‹ BlackChapitre 2 sur 6 · ORDONNANCE · texte numérisé non relu

ORDONNANCE

« Sur le rapport de notre araé et féal chevalier, chancelier de France, le sieur Dambray, commandeur de nos ordres, nous avons ordonné et ordonnons, déclaré et déclarons ce qui suit :

» Article l«^ Napoléon Bonaparte est déclaré traître et rebelle pour s'être introduit à main armée dans le département du Var... j

— Ta ta îa, fit le chevalier, que dit donc là le Moniteur 1 As-tu entendu, Mathilde?

— « Traître et rebelle pour s'être introduit à main armée dans le département du Var ; i mais qui cela est traître et rebelle?

— Eh! Napoléon Bonaparte, sac à papier! Est-ce qu'ils ne l'avaient pas enfermé dans une île ?

~ Si fait, reprit Mathilde, dans l'île d'Elbe même.

— Eh bien, alors, il n'a pas pu s'introduire dans le département du Var, à moins qu'il n'y ait un pont conduisant de l'île d'Elbe au susdit département. Continuons, continuons.

û 11 est, en conséquence, enjoint à tous les gouverneurs, commandants de la force armée, gardes nationales, autorités civiles, et même aux simples citoyens de lui courir sus... i

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— Tespère bien que tu vas te tenir tranquille, dit Mathilde, et ne pas l'amuser à lui courir sus?

— Ce n'est pas tout. Attends donc... attends donc. Et le chevalier reprit :

€ De lui courir sus, de l'arrêter et de le traduire incontinent devant un conseil de guerre, qui, après avoir reconnu l'identité, prononcera contre lui l'application des peines portées par la loi. I '

En ce moment, le chevalier fut interrompu dans sa lecture par le bruit que fit la porte de sa chambre à coucher en s'ouvrant, et par la voix de son domestique, annonçant son frère, le baron de la Graverie.

Le baron était équipé et armé en guerre, ".ommeM. de Malbrouck.

Le chevalier pâlit en le voyant apparaître avec cet air formidable.

— Eh bien, dit le baron, tu sais ce qui se passe?

— J'en ai quelque idée.

— L'ogre de Corse a quitté son île et a débarqué au golfe Juan.

— Au golfe Juan! Qu'est-ce que c'est que cela?

— C'est un petit port situé à deux lieues d'Antibes.

— D'Amibes?

— Oui, et je viens te chercher.

— Me chercher, moi! et pourquoi faire?

— Mais n'as-tu pas vu qu'il est enjoint à tout commandant de la force armée, à tout garde national, à toute autorité civile et même aux simples citoyens de lui courir sus? Eh bien, je viens te chercher pour lui courir sus.

Le chevalier regarda Mathilde d'un air suppliant; il reconnaissait humblement, dans toutes les grandes circonstances, qu'elle avait plus d'imaginative que lui, et il comptait sur elle pour le tirer de là.

Mathilde comprit ce regard de détresse.

— Mais, dit-elle s'adressant au baron, il me semble, beaufrère, que vous oubliez une chose.

— Laquelle?

— C'est que , si vous êtes libre de prendre votre grand sabre et de courir sus à qui vous voulez, Dieudonné ne l'est pas.

— Comment ! il ne Test pas ?

— Non ; Dieudonné appartient à la maison du roi, il fera ce que fera la maison du roi. Quitter Paris à cette heure, fût-ce pour courir sus à Napoléon, serait déserter.

Le baron se mordit les lèvres.

— Ah ! dit-il, il paraît que vous êtes le major général de Dieudonné ?

— Non, répondit simplement Mathilde, le majcr général de Dieudonné, est, je crois, le duc de Raguse.

Et elle se remit tranquillement à sa tapisserie, tandis que le chevalier la regardait avec admiration.

— Eh bien, soit, dit le baron, j'irai sans lui.

— Et rhonneur vous en reviendra à vous tout seul, dit Mathilde.

Le baron jeta un regard de haine à la jeune femme, et sortit. -- Que dis-tu de la visite de mon frère ? demanda Dieudonné tout tremblant encore.

— Mais je dis qu'après avoir soutiré de toi la moitié de ta fortune, il ne serait peut être pas fâché do te faire tuer pour hériter du reste.

Dieudonné fit une grimace qui signifiait : » Tu pourrais bien avoir raison. » Puis il alla à Mathilde et Tembrassa, la serrant contre son cœur à Tétouffer, oubliant qu'il la serrait ainsi avec le bras dont il ne pouvait pas se servir.

Pendant toute la journée, la maison du chevalier ne désemplit pas.

Chaque visiteur parla de l'étrange événement; personne ne doutait que Napoléon ne fût pris et fusillé au bout de dix lieues.

Mais à celte question adressée vingt fois dans le cours de la journée au chevalier :

— Et vous, qu'alîez-vous faire ?

Le chevalier répondit invariablement :

— Je suis de la maison du roi ; ce que fera la maison du roi, je le ferai.

Réponse que chacun trouva d'une convenance parfaite.

Tous les visiteurs, au reste, avaient rencontré le baron avee son grand sabre, ei chacun savait qu'il s'apprêtait à courir sus à l'ogre de Corse.

Le même jour, vers deux heures, on apprit que M. le comte d'Artois allait partir pour Lyon, et M. le duc de Bourbon pour U Vendée.

En réponse à celte double nouvelle, Dieudonné annonça, en faisant d'effroyables grimaces, que son bras lui causait des douleurs épouvantables.

Le 8 et re 9, les nouvelles furent vagues.

On rencontrait partout le baron, qui n'attendait pour partir et pour courir sus à Napoléon, que de savoir précisément où il était.

A part les douleurs que lui faisait éprouver son bras, Dieudonné jouissait d'un grand calme.

D'où lui venait cette philosophie î Etait-il de l'école stoïque?

Non.

Mais une idée lui était venue, qui se cramponnait au fond de son esprit avec l'obstination de l'égoïsme.

A peine si nous osons avouer quelle était celte idée.

La Rochefoucault a dit qu'il y avait toujours, dans le malheur même de notre plus grand ami, quelque chose qui ne nous déplaisait pas.

On pourrait ajouter que, dans les plus grands bouleversements politiques, au milieu des catastrophes qui renversent les trônes, les sceptres, les couronnes, il y a toujours un tout petit point qui fait que l'homme n'en veut pas trop à la cause renversante.

Dieudonné avait songé que, si Napoléon remontait sur le trône, Louis XVIÏI quitterait Paris; que Louis XYIIÏ, quittant Paris, ne se promènerait plus de trois à six heures, et que, Louis XVIII ne se promenant plus, le service de l'escorte était supprimé.

Donc, plus d'angoisses pendant tout un jour, plus de transes pendant les trente autres.

A quoi tiennent les opinions, grand Dieu !

Le chevalier avait d'abord écarté cette idée conmie indigne de lui ; mais peu à peu elle était revenue à la charge, et, ayant pénétré dans son cerveau, elle n'en voulait plus sortir.

Il en résulta que, le 9, quand Dieudonné lut dans le Moniteur que Napoléon entrerait probablement le 10 dans la soirée à Lyon, il ne fut pas si fortement impressionné de cette nouvelle qu'on aurait pu le croire.

Le baron avait annoncé que, sachant désormais où trouver Napoléon, il partirait sans faute le 11 ou le 12, c'est-à-dire dès que son entrée dans la seconde capitale du royaume se serait confirmée.

Le 15, dans la journée, le bruit se répandit que le duc de

Raguse venait d'obtenir du roi que Ton fortifiât les Tuileries et qu'il s'y enfermât avec les minisires, avec les chambres, avec toute sa maison militaire. Les Tuileries pouvaient renfermer trois mille hommes.

Ce fut le baron qui vint annoncer cette nouvelle à son frère, en lui disant qu'il espérait bien le voir faire partie de la garnison.

— Je te croyais parti depuis le 11 , lui répondit Dieudonné.

— J'allais partir, en efïet, dit le baron, quand j'ai réfléchi que l'on vient de Lyon à Paris par deux routes, la route de Bourgogne et la roule du Nivernais ; j'ai craint de prendre une route, tandis que l'usurpateur prendrait l'autre.

~ C'est une raison, dit Maihilde.

— Oui, et je n'en vois pas, répondit le baron, à ce que mon frère ne se mette pas à la disposition du roi.

-- C'est aussi ce qu'il va faire, dit Mathilde. Et elle prit une plume, de l'encre et du papier.

— Que faites- vous ? demanda le baron.

— Vous le voyez, j'écris.

— Aqui?

— Au duc de Raguse.

— Quoi T

— Que mon mari se met à sa disposition.

— Dieudonné ne sait donc plus écrire ?

— Non, quand il a le bras droit foulé. Et Mathilde écrivit :

1 Monsieur le maréchal.

» Mon mari, le chevalier Dieudonné de la Graverie, quoique assez grièvement blessé au bras pour que ce soit moi qui vous écrive, a l'honneur de vous rappeler qu'il fait partie de la maison rouge du roi. Quelque chose que vous décidiez, il demande à partager les périls de ses compagnons.

» Son dévouement pour Sa Majesté lui tiendra lieu de force.

V II a l'honneur d'être, » Monsieur le maréchal, etc., etc. »

— Est-ce bien ainsi ? demanda Mathilde au baron.

— Oui, répondit le baron furieux, c'est à merveille, et Dieudonné est bien heureux d'avoir une femme comme vous.

Iloin ! fit naïvement Dieudonné, quand je vous disais que c'était un trésor !

sa BLACK

Le baron se retira en disant qu'il allait au^ nouvelles.

^îaihilde envoya sa lettre aux Tuileries.

Le 19, à neuf heures du matin, on apprit à Paris que Napoléon était entré le 17 à Auxerre, et qu'il continuait sa march. sur la capitale.

A onze heures, le roi, qui avait repoussé le plan du duc d. Raguse, fit venir le maréchal et lui dit :

— Je pars à midi ; donnez des ordres en conséquence à m. maison militaire.

Le duc de Raguse donna ses ordres.

A midi, on annonça chez M. de la Graverie un aide de camp du maréchal.

Le maréchal répondait directement à madame de la Graverie, que le roi, sachant l'accident grave qui faisait garder la chambre à M. de la Graverie, et connaissant ses sentiments de dévouement à l'endroit de la monarchie, lui donnait congé de rester chez lui, sachant parfaitement que, s'il ne le voyait pas en ce moment suprême, cela tenait à la blessure qu'il s'était faitr à son service.

— C'est bien, monsieur, répondit Malhilde à l'aide de camp ; dites à M. le maréchal que, dans une heure, M. de la Graverie sera au château.

Dieudonné ouvrait des yeux énormes.

L'aide de camp, émerveillé devant cette héroïne, salua avec admiration et se retira.

Mathilde passa la lettre à Dieudonné.

— Mais, dit-il, le roi me donnait congé, il me semble.

— Oui, dit Mathilde; mais ce sont de ces sortes de faveurs qu'un gentilhomme ne doit pas accepter; il faut accompagner le roi dans sa retraite jusqu'au moment où la terre de France manquera devant lui, dussiez-vous vous faire attacher à votre cheval.

M. de la Graverie était un homme d'un sens droit.

— Vous avez raison, Mathilde, dit-il.

Puis, de la même voix que César eût fait le même comman dément l

— Mon harnais et mon cheval de guerre! dit-il.

Une heure après, M. le chevalier de la Graverie était aux Tuileries.

A minuit, le roi partit.

En arrivant à Ypres, le roi le vit et le reconnut ; il était resté, lui troisième.

Le roi se fit apporter trois croix de Saint-Louis et les atiacha lui-même à Tuniforme de ces trois fidèles.

Puis il les renvoya en France, en leur annonçant qu'il espérait les y revoir bientôt.

Le chevalier avait fait prés de cent lieues à cheval, il en avait assez; il vendit son cheval moitié de sa valeur, prit la diligence et revint à Paris.

Il est impossible de donner au lecteur une idée de la majesté du geste avec lequel il montra sa croix de Saint -Louis à Mathilde.

Mathilde était rayonnante.

Dieudonné demanda des nouvelles de son frèpe.

Il était enfin parti le 17.

Seulement, il était parti pour la Belgique, ne voulant pas rester à Paris, compromis comme il Tétait par les dispositions belliqueuses qu'il avait imprudemment manifestées.

vni

Où le ciievalier de la Liraverie fait de nouTelles connaissances.

On sait les événements qui suivirent le retour de Tîle d'Elbe. Dieudonné, rentré dans son appartement de la rue de l'Université, pendit sa croix de Saint-Louis au chevet du lit de sa femme, en souvenir de ce que c était à elle qu'il la devait.

Il ne fut nullement inquiété pendant les Cent-Jours.

Dieudonné était l'homme le plus heureux qu'il y eût au monde.

11 était chevalier de Saint-Louis et n'était plus mousquetaire !

La seconde Restauration s'accomplit ; le baron rentra a la suite des Bourbons et se réinstalla dans son appartement de la rue de Varennes.

Seulement, il ne vint pas voir son frère. Il regardait comme un grand pa^se-droit que Dieudonné eût été décoré et que lui ne le fût pas.

Il en résulta que le chevalier de la Graverie, n'ayant plus

d'intermédiaire, arrangea directement son affaire avec le roi.

Il obtint de troquer son sabre de mousquetaire contre la baguette de maître des cérémonies, échange qui lui causa une grande joie, cette dernière charge, toute civile et toute pacifique, allant bien mieux à ses goijts que la première.

Mais il arriva qu'une fois débarrassé de son harnais, par une anomalie assez fréquente chez les hommes de son tempérament, le chevalier recherchait avidement la société de ceux qui portaient Tuniforme.

Il semblait avoir pris à lâche de prouver au monde entier, qui lui aussi avait eu le chef orné de ce bienheureux plumet, dont il était si incommodé alors qu'il avait le droit de le porter.

Ainsi, lorsqu'il était de service au dîner des Tuileries, il se plaçait de prédilection au milieu des officiers de la maison militaire et les traitait en camarades.

Un jour, il y fit la connaissance d'un capitaine de grenadiers à cheval, lequel, en vertu de la loi des contrastes, lui plut dès la première entrevue.

Ce capitaine était beaucoup plus âgé que M. de la Graverie, qui, à l'époque où nous sommes arrivés, atteignait sa vingtcinquième ou vingt-sixième année ; quelques mois séparaient à peine cet officier du jour où l'ordonnance ministérielle le mettrait à la retraite.

Ses cheveux étaient gris et quelques rides précoces sillonnaient son front. Mais d'esprit, de cœur et de caractère, M. Dusnesnil — c'était le nom du capitaine -- avait toujours vingt ans; c'était au point qu'il n'y avait peut-être pas dans toute la la garde un sous-lieutenant qui pût lutter avec lui, de gaieté, de verve et d'insouciance.

A tous les exercices du corps, d'ailleurs tant négligés par M. de la Graverie, ou plutôt par les vieilles chanoinesses qui avaient fait soq éducation, le capitaine Dumesnil était de première force.

Quant à son courage, il était proverbial dans l'armée.

Ces qualités firent sur le chevalier, par cela même qu'il ne les possédait point , une impression très-profonde ; il songea aussitôt qu'un tel ami serait bien précieux dans un intérieur un peu y iste, comme l'était le sien ; il espéra qu'iJ distrairait Mathilde, .^ui devenait de moins en moins communicative dans le tête-à-tête ; il calcula qu'il profiterait de la bonne humeur qui ne pouvait manquer de venir à sa femme, comme elle lui venait à lui en écx)utant les saillies de sa nouvelle connaissance en;

conséquence, il lui fît imraédiaternent toutes les avances qu'un amoureux pourrait faire à une femme dér^ircc.

Au bout de quelques heures, la liaison était si bien ébauchée, que M. Dumesnil avait accepté de dîner le lendemain chez le chevalier, et cela, sans se faire beaucoup prier.

Le capitaine, disons-le, du reste, en passant, était un des hommes qui prendraient leur couvert chez le diable, s'ils étaient sûrs que le rôti n'y fiât pas trop brijié.

Sans s'en douter, M. de la Graverie était précisément alors dans une des phases les plus critiques de la vie conjugale.

Depuis longtemps déjà, madame de la Graverie s'ennuyait. L'ennui, chez les femmes du tempérament dont était Maihilde, c'est le frisson qui précède la fièvre. L'année qui avait suivi la seconde Restauration avait été très-gaie; la jeune femme se trouvait rassasiée de bruit, fatiguée de danses, saturée de coquetterie banale : elle commençait à ne plus aimer ces sortes de plaisirs pour les plaisirs seulement; elle sentait le vide de son cœur, et madame de la Graverie était comme la nature, elle avait le vide en horreur.

Elle restait, d'ailleurs, la même, ou à peu près, pour son mari; l'habitude, l'influence de l'éducation avaient stéréotypé en elle la femme de ménage attentive et minutieuse ; quel que fût le cours de ses pensées, elle n'en témoignait pas moins d'attachement à Dieudonné; mais, au fond, la mélancolique tendresse du chevalier agaçait la délicatesse du système nerveux de sa femme, et les regards que celle-ci lui jetait sous le titre d'œillades d'amour, commençaient à se charger peu à peu de cette haine impatiente que les femmes comme elle portent toujours un peu à un mari qui s'obstine à ne pas leur laisser le moindre sujet de plainte, et, par conséquent, pas la plus petite revanche à prendre.

Or, le jour même où M. de la Graverie introduisait chez lui son ami de la veille, le baron, revenant pour la première fois chez Dieudonné, présentait à sabelle-sœur un jeune lieutenant de hussards, qui lui était on ne peut plus chaudement recommandé.

Ce jeune hussard était véritablement un des plus charmants ôfQciors qui se pût voir; il avait une taille d'une exiguïté et d'une ^uuplesse toutes féminines, une tournure élégante, la moustache galamment retroussée, l'air suffisant; c'était enfin un mannequin accom.ph, pour faire reluire avantageusement au soleil les tresses d'or d'un dolman ou traîner crânement une sabretache.

On n'a pas assez étudié, el Ton n'étudiera jamais quelle peut être, sur la santé et l'humeur d'une jolie femme, rinfluence d'une agréable tournure et d'une humeur joviale. ~ A dater de ce bienheureux jour où le lieutenant de hussards et le capitaine de grenadiers vinrent s'asseoir au foyer du chevalier de la Graverie, un mieux sensible s'opéra dans l'état de la maîtresse du logis : la pâleur, qui avait momentanément obscurci son teint, s'effaça; le cercle bleuâtre qui amortissait l'éclat de ses yeux, disparut; elle redevint gaie, et elle assaisonna ses prévenances conjugales d'airs souriants qui en doublèrent le charme et le prix.

Le succès involontaire mais visible qu'ils avaient obtenu, attacha singulièrement les deux médecins malgré eux à la jolie malade. Ils ne quittèrent plus ses côtés, et quinze jours ne s'étaient point écoulés, qu'ils étaient devenus, des commensaux non-seulement ordinaires, mais quotidiens, de l'hôtel de la Graverie.

On les trouvait sans cesse réunis aux promenades et aux courses; ils faisaient leurs entrées de compagnie dans les bals et dans les spectacles; de sorte qu'aussitôt que l'on voyait poindre madame de la Graverie, on pouvait parier que M. de la Graverie venait derrière elle, et, derrière M. de la Graverie, le;deux cavaliers servants.

Ce fut le plus extraordinaire peut être, mais aussi le plus charmant des ménages.

Ce n'était point un ménage à deux comme les ménages vul gaires; ce n'était point un ménage à trois comme on en rencontre à chaque pas en Italie. Non, c'était un ménage à quatre, où figuraient, avec les mêmes privilèges, monsieur, l'ami de monsieur et le protégé de madame; tous trois très-élégamment et très- loyalement partagés, recevant chacun avec une scrupuleuse exactitude ce qui lui revenait de sourires, de mercis affectueux cl d'œillades reconnaissantes, tous trois acquérant a tour de rôle le droit d'offrir leur bras à la jolie Malhilde et aussi celui de porter son châle, son éventail ou son bouquet à titre de dédommagement.

La justice dislributive de madame de la Graverie était si parfaite, qu'elle ne fit pas un seul jour un jaloux ou un mécontento

Mais le plus satisfait du trio masculin, le plus reconnaissant non-seulement à Mathilde, mais encore aux deux autres, était sans contredit Dieudonné, qui ne se sentait pas d'aise lorsqu'il son-

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geait qu'il avait trouvé deux soupapes nouvelles par lesquelles il pouvait épancher le superflu de sa tendresse, qui, aux jours de son isolement, débordait de son cœur.

Comment madame de la Graverie s'y prenait-elle pour maintenir cette égalité d'humeur et cette abnégation dans sa petite cour?

C'est, nous l'avouons de bonne foi, un de ces secrets de femme, que, malgré nos études incessantes et réitérées en cet endroit, nous n'avons jamais pénétré.

Et, chose la plus extraordinaire de toutes, c'est que le monde ne'médit presque pas de cette étrange agrégation. La jeune Allemande paraissait si candide; il y avait une telle naïveté même dans ses façons les plus compromettantes avec les deux ofiBciers; fout en elle était d'un naturel si parfait, que l'on se fût fait accuser d'avoir très-certainement une méchante âme, si l'on eût osé se permettre de hasarder le moindre des soupçons.

Le baron de la Graverie fut l'ange à l'épée flaQiboyante qui chassa les trois bienheureux de leur paradis.

Une après-midi, Mathilde était légèrement soufl'rante ; M. de Pontfarcy — c'était le lieutenant de hussards — se trouvait être de service; enfin, le chevalier de la Graverie et son ami, le capitaine de grenadiers, se promenaient seuls aux Champs-Elysées.

Bien que le quatuor ordinaire se trouvât considérablement réduit, M. de la Graverie paraissait fort joyeux ; il bondissait plutôt qu'il ne marchait, et cela, malgré un embonpoint devenu respectable, eu égard à son âge. Le plus léger incident le faisait rire aux éclats, et il ne cessait de se frotter allègrement les mains, et, suivant les saintes lois de l'amitié, le capitaine Dumesnil partageait en tout point cette heureuse humeur.

Dans leur promenade, ils furent croisés par un homme qui ne semblait pas précisément aussi satisfait de la destinée qu'ils paraissaient l'être.

Cet homme, c'était le baron de la Graverie.

Il marchait la mine ci soucieuse, si sombre, le chapeau si complètement rabattu sur les yeux, qu'ils le touchèrent sans le reconnaître.

Mais, lui, se sentant heurté, releva la tête et les reconnut.

— Par la mort-Dieu ! je suis aise de vous rencontrer, chevalier, dit le frère aîné en saisissant le bras de son cadet.

— Vraiment! dit celui-ci en faisant une grimace de douleur, tant le baron avait serre fort.

— Oui, j'allais chez vous.

Dumesnil secoua la tête; il a\Ait le pressentiment d'un malheur.

Mais, revenant rapidement à son humeur joyeuse :

— Eh bien, voyez, dit le chevalier, la bizarre chose, je disais à l'instant même à Dumesnil : t II faut que tout à Theure je passe chez mon frère, pour lui annoncer cette heureuse nouvelle. »

— Cette heureuse nouvelle?... répéta le baron ave^ un sourire lugubre. Ah ! vous avez une heureuse nouvelle à m'apprendre?

— Oui.

— Eh bien, l'échange ne sera pas à votre avantage; car j'en ai, moi, une assez désagréable à vous offrir.

Il était facile de voir, pour un observateur aussi fin que Tétait Dumesnil, que cette nouvelle, qui devait être si désagréable au chevaUer, réjouissait fort le baron.

Dumesnil frissonna, et, comme le chevalier avait le bras appuyé au bras du capitaine, il frissonna lui-même par sympathie plutôt encore que par pressentiment.

— Mais qu'est-ce donc? murmura le pauvre Dieudonné en blêmissant, tant il était d'avance terrifié par Tédair de la bombe que le le baron allait lancer au travers de son bonheur.

— Rien, pour le moment.

— Comment ! rien pour le moment ?

— Non, plus tard, je vous dirai cela, quand nous serons chez moi, si vous voulez bien m'y suivre.

Dumesnil vit que le baron désirait parler à aon frère en particulier, et, comme le premier n'avait point caché au second que ce qu'il avait à lui dire n'était point agréable à eotendre, il aimait autant ne pas assister à l'entretien.

— Pardon, mon cher Dieudonné, dit-il, mais il me revient en mémoire que je suis attendu chez mon colonel.

Et il tendit une main au chevalier, tandis que, de l'autre, il saluait le baron.

Mais Dieudonné, menacé par un malheur inattendu, n'était pas homme à affronter seul ce malheur; il reprit et remit sous son bras le bras que le capitaine venait de lui retirer.

— Bah! fit-il, ce matin encore, vous m'avez dit, mieux que dit, déclaré que vous étiez libre pour tout le jour; vous resterez, monsieur le discret, et mon frère parlera devant vous. Que diable! vous avez accepté la moitié do ma joie tout à

l'heure, c'est bien le moins que vous endossiez voire part de mon ennui.

— Au fait, dit le baron, je ne sais vraiment pas pourquoi je laisserais monsieur en dehors d'une contidence dans laquelle il a son rôle aussi bien que vous.

Le capitaine Dumesnil releva la tête, comme fait un cheval au bruit du clairon, et rougit légèrement.

— Au diable soit le vieux voltigeur qui nous aura gâté notre journée ! murmura-t-il à l'oreille de Dieudonné.

Puis, tout haut, d'un ton qui tenait à la fois de la prière et de Ja menace :

— Monsieur le baron a sans doute bien réfléchi à ce qu'il allait entreprendre, dit-il; cependant, je me permettrai de lui faire observer que les confidences dont je parle sont parfois aussi dangereuses pour celui qui les fait, que douloureuses à celui à qui elles sont faites.

— Monsieur, répondit sèchement le baron, je sais à quoi m'obligent mes devoirs de chef de la famille de la Graverie, et je suis seul juge de ce que mon honneur commande.

Que veut dire tout ceci, mon Dieu? murmurait le pauvre chevalier en secouant la tête. Dumesnil à l'air très au courant de ce que veut me dire mon frère, et il ne m'en a pas parlé. Allons, mon cher baron, déboutonnez-vous tout de suite; la perplexité dans laquelle vous nous avez mis est plus douloureuse que ne le sera, j'en suis bien certain, ce que vous avez à m'apprendre.

— Suivez-moi donc chez moi, alors, dit le baron.

Et tous deux, redescendant les Champs-Elysées, marchèrent à ses côtés, et, par le pont de la Concorde et la rue de Bourgogne, arrivèrent à la rue de Varennes, demeure du baron.

Tous trois étaient si préoccupés, que, pendant cette longue course, pas un ne rompit le silence.

L'anxiété du pauvre Dieudonné redoubla lorsqu'il vit son frère aîné les faire entrer dans le cabinet le plus reculé de son appartement, et en fermer soigneusement la porte.

Quand il eut pris ces soins préliminaires pour assurer le secret de la conférence, le baron tira solennellement une lettre de sa poche et la présenta de la main droite à son cadet, tandis que, de la gauche, éireignant la main de celui-ci, il murmurait d'un air profondément compatissant :

— Pauvre frère ! pauvre frère ! malheureux chevalier !

Cet exorde était si lugubre, que Dieudonné hésita à prendre le papier.

Cette seconde d'hésitation suffit à Dumesnil pour jeter les yeux sur le [li et pour en reconnaître l'écriture fine et déliée. Avant que le chevalier eût pris une décision, le capitaine de grenadiers sa'si: la letlre.

— Par le sang Dieu ! dit le capitaine, il ne la lira pas, votre lettre, monsieur le baron.

Puis, se redressant, serrant le ceinturon de son habit d'un cran, et entraînant M. de îa Graverie aîné dans un coin de la chambre :

— J'accepte vos reproches, monsieur, j'assume toutes les conséquences de ceci ; mais je ne laisserai pas mettre au laminoir le bonheur de votre pauvre frère ; il y a des gens qui ont besoin de rêver pour exister; pensez -y.

Puis, plus bas :

— Au nom du ciel, monsieur, laissez vivre le pauvre agneau, qui est bien fait de la meilleure pâte dont le ciel ait jamais fait cadeau à la terre.

— Non, monsieur, non, répondit le baron en élevant la voix, non, les questions d'honneur dominent toutes les autres dans nos familles.

— Bon ! bon ! dit le capitaine en ayant l'air de tourner la chose en plaisanterie, il en est un peu de l'honneur comme du mari outragé, convenez-en : il est sauf quand cela s'ignore, et à peine égratigné quand cela s'apprend.

— Mais, monsieur, il y a un coupable, dont il ne faut pas encourager l'impunité.

Le capitaine saisit le poignet du baron.

— Et qui diable vous demande grâce ? dit-il avec un regard flamboyant ; est-ce que vous ne comprenez pas que je me mets à votre disposition, monsieur ?

— Non, continua le baron en élevant de plus en plus la voix; n<jn, il importe que Dieudonné sache que son indigne femme et son non moins indigne ami...

Le capitaine devint pâle comme un cadavre, et essaya de couvrir avec sa main la bouche du baron.

Mais il était trop tard, le chevalier avait entendu.

— Ma femme! s'écria-t-il, Maihilde! elle m'aurait trompé, elle? Allons donc, c'est impossible.

— Allons! fit le capitaine, il en est arrivé à ses fins, le bandit.

Et, haussant les épaules, il lâcha le baron et alla s'asseoir dans un coin de l'appartement, en homme qui a fait tout ce qu'il a pu pour empêcher une catastrophe, mais qui, la voyant arriver malgré ses efforts, s'y résigne patiemment.

— Impossible? releva le baron sans faire attention à l'accent lamentable avec lequel son frère avait prononcé ces mots. Si vous ne me croyez pas, priez monsieur de vous rendre la lettre doilt il s'est emparé, au mépris des convenances et du savoirvivre, et vous y verrez la preuve de votre déshonneur.

Le capitaine Dumesnil, assis dans son coin, semblait impassible à la surface ; mais il mordait sa moustache en homme qui n'est point aussi calme qu'il voudrait le paraître.

Pendant ce temps, Dieudonné devenait de plus en plus pâle ; les quelques mots qu'il laissa échapper expliquaient cette pâleur croissante.

—Mon déshonneur! répéta-t-il, mon déshonneur ! mais alors, frère, mon enfant ?. . .

Le baron éclata de rire.

— Cet enfant, continua le chevalier, comme s'il n'eût pas entendu le rire sarcastique de son frère, cet enfant dont je me promettais tant de joie, depuis deux jours que Mathilde m'en a parlé; cet enfant, dont je rêvais tout éveillé et auquel je pensais endormi ; cet enfant, que je voyais déjà dans son berceau avec sa petite figure d'ange, rose et blanche ; cet enfant, dont le doux gazouillement bruissait d'avance à mon oreille ; cet enfant ne m'appartiendrait pas?.,. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! continua-t-il avec une voix qui se fondait en sanglots, je perds à la fois ma femme et mon enfant !

Le capitaine se leva comme pour aller prendre le chevalier entre ses bras ; mais il se rassit aussitôt, et, au lieu de mordre ses moustaches, commença de se mordre les poings.

Mais, comme s'il ne voyait ni la douleur de son frère, ni la colère du capitaine :

— Oui, répliqua brutalement le baron ; car cette lettre, que le hasard a mise dans mes mains, que je désirais vous communiquer, et dont s'est emparé le capitaine Dumesnil, contient les félicitations que votre femme adresse à son amant, à propos de cette future maternité.

Le pauvre Dieudonné ne répondit point; il était tombé à genoux, s'était caché le visage entre ses mains, et Taisait entendre des sanglots convulsifs. Le capitaine Dumesnil ne put supporter phis Iqa^gtenips cette scène.

Il se leva, et, marchant droit au baron :

— Monsieur, lui dit-il à demi-voix, en ce moment, comrae vous le comprenez bien, puisque vous avez fait tout ce que vous avez pu pour cela, je ne m'appartiens plus ; mais, lorsque monsieur votre frère aura reçu la satisfaction qui lui est légitimement due, je pourrai qualifier votre conduite comme elle le mérite, et croyez bien que je n'y manquerai pas.

Et, en achevant cette phrase, Tofficier salua et se dirigea vers la porte.

— Vous vous en allez, monsieur? lui dit le baron.

— Je vous avoue, répondit le capitaine, que je ne me sens pas la force de supporter celte effroyable scène.

— Allez-vous-en, soit ! mais rendez-moi la lettre de madame de la Graverie.

— Et pourquoi donc vous la rendrais-je? demanda le capitaine avec hauteur en fronçant le sourcil.

-- Mais par cette raison bien simple qu'elle ne vous est point adressée, reprit le baron.

Le capitaine se retint à la muraille, il avait failli tomber.

En effet, le capitaine, le lecteur adii le comprendre, avait pensé jusqu'alors que Taccusation lui donnait dans toute cette affaire un rôle plus actif que celui qui venait de lui être fait par le baron.

Il prit vivement la lettre, qu'il avait placée dans une de ses poches, la déplia et en lut les premières lignes.

Au geste qui lui échappa, au mouvement de sa physionomie, le baron devina tout.

— Vous aussi I s'écria-l-il en frappant ses mains Tune contre l'autre; vous aussi ! Eh bien, alors, elle est encore d'un tiers plus coquine que je ne le pensais.

— Oui, monsieur, moi aussi, dit le capitaine en baissant la voix.

— Comment ?

— Oui, moi aussi, je suis un misérable, aussi misérable qu'elle pour avoir trompé ce brave, ce digne, ce loyal garçon ; mais dites-lui, lorsqu'il sera revenu à lui...

Mais Dieudonné, qui, pendant ce temps-là, était sorti de sa torpeur, l'interrompit.

— Dumesnil! s'écria-t-il, Dumesnil! ne m'abandonne pas, mon ami ; songe que je n'ai plus au monde que ton amitié pouf me secourir et me consoler.

Le capitaine, retenu par son remords, hésitait.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu 1 s'écria le pauvre chevalier en se tordant les mains, Tamitié n'esl-elle donc qu'un mot, comme Tamour ?

Le baron fît un mouvement pour s'avancer vers son frère.

Ce mouvement décida le capitaine.

Il saisit le bras du frère aîné avec une force qui arracha une crispation de douleur à ce dernier, et, à demi-voix, les yeux dans les yeux :

— Pas un mot de plus, monsieur, lui dit-il impérieusemenî ; voici la première fois qu'une faute de ce genre me laisse quelque regret ; mais celui que me donne cette faute est si cuisant, que je ne sais, je vous le jure, si j'aurai assez de toute ma vie pour la racheter ; je l'essayerai pourtant, monsieur, et cela, en jne dévouant à votre frère, en lui donnant les soins et la ten- Jresse sans lesquels il ne peut plus vivre. Taisez-vous donc, monsieur ; il n'est ni en votre pouvoir, ni au mien d'annihiler ]e passé, mais ne déchirez pas davantage ce pauvre cœur.

— Tout me sera bon, monsieur, répliqua aigrement le baron, pour amener mon frère à chasser une femme qui le déshonore, et à répudier un enfant qui vient voler une fortune qui appartient à d'autres.

— Oh ! dites qui vous appartient, ce sera plus franc, et alors, au point de vue de l'égoïsme, votre conduite sera peutêtre excusable, répondit le capitaine en jetant sur le baron un regard de mépris ; soit ; mais lalettre que madame de la Graverie écrivait à iM. de Pontfarcy suffira pleinement pour obtenir, même judiciairement, ce que vous souhaitez.

— Alors, rendez-moi cette lettre.

Dumesnil réfléchit un instant.

Puis;

— Je le veux bien, dit-il ; mais j'y mets une condition.

— Une condition ?

— Oh ! c'est à prendre ou à laisser, monsieur, dit le capitaine avec impatience et en frappant du pied ; ainsi dépêchons. Votre parole, ou je déchire cette lettre.

— Cependant, monsieur !

Le capitaine fit le geste de déchirer le papier.

— Monsieur, sur ma foi de gentilhomme...

— De gentilhomme ! murmura Dumesnil avec un accent de souverain mépris ; eh bien, oui, sur votre foi de gentilhomme ! puisque l'on est encore gentilhomme, à ce qu'il paraît, en faisant de pareilles choses, iurez-moi aue vous ne direz jamais à votre

frère qu'il a été trompé à la fois par les deux hommes qu'i\ appelait ses amis ; jurez-moi, enfin, que vous n'entra^erez pas Texpiation à laquelle je veux consacrer le temps qui me reste à vivre.

— Je vous le jure, monsieur, dit le baron dévorant des yeux la précieuse lettre.

— A merveille. Et je compte si bien que vous tiendrez votre serment, que je ne vous dis pas ce que je compte faire si vous y manquez.

Et le capitaine remit au baron la lettre écrite par Mathilde à M. de Pontfarcy.

Puis, s'avançant vers le chevalier toujours affaissé sur luimême :

— Allons, Dieudonné, lui dit-il, relève-toi, et appuie-toi sur ma poitrine ; nous sommes des hommes.

— Oh ! merci, merci, dit le chevalier en se relevant avec effort, et en s'abandonnani dans les bras du capitaine ; tu ne me quitteras point, toi, n'est-ce pas ?

— Non, non, murmurait le capitaine caressant son ami comme il eût fait d'un enfant.

— Oh ! vois-tu ! continua le chevalier d'une voix entrecoupée parles sanglots, c'est que j'ai peur de devenir fou, tant je suis effrayé de l'avenir qui s'ouvre devant moi, tant je suis certain que la comparaison du passé au présent va me rendre l'existence odieuse.

— Allons, dit le baron, du courage I la meilleure des femmes ne vaut pas la moitié des larmes que tu verses depuis un quart d'heure, a plus forte raison unedrôlesse.

— Oh ! vous ne savez pas, vous ne savez pas, interrompit le pauvre Dieudonné, ce que cette femme était pour moi ! Vous, vous avez les salons, vous avez la cour, vous avez l'ambition qui vous occupe, vous avez les honneurs que vous poursuivez, vous avez les plaisirs qui tiennent leur place dans votre cœur avec les commérages des deux chambres ; vous avez les promotions, les distinctions, qu'obtiennent vos rivaux. Moi, je n'avais qu'elle -, elle était toute ma vie, toute ma joie, toute mon ambiîion sur la terre. Les paroles qui sortaient de sa bouche étaient les seules auxquelles je trouvasse une valeur; et, à présent que je sen>> que tout cela manque tout à coup sous mes pieds, il me semble que je vais entrer dans un désert sans eau, sans soleil et sans lumière, jù le temps ne marquera plus que par mes douleurs ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu!...

— Bah! dit le baron, chansons que tout cela!

— Monsieur!... fit le capitaine presque menaçant.

— Oh^ vous ne m'empêcherez pas du dire à. nidi frère, répéta îe baron ne perdant pas de vue son héritage, vous ne m'empêcherez pas de lui dire qu'il doit au nom qu'il porte, de ne pas ie laisser avilir; en cessant d'estimer une fennne indigne de i^ous, vous cessez de l'aimer.

' — Sophisme, paradoxe, erreur que tout cela, mon frère! s'écria le chevalier avec le désespoir dans le cœur ; dans ce moment même, voyez-vous, dans ce moment où sa faute me brise le cœur, où la honte empourpre mon front, eh bien , dans ce moment, je l'aime ! je l'aime !

— Ami, murmura le capitaine, il faut être homme, il faut vivre.

— Vivre! pourquoi faire maintenant?... Ah! oui, pour me venger, pour tuer son amant; oui, selon la loi du monde, selon le code de l'honneur, il faut maintenant que, lui ou moi, nous mourions, parce que Dieu l'a faite fen^me, c'est-à dire lâche et perfide ; et, parce que, lâche et perfide, elle a forfait à sa foi, une mort d'homme est devenue nécessaire, et tout cela pour le monde, pour l'honneur, comme si le monde s'inquiétait de la façon dont on me ravit ma joie, comiiic si l'honneur se souciait de mon infortune ou de ma félicité. Mais le monde et l'honneur se soucient d'une chose, par exemple ; 3'est du sang. Peu leur imiporte celui qui doit être répandu à la suite de l'offense.

~ Auriez -vous peur, mon frère? demanda le baron. Le chevalier regarda son frère avec une expression désespérée.

— Je n'ai peur que d'être celui qui tuera..., di.ril.

Et il prononça ces p'uoles avec une animation et une énergie qui prouvaient combien il avait dit la vérité.

Puis, faisant un effort, et posant sa main sur Tépaule du ca pitaine :

— Allons, mon pauvre Dumesnil, lui dit-il, aide-moi a md venger, puisque je ne puis laisser le soin de ma vengeance a Dieu, sans être accusé d'être un lâche.

Et, se retournant vers son frère :

— Baron, lui dit-il, je vous engage ma foi que, demain, à pareille heure, de M. de Pontfarcy eu de moi, l'un sera mort. Est-ce tout ce que vous exigez comme représentant de l'honneur de la famille ?

— Non, car je connais votre faiblesse, mon frère. Je demanda

ce BLACK

un pouvoir pour suivre juridiquement voire séparation contre votre indigne femme.

— Et ce pouvoir, vous Tavez là, sans doute, mon frère, tout préparé, tout rédigé?

— Il n'y manque que votre signature.

— Je m'en doutais... Une plume, de Tencre, le pouvoir.

— Voilà ce que vous demandez, mon cher Dieudonné, dit le baron présentant à son frère d'une main le pouvoir et de l'autre une plume trempée dans l'encre.

Le chevalier signa sans faire entendre une plamte, sans pousser un soupir.

Seulement, la signature était tellement tremblée, qu'elle était à peine lisible.

— Mille tonnerres ! dit le capitaine en entraînant son ami et en jetant un dernier regard sur le baron, on en a pendu, et un bon nombre, qui ne l'avaient pas tant mérité que celui-là l

On cœur brisé.

A la porte de la rue, il y eut presque une lutte entre le chevalier et son ami.

Le chevalier voulait tourner à gauche, le capitaine essayait de l'entraîner à droite.

Dieudonné voulait absolument rentrer chez lui, reprocher à Malhilde sa trahison, lui dire un dernier adieu.

Le capitaine, au contraire, avait, dans l'intérêt de son ami et dans le sien propre, d'excellentes raisons pour s'opposer à cette entrevue.

Il employa donc toute son éloquence pour faire renoncer Dieudonné à son projet; mais ce ne fut pas sans peine qu'il obtint que, au heu d'aller à son hôtel, le chevalier de la Graverie viendrait habiter pendant quelques jours son modeste logement.

Une fois qu'il l'eut installé dans sa petite chambre, le capi-

îaine dévêtit son uniforme, s'habilla de noir et prit ses disposition? pour sortir.

Le pauvre chevalier était tellement abîmé dans sa douleur, qu'il ne s'aperçut de l'intention de son ami qu'au moment où celui-ci ouvrait la porte.

Il étendit vers lui les mains comme eût fait un enfant.

— Dumesnil, dit-il, tu vas me laisser seul?

— Pauvre ami, dit le capitaine, as-tu déjà oublié que tu as à demander compte à quelqu'un, je ne dirai pas de ton honneur, mais de son honneur?

— Oh! je l'avoue, oui, je l'avais oubUé. Dumesnil! Dumesnil ! je pensais à Malhilde.

Et le chevalier se remit à fondre en larmes.

— Pleurez, pleurez, mon ami, disait le capitaine ; le bon Dieu, qui fait bien tout ce qu'il fait, a mis au cœur des êtres bons et faibles de larges soupapes pour épancher une douleur qui, sans cela, les tuerait. Pleurez! oh! ce n'est pas moi qui vous dirai de refouler vos larmes.

— Eh bien, allez, mon ami, dit le chevalier, allez; je vous remercie de m'avoir rappelé à mon devoir.

— • J'y vais.

— Une seule recommandation.

— Laquelle?

— Tâchez que cela ne traîne pas en longueur ; faites, si c'est possible, que la chose soit pour demain matin.

— Soyez tranquille, mon ami, dit le capitaine en serrant le chevalier contre son cœur; j'aurai même bien du malheur si tout n'est pas fini pour ce soir.

Le chevalier resta seul.

Et c'est ici que nous nous arrêtons pour demander bien humblement pardon à nos lecteurs.

Nous leur avons dit, en commençant, que ce livre n'était point un roman comme les autres. En voici la preuve.

Tous les héros de roman sont beaux, grands, élancés, bien faits de taille, braves, intelligents, spirituels.

Ils ont de beaux cheveux noirs ou blonds, de grands yeux noirs ou bleus.

Us on; une susceptibilité qui, au moindre outrage, leur fait porter la main à la poignée de leur épée ou au pommeau de leur pistolet.

Enfin, ils sont fermes dans leur résolution si la haine chez eux appelle la haine; l'amour, l'amour.

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Notre héros n'est rien de tout cela ; il est plutôt laid que beau, plutôt petit que grand, plutôt grassouillet que mince, plutôt polîron que brave, plutôt naïf qu'intelligent.

Il n'a les cheveux ni noirs ni blonds : il les a jaunâtres ; il n'a les yeux ni noirs ni bleus : ils les a verts.

L*outrage qui lui a été fait est grand, et cependant, comme il Ta dit, il se battra, mais seulement parce que le monde Texige.

Enfin, il est irrésolu, et — au lieu de haïr — il aime encore celle qui Ta trompé.

Depuis longtemps, il nous semblait que Ton déshéritait trop les humbles de la création du droit d'aimer et de souffrir. Il nous semblait qu'il n'était pas absolument nécessaire d'être beau comme Adonis et brave comme Roland, pour avoir droit aux paroxysmes suprêmes de l'amour et de la douleur. '

Et; comme nous cherchions dans notre imagination un rêve auquel donner la vie, voici que le hasard nous a fait, au beau milieu de ce monde, rencûrarer justement Thomme que nous cherchions :

Le pauvre chevalier de la Graverie.

Lui était un exemple que, sans être en rien ni physiquement ni moralement un héros de légende, on peut souffrir toutes les douleurs humaines renfermées dans ces quelques mots : il aimait, il a été trompé.

Aussi, resté seul, au lieu de prendre la pose d'Antony ou de Werther, Dieudonné s'abandonna-t-il tout simplement, tout naturellement, à son désespoir.

11 se promenait dans sa chambre, en long, en large, en diagonale, en appelant Mathilde, non pas ingrate, pertide, cruelle, mais des plus doux et des plus charmants noms qu'il avait riiabitudede lui donner; il lui adressait des reproches comme si elle eût pu l'entendre. Il cherchait, afin de s'en prendre à luimême, s'il ne lui avait pas donné quelque motif de plainte qui pût justifier sa trahison. Il essuyait ses larmes pour avoir l'instant d'après à les essuyer encore.

Eh bien , nous l'avouons, voilà de ces douleurs qui ont toutes nos sympathies ; celte faiblesse de l'homme qui garde l'impuissance de l'enfant est déchirante, en ce que l'on devine que, ne trouvant point de consolation en elle-même, elle n'en cherchera même point dans les autres; pour elle, alors, tout dépend de Dieu; non pas que cette faiblesse ait la foi; non pas qu'elle dise : c Vous m' aviez donné mon bonheur, vous me l'avez repris ;

soyez béni, mon Dieu ! » mais parce qu'elle dit : « Qu'avais-je fait pour tant souffrir ? Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi! >

Or, savez-vous quelle était la pensée qui don imait chez ce ïialheureux, si cruellement trahi par sa femii.3?

C'était de revoir Mathilde, une fois, -une seule fois encore.

C'était de lui dire tous ces reproches qui Tétouffaient.

'C*était...

Qui sait? peut-être se justifierait-elle!

Après mille doutes, mille hésitaiions, il parut tout à coup l/rendre un parti et se précipita vers la porte.

Mais il s'aperçut, à la résistance du pêne, que son ami l'avait enfermé à double tour.

Il courut à la fenêtre, et se mit à maudire son ami.

Cela lui fit quelque bien d'avoir à maudire autre chose que Mathilde.

Tout à coup, il pensaqu'en appelant par la fenêtre, le concierge viendrait, et, ayant sans doute une double clef de l'appartement, pourrait lui ouvrir. Il ouvrit la fenêtre et appela.

La cour resta déserte.

A mesure que les difiicultés se plaçaient entre le chevalier et son désir de revoir Mathilde, ce désir devenait plus grand.

— Oui, oui, oui, disait-il tout haut, il faut que je la revoie, et je la reverrai!...

Puis, il criait :

— Mathilde ! Mathilde ! Mathilde I chère Mathilde ! Et, les bras tordus, il se roulait sur le tapis. Tout à coup, il se releva et chercha des yeux.

Ses yeux s'arrêtèrent sur le lit : c'était cela qu'il cherchait.

11 s'y précipita comme un tigre sur sa proie ; Il en arracha les draps, les déchira en bandes et commença de nouer ces bandes les unes au bout des autres.

Cet homme qui, à dix ans, appelait sa tante pour l'aider à descendre un escalier, qui avait le vertige quand il montait à cheval, cet homme, sans aucun débat avec lui même, avait résolu de descendre avec des draps déchirés d'une fenêtre du second étage. **

Aussi, la besogne achevée, alla-t-il droit à la fenêtre.

En allant à la fenêtre, il passa devant la porte.

Il s'arrêta, essaya encore, mais inutilement, de l'ouvrir; il pesa dessus de toute sa force; mais la porte était solide, elle résista.

— Allons! dit-il.

Et il noua sa corde par une des extrémite's à la barre de la

fenêtre. ♦

La nuii était venue, sinon la nuit, au moins le crépuscule.

Il regarda et se rejeta en arrière ; la hauteur de la croisée lui donna le vertige.

— J'ai le vertige parce que je regarde, dit-il ; en jj': regardant pas, je ne Taurai plus. ^

Et il ferma les yeux, enjamba la fenêtre, se cramponna des deux mains aux draps et commença de descendre.

A la hauteur du premier étage, c'est-à-dire à mi-chemin, le chevalier entendit un craquement au-dessus de sa tête \ puis, tout à coup, n'étant plus soutenu par rien, il tomba de tout son poids de la hauteur de quinze pieds.

L'échelle s'était rompue, soit que le nœud eût été mal fait, soit que les draps, vieillis et amincis en bandes, n'eussent pas eu la force de porter un homme.

Le premier sentiment du chevalier fut d'être joyeux de se trouver à terre.

Il n'avait éprouvé qu'une violente secousse par tout le corps, mais pas de douleurs locales.

Il essaya de se relever, mais retomba.

Sa jambe gauche ne pouvait pas le porter.

Elle était brisée à trois pouces au-dessus de la cheville.

Il n'en essaya pas moins de marcher.

Mais ce fut alors qu'il éprouva une douleur effroyable, si effroyable, qu'il poussa un cri, lui qui n'avait pas crié en tombant.

Puis tout sembla tourner autour de lui ; il chercha le mur pour s'y appuyer ; le mur tournait comme tout le reste.

Il sentit que le sentiment lui échappait.

Il prononça encore une fois le nom de Mathilde, dernier éclair de sa raison ou plutôt de son cœur, et s'évanouit. -». A ce nom, il lui sembla qu'une femme répondait en venant

lui, et que cette femme, c'était Mathilde.

Mais l'âme était déjà voilée d'un trop épais nuage pour rien distinguer avec certitude ; le chevalier tendit les bras vers Ti» mage chérie, sans savoir si c'était un rêve ou une réalité.

Cette femme, c'était en effet Mathilde, qui, ignorant complétemenl les événements de la journée et n'ayant pas vu rentrer Dieudonné, avait attendu le crépuscule, et, jetant un voile sur son chapeau, avait d'abord couru chez M. de Pontfarcy.

M. de Ponlfarcy était absent.

Elle avait alors couru chez M. Dumesnil.

Elle traversait la cour pour gagner Tescalier secondaire qui conduisait au modeste appartement du capitaine, quand elle avait entendu un cri, puis vu un homme qui chancelait comme s'il était ivre, et qui, flnalement, était tombé en appelant Mathilde. -a

Alors seulement, elle avait reconnu son mari.

Elle se précipita vers lui, prenant ses mains dans les siennes eiVappelant :

— Dieudonné ! cher Dieudonné !

A cette voix, qui Teût fait tressaillir dans sa tombe, Dieudonné ouvrit les yeux, et une expression indicible de joie et de bonheur se peignit sur son visage.

Il voulut parler ; mais la voix lui fit défaut, ses yeux se refermèrent, et Mathilde ne put entendre qu'un long et douloureux soupir.

En ce moment, un troisième personnage vint se mêler à la scène.

C'était le capitaine Dumesnil.

Il vit Dieudonné évancmi, Mathilde pleurant, un fragment de drap pendant à la fenêtre.

Il comprit tout.

— Ah ! madame, lui dit-il, il ne vous manquait plus que d'être cause de sa mort, à lui aussi.

— Comment ! à lui aussi ? demanda Mathilde ; que voulezvous dire ?

— Je veux dire que cela fera deux.

Et le capitaine jeta sur le pavé de la cour une paire d'épées qui y rebondirent en résonnant.

Puis il prit entre ses bras Dieudonné, comme il eût pris un enfant, et le monta chez lui.

Mathilde les suivit en sanglotant.

Tout évanoui qu'il était, Dieudonné avait un vague sentiment de h scène qui s'accomplissait.

Il lui semblait reconaître la chambre du capitaine; on l'y déposait sur le lit veuf de draps ; il entendait bruire à son oreille la voix ferme et accentuée de Dumesnil ; la voix douce et caressante de Mathilde alternait avec elle.

Elle appelait le capitaine : Charles!...

Alors, il sembla toujours au blessé que, dans son délire, il assistait à une scène étrange ; cette scène se passait entre son

ami et sa femme; d'après ce qu'il entendait ou plutôt ce qu'il croyait entendre, le capitaine, lui aussi, le trompait. Seulement, le capitaine maudissait celle qui lui avait fait commeltre ce qu'il considérait aujourd'hui comme un crime, et lui signifiait qu'il allait essayer de racheter ce crime en se consacrant corps et âme à sa victime.

Quant à Mathilde, elle était à genoux devant son lit ; elle lui tenait, lui serrait, lui baisait les mains, demandait grâce tantôt à Dumesnil, tantôt à lui, reconnaissant aussi sa faute, et jurait de l'expier, de son côté, par une vie d'austérité et de pénitence.

Puis le murmure des voix s'éteignit dans ce sourd grondement que fait le sang aux oreilles, lorsque, cataracte orageuse, il se précipite vers le cœur, et le chevalier de la Graverie perdit complètement connaissance.

Lorsqu'il revint à lui, il se sentit la jambe prise dans des éclisses. Il se retrouva dans la chambre du capitaine, et, à la lueur de la lampe qui brûlait sur sa table de nuit, il reconnut ce dernier assis au pied de . on lit.

— Et Mathilde, demanda-t-il après avoir regardé par tout le reste delà chambre, où est-elle?

A cette question, le capitaine bondit sur sa chaise.

— Mathilde ! Mathilde ! baibutia-t-il ; pourquoi demandez-vous Mathilde î

— Où est-elle allée?... Elle était là, tout à l'heure.

Si Dieudonné avait regardé en ce moment l'honnête figure de son ami, il eût pu croire que celui-ci allait s'évanouir à son tour, tant il était pâle.

— Mon ami, ditDumG3nil, tu as le délire : jamais ta femme n'est venue ici.

Dieudonné regarda Dumesnil avec des yeux brillants de fièvre.

Et, moi, je te dis qu'elle était là tout à l'heure, à genoux, pleurant et me baisant les mains.

Le capitaine fit un effort pour mentir.

— Tu es fou! dit-il; madame de la Graverie est bien certainement chez elle, ignorant tout ce qui s'est passé, et elle n'a eu, par conséquent, aucune raison pour venir chez moi.

Le chevalier laissa retomijer avec un profond gémissement si tête sur son oreiller.

— Et cependant, dit-il, j'aurais juré qu'elle était là il n'y a qu'un instant, qu'elle s'accusait en sanglotant, qu'elle... qu'elle l'appelait.

Quelque chose comme un éclair traversa le cerveau du malheureux.

Il se redressa, presque menaçant.

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à son ami.

— Mais tu le sais bien, à moins que le délire ne le reprenne, dit Dumesnil.

— Mais de votre petit nomî...

Le capitaine comprit.

— Louis, dit-il; ne t'en souviens-tu pas?

— C'est vrai, dit Dieudonne.

El, en effet, c'était le seul prénom sous lequel il avait connu le capitaine, qui se nommait Charles Dumesnil.

Puis, réfléchissant que, dans son inquiétude, sa femme eût au moins dû venir s'informer :

— Mais, si elle n'est point ici, murmura-t-il douloureusement, où est-elle donc?

Puis il ajouta si bas, qu'à peine Dumesnil put-il l'entendre ;

— Chez M. de Pontfarcy, sans doute.

Et, à cette idée-là, sa colère se ranima.

— Ah! dit-il, tu sais, Dumesnil, qu'il faut que je le lue ou qu'il me tue.

— Il ne te tuera pas, et tu le tueras encore moins, répondit le capitaine d'une voix sourde.

— Et pourquoi cela?

— Parce qu'il est mort.

— Morll et comment?

— D'un coupé dégagé donné en quarte et reçu en pleine poitrine.

— Et qui l'a tué?

— Moi, donc !

— Vous, Dumesnil! et de quel droit?

— Du droit que j'avais de t'empêcher de courir à une mort certaine, mon pauvre grand enfant; ton frère portera peut-être le deuil de la vie, mais tant pis !

— El tu t'es battu, malheureux, en lui disant que tu te battais pour moi, et parce que Mathilde me trompait ?

— Oh ! sois donc tranquille, je me suis battu avec M. de Pontfarcy parce qu'il buvait son absinthe pure, et que je ne puis souffrir les gens qui ont cette horrible habitude.

Le chevalier jeta ses deux bras au cou du capitaine et l'embrassa avec une effusion sans réserve, en murmurant : ~ Décidément, j'avais rêvé !

Mais celui-ci, pour lequel cette exclamation était un nouveaa remords, se débarrassa doucement de cette étreinte, et alla s'aaseoir silencieux dans un coin de l'appartement.

— Oh ! Mathilde ! Mathilde I murmura le chevalier.

Où il est démontré que les yoyages forment la Jeunesse.

Il était décidé que le chevalier resterait, pendant tout le temps de sa convalescence, chez le capitaine Dumesnil.

Il est vrai que le capitaine n'avait consulté que lui-même pour prendre cette décision.

Il laissa le blessé sur son lit et s'accommoda du canapé. Pour un homme qui avait fait à peu prés toutes les campagnes de l'Empire, ce n'était point un bivac trop fatigant.

Le chevalier ne dormit point : toute la nuit, il s'agita dans son lit, étouffant ses sanglots, mais faisant entendre des soupirs désespérés.

Le lendemain, Dumesnil essaya de le distraire : il lui parla de plaisirs, d'études, de nouvelles affections ; mais le chevalier de la Graverie ne répondait jamais autrement qu'en parlant de Mathilde et de son désespoir.

Dumesnil jugea sainement que le temps seul pouvait guérir Dieudonné de son chagrin, et que, pour le lui rendre supportable, il était nécessaire de dépayser le malade aussitôt que son état le permettrait.

Tout entier à la tâche à laquelle il s'était voué, le capitaine, pour lequel l'âge de la retraite était déjà arrivé depuis quelque temps, fit les démarches voulues pour quitter le service et faire liquider sa pension.

Puis, six semaines après l'accident, et comme son ami commençait à marcher, sa fracture ayant été simple et la convalescence sans entrave, Dumesnil pria le chevalier de la Graverie de l'accompagner au Havre, où il avait affaire, lui disait-ii.

Arrivé là, comme c'était la première fois que Dieudonné voyait la mer, il insista pour lui faire visiter un paquebot; le chevalier le suivit sans résistance aucune; mais, une fois à bord, Dumesnil lui déclara que leur passage était retenu sur le bâtiment et qu'ils partaient pour l'Amérique le lendemain, à six heures du matin.

Le chevalier l'écouta avec surprise, mais ne fit aucune objection à ce projet.

A Paris, un jour que son ami l'avait laissé seul, peut-t^tre avec intention, le chevalier s'était rendu sournoisement rue de l'Université, à coup sûr pour revoir madame de la Graverie, peut-être pour lui pardonner.

Il lui avait été répondu par le concierge que, le lendemain du jour où lui-même n'était pas rentré, madame de la Graverie était partie et que l'on ignorait ce qu'elle était devenue.

Tous les efforts qu'avait faits M. de la Graverie pour découvrir le lieu de sa retraite, n'avaient abouti qu'à lui donner la certitude qu'elle avait quitté la France.

C'est alors seulement, lorsque le pauvre chevalier fut convaincu qu'il ne pouvait pas exercer vis-à-^is de sa femme la mansuétude dont il était prêt à lui donner des preuves, qu'il consentit à suivre son ami au Havre.

D'ailleurs, si Mathilde avait quitté la France, peut-être l'avait-elle quittée par le Havre, et, au Havre, peut-être un heureux hasard lui apprendrait-il de ses nouvelles.

Cependant, il faut le dire, le chevalier avait quelque peu perdu de sa confiance dans le destin, et il comptait médiocrement sur un hasard, surtout sur un hasard heureux.

Quant à quitter la France, il n'y fit aucune objection : Mathilde n'était plus en France. H s'établit donc dans sa cabine, sans môme demander à retourner à terre.

Le lendemain, avec la ponctualité américaine, le paquebot leva l'ancre et partit.

Pendant toute la traversée, le pau\Te chevalier eut le mal de mer, ce qui fit qu'au lieu de penser à Mathilde, il ne pensa plus à rien ; si bien que le capitaine fut près de dire, comme ce prisonnier ennuyé de sa prison auquel on annonçait la torture :

— Bon ! cela fera toujours passer un instant.

On arriva à New-York.

Le bruit de la grande ville commerçante, les voyages aux emirons, les promenades sur l'Hudson, la visite au Niagara firent passer trois mois d'une façon supportable

Mais, au milieu de tout cela, il y avait de terribles secousses.

De temps en temps, le chevalier rencontrait une femme qui, soit de visage, soit de tournure, ressemblait à Mathilde.

Alors, il quittait le bras de son ami, parlait comme un trait et trottinait derrière la dame jusqu'à ce qu'il eût reconnu son erreur; Terreur reconnue, là où il était, il s'affaissait soit sur un banc, soit sur une borne, soit même à terre, et il restait là lusqu'à ce que son ami l'y vînt chercher.

C'est pourquoi le capitaine résolut de le soustraire complètement à ces épreuves en l'éloignant de la civilisation.

11 remonta le Saint-Laurent jusqu'au lac Supérieur; il alla iprendre le Mississipi à Chicago, le descendit jusqu'à Saint- Louis, remonta le Missouri jusqu'au fort Mandanne, et là, trouvant une caravane qui suivait la rivière de la Pierre-Jaune pour traverser la sierra de los Membres, à SantaCruz, il descendit le rio Colorado jusqu'au golfe de Californie, saisissant cette occasion de faire voir au chevalier des pays nouveaux et surtout des femmes qu'il ne pût prendre, ni à leur visage, ni à leur tournure, pour madame de la Graverie.

A cette époque, la Californie appartenait encore au Mexique, et, par conséquent, était encore un désert. Le capitaine et son ami s'arrêtèrent dans une baraque située où est aujourd'hui le théâtre de San-Francisco, et qui, à cette époque, se mirait à peu près sohlaire dans la mer Vermeille.

Le chevalier avait fait toute cette longue route, tantôt en bateau, tantôt à mule, tantôt à cheval; ses anciennes craintes avaient disparu, et, sans être devenu un cavalier de première force, il était arrivé à être à peu près maître des différentes montures qu'il avait essayées.

En outre, son ami, profitant de la rage où le mettait le caquetage incessant de ces perroquets verts que l'on rencontre par bandes, de Santa-Cruz au golfe de Californie, et qui le tiraient de ses méditations, lui avait mis un îusil à la main et l'avait peu à peu familiarisé avec l'usage de cette arme.

Le chevalier de la Graverie n'était pas devenu un tireur de première force; mais, enfin, à trente pas et à coups posés, il était à peu près sûr de son perroquet vert.

Pour varier les plaisirs, le capitaine substituait de temps en temps le pistolet au fusil, et la balle au petit quatre. M. de la Graverie commença par manquer les cent premiers perroquets qu'il tira; puis il en tua un, en manqua cinquante autres et en retua un, n'en manqua plus que vingt cinq, plus que douze,

puis plus que six. Enfin, il en arriva à abattre un perroquet sur quatre.

Sa force au pistolet ne dépassa jamais cette limite ; mais le capitaine, qui abattait son perroquet à tous les coups, mesura le progrès immense qu'avait fait son ami et déclara être fort content.

Puis, sous prétexte que M. de la Graverie tendait à engraisser, il le contraignit à faire des armes. Pour cet exercict^, qui forçait le chevalier à sortir de son apathie ordmaire, il fallut que le capitaine exerçât toute sa force de volonté; mais le chevalier s'était habitué à obéir comme un enfant, et, de troisième force au fusil, de quatrième force au pistolet, il se trouva être, sans s'en douter, de sixième ou septième force à Tescrime.

Tout cela n'était pas bien effrayant comme offensivité ; mais, enfin, dans un cas donné, le chevalier pouvait se défendre, chose dont il était complètement incapable auparavant.

Mais le capitaine nourrissait un projet bien autrement audacieux : c'était de profiter du premier bâtiment qui partirait pour Taiti et de faire passer à son ami une année dans ce paradis de la mer Pacifique, dans cette corbeille de la Polynésie.

L'occasion se présenta.

Le chevalier monta sur le pont sans demander pour qut. point du monde il allait faire voile.

Douze jours après, on débarqua à Papaéti.

Jusque-là, jamais le capitaine n'avait remarqué que son ami eût fait la moindre attention au paysage; à peine si la cascade du Niagara avait pu occuper un instant son attention ; la seule marque d'étonnement qu'il eût donnée avait été de se boucher les oreilles en disant ;

— Allons-nous-en ; j'en deviendrais sourd.

H avait descendu le Mississipi et vu passer près de lui ces colosses à trois étages qui semblent un quartier de ville flottante, et il n'avait pas levé les yeux jusqu'à leur sommet; il avait traversé des forêts vierges et, perdu au miheu d'elles, ne s'était pas inquiété comment il retrouverait son chemin. Il s'était égaré dans des prairies sans bornes, et n'avait pas une seule fois interrogé l'horizon pour savoir si elles allaient finir.

Mais, en arrivant a Papaéti, il ne put s'empêcher de dire ;

— A la bonne heure ! voilà un pays qui me paraît agréable... Dumesnil, comment s'appelle-t-il?

— Il a bien des noms, répondit le capitaine : Quiros, qui l'a visité le premier, l'a nommé la Sahittaria; Bougainville, en vé-

rilal)le Français du xvuie siècle, la Nouvelle-Cythé /; Cook, Tîle d^s Amis ; tu vois que tu as le choix des noms.

Le chevalier n'en demanda pas davantage, c'était beaucoup.

Après avoir traversé une passe étroite de récifs, grâce au pilote indien qui était venu à bord, on jeta l'ancre dans une rade calme comme un lac.

Une foule d'embarcations kannaks vinrent chercher les passagers ; ces embarcations, comme celles de la Nouvelle-Zélande, comme celle de Tile des Pins, comme celles des Sandwich, étaient faites d'un seul tronc d'arbre.

Le chevalier, en sautant dans l'embarcation, pensa la faire chavirer.

•— Bon ! dit-il sans être autrement ému, encore un peu, je me noyais.

— Comment ! tu ne sais pas nager î demanda Dumesnil.

— Non, répondit simplement le chevalier; mais tu m'apprendras, n'esî-ce pas, Dumesnil ?

Dumesnil avait appris tant de choses au chevalier, que celuici ne doutait point qu'il ne lui apprît à nager, comme il lui avait appris à faire des armes, à monter à cheval, à tirer au fusil et au pistolet.

— Non, dit Dumesnil, je ne l'apprendrai pas à nager.

— Oh! fit Dieudonné étonné, et pourquoi cela?

— Parce qu'ici, ce sont les femmes qui sont maîtres nageurs.

Le chevalier rougit ; il trouvait la plaisanterie un peu légère.

— Regarde plutôt, dit Dumesnil.

Et, comme on approchait du bord, et qu'il était cinq heures du soir, il lui montra toute une troupe de femmes qui se récréait dans Teau.

Le chevalier suivit des yeux l'indication du capitaine.

Alors, il vit un spectacle qui le captiva malgré lui.

Une douzaine de femmes, nues comme les néréides antiques, nageaient dans cette mer bleue qui permet de voir, à trente ou quarante pieds sous l'eau, cette merveilleuse végétation sousmarine qui, peu à peu, fait ces bancs de coraux qui entourent l'île.

Figurez-v/ jus de gigantesques madrépores ayant la forme d' éponges immenses, chacun des trous de l'éponge étant un abîme sombre et béant où l'on voit fourmiller des poissons de toutes grosseurs, de toutes formes, de toutes couleurs, bleus, rouges, jaunes, dorés !

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Puis, au milieu de tout cela, sans sMnquiéler des abîmes, des rochers, des requins que Ton voit de temps en temps passer rapides comme des flècties d'acier bruni, des femmes, des nympties qui ne savent pas même de nom ce que c'est que la pudeur : la langue du pays n'a pas de mot pour exprimer cette vertu toute chrétienne ; des femmes qui plongent, sans autres voiles que leurs îongs cheveux, dans cette eau qui semble de l'air épaissi, tant elle est limpide, qui se tournent, se retournent, se pelotonnent de telle façon, que l'on sent que la mer est leur second élément, et qu'a peine elles ont besoin de revenir à la surface de l'eau pour respirer.

Le pauvre chevalier avait des éblouissements comme un homme ivre.

Il fallut que le capitaine le soutînt, quand il mit pied à terre.

Il alla s'asseoir avec lui sous un pandanus en fleurs.

— Eh bien, lui demanda Dumesnil, que penses-lu du pays, mon cher Dieudonné ?

— C'est le paradis, répondit le chevalier. Puis, avec un soupir ;

— Oh ! si Mathilde était ici ! murmura-t-il.

Et ses yeux se perdirent, avec une impression de mélancoHe que l'on eût cru complètement étrangère à cette rondelette figure, dans les profondeurs de Timmense horizon.

Le capitaine le laissa réfléchir sous son pandanus et prit langue avec les gens du pays ; si doux que fût l'air, si caressante que fût la brise dans la baie de Papaéti, le capitaine ne comptait pas coucher à la belle étoile.

Puis il revint près de Dieudonné.

Il était six heures, c'est-à-dire l'heure où vient la nuit ; le soleil, pareil à un disque rouge, descendait rapidement dans la mer.

A Taïti, la journée a juste douze heures et la nuit douze heures ; à quelque époque de l'année que l'on soit, le soleil se lève à six heures du matin et se couche à six heures du soir ; chacun, à ces deux moments de la journée, peut remettre sa montre avec autant de certitude à cette grande horloge céleste que le faisaient autrefois les Parisiens à l'horloge du Palais- Royal.

Le capitaine toucha l'épaule de Dieudonné du bout du doigt.

— Eh bien? lui demanda le chevalier.

— Eh bien, c'est moi, dit le capitaine.

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— Que veux-tu?

— Dame! je veux te demander ce que tu comptes faire. Le chevalier regarda le capitaine avec des yeux étonnés.

— Ce que je compte faire? répéta-t-il.

— Sans doute.

— Bon Dieu ! s'écria-t-il presque effrayé, est-ce que cela me regarde?

~ Sur la question de logement ? oui ; comptes-tu rester quelque temps ici?

— Le temps que tu voudras.

— Veux-tu vivre à l'européenne ou à la manière du paysl

— Peu m'importe.

— Loger à Thôtel ou dans une case?

— Comme tu voudras.

— Soit, comme je voudrai ; mais ne va pas te plaindre après.

— Est-ce que je me suis jamais plaint? demanda Dieudonné,

— C'est vrai, pauvre agneau du Seigneur ! murmura le capitaine.

Puis, au chevalier :

— Eh bien, lui dit-il, reste là dix minutes encore, à regarder se coucher le soleil, et je vais m'occuper de notre logement.

Dieudonné fit un signe de tête; il était triste toujours; mais il éprouvait une espèce de bien-être physique qu'il n'avait jamais ressenti.

Le soleil caché dans la mer, la nuit vint avec une rapidité presque magique.

Mais quelle nuit ! ce n'étaient pas les ténèbres, oïétait l'absence du jour.

Une atmosphère transparente comme notre plus beau crépuscule, une mer où chaque poisson faisait briller un rayon de feu, un ciel où chaque étoile semblait éclore comme une rose ou comme un bluet de flamme !

Le capitaine revint chercher Dieudonné.

—Oh! dit celui-ci, laisse-moi encore voir toutes ces belles-choses.

— Ah ! fit le capitaine joyeux, tu vois dcnc enfin !

— Oui ; il me semble que, de ce soir seulement, je commence à vivre.

— Viens toujours, et tu verras tout cela de ta chambre.

— Par la fenêtre ?

— Non, à travers les cloisons. Viens!

C'était la première fois que Dieudonné ne cédait pas à une première invitation.

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Tous deux s'acheminèrent vers une maison.

II y eut encore un progrès dans l'état du chevalier ; car, lui qui était entré dans bien des maisons depuis sa sortie de I3 chambre du capitaine, sans y faire attention, fit attention à celle-ci.

Il est vrai qu'elle était remarquable.

Elle semblait, au premier abord, non Thabitation d'un homm^ mais la cage d'un oiseau.

Elle était à peu près carrée, arrondie parles deux extrémités, ce qui la faisait plus longue que large, et couverte avec des feuilles de pandanus disposées en tuiles.

On eût dit une espèce de grand treillage, comme celui qu'on applique aux murs de nos jardins pour y faire monter les vi. gnes vierges et les volubilis.

La toiture était soutenue par des poteaux.

Elle se composait de solives recouvertes de nattes à dessins rouges et noirs; un matelas de varech était jeté dans un coin, avec une grande pièce de toile blanche.

C'étaient le lit et les draps.

Au milieu de la chambre, était dressée une petite table chargée de fruits, de laitage et de pain.

Des mèches brûlaient dans de l'huile de noix de coco, contenue par des espèces de calebasses qui faisaient lampe.

A tra\ers les parois à jour, on voyait le ciel, la mer, et, comme flottant entre ces deux infinis, un troupeau infini lui-même d'étoiles d'or.

— Eh bien, dit Dumesnil à Dieudonné, tu comprends que rien ne t'empêchera de voir au dehors.

— Oui, mon ami, répondit le chevalier ; mais...

— Mais quoi ?

— Si rien ne m'empêche de voir au dehors, rien n'emp^ chera non plus que l'on ne me voie au dedans.

— Comptes-tu donc faire mal? demanda Dumesnil.

— Dieu m'en garde! répondit le chevalier.

— Eh bien, alors, qu'as-tu à craindre? dit Dumesnil.

— Au fait, qu'ai-je à craindre? répéta le chevalier.

— Absolument rien.

— Pas de serpents, pas de couleuvres, pas de rats!

— Pas un animal nuisible dans toute llle !

— Ah ! murmura le chevalier, Malhilde ! Mathilde !

— Encore! dit Dumesnil.

— Non, mon ami, non ! s'écria le chevalier ; mais si elle étai

— Eh bien?

— Je ne retournerais jamais en France.

Le capitaine regarda son ami et soupira à son tour. Mais, si fort qu'un soupir ressemble à un soupir, le soupif du chevalier ne ressemblait pas au soupir du capitaine. Celui du premier était un soupir de tristesse. Celui du second, un soupir de remords.

Mahaouni.

Le chevalier se mit à table, mangea une goyave, deux ou trois bananes, un fruit rouge comme une fraise et gros comme «ne pomme de reinette et dont il ignorait le nom.

Puis il trempa, au lieu de pain, une racine de manioc dans une lasse de lait de coco; après quoi, sur Tinterrogation de son ami — le chevalier ne parlait guère que s'il était interrogé — il déclara n'avoir jamais si bien dîné de sa vie.

Après le souper, le capitaine eut grand'peine à lui faire quitter ses habits pour se coucher. Ces murailles à claires-voies inquiétaient sa pudeur.

Il fallut que Dumesnil lui assurât qu'à dix heures du soir tout le monde était couché à Papaéti, pour qu'il se décidât.

Mais, quoique le capitaine lui affirmât que, dans cet Éden de la Polynésie, hommes et femmes couchaient nus, trouvant une volupté suprême à mettre leur chair en contact avec la brise veloutée de la nuit, il ne voulut jamais quitter sa chemise ni son caleçon.

Quand le capitaine l'eut couché comme c'était son habitude depuis trois ans, il se retira chez lui, c'est-à-dire dans le second ^mpartiment de la case.

Les deux autres compartiments étaient occupés par la famille taïiienne, qui avait fait bail au capitaine, et qui avait, à l'instant même, abandonné les deux chambres selon les conventions colatives.

Le chevalier ignorait ce détail ; il ne s'infonnait jamais de rien, et, la cloison qui le séparait de ses hôtes étant bien fermée, il n'avait pas même eu Tidée de demander ce qu'il y avait de l'autre côté de la cloison.

Ce qui tirait l'œil du chevalier, quand quelque chose lui tirait l'œil, c'était un de ces grands spectacles de la nature qui semblent faits pour servir de cadre à un sentiment profond. Et encore, nous l'avons dit, c'était depuis quelques heures seulement que le pauvre Dieudonné s'était souvenu qu'il avait des yeux.

Il se coucha donc, et, tout en marchant à reculons dans ses souvenirs, il regarda, à travers les ouvertures de la cass, ce beau ciel, cette mer d'azur.

A quelques pas de la case, un oiseau chantait invisible dans un buisson ; c'était le bulbul de l'Océanie, l'oiseau d'amour, le merveilleux toui, qui ne veille que quand tout dort, qui ne chante que quand tout se tait.

Le chevalier, appuyé sur son coude, le visage collé à l'un des interstices de la case, écoutait et regardait, inondé d'une indéfinissable atmosphère de mélancolie et cependant de bien-être ; on eût dit que le calme de celte nuit, la pureté de ce ciel, l'harmonie de ce chant s'étaient matérialisés et composaient un bain atmosphérique destiné par la suprême Providence à délasser les membres fatigués et à dilater les cœurs souffrants.

11 sembla au chevalier qu'il respirait pour la première fois depuis trois ans.

Tout à coup, il crut entendre un léger pas d'enfant qui effleurait l'herbe, et, dans l'ombre transparente, il vit apparaître la forme charmante d'une jeune fille de quatorze à quinze ans, n'ayant pour tout voile que ses longs cheveux, et pour toute parure que deux magnifiques fleurs d'une espèce de lotus blanc et rose, qui flottent sur les ruisseaux et dont les jeunes filles laïtiennes font leur parure favorite en les passant en guise de girandoles dans les cartilages de leurs oreilles.

La jeune fille traînait paresseusement une natte derrière elle.

A dix pas de la case, sous un oranger, en face du buisson où chantait le toui, elle étendit celte natte et se coucha dessus.

Le chevalier ne savait s'il rêvait ou veillait, s'il devait rester les yeux ouverts ou fermer les yeux.

Jamais statue n'était sortie plus parfaite des mains d'un statuaire; seulement, au lieu d'être un pâle marbre de Carrare ou de Paros, elle semblait êlre en bronze florentin.

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Pendant quelques instants, elle s'amusa à écouter le chant du toui, secouant de temps en temps, par un mouvement d'épaule, l'oranger contre lequel elle était appuyée, et qui faisait pleuvoir sur elle la neige odorante de ses fleurs.

Puis, sans autre couverture que ses longs cheveux, dont elle se voila, au reste, presque enlièiement, elle s'affaissa peu à peu et s'endormii, la tête sous son bras, comme fait r.n oiseau sous son aile.

Le chevalier fut plus longtemps à s'endormir, et n'y parvint qu'en se tournant du côté de la cloison et en opposant, comme un bouclier, le nom de Mathilde à ce qu'il avait vu.

Le lendemain, le capitaine, en entrant dans la chambre de son ami, le trouva non-seulement éveillé, mais debout, quoiqu'il fût à peine six heures du matin. Le chevalier se plaignit d'avoir mal dormi; Dumesnil lui proposa, pour se remettre, une promenade que celui-ci accepta.

Au moment où ils allaient sortir, la porte de la cloison s'ouvrit, et une jeune fille parut.

Elle venait demander aux deux amis s'ils n'avaient besoin de rien. Dieudonné reconnut sa belle dormeuse de la nuit passée, et rougit jusqu'aux oreilles.

Seulement, elle avait son costume de jour.

On sait ce qu'était son costume de nuit.

Le costume de jour se composait d'une longue robe blanche, toute droite, ouverte par devant, et non arrêtée au cou : sur cette robe était roulée autour des hanches une pièce de foulard fond bleu avec de grosses fleurs roses et jaunes.

Les bras, les pieds et les jambes étaient nus.

Tout en rougissant, le chevalier la regarda plus en détail qu'il n'avait osé le faire la nuit précédente.

C'était une enfant de quatorze ans, comme nous l'avons dit ; seulement, à Taïti, une enfant de quatorze ans est une femme. Elle était petite de taille comme sont d'habitude les Taïtiennes, mais admirablement faite dans sa petite taille ; sa peau était de la couleur du plus beau cuivre; elle avait les cheveux longs, nous le savons déjà, mais soyeux et noirs comme l'aile d'un corbeau, les yeux bien fendus, veloutés, ombragés par de longs cils noirs, les narines béantes et dilatées comme les narines indiennes destinées à respirer le danger, le plaisir et l'amour, les pommettes saillantes, ^ nez un peu aplati, la lèvre ronde et sensuelle, les dents blanches comme des perles, les mains petites, fines, délicates, la taille flexible comme un roseau. *

Le capitaine remercia la jeune Taïtienne, apprit à son ami que c'était la fille de leur hôtesse, et annonça qu'il reviendrait sur les neuf heures seulement.

L'enfant parut très-bien comprendre tout ce qu'on lui disait, et le capitaine, ayant parlé, sembla attendre que son ami en fît autant ; mais Dieudonné n'eut garde. Il s'écarta pour ne pas toucher la pièce de foulard que l'enfant portait en écharpe, et passa devant elle en la saluant comme il eût fait d'une Parisienne sur le boulevard des Capucines.

Après quoi, il entraîna rapidement son ami.

Il était évident que la jeune fille lui inspirait une espèce de terreur.

Le capitaine n'en fut point étonné ; il connaissait la sauvagerie du chevalier à l'endroit des femmes; mais il ne croyait pas que son ami traiterait une Taïtiennne absolument comme une femme.

Aussi, désignant la jeune fille, qui les regardait s'éloigner d'un air triste :

— Pourquoi n'as-tu rien dit à Mahaouni? demanda- 1- il au chevalier ; cela l'a affligée.

— Elle s'appelle Mahaouni? demanda le chevalier.

— Oui, un joli nom, n'est-ce pas?

Dieudonné ne répondit point.

— As-tu quelque chose contre cette jeune fille t Nous changerons de case, dit le capitaine.

— Non \ non ! répondit vivement Dieudonné.

Et ils continuèrent leur route. Dumesnil abattait, comme Tarquin, la tête des herbes trop hautes, en faisant siffler son bambou.

Dieudonné le suivait en silence.

Il est vrai que ce silence était tellement dans les habitudes du chevalier, que, si le capitaine le remarqua, au moins ne s'en inquiéla-t-il point.

Cette première promenade suffit à faire reconnaître aux deux amis que, comme végétation du moins, le pays qu'ils parcouraient était une merveille.

La ville avait tout à la fois un aspect naïf et charmant ; toute capitale qu'elle avait l'honneur d'être, c'était plutôt, d'aspect, un immense village qu'une ville, chaque case ayant son jardin jsous les arbres, à l'ombre desquels elle semblait comme enseveie ; puis, peu à peu, lorsqu'on avait atteint l'extrémité des maisons et que les sentiers succédaient aux rues, c'était une suite

de berceaux, des arbres les plus beaux de forme, les plus riches de fleurs, ?3S plus abondants de fruits; des allées sablées de sable fin, avec des voiàtes de bananiers, de cocotiers, de goyaviers, de papayers, d'orangers, de citronniers, de pandanus, au milieu desquels s'élève Tarbre de fer avec son bois rouge, son branchage qui semble une gigantesque asperge montée en graine.

Puis, circulant au milieu de ces arbres, un air enbaumé, des oiseaux aux mille couleurs, des bruits charmants de voix de femmes et d'oiseaux, un royaume de fées qu'on pourrait appeler rîle des fleurs et des parfums.

Au bout d'une heure de marche dans les tours et les détours d'une espèce de jardin anglais, le capitaine s'arrêta ; un caquetage dont il ne pouvait se rendre compte arrivait jusqu'à lui; il quitta le sentier, fil une cinquantaine de pas à travers les arbres, écarta les feuilles comme on fait d'un rideau que l'on soulève, et resta immobile, muet, émerveillé.

Dieudonné l'avait suivi des yeux ; quand il était avec le capitaine, sa force de volonté semblait être passée dans son ami ; il lui obéissait comme le corps obéit à l'âme, il le suivait comme l'ombre suit le corps.

Le capitaine, sans parler, faisait signe à Dieudonné de le venir joindre.

Dieudonné s'avança machinalement et regarda avec distraction.

Mais la distraction ne fut pas longue; le spectacle qu'il avait sous les yeux eût attiré l'attention du Distrait de Destouches luimême.

La charmille à travers laquelle regardaient le capitame el le chevalier, bordait la rivière.

Dans la rivière, faisant cercle comme dans un salon, étaient assises ou couchées une trentaine de femmes parfaitement nues.

Comme la rivière avait deux pieds d'eau à peine, celles qui étaient assises n'avaient que le bas du corps perdu dans cette eau, si limpide, qu'elle n'était pas même un voile, tandis que les autres, qui étaient couchées, n'avaient que la tête hors de l'eau.

Toutes avaient les cheveux dénoués, toutes aspiraient voluptueusement l'air du matin en se faisant des couronnes, des boucles d'oreilles et des colliers de fleurs.

Les nénufars, les roses de Chine et les gardanias étaient largement mis à contribution pour celte toilette.

Comme si ces merveilleuses créatures comprenaient qu'elles ne sont elles-mêmes que des fleurs vivantes, leur grande sympathie est pour les fleurs, leurs sœurs inanimées ; nées sur des fleurs, elles vivent au milieu des fleurs et sont ensevelies sous des fleurs.

Et, tout en mettant ces couronnes sur leur tête, tout en passant ces colliers à leur cou, tout en glissant ces fleurs à leurs oreilles, tout cela causait, bavardait, babillait comme une volée d'oiseaux d'eau douce qui, abattue sur un lac, gazouillerait à qui mieux mieux.

— Mon ami, dit le chevalier, en montrant du doigt une des femmes, la voilà !

— Qui ? demanda le capitaine.

Le chevalier rougit; il avait reconnu la belle dormeuse de la nuit passée, la charmante hôtesse du matin ; il oubliait qu'il n'avait rien dit au capitaine du songe qu'il avait fait, et il lui montrait la belle Mahaouni.

Le capitaine, qui n'avait pas les mêmes motifs que le chevalier de l'avoir remarquée, répéta son interrogation.

— Qui? demanda-t-il une seconde fois.

— Personne, dit le chevalier en se retirant en arrière.

On eût dit que cette retraite du chevalier était le signal auquel la séance aquatique devait être levée.

En une minute, les trente baigneuses furent sur pied.

Elles remontèrent sur une petite île de gazon où étaient étendus leurs vêtements, laissèrent un instant l'eau ruisseler sur leurs beaux corps, comme sur autant de statues de bronze ; puis l'eau sécha peu à peu, les gouttes devinrent plus rares, on eût pu compter les perles qui coulaient du front sur les joues et des joues sur le sein; enfin, chacune tordit ses cheveux comme Vénus Astarté sortant de la mer, revêtit sa robe, serra son parer sur ses hanches, et reprit paresseusement le chemin de sa maison.

Le capitaine fit remarquer à son ami que c'était l'heure du déjeuner ; il alluma son cigare, offrit par habitude à Dieudonné de partager cette jouissance avec lui, offre que Dieudonné refusa, — les chanoinesses au milieu desquelles il avait été élevé ayant le tabac en horreur, — et l'on reprit le chemin de U case.

Soit hasard, soit habitude d'orientation, le capitaine prit le plus court, de sorte que l'on rejoignit sur la route la belle Ma» haouni, qui, elle, par nonchalance, avait pris le plus long.

En voyant les deux amis, elle s'arrêta au bord du chemin, cambrée sur une de ses hanches, dans une de ces poses que les femmes prennent toutes seules, et qu'un peintre jamais n'obtiendrait de son modèle.

Puis, friande de cette volupté du cigare que méprisait Dieudonné :

— Ma ava ava itîj dit-elle au capitaine.

Ce qui, en langue taïtienne, signifiait : i A moi cigare, petit. »

Le capitaine ne comprit pas les paroles; mais, comme la jeune fille fît le simulacre d'aspirer el de rejeter la fumée, il comprit »e geste.

Il tira un cigare de sa poche et le lui donna.

^Nar, dar, dit-elle en repoussant le cigare vierge, et en montrant celui qui se consumait à la bouche du capitaine.

Dumesnil compnt que c'était le cigare allumé que voulait la capricieuse enfant.

Il le lui donna.

La Taïtienne en tira rapidement deux bouffées, qu'elle rejeta aussitôt.

Puis elle en aspira une troisième, qu'elle fit la plus copieuse que possible.

Après quoi, elle salua coquettement l'oflQcier et s'en alla, la tête renversée en arrière et faisant des ronds avec la fumée qu'elle emportait dans sa bouche, et qu'elle poussait verticalement en Tair.

Tout cela accompagné de ces mouvements de hanches dont le capitaine avait cru jusque-là que les Espagnoles seules avaient le secret.

Dumesnil jeta un regard de côté sur son ami, qui marchait les yeux baissés et murmurait tous bas un nom.

Ce nom, c'était celui de Maihilde.

Seulement, Dumesnil remarqua, avec une certaine satisfaction, que Dieudonné en était arrivé à prononcer tout bas le nom qu'autrefois il prononçait tout haut.

Lorsqu'elle eut poussé sa dernière bouffée de fumée, la jeune fille détacha son parer de ses hanches, retendit sur sa tête de toute la largeur de ses deux bras, et disparut à l'angle d'un bois de citronniers.

On eût dit un papillon qui s'envolait.

En âJ-rivant à la case, les deux amis trouvèrent leur tabla servie.

C'était, comme la veille, une tranche du fruit de l'arbre à pain, une racine de manioc cuite sous la cendre, des fruits de toutes sortes, du lait et du beurre.

Personne n'était là ; on eût cru la table servie par la main des fées.

Mais il paraît que c'était l'heure du repas de Thôtesse en même temps que l'heure de celui des hôtes; car Dieudonné, qui était assis de manière à voir les parois de la cabane, aperçut la jeune fille qui, se haussant sur la pointe des pieds, détachait un petit panier attaché aux premières branches d'un gardiana, et, s'asseyant le dos appuyé au tronc de l'arbre, commençait d'en tirer son déjeûner.

Ce déjeuner consistait en une demi-douzaine de figues, en un quartier d'un fruit ressemblant au melon, en un morceau de poisson cuit sous la cendre dans une feuille de bananier et en une tranche du fruit de l'arbre à pain.

Le chevalier oubliait de manger en regardant manger Mahaouni.

Dumesnil s'aperçut de la distraction de son convive; il tourna la tête et vit la jeune fille qui déjeunait sans penser à eux.

— Ah! dit le capitaine, tu regardais notre hôtesse. Le chevalier rougit.

— Oui, dit-il,

— Veux-tu que je lui dise de venir déjeuner avec nous?

— Oh! non, non, fit le chevaher; je pensais seulement que Ton est bien et fraîchement sous ces arbres.

— Veux-tu que nous allions déjeuner avec elle ?

— Mais non, mais non, dit le chevalier, nous sommes bien ici ; seulement, changeons de place : le soleil me fatigue la vue.

Le capitaine secoua la tête. Il était évident qu'il devinait quel soleil éblouissait le chevalier.

Il changea de place sans observation aucune. Après le déjeuner, le chevalier demanda :

— Qu'allons-nous faire ?

— Mais, répondit le capitaine, ce que l'on fait ici après le déjeuner, la sieste..

— Oh ! dit le chevalier, en effet, j'ai fort mal dormi cette nuit, et je me sens tout brisé.

— La sieste te remettra.

— Je le crois.

Et tous deux sortirent pour trouver un endroit convenable,

ia sieste en plein air et ml bien plus agréable que la sieste dans les cases, si bien aérées qu'elles soient.

Seulement, le chevalier désirait ne pas être dérangé pendant son sommeil.

Le capitaine lui indiqua le jardin de leur case comme étant Tendroit le plus sûr.

Tous deux le parcoururent, cherchant une place qui leur convînt.

Le chevalier s'arrêta à une couche moelleuse de gazon ombragé par les branches d'un gardania qui, retombant jusqu'à terre, formait comme une tente.

Une source d'eau fraîche et pure, sortant d'entre les racines du gardania, rendait légèrement humide ce gazon qui attirait le chevalier.

Dumesnil s'était précautionné d'une immense natte, plus occupé qu'il était que son ami des choses matérielles; il étendit la natte sur le gazon tout emperlé.

—Reste ici, dii-il, puisque l'endroit te plaît ; je trouverai bien quelque autre place où l'ombre soit aussi épaisse et le gazon plus sec.

Dieudonné répliquait rarement lorsque son ami avait décidé une chose : il étendit la natte, sur laquelle on eijt pu coucher quatre personnes, veilla à ce qu'aucun caillou ne lui fit faire saillie, s'aperçut seulement alors de sa grandeur, et se retourna pour dire au capitaine qu'il lui semblait qu'il y avait largement place pour deux.

Mais le capitaine avait déjà disparu.

Le chevalier résolut alors d'user de la natte à lui tout seul. 1/ ôta sa redingote, qu'il roula en tampon et dont il flt un coussin pour sa tête, regarda quelque temps les efforts inutiles que faisait le soleil pour pénétrer à travers les branches du gardania, suivit des yeux les évolutions de deux oiseaux qui semblaient taillés dans le même saphir, ferma les yeux, les rouvrit, les referma encore, soupira et s'endormit.

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