oublia presque sa dignité de cnef de famille; le chevalier s'y jeta en fondant en larmes, plus reconnaissant bien certainement de cette simple démonstration fraternelle, que le baron ne l'était des quinze mille livres de rente qui venaient de lui rentrer, et qui, avec ce qu'il possédait déjà, lui faisaient juste quinze mille francs de revenu.
De son côté, le baron déclara, après l'accolade donnée el reçue, qu'à l'avenir il voulait considérer et aimer Dieudonné comme son propre fils, et qu'il allait se charger de sa fortune à la cour avec la plus inquiète sollicitude.
Voulant lui en donner une preuve irrécusable, il demanda pour lui un brevet de mousquetaire gris, et, croyant lui ménager la plus douce des surprises, il ne lui dit pas un mot de ses démarches. <
11 en résulta qu'un soir, en se mettant à table, Dieudonné trouva sous sa serviette un brevet signé Louis, lequel l'admettait à l'honneur de faire partie de ce corps privilégié.
C'était, en effet, un grand honneur : les jeunes gens des premières familles de France demandaient à entrer dans ce que l'on appelait à cette époque la maison rouge.
Car mousquetaires noirs comme mousquetaires gris étaient habillés de rouge, cette désignation venant de la couleur de leurs chevaux et non de celle de leurs casaques ; en outre, chaque mousquetaire avait le grade de lieutenant.
Mais, si grand que fût cet honneur, nous devons avouer que, depuis la lettre qui lavait arraché aux douceurs de son ermitage, jamais M. de la Graverie n'avait éprouvé une secousse plus désagréable que celle qu'il ressentit à la vue de ce parchemin.
Il en eut des éblouissemenls vertigineux, et une sueur froide monda tout son corps.
Avec une énergie que nul n'eût eu le droit d'attendre de cette nature débonnaire et facile, il repoussa cet honneur, s'en défendit par force raisons, dont la meilleure était, sans contredit, que, tout au contraipe de Dartagnan, son illustre devancier, il ne se sentait aucune espèce de goût pour la casaque.
Le baron de la Graverie apprit ce refus par une lettre que le chevalier écrivit ab irato.
11 entra dans une majestueuse fureur; ce refus du chevalier le compromettait gravement : il avait usé de tout son crédit pour obtenir du roi 1-a précieuse signature. Or, un la Graverie se déclarer impuissant à remplir une charge militaire quelconque, c'était le livrer, lui, à la risée de la cour.
11 répondit donc à son frère qu'il eût, bon gré mal gré, à endossr 'la casaque, et il répondit au roi que le chevalier était si leci unaissant de la faveur accordée, que, ne sachant dans quels termes en faire ses remercîments, il le chargeait, lui, le baron, d'en exprimer à Sa Majesté toute sa reconnaissance.
Il n'y avait plus à s'en dédire pour le malheureux Dieudonn?
Le baron avait répondu et remercié en son nora. Dieudonné avait un profond respect pour la hiérarchie de la famille: il faisait plus qu'aimer son frère, qui avait pris pour son compte tous les chagrins et toutes les fatigues de la vie, ne lui en laissant, à lui, que les douceurs, et, malgré Tabandon de la moitié de son héritage, qu'il ne regretta pas un seul instant, hâtons-nous de le dire, il se demandait quelquefois s'il n'était point coupable envers son aîné en détenant l'autre moitié.
Les reproches d'ingratitude que le baron vint lui faire en personne, — car, lorsqu'il avait la rare occasion d'adresser des reproches à son frère, le baron se donnait la satisfaction de les lui faire de vive voix, — ces reproches d'ingratitude, disons-nous, touchèrent si vivement Dieudonné, que, ne sachant que répondre, il resta absolument muet.
Madame de la Graverie fit, des yeux, à son beau-frère, un signe qui demandait grâce pour son pauvre mari, au nom duquel elle semblait s'engager.
En effet, Mathilde, qui n'avait pas encore eu le temps de perdre au frottement de la société française ses illusions germaniques, Mathilde regardait Dieudonné comme l'Antinous du xix« siècle et ne doutait pas qu'un uniforme aussi élégant que l'était celui des mousquetaires, ne fît ressortir les avantages qu'elle lui supposait ; elle s'était donc décidée, par coquetterie conjugale, à soutenir la thèse de son beau -frère.
D'ailleurs, la thèse n'avait plus besoin d'être soutenue, puisque le baron avait répondu et remercié au nom de Dieudonné.
Dieudonné, qu'il voulijt ou ne voulût pas, était donc bel et bien mousquetaire gris des pieds à la tète, relevait désormais du maréchal duc de Raguse, commandant en chef la maison du roi, mousquetaires et gardes du corps.
En effet, huit jours après, le malheureux chevalier endossait l'uniforme avec la résignation et la bonne grâce d'un caniche que l'on revêt de la toque et de la tunique d'un troubadour pour lui faire faire les exercices sur la corde roide.
L'uniforme était magnifique, surtout en grande tenue.
Habit rouge, culotte de Casimir blanc, grandes bottes montant jusqu'au-dessus du genou, casque à flottante crinière, cuirasse à croix soleillée d'or.
Mais le pauvre Dieudonné était bien empêché dans ce magni» fique uniforme.
11 n'avait pas de lui-même une plus haute idée qu'il n'en devait avoir, et se sentait gauche et ridicule sous le harnais.
En effet, court et replet, il avait la figure rougeaude et imberbe d'un génovefm : gentil à croquer sous Faubed'un enfant de chœur, il était profondément absurde sous Tuniforme.
Et cependant, vêtu en bourgeois, le chevalier n'était pas remarquablement plus laid que la plupart des autres hommes ne se permettent de l'être, et la phrase consacrée par l'usage pour pallier le manque de grâce qui caractérise certains individus de l'espèce masculine, il n'est ni bien ni m d, pouvait s'appliquer au chevalier aussi bien, et nous dirons même mieux qu'à tout autre.
Mais l'uniforme, en donnant des prétentions à cette modeste tournure, en faisait saillir tous les défauts.
Était-il à pied, ses bottes avaient l'air de sortir de son abdomen, comme le manche d'un bilboquet de sa boule. Alors, l'un à cause de ses petits bras courts et grassouillets, le comparait à l'oiseau de mer que la privation de ces membres si utiles a fait baptiser du nom de manchot; l'autre demandait au premier venu, en le voyant passer : « S'il vous plaît, monsieur, pouvezvous me dire le nom de ce plumet qui se promène? » Mais là encore était le beau côté de la situation. Pour avoir une idée des angoisses que peut éprouver un homme sans en mourir, il fallait voir le chevalier de la Graverie à cheval.
A dix ans, lorquele petit chevalier se trouvait au haut d'un escalier, il appelait sa tante la chanoinesse de Beauteme, afin qu'elle vînt lui donner la main et l'aidât à descendre.
A quinze ans, lorsque par hasard il avait monté Tàne du jardinier, une de ses nobles protectrices se tenait invariablement à la tète de l'animal et l'autre à la partie opposée, afin que, s'il venait à l'âne la fantaisie de prendre le mors aux dents , l'une pût l'arrêter par la bride, et l'autre le retenir par la queue.
Or, quelque assiduité que le chevalier mît à suivre les école? d'équitation, quelque patience qu'il déployât dans l'étude de la théorie, il fut impossible à ses membres ronds et roides à la fois de se plier aux mouvements de son cheval.
Choisi par son frère, quoique le chevalier l'eût demandé bien doux, le cheval de notre héros n'en était pas moins un ch vai de course et de bataille sans défaut, mais plein de sang et d'ardeur.
Le chevalier avait demandé que ce cheval fût le plus bas possible; mais il y avait pour les chevaux de la maison du roi, mousquetaires, gardes du corps ou chevau.légers, une taille
voulue, au-dessous de laquelle aucun cheval ne pouvait être admis.
Or, le chevalier, '"^ui avait des vertiges en regardant du haut en bas d'un perron immobile, avait bien d'autres vertiges, lorsqu'il ?e trouvait sur la selle d'un cheval fringant et vigoureux.
Juché sur Bavard — c'était le nom que le baron avait jugé à propos de donner au cheval de son frère en souvenir du cheval des quatre fils Aymon — à peu près avec la même solidité et la même grâce qu'un sac de farine est juché sur le dos d'un mulet, le chevalier ne s'y maintenait, la plupart du temps, que par un miracle d'équilibre , et , dans les circonstances difficiles , grâce au bienveillant concours de ses camarades de droite et de gauche.
Au commandement inattendu de halte, n'eût été le poids respectable de son individu, vingt fois il eût rompu l'alignement en passant par-dessus la tête de sa monture.
Heureusement pour le chevalier que sa douceur, son obligeance, son humilité louchèrent ses camarades, qui eurent honte de prendre pour plastron un être complètement inoffensif, bien que, grâce à l'aide qui lui était donnée, s'il eût possédé la })lus petite dose de suffisance, rien ne l'eût empêché de se regarder comme le plus brillant cavalier de son escadron.
Mais il n'en était point ainsi, et Dieudonné se trouvait si mal à son aise sous la belle croix brodée qu'il portait sur son uniforme, qu'il eût jeté la casaque aux orties, s'il n'eût craint de causer un chagrin à sa femme et de se mettre en guerre avec son aîné.
Une chose l'effrayait surtout : c'est qu'un jour ou l'autre, son tour viendrait de servir d'escorte au roi. Là, on n'était plus dans les rangs , on galopait à la portière , et chacun pour son compte. Et les sorties du roi avaient lieu avec une régularité désespérante ; c'était un homme très-réglé dans ses habitudes, que le roi Louis XVIII
Jamais ii ne faisait un jour autre chose que ce qu'il avait fait la veille, ce qui eût fort simplifié le travail du Dangeau moderne. £1, comme son illustre prédécesseur et aïeul Louis XIV Louis XVllI avait eu un Dangeau.
Or, voici l'emploi qu'eut chaque journée du roi depuis sa rentrée à Paris, le 3 mai 1814, jusqu'au 25 décembre 1824, époqu • de sa mort ; — que Ton me pardonne si je me trompe d'un jour ou deux ; je n'ai pas sous la main X Art de vérifier les dates.
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Il se levait à sept heures du matin, recevait le premier gentilhomme de la chambre ou M. de Blacas à hui* heures ; à neuf ïieures, il prenait ses rendez-vous d'affaires; à dix heures, il déjeunait avec le service et les personnes autorisées une fois pour toutes à déjeuner avec lui , c'est-à-dire les titulaires des grandes charges et les capitaines des compagnies de la maison du roi ; après le déjeuner, qui, dans les premiers temps, ne durait que vingt-cinq minutes, mais qui finit par durer trois quarts d'heure, et auquel madame la duchesse d'Angoulême et une ou deux de ses dames assistaient toujours, on passait dans le cabinet du roi et une conversation s"entamait ; à onze heures moins cinq minutes, jamais plus tôt, jamais plus tard, la duchesse se retirait, et alors quelque histoire graveleuse tenue en réserve était racontée par le roi pour égayer ses auditeurs ; à onze heures dix minutes, au plus tard, ii congédiait son monde ; aussitôt venaient jusqu'à midi les audiences accordées aux particuliers ; à midi , le roi allait entendre la messe avec son cortège , composé souvent de plus de vingt personnes, jamais de moins ; à son retour, il recevait ses ministres ou tenait son conseil , ce qui arrivait une fois par semaine ; après le conseil , il passait une heure ou deux à écrire, ou à lire, ou à faire des plans de maison qu'il jetait ensuite au feu ; à trois ou quatre heures, selon la saison , il allait à la promenade et faisait quatre, cinq et jusqu'à dix lieues dans une grosse berline, sur le pavé, et les chevaux courant ventre à terre. A six heures moins dix minutes, il rentrait aux Tuileries; à six, il dînait en famille, mangeait beaucoup et avec discernement, ayant des prétentions légitimes au titre de gourmand ; la famille royale restait réunie jusqu'à huit heures; à huit heures, tout ce qui avait le droit d'entrer chez le roi sans audience préalable, pouvait demander à être admis, et élait reçu à son tour ; à neuf heures. Sa Majesté sortait èi passait dans la salle du conseil, où elle donnait le mot d'ordre du château; quelques personnes avaient le privilège d'entrer en ce moment et en profilaient pour faire leur cour au roi; Tordre durait vingt minutes ; après quoi, le roi se retirait dans sa chambre et commentait Horace, ou lisait Virgile ou Racine, et, à onze heures, il se couchait.
Plus tard, quand madame du Cayla et M. de Cases furent en faveur, madame du Cayla arrivait le mercredi après le conseil, et restait de^x ou trois heures avec le roi sans que personne pût entrer.
Quant à M. de Cases, son tour venait le soir ; il passait dans
la chambre du roi en même temps que Sa Majesté, y restait seul avec elle et n'en sortait qu'un quart d'heure avant, le coucher du roi.
Au milieu de celte longue suite de petits devoirs que le roi s'était imposés, et qu'il accomplissait avec une ponctualité religieuse, une seule ligne avait préoccupé M. de la Graverie cadet.
C'était celle-ci :
a Tous les jours , que le temps soit bon ou mauvais. Sa Majesté sortira et restera dehors, de trois heures à six heures moins un quart. •
C'était la maison du roi qui fournissait les escortes pour les promenades, — la maison rouge comme les autres.
Mais, comme la maison du roi était considérable, le tour de chacun ne revenait que tous les mois.
Le hasard voulut que le chevalier fijt vingt-cinq jours à attendre son tour.
Enfin, il arriva.
Ce fut un jour cruel ! Malhilde et le baron étaient enchantés : ils espéraient, l'un que son frère, l'autre que son mari serait remarqué par le roi.
Au moindre scintillement, la nébuleuse pouvait devenir une étoile.
Hélas ! la pauvre étoile future était cachée derrière un terrible nuage, celui de la peur.
De même que le jour était venu, l'heure vint ; l'escorte attendait à cheval, dans la cour.
Le roi descendit, et, comme d'habitude, à peine fut- il monté dans la voiture, que les chevaux partirent au galop.
Quiconque eût jeté les yeux sur le chevalier de la Graverie, l'eût vu si pâle, qu'il en eût eu pitié.
Il était dans la complète impossibilité de diriger son cheval ; par bonheur, le cheval était aussi bien dressé que le maître l'était mal; le cheval dirigea le maître.
L'intelligent animal semblait tout comprendre, il se mit de luimême à son rang et ne le quitta plus.
Il n'y avait pas à dire que l'on recourrait au pommeau delà selle : une main tenait la bride, l'autre le sabre.
Le chôvaher se voyait tombant et s'embrochant sur sa propre lame; ce qui lui causait des angoisses telles, que son corps s'éloignait lui-même de son sabre et sa main de son corps.
Ce jour-là, la course fut énorme : on fit le tour de la moitié
de Paris ; le roi sortit par la barrière de TÉtoile et rentra par la
barrière du Trône.
Un bon cavalier eût été brisé ; le chevalier de la Graverie était rompu comme si on Teût descendu de la roue.
Quoique Ton fût au mois de janvier, la sueur lui découlait du front, et sa chemise était mouillée comme si on ïeùi trempée dans la Seine.
Il laissa son cheval à son domestique, et, au lieu de dîner au château avec ses camarades, comme c'était Thabitude, il sauta dans un fiacre et, en quelques secondes, revint rue de l'Université, nMO.
Si courte que fû: la course, il ne s'était pas senti le courage de la faire à pied.
En l'apercevant , Mathilde jeta un cri : il semblait vieilli de dix ans.
Le chevalier fit bassiner son lit avec du sucre, se coucha, de trois jours ne se leva point, et, pendant quinze, se plaignit de douleurs par tout le corps.
Hélas ! il y avait loin de là à l'existence tranquille de la petite villa bavaroise; à ces longs tête-à-tête entremêlés de caresses, à ces douces promenades pendant le crépuscule sur la lisière des bois et sur le bord de la rivière, promenades pendant lesquelles les silences des deux époux étaient aussi éloquemment amoureux que les caresses les plus tendres, tant la fusion de leurs âmes était complète. Plus d'isolements égoïstes au milieu des indifférents , plus de ces charmants tète-à-tête au coin du feu passés à se construire une petite vieillesse à la Philémon et Baucis.
Ce qui arriva de pis dans tout ceci, et l'aventure du lombago fit faire un grand pas à cette conviction , c'est que madame de la Graverie se vit forcée de reconnaître, par la comparaison, que son chevalier n'était pas précisément aussi supérieur aux autres hommes qu'elle l'avait supposé jusqu'alors.
C'est un moment fatal pour les amours et un terrible écueil pour la fidéUté conjugale, que le moment où la femme en arrive à soupçonner que le Créateur pourrait bien ne pas s'être positivement reposé après avoir confectionné tout exprès pour elle l'objet dont, jusque-là, elle avait fait son idole.
Un mari passé à l'état de monnaie légale n'a plus qu'un cours forcé.
Ce n'est pas que nous voulions dire que, du jour où elle fit celle fatale découverte, Mathilde cessa d'aimer son mari; bien
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au contraire, les soins qu'elle lui rendit en particulier, pendant Tindisposition qui suivit celte malheureuse journée deVescorte, ne furent rien en comparaison de ceux qu'elle lui témoigna en public ; quelques prudes qualifièrent même d'indécente la tendresse que la jeune Allemande ne craignait point d'aflficher pour M. de la Graverie; mais nous devons, pour être en tout point fidèle à la vérité , avouer que , quand ils étaient seuls , Mathilde n'ouvrait plus guère la bouche que pour bâiller, et que ses devoirs et ses obligations de femme du monde commencèrent à se multiplier singulièrement chaque jour.
Il va sans dire que le chevalier de la Graverie ne s'aperçul de rien qui pût lui faire soupçonner qu'il n'était pas toujours le plus fortuné des hommes; il voyait se continuer pour lui, dans le mariage, les gâteries auxquelles son enfance avait été habituée, et en était arrivé peu à peu à regarder comme très -simples et très-naturels les soins extraordinaires que lui prodiguait Mathilde , et à trouver que c'était bien le moins et le mieux qu'elle pût faire.
M. de la Graverie eût été bien certainement le plus heureux des époux, si, en même temps qu'époux, il n'eût eu cette malheureuse chance d'être mousquetaire gris.
C'était surtout ce terrible tour d'escorte qui revenait tous les mois, et qui, suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, empoisonnait ses plus doux instants I
Où il arrive un événement qui dispense le chevalier de la Graverie d'être d'escorte pendant trois mois.
Le mois de février s'écoula comme s'était écoulé le m(-l9 (le janvier; le tour d'escorte du chevalier revint. Ce furent les mêmes angoisses, mais cette fois encore mieux justifiées. :^lai tenu en bride, le cheval du mousquetaire s'abattit, M. de la Graverie sauta par-dessus sa tête, roula sur le pavé et se foula l'épaule.
On le rapporta chez lui presque content d'en être quitte pour si peu.
L'accident du chevalier se répandit. Tout ce qu'il y avait de bien placé à la cour déposa chez lui sa carte ou vint en personne.
Le roi fit demander trois fois de ses nouvelles.
Le baron était au comble de la joie.
— Sache exploiter la circonstance, lui disait-il, et ta fortuneest faite.
Le chevalier ne demandait pas mieux que d'exploiter la circonstance, pourvu que ce ne fût point à cheval.
Aussi, quoique, en particulier, il eût tiré son bras de son écharpe; quoique, quand il était seul, il montrât devant une glace le poing à un être inconnu qui pouvait bien être le baron ; quoique, quand il s'agissait de serrer sa femme contre son cœur, il trouvât dans son bras foulé la même force que dans l'autre, en face des visiteurs qui venaient s'informer de sa santé, en face des officiers de la maison du roi qui venaient lui rendre visite, il feignait une douleur obstinée et faisait des grimaces diaboliques à chaque mouvement imprimé à son bras, volontairement ou involontairement.
Il espérait escamoter ainsi au moins un tour d'escorte.
En conséquence, non -seulement il ne sortait point, mais encore il ne quittait pas la chambre, ne se levait de son lit que pour s'étendre dans une grande bergère, et retrouvait cette félicité des tète-à-tête qu'il croyait à tout jamais perdue.
En effet, tandis que le chevalier lisait les journaux, et particulièrement le Moniteur, qui était sa lecture favorite, et dans la placidité duquel il trouvait quelque harmonie avec son caractère, Mathilde, assise auprès de lui, travaillait à un ouvrage d'aiguille quelconque, bâillant à se démonter la mâchoire, mais, chaque fois qu'elle bâillait, dissimulnal à son mari cette disgracieuse action en levant sa tapisserie à la hauteur de son vi=age et en bâillant derrière la toile.
Le 7 mars au matin, Mathilde travaillant à sa tapisserie, le chevalier étendu dans son fauteuil et lisant le Moniteur , il tomba sur la proclamation suivante :
PROCLA-MATION.
« Nous avions, le 31 décembre dernier, ajourné les chambres pour reprendre leurs séances au 1" mai ; pendant ce temps, nous nous livrions sans relâche à tous les travaux qui pou-
vaicut assurer la tranquillité publique et le bonheur de nos peuples... »
— Ceci, c'est bien vrai, murmura le chevalier, et, pour mon compte, je n'ai à reprocher qu'une chose au roi : ce sont ses sorties journalières et sa manie d'être accompagné d'une escorte.
Puis, il reprit .
« Cette tranquillité est troublée ; ce bonheur peut être corn promis par la malveillance et la trahison... »
— Oh ! oh ! fit le chevalier, entends-tu, Mathildet
— Oui, répéta Mathilde en étouffant un bâillement, j'entends : « Par la malveillance et la trahison; » seulement, je ne comprends pas.
— Ni moi non plus, répondit le chevalier ; mais nous allons bien voir.
Et il continua :
« Si les ennemis de la patrie ont fondé leur espoir sur les divisions qu'ils ont toujours cherché à fomenter, ses soutiens, ses défenseurs légaux renverseront ce criminel espoir par Tinattaquable force d'une union indestructible... »
— Certainement, dit le chevalier, on renversera ce criminel espoir, et moi tout le premier, si mon bras va mieux.
Puis, se retournant vers Malhilde :
— Comme il écrit bien, le gouvernement! n'est-ce pas, €hérie?
— Oui, dit Mathilde sans desserrer les dents, de peur, si elle desserrait les dents, de n'être plus maîtresse de sa mâchoire.
— Il est intéressant aujourd'hui, le Moniteur^ fit le chevalier.
El il continua :
« A ces causes, ouï le rapport de notre amé et féal chancelier de France, le sieur Dambray, commandeur de nos ordres, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit... »
— Ah ! fit le chevalier, voyons ce qu'ordonne le roi.
« Article 1^'. La chambre des pairs et celle des députés des départements sont convoquées au lieu ordinaire de leurs séances.
» Article 2. Les pairs et les députés absents de Paris s'y ren-
dront aussitôt qu'ils auront connaissance de îa présente proclamation.
» Donné au château des Tuileries, le 6 mars 1815, le vingtième de notre règne.
> Signé Louis. »
— C'est drôle, dit le chevalier, le roi convoque les chambres, et il ne dit pas pourquoi il les convoque.
— Tu m'as toujours promis de me conduire voir une séance pour me distraire, Dieudonné, dit Mathilde.
— Je Ty conduirai, dit le chevalier.
— Ah ! ce sera bien amusant, dit Mathilde bâillant à se fendre la bouche dans Tespoir du plaisir qu'elle y prendrait.
— Ah ! mais attends donc, s'écria le chevalier : t Ordonnance ; » il y a une ordonnance ; cette ordonnance va tout nous dire, peut-être :
Et il lut :