‹ BlackChapitre 3 sur 6 · BLACE · texte numérisé non relu

BLACE

XTI

Comment le chevalier de la Graverie apprit à nager.

Ce n'était pas un refuge bien assuré que le sommeil contre les rêves que, depuis la veille, le chevalier faisait tout éveillé.

Aussi, son sommeil fut-il des plus agités.

D'abord, il revit les belles nageuses de la -veille ; seulement, comme les sirènes du cap Circé, elles se terminaient en poisson et tenaient à la main Tune une lyre, l'autre un cysîe, toutes un instrument quelconque, avec lequel elles accompagnaient une voix ravissante et pleine de promesses d'amour; mais le chevalier, bercé dans les traditions mythologiques du xvm^ siècle, sachant le danger d'un pareil concert, détournait la tête, et, comme Ulysse, se bouchait les oreilles. Puis il abordait à terre; où ? il n'en savait rien ; sans doute à Thèbes ou à Memphis ; car, sur sa route, à droite et à gauche, sur des piédestaux de marbre, il voyait accroupis ces monstres à corps de lion, mais à poitrine et à tète de femme, symbole de Neith, la déesse de la Sagesse, et que l'antiquité a baptisés du nom de sphinx : seulement, ces sphinx, au lieu d'être de marbre comme leurs piédestaux, étaient vivants, quoique enchaînés à leur place ; leurs yeux s'ouvraient et se fermaient, leurs poitrines se levaient et s'abaissaient, et il semblait au chevalier qu'ils le couvraient d'un regard d'amour ; enfin, avec un effort, l'un deux leva la patte, et retendit vers le chevalier, qui. pour éviter l'attouchement, fît un bond de Vautre côté ; mais un second sphinx leva la patte à son tour; ce que voyant les autres sphinx, ils en firent autant.

Et, cependant, il était évident que les monstres égyptiens — la douceur de leur regard et l'agitation de leur poitrine en faisait foi — n'avaient pas de mauvaises intentions contre le chevalier.

Au contraire.

Mais le chevalier semblait plus craindre la bienveillance de« monstres que leur haine.

Il cherchait où fuir et comment fuir?

Ce n'était pas chose facile, les piédestaux s'étaient mis en mouvement, comme mus par une grande machine, et il se trouvait complètement enveloppe.

En ce moment, il sembla au chevalier quMl se formait prés de lui un nuage ayant la forme de ces gloires stît lesquelles descendent, au théâtre, les princesses endormies. Ce nuage sem blait n'attendre que Tinstanl où le chevalier serait couché dessus pour quitter la terre.

Et, comme les yeux des monstres devenaient de plus en plus tendres, comme leurs seins devenaient de plus en plus palpitants, comme leurs griffes effleuraient presque le collet de son habit, le chevalier n'hésita plus : il se coucha sur son nuage et s'envola avec lui.

Mais alors il parut au pauvre Dieudonné que le nuage s'animait, que ses flocons n'étaient rien autre chose qu'une robe de gaze; que la partie solide sur laquelle il s'appuyait était un corps ; que ce corps, comme celui d'Iris, la messagère des dieux et qui traversait l'espace comme elle, était celui d'une belle jeune fille, aux membres arrondis, aux chairs palpitantes, à l'haleine enflammée.

Elle avait sauvé le chevalier, mais pour elle ; elle l'emportait, mais dans sa grotte; elle le couchait sur un lit de sable fin, mais elle se couchait à ses côtés , et, comme si son haleine devait faire passer dans la poitrine terrestre le feu qui brûlait dans sa poitrine divine, la belle messagère semblait lui souffler le feu de son cœur sur les lèvres.

La sensation fut si vive, que le chevalier poussa un cri et se réveilla.

Il ne rêvait qu'à moitié.

Mahaouni était couchée près de lui, et c'était le souffle de la jeune Taïtienne qui le brûlait.

Comme le chevalier, Mahaouni, après son déjeuner, avait cherché un endroit où faire sa sieste. »

Elle avait aperçu le chevalier endormi dans le plus charmant endroit du jardin et couché sur une natte trois fois trop grande pour une personne seule : elle n'avait vu aucun mal, la charmante fille de la nature, à lui emprunter, pour une heure ou deux, la portion de natte dont il ne se servait pas.

Et, sur cette portion de natte, elle s'était endormie sans plus mauvaise idée qu'un enfant près de sa mère.

Seulement, pendant son sommeil, agitée, elle aussi, sans doute

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par quelque songe, son bras s'était étendu, sa poitrine s'était gonflée et son souffle de flamme était venu brûler les lèvres du chevalier .

Elle dormait toujours.

Le chevalier détacha délicatement le bras de la jeune fille, qui s'était enlacé à son épaule, s'éloigna avec toutes les précautions du monde, se dressa avec peine sur ses pieds, et, une fois sur ses pieds, se mit à courir sans trop savoir où il allait, abandonnant sa redingote, qu'il avait mise bas, pour servir d'oreiller à lui-même, et qui, pour le moment, servait d'oreiller à Mahaouni.

Le chevalier se sauvait du côté de la mer, et il ne s'arrêta que lorsque celle-ci lui fit obstacle.

Il était à peu près une heure de l'après-midi, c'est-à-dire que le soleil, à son zénith, embrasait le ciel et, par contre coup, la terre.

Le chevalier songea quelle douce jouissance, quelle suave volupté doivent éprouver les nageurs qui, comme les poissons ou les femmes laitiennes, peuvent glisser entre deux eaux. Ce fut alors qu'il regretta presque douloureusement de ne pas avoir étudié cette partie indispensable de l'éducation d'un homme.

Mais, sans savoir nager, il pouvait néanmoins jouir de la fraîcheur de l'eau ; il avait remarqué^ dans les anfractuosités du rivage, des grottes naturelles où la mer formait des espèces de baignoires.

Là se trouvaient les deux délices qu'il cherchait, l'ombre et la fraîcheur.

Le chevalier résolut de se les procurer.

Il descendit le long du rivage, opération qui ne fut pas sans difficulté, la marée étant basse, et, comme s'il eût eu à la main la baguette d'une fée pour exaucer ses désirs, il trouva une grotte qui semblait taillée sur le modèle de celle de Calypso.

Il regarda de tous côtés si la grotte n'était point habitée.

La grotte était parfaitement solitaire.

Le chevalier pensa donc que sa pudeur ne courait aucun risque ; il dévêtit les unes après les autres chaque pièce de son costume, posa le tout dans une grotte en miny.ture placée près de la grande, et, tâtant le sol du pied, il pénétra sous l'arcade décrite par le rocher.

A l'endroit le plus profond, à peine le chevalier trouva-t-il trois pieds d'eau.

Cette eau tiède, mais rafraîchie par l'ombre que le rocher

répandaitau-dessusd'elle, lui fitéprouverune des plus délicieuses sensations qu'il eût jamais resseniies.

Il se demanda comment un homme pouvait ne pas savoir nager.

Mais il se répondit que, pour apprendre à nager, il fallait se montrer à peu près nu à d'autres hommes, et Dieudonné, grâce aux chanoinesses, avait été élevé dans de telles idées de pudeur, qu'il frjssonnait rien qu'à cette idée d'apprendre à nager avec Dumesnil, qui cependant était son meilleur ami.

Il avait, par bonheur, découvert cette grotte ; il n'en parlerait à personne et y passerait une partie de ses journées, les sent^alions de bien-être qu'il y éprouvait étant telles, qu'elles pouvaient lui tenir lieu de toute récréation.

11 est évident que l'esprit lui-même ne demande aucune distraction quand le bien-être matériel est tel, que l'homme n'a pas trop de toutes ses facultés physiques et intellectuelles pour l'apprécier.

Le chevalier resta ainsi une heure ou deux plongé dans une béatitude qui ne lui permettait pas même de mesurer le temps.

Tout à coup, il fut tiré de cette espèce d'extase par le bruit d'un corps pesant qui tombait dans Teau.

11 avait vu vaguement passer quelque chose dans l'air, mais il lui était impossible de dire quoi.

Au bout d'un instant, il vit reparaître une tête rieuse à la surface de la mer.

C'était celle de Mahaouni.

Elle prononça quelques mots qui semblaient un appel à ses compagnes.

L'appel ne fut pas vain.

Un corps traversa l'espace, passant avec la rapidité de l'éclair, et s'enfonça dans Teau avec le même bruit que le chevalier avait déjà entendu.

Puis un troisième, puis un quatiième, puis dix, puis vingt.

C'étaient toutes les belles paresseuses que le chevalier avait vues le matin prenant un bain de rivière, et qui, pour varier leurs plaisirs , prenaient un bain de mer.

Toutes les têtes reparurent les unes après les autres ; puis ces filles d'Amphitrite, comme eût dit un poète grec, se livrèrent à leur amusement favori, la natation.

Dieudonné les voyait ; mais elles ne pouvaient le voir, caché qu'il était dans l'ombre de sa grotte.

Une seconde heure se passa, que le chevalier, nous devons lavouer, ne trouva pas plus longue que la première.

Ajoutons même qu'il portait une telle attention au speclaclô qu'il avait sous les yeux, qu'il ne s'aperçut que l'eau augmentait que lorsqu'il eut de l'eau jusque sous les aisselles.

C'était tout simplement la marée qui montait.

Dieudonné n'avait pas songé à ce phénomène, et n'éprouva une inquiétude réelle qu'en voyant flotter ses vêtements à la surface de l'eau.

La grotte où le chevalier les avait déposés étant plus basse que l'autre, la mer y avait pénétré d'abord, et avait enlevé les habits du chevalier.

En voyant : : bardes se balancer sur les flots, le chevalier voulut crier; mais c'était indiquer sa présence aux femmes : il n'osa.

Si, au moins, il eût eu sur le dos ses habits qui s'en allaient flottants, il n'eût point hésité à paraître habillé devant elles ; car elles ne paraissaient pas des déesses à le punir à la manière d'Actéon.

Mais, s'il eût été habillé, il n'eût eu aucun motif d'appeler.

Le chevalier se trompait, car sa situation devenait grave.

L'eau qui atteignait sa ceinture à peine lorsqu'il était entré dans la grotte, et qui avait peu à peu monté jusqu'à ses aisselles, atteignait maintenant son menton.

Il est vrai qu'en se reculant de quelques pas, il pouvait gagner un pied.

Mais le chevalier commençait à comprendre sa situation.

Le flux arrivait.

Et, regardant autour de lui, il pouvait voir à quelle hauteur l'eau montait dans la grotte.

A marée pleine, il aurait quatre pieds d'eau par-dessus la tête.

Le chevalier faillit s'évanouir ; une sueur froide glaça ses cheveux.

En ce moment, les nageuses jetaient de grands cris ; elles venaient d'apercevoir ses vêtements.

Comme elles ne savaient pas ce que ces vêtements voulaient dire, elles nagèrent toutes vers la grotte.

Mais, au lieu de les appeler à son aide, Dieudonné, plein de honte, recula tant qu'il put reculer.

Les jeunes femmes prirent, l'une le gilet, l'autre L j/rfuialon, l'autre la chemise, tout en ayant l'air de se demander comment ces habits se trouvaient là.

il n'y avait point à s'ytromper, c'étaient des habits d'Européen.

Le chevalier avait bonne envie de leur redemander ses ha-

bits; mais, quand il les aurait redemandés, qu'en ferait-il, mouillés comme ils Tétaient?

C'était un paquet à sauver avec lui, et il n'avait déjà plus de chances de se sauver tout seul.

L'eau montait incessamment.

Le chevalier savait que, dans dix minutes, il aurait de l'eau par- dessus la tête.

Une vague qui arriva plus haute que les autres lui couvrit le visage d'écume.

Le chevalier instinctivement jeta un cri.

Ce cri, les nageuses l'entendirent.

Une seconde vague suivit la première.

Dieudonné pensa au capitaine, et, comme si celui-ci eût pu entendre, il cria :

— A moi Dumesnil ! au secours ! au secours !

Les nageuses ne comprirent point ces paroles; mais il y avait dans la façon dont elles étaient prononcées, un tel accent de détr.'sse, qu'elles devinèrent que celui qui avait jeté cri était en danger de mort.

Le cri venait évidemment de la grotte.

Une d'elles y pénétra, nageant entre deux eaux.

lout à coup, le chevalier vit, à deux pas devant lui, se dresser une tête.

C'était celle de Mahaouni.

Elle devina, au visage décomposé du chevalier, la situation où il se trouvait.

Elle fil un cri d'appel; toutes ses compagnes accoururent.

Le chevalier se trouvait juste dans la situation de Virginie sur le pont du Saînt-Géra?i : — sauvée, si elle voulait accepter le secours du matelot nu qui s'engageait à la porter au rivage; perdue, si elle refusait.

Les Taïtiennes faisaient entendre par leurs gestes, et essayaient de faire entendre par leurs paroles, à Dieudonné qu'il n'avait qu'à s'appuyer sur elles et qu'elles le porteraient à terre.

Deux d'entre elles, étroitement entrelacées, formaient une espèce de radeau sur lequel il pourrait s'étendre, tandis que, de la main gauche et de la droite, il se soutiendrait sur les épaules des deux nageuses.

Rendons au chevalier cette justice, qu'il hésita un instant, qu'un instant il eut la chaste pensée de mourir comme la vierge de l'île de France.

Mais l'amour de la vie l'emporta. Il ferma les yeux, s'étendij

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sur le radeau mobile, appuya ses mains sur les rondes épaules des belles nymphes et se laissa aller.

Murmura-t-il le nom de Malhildeî

Nous n'étions pas là pour l'entendre, et nous n'en répondrions pas.

Trois ou quatre mois après cet événement, dont Dieudonné s'était bien gardé de parler au capitaine, chassant des oiseaux de mer avec son ami, Dieudonné, en se penchant imprudemment hors du bateau, tomba à la mer.

Le capitaine poussa un cri terrible, jeta rapidement bas sa veste et son gilet pour s'élancer après Dieudonné.

Mais, au moment où il allait accomplir cet acte de dévouement, il vit, à sa grande stupéfaction, le chevalier qui remontait à la surface de la mer, à Taide d'un vigoureux coup de pied donné dans l'eau, et qui, arrivé à cette surface, faisait sa brassée, non pas comme un caleçon rouge, mais comme un honnête caleçon bleu.

Dumesnil fut si étourdi de ce qu'il voyait, qu'il en resta nonseulement muet, mais immobile.

— Eh bien, dit Dieudonné, donne-moi donc la main pour m'aider à remonter dans la barque !

Dumesnil lui donna la main; le chevalier remonta.

— Mais où diable as-tu donc appris à nager? lui demanda Dumesnil.

Dieudonné devint rouge jusqu'aux oreilles.

— Ah ! sournois ! dit le capitaine.

Puis, éclatant de rire :

— Eh bien, conviens, ajouta-i-il, que ce sont là des maîtres nageurs qui valent ceux de Delignyî

Dieudonné ne répondit point; mais l'habileté avec laquelle il s'était tiré du danger prouvait que le capitaine avait raison.

L'homme propose et Dieu dispose.

Trois années s'écoulèrent dans ce paradis terrestre; au bout de ces trois années, Dieudonné était, non pas guéri tout à fait,

mais presque guéri de cette mélancolie profonde qu'il avait emportée de France.

Tout rhonneur de celte quasi-guérison morale devait revenir au capitaine, comme Thonneurde la guérison physique revenait au médecin. II est vrai que Tun comme Tautre avait employé les moyens que mettait sous sa main la mère nature; mais ces moyens n'étaient, à tout prendre, que les médicaments; le guérisseur véritable était celui qui en avait dirigé l'emploi.

Le chevalier paraissait donc heureux; s'il prononçait encore le nom de Malhilde, ce n'était plus qu'en rêve. Réveillé, sa volonté était plus forte, et, si ce n'était pas une guérison, c'était au moins une victoire.

Pas une seule fois, pendant ces trois ans, il n'avait été question du retour du chevalier en France, et pas une seule fois le chevalier n'avait paru, sinon s'en souvenir, du moins la regretter.

11 est vrai que, pendant ces trois années, le capitaine, constamment à l'affût de ce qui pouvait distraire son ami, inquiet de ce qui pouvait lui plaire, occupé de lui conserver les petits soins et les prévenances auxquels son éducation et son ménage l'avaient habitué, n'avait jamais laissé son front s'assombrir sans essayer de le dérider, en retrouvant quelque épave de l'humeur joyeuse de sa jeunesse; enfin, Dumesnil n'était jamais resté une minute au-dessous du rôle que le remords lui avait imposé.

Avec les tendances affectueuses du chevalier de la Graverie, on doit comprendre combien l'ami auquel il devait le repos de son cœur lui était devenu cher, et surtout nécessaire.

Le grand enfant avait toujours besoin d'une mère ou tout au moins d'une nourrice.

Aussi Dieudonné avait-il complètement perdu l'habitude de se diriger moralement et physiquement lui-même; il vivait, aimait iouissait pour lui seul.

Le capitaine seulement était obhgé de penser pour deux.

Un soir qu'ils se promenaient ensemble, le capitaine fumant, le chevalier grignotant des morceaux de sucre au milieu de cette adorable population féminine qui demandait é Tun le superflu de ses morceaux de sucre, à l'autre le reste de ses bouts de cigare, de temps en temps un petit verre de cognac par- dessus le marché, et rendait eu échange de tout cela le parfum, les baisers et Tamour, le capitaine se trouva tout à coup indisposé.

Dmnesnil, qui était d'une sauté herculéenne, ne fit aucune attention à ce malaise et voulut continuer sa promenade; mais, au bout d'un instant, les jambes lui manquèrent, la sueur cou- Trit son front, et il se sentit une telle faiblesse, que, pour qu'il ne tombât point, on fut obligé de lui apporter une chaise, tandis que son ami le soutenait.

11 ny avait point à lutter : une maladie quelconque se déclarât avec une intensité de symptômes effrayante.

Le chevalier demandait un médecin à cor et à cris.

A cette époque qui précédait Tinvasion anglaise et le protectorat français, il n'y avait pas ae garnison dans File, et, par conséquent, pas de médecins, sinon les charlatans indigènes qui, à l'aide de certaines herbes et de certaines paroles, prétendaient guérir, et guérissaient peut-être— s'il est une hypothèse où le doute soit permis, c'est celle-ci — comme des docteurs à bonnet.

Mahaouni, toujours disposée à rendre au chevalier tous les services qui étaient en son pouvoir, offrit d'aller chercher un de ces empiriques; mais le chevalier, qui était arrivé à parler couramment la langue taïlience, déclara que c'était un médecin européen qu'il voulait, français si c'était possible, et que, comme il y avait des bâtiments de toutes nations dans le port, et entre autres un bâtiment français signalé de la veille, c'était à ce bâtiment qu'il fallait aller demander secours.

Mahaouni se fil répéter deux ou trois fois le mot médecin en français, parvint à le prononcer d'une façon intelligible, et, prenant sa course, elle alla piquer une tête au-dessus de la grotte que nous connaissons, et nagea avec la rapidité d'une dorade vers le bâtiment que son pavillon tricolore signalait comme français.

Cette dernière ligne indique que, pendant le séjour du chevalier à Taïti, la révolution de 1830 s'était opérée; mais ce changement, qui, si le chevalier fût resté en France, eût, selon toute probabilité, bouleversé bien des choses dans sa vie, passa pour lui presque inaperçu, à trois mille cinq cents lieues qu'il était de Paris. «

En arrivant dans les eaux du Dauphin, c'était le nom du brick français, Mahaouni sortit son beau torse de l'eau, et cria de toutes ses forces, quoique avec un accent d'une douceur suprême :

— L'n midissint un midissinî

Malgré le léger changement que la Taïtienne avait fait dans le mol, le capitaine comprit parfaitement ce que demandait la

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passagère; il crut que la reine Pomaré était malade, et ordonn» au docteur du Dauphin, jeune homme de vmgi-six à vingt-sept ans, qui en était à son premier voyage, de se rendre à terre.

Lorsque Mahaouni vit descendre le canot et, dans le canot, le médecin, elle devina qu'elle était comprise, et, quelques instances que pût lui faire le jeune docteur pour b déterminer à revenir avec lui dans la barque, elle plongea, reparut à vingt pas, replongea encore pour paraître plus loin, et, bien avant la barque et les quatre rameurs, elle aborda à Papaéti.

Puis, aussitôt, elle courut à la case des deux amis. Tune des plus proches du rivage, et leur cria :

— Midissîn ! midissin !

Après quoi, elle revint sur la plage pour guider le docteur.

La barque avait en quelque sorte suivi le sillage tracé par la jeune nageuse, et eile arrivait au bord comme celle-ci y revenait elle-même.

Le jeune docteur sauta à terre, suivit son guide et en quelques secondes fut à la porte de la case.

Le chevalier s'élança au-devant de lui, et, tout en lui présentant ses excuses pour le dérangement quMl lui caus lit, le conduisit au lit du capitaine.

Le docteur, en voyant qu'il avait affaire à des Français, comprit comment la messagère s'était adressée au Dauphin, de préférence à tout autre bâtiment.

Il ne fit donc aucune question et s'avança droit au malade.

— Comment ! dit-il, c'est vous, capitaine?

Le capitaine, déjà en proie à une prostration presque complète, ouvrit les yeux, reconnut à son tour le docteur, sourit, lui lendit la main, et, avec effort :

— Oui, c'est moi; vous voyez, dit-il.

— Sans doute, que je vois, dit le docteur ; mais ce ne sera rien. Du courage! Qu'éprouvez-vous?

Le chevalier avait bonne envie d'interroger, de demander comment le docteur et le capitaine se connaissaient; mais, voyant que le capitaine s'apprêtait à dire ce qu'il éprouvait, il remit à plus tard les questions.

— Ce que j'éprouve, dit le capitaine, c'est assez difficile à dire. J'ai été pris tout à coup d'un malaise suivi d'une prostrac lion qui m'a forcé de revenir à la maison et de me mettre immédiatement au lit.

^ Et depuis que vous êtes au lit ?

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—J'ai éprouvé des soubresauts, des tremblements de membres, des alternatives de trissons et de chaleurs sèches. »

— Un verre d'eau, demanda le docteur.

Puis, le présentant au malade :

— Essayez de boire, dit -il.

Dumesnil avala quelques gorgées.

— Tout me répugne, dit- il, et, d'ailleurs, j'avale difQcilement.

Le docteur appuya deux doigts un peu au-dessous de l'estomac.

Le malade jeta un cri.

— Vous n'avez pas encore éprouvé le besoin de vomir? demanda le docteur.

— Pas encore, répondit le malade.

Le docteur chercha des yeux du papier et une plume. Il n'y avait, bien entendu, ni papier ni plume dans la case.

Dumesnil demanda son nécessaire de voyage.

On le lui apporta.

Il en portail la clef suspendue à son cou.

Le capitaine ouvrit avec précaution, et, comme s'il contenait des choses que l'on ne devait pas voir, son nécessaire de voyage; il en tira du papier, de l'encre et une plume qu'il donna au docteur, lequel écrivit quelques lignes et demanda qui pouvait porter le billet au canot.

C'était un ordre à son aide de prendre dans la pharmacie du brick et de lui envoyer, à l'instant même, du laudanum, de l'éther, de l'eau de menthe et de l'ammoniac.

Comme Mahaouni ne pouvait pas donner les renseignements nécessaires aux rameurs, ce fut le chevalier qui se chargea de porter lo billet à la barque.

Il donna un louis aux quatre matelots pour qu'ils fissen diligence, et ceux-ci enlevèrent le bateau, qui glissa immédiatement sur la surface unie de la rade, pareil à ces araignées aux longues pattes qui égratignent la surface des lacs.

Puis il revint à la case.

Le docteur était ab sent ; le chevalier s'enquit où il était allé , il s'était fait, par l'intermédiaire du capitaine, indiquer la rivière.

Le chevalier avait hâte de lui parler à lui seul.

Il s'élança sur sa piste, et le trouva dans l'eau jusqu'aux genoux et cueillant une herbe que l'on appelle le poléon de rivière.

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— Ah! docteur 1 lui dit-il, je vous cherchais.

Le docteur salua le chevalier et se remit à sa besogne, en homme qui comprend qu'on vient lui demander des renseignements et qui sent qu'il n'en a pas de bien excellents à donner.

— Vous connaissez donc le capitaine Dumesnil ? insista le chevalier.

— Je Tai vu hier pour la première fois à bord du Dauphin, répondit le docteur.

— A bord du Dauphin! Et qu'allait-il faire, à bord du Dauphin'^

— Il venait voir si nous n'avions pas de nouvelles de France, et il tenait tellement à parler à l'un de nos passagers, que, quoique nous l'ayons prévenu qu'il y avait la fièvre jaune à bord, il a insisté pour monter.

Ces mots du jeune docteur furent un éclair pour le -chevalier.

— La fièvre jaune ! s'écria-t-il. C'est donc la fièvre jaune qu'a Dumesnil?

— J'en ai peur, répondit le jeune homme.

— Mais de la fièvre jaune, balbutia Dieudonne, tout frissonnant, on en meurt.

— Si vous étiez la mère, la sœur ou le fils du capitaine, je vous répondrais « Quelquefois ! » vous êtes homme, vous n'êtes que son ami, je vous répondrai : « Presque toujours ! •

Le chevalier poussa un cri.

— Mais, demanda-t-il, êtes-vous sûr que ce soit la fièvre jaune?

— J'espère encore que c'est une gastrite aiguë, répondit le docteur; les premiers symptômes sont les mêmes.

— Et d'une gastrite aiguë, vous le sauveriez !

— J'aurais du moins plus d'espoir.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit le chevalier en fondant en larmes.

Le jeune médecin regarda cet homme qui pleurait avec les sanglots et l'abondance de larmes d'une femme.

— Le capitaine est-il donc votre parent? demanda-t-il?

— C'est bien plus que mon parent, dit Dieudonne; c'est mon ami.

— Monsieur, dit le jeune homme, touché de celte grande douleur et tendant la main à Dieudonne, du moment que vous vous êtes adressé à moi, vous pouvez être sûr que les soins ne manqueront pas à votre ami. En France, les Français ne sont

les uns pour les autres que des compatriotes ; à rétranger, ce sont des frères.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! pourquoi allait-il à bord de ce bâtiment? pourquoi ne m'y envoyait-il pas? S'il m'y avait envoyé, c'est moi qui serais malade et non pas lui; c'est moi qui mourrais et non pas Dumesnil.

Le docteur regarda avec une certaine admiration cet homme qui offrait si simplement sa vie à Dieu, en e'change de celle de l'homme qu'il aimait.

— Monsieur, lui dit-il, je vous re'pète que je n'ai pas encore perdu tout espoir. Ce peut être aussi bien une gastrite aiguë que la fièvre jaune, et, si c'est une gastrite aiguë, avec des saignées nous en viendrons à bout.

— Quel est donc ce passager auquel il avait tant à faire?

— Un de ses amis.

— Dumesnil n'avait pas d'autre ami que moi, comme je n'avais pas d'autre ami que lui, dit mélancoliquement le chevalier.

— lis se sont cependant embrassés, dit le docteur, comme deux hommes enchantés de se revoir.

— Et comment s'appelle cet homme? demanda le chevalier.

— Le baron de Chalier, dit le docteur.

— Le baron de Chalier, le baron de Chalier... Je ne connais pas cela. Ah! pourquoi ne m'envoyait-il point parler à ce maudit baron de Chalier?

— Parce que, sans doute, fit le jeune docteur avec intention, il voulait lui parler lui-même, parce qu'il ne voulait probablement pas que vous connussiez la démarche qu'il accomplissait; ce qui fait que je vous prierai de ne pas lui dire un mot de mon indiscrétion, attendu que, dans Tétat où il est, la moindre contrariété peut lui être fatale.

— Âh! monsieur, soyez tranquille, dit le chevalier en joi* gnant les mains, je ne lui en soufflerai pas un mot.

On rentra dans la case; le chevalier alla prendre les mains brûlantes de son ami sans s'inquiéter d'autre chose que de l'état dans lequel il était.

— Eh bien, demanda-t-il, comment te trouves-tu ?

— Mal. J'ai d'horribles douleurs à l'épigastre.

— Je vais vous saigner, dit le docteur.

Puis, s'adressant à la Graverie : ""

— Chevalier, dit-il, faites bouillir cette herbe dans un litre d'eau.

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Le chevalier obéit avec la passivité d'un enfant et l'empre^ sèment d'une garde-malade.

Pendant ce temps, le docteur bandait le bras du malade et préparait sa lancette.

Les veines du bras se gonflèrent.

— Chevalier, dit le docteur, laissez le soin de la tisane aux femmes, et tenez la cuvette.

Le chevaUer obéit.

Le docteur piqua la veine; mais il y avait déjà un si grand trouble dans l'organisme, que le sang hésita à sortir.

11 fil l'incision plus profonde.

Cette fois, le sang vint, mais noir et déjà décomposé.

Quelques gouttes jaiUirent au visage du chevalier.

En semant la tiède moiteur s'étendre sur son visage, le chevalier se renversa en arrière et s'évanouit.

Le capitaine parut vouloir profiler de la circonstance.

— iMonsieur, dit -il au jeune médecin, je suis atteint mortellement, je le sens. Dites, je vous prie, à M. de Chalier que je lui recommande de nouveau l'enfant dont je lui ai parlé hier, et que je le supplie, si le hasard lui fait rencontrer le chevalier de la Graverie, de ne lui en rien dire, à moins qu'il n'y ait pour Thérèse des raisons de la plus haute importance à être reconnue; je le fais juge de ces raisons... M'avez-vous bien entendu et bien compris?

— Oui, capitaine, dit le jeune docteur, qui sentit l'importance de la mission, et je vais tâcher de vous répéter mot pour mot vos propres paroles.

Et il répéta, en effet, sans y rien changer, ni dans la forme ni dans les détails, la recommandation du capitaine.

— C'est bien l dit le malade.

Puis, se retournant vers la jeune fille :

— Mahaouni, dii-il à la Taïtienne, jette de l'eau fraîche au visage du pauvre chevalier.

Mahaouni, qui, accroupie devant le feu et soignant la tisane, n'avait pas même vu l'évanouissement du chevalier, obéit à l'ordre du capitaine avec un empressement qui indiquait l'intérêt qu'elle portait à son élève en natation.

Le chevalier revint à lui juste au moment où le docteur fermait la veine du malade.

La saigné'- soulagea momentanément le capitaine; mais, vers deux heures du matin, malgré l'emploi de roi^ium et de l'éther, les vomissements commencèrent.

Le docteur jeta au chevalier un coup d'oeil qui voulait dire : € Voilà ce que je craignais. »

Le chevalier comprit et sortit pour pleurer tout à son aise.

La journée du lendemain se passa dans des alternatives de bien et de mal. Cependant, vers le soir, le mal Tavait complètement emporté sur le bien.

Le visage était pourpre, la déglutition presque impossible ; les vomissements, bilieux d'abord, étaient devenus noirs et mêlés de fuliginosités, et il était facile d'y reconnaître des parcelles de sang décomposé. Le docteur avait levé l'appareil de la saignée, et il avait trouvé la plaie cerclée de noir.

Il avait pris le chevalier à part, et, comme le capitaine avait encore toute sa tête, il avait prévenu le chevalier de l'état désespéré dans lequel était son ami, aGn que celui-ci, s'il avait quelques dispositions testamentaires à prendre, ne perdît pas de temps.

Quant au jeune docteur, il était obligé, disait-il, de retourner, ne fût-ce que quelques heure?, au bâtiment ; il reviendrait le lendemain, et laissait par écrit au chevalier le traitement qu'il y avait à suivre, et dont le principal point était, autant que possible, de relever le moral du capitaine.

La recommandation était inutile; l'homme fort, c'était le malade ; rhomme faible, celui qui se portait bien.

Depuis le moment où le capitaine s'était alité, le chevalier n'avait pas quitté un instant son chevet, lui rendant à son tour tous les soins qu'il en avait reçus quand il avait eu la jambe cassée ; le veillant avec l'assiduité et l'affection d'une mère, ne souffrant pas qu'il prît une tasse de tisane d'une autre main que la sienne.

Et il y avait un grand mérite dans cette conduite du pauvre Dieudonné ; car ses angoisses étaient si vives, que, vingt fois, se sentant délaillir, il fut sur le point de déserter son poste et de fuir au hasard pour cesser de voir souffrir son ami.

On a vu qu'au simple contact du sang du capitaine, il s'était évanoui.

C'était bien pis maintenant que le docteur avait à peu près avoué au pauvre chevalier qu'il n'y avait plus d'espoir. Si le patient s'agitait dans son lit, Dieudonné sentait les gouttes d'une sueur froide perler sur tout son corps ; si, au contraire, Dumesnil s'assoupissait, Dieudonné considérait cet état comme un symptôme des plus inquiétants, et, secouant le malade, lui demandait :

— Comment te trouves-tu? Réponds-moi; mais réponds-moi donc!

Si le malade ne lui répondait pas, il se tordait les mains et éclatait en sanglots.

Au milieu d'une de ces explosions de douleur, Dumesnil, qui ne dormait pas, mais qui méditait, jugea que le moment était venu de donner ses dernières instructions à son ami.

C'était un esprit ferme et stoïque que le capitaine; il envisageait sans crainte, — pour lui-même du moins, — le sombre passage qu'il avait à franchir, et, dans ce moment, il n'était tourmenté que par Tidée de l'isolement où il allait laisser son ami.

— Voyons, mon cher Dieudonné, lui dit-il, cesse ces cris, ces plaintes et ces larmes, indignes d'un homme, et laisse-moi te donner quelques conseils sur la façon dont tu dois arranger ton existence lorsque je n'y serai plus.

Aux premiers mots du malade, le chevalier s'était tu comme par enchantement. Dumesnil, qui n'avait point parlé depuis près de deux heures, parlait, et d'une façon si calme, que c'était à croire que Dieu faisait un miracle en sa faveur; mais, quand il arriva à ces paroles : « Lorsque je n'y serai plus, » Dieudonné poussa des cris de désespoir, se roula sur le lit du moribond, le pressant entre ses bras et accusant l'injustice de la Providence et la rigueur du destin.

Les forces épuisées du capitaine ne lui permettaient pas de lutter contre les exubérances de la douleur de son ami.

Il rassembla tout ce qui lui restait de puissance, et laissa tomber ces mots, d'une voix mourante ;

— Dieudonné, tu me tues !

Le chevalier fit un bond en arrière; puis, s'agenouillant et ies mains jointes, il se rapprocha du lit, marchant sur ses genoux et disant ;

— Pardonne-moi, Dumesnil, pardonne-moi 1 je ne bougerai pas, je ne soufflerai pas, je t'écoute religieusement.

Seulement, de grosses larmes silencieuses coulaient le long de ses joues.

Dumesnil le regarda quelques instants avec une profonde pitié.

— Ne pleure pa? comme cela, mon pauvre camarade, j'ai besoin de toute ma force pour franchir, comme il convient à un homme et à un soldat, le suprême passage... et la douleur me déchire l'âme.

Puis, avec une fermeté toute militaire :

— 11 faut nous quitter en ce monde, Dieudonné, dit-il.

— Non ! non ! non ! s'écria Dieudonné, tu ne mourras pas ! c'est impossible. •

— C'est cependant ce à quoi il faut l'attendre, cher vieil enfant, répondit le malade.

— Ne plus te voir ! ne plus te voir ! Dieu n'est pas si cruel, s'écria Dieudonné.

— A moins que je ne trouve la métempsycose à l'ordre du jour là-haut, dit en souriant le capitaine, il faut prendre notre parti de cette terrible séparation, mon pauvre ami.

— Ah ! Seigneur ! Seigneur ! se lamenta Dieudonné.

— Mais je dois avouer que ce n'est guère plus probable que ma résurrection.

— La métempsycose? répéta machinalement Dieudonné.

— Oui, la métempsycose, auquel cas je prie le bon Dieu à deux genoux de me conûer la peau du premier chien venu, dans laquelle, n'importe où je serai, je brise ma chaîne pour t'aller rejoindre.

Cette plaisanterie, faite au seuil de rétemilé, ne put éveiller le stoïcisme dans le cœur de Dieudonné; il leva les yeux au ciel et embrassa étroitement Dumesnil.

— Allons, courage ! reprit ce dernier; en vérité, de nous deux, c'est toi qui as l'air de quitter le monde. Pendant que j'en ai ia force encore, laisse-moi donc te donner un bon conseil : reste ici si tu peux, quoique sans moi, je doute que lu t'y amuses beaucoup.

— Oh! non, non, s'écria Dieudonné, si j'ai le malheur de te perdre, je retournerai en France!

— A ta volonté, mon pauvre ami; en ce cas, reconduis-y mon corps; cela te fera une douloureuse distraction, et il te semblera que lu ne me quittes pas tout à fait; je suis d'une pauvre ville de province, bien triste, bien ennuyeuse, de Chartres; mais, à Chartres, mon père, ma mère et une sœur que j'aimais fort sont enterrés, notre famille a là un raveau où reste une place vide, tu m'y enfourneras, et tu feias sceller la porte sur moi : je suis le dernier de la famille. Celte cérémonie achevée, isole-toi, vis en vieux garçon, c'est-à-dire en égoïste; fais-loi gourmand, aime d'estomac, mais n'aime plus de cœur, pas même un lapin, on pourrait te le mettre à h broche. — Ah! mon pauNTe Dieudonné, tu n'es pas de force à aimer î

Dumesnil retomba épuisé sur son oreiller.

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Quelques minutes après, il entrait dans le délire. Mais, dans le délire, une idée semblait poursuivre le moribond : c'était celle de sa métempsycose. Il répétait :

— Chien... bon chien... chien noir... P/ieudonné!

De sorte que Ton pouvait voir que, dans cet esprit défaillant, la dernière pensée qui survivait était celle de ne pas quitter son ami.

Sur ces entrefaites, le jeune docteur rentra ; il était revenu pour l'acquit de sa conscience et parce qu'il avait promis de revenir.

Au premier coup d'œil jeté sur le capitaine, il comprit que tout était fini.

Quant à Dieudonné, en entendant cette respiration anxieuse et sifflante, ce râle avant-coureur du dernier soupir, il s'était laissé tomber à genoux, sanglotant, mordant dans son désespoir les draps du capitaine, et tombant peu à peu dans une prostration de laquelle il ne sortit qu'en entendant ces mots, prononcés par le jeune docteur :

— Il est mort !

Alors il se redressa, poussa de grands eris; puis, avec ut indescriptible élan de douleur, il se précipita sur le cadavre, réireignant si étroitement, qu'il fallût employer la force poui l'en séparer.

Retour en France.

Par bonheur, en mourant, le capitaine avait laissé à Dieudonlé des devoirs à accomplir.

Il connaissait bien son ami quand il lui avait dit que le soin qu'il lui confiait de reconduire son cadavre en France, lui sérail une douloureuse distraction.

La solitude est ce que les natures débiles redoutent le plusi

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les natures d'élite osent seules se recueillir pour souffrir; l.i grande majorité des homnaes, au contraire, se hâte Je surexciter ses douleurs comme si elle prévoyait que le calme suivra de bien prés la défaillance.

Le Dauphin, qui était en train de faire le tour du monde, et qui avait pris la fièvre jaune en passant à Manille, continuait sa route pour la France par le cap Horn et levait l'ancre le surlendemain.

C'était bien ce qu'il fallait au chevalier; seul, il avait en haine ce paradis terrestre où il avait été si heureux avec son ami.

Il écrivit une lettre au capitaine du Dauphin, sollicitant un passage à son bord, pour lui et pour le cercueil de son ami.

Le jeune médecin se chargea de négocier l'aflFaire; il va sans dire qu'il y réussit sans aucune difficulté.

En revenant à la case, il trouva Dieudonné occupé à faire exécuter par les charpentiers du pays une bière à la manière de France.

L'île fournit le bois de fer, le meilleur de tous les bois pour ces sortes de constructions.

Dieudonné ôla du cou du capitaine la petite clef du nécessaire, et, comme le capitaine, plusieurs fois dans son agonie, avait tourné les yeux vers ce meuble, paraissant le lui recommander, il passa la petite clef à son cou, heureux de presser sur son cou, cette relique deson ami.

Puis il fit ensevelir le capitaine dans la plus blanche pièce d'étofife qu'il put trouver, garnit lui-même le fond de la bière de feuilles de pandanus et de bananier, déposa le corps sur cette molle couche, que les femmes de l'île parsemèrent de fleurs tirées de leurs cheveux et de leurs oreilles, baisa une dernière fois son ami au front et fit clouer la bière.

Chaque coup de marteau lui faisait jaiUir un sanglot du cœur ; mais, quelques instances que l'on fît, il resta là jusqu'à ce que le dernier clou fût enfoncé.

Sur ces entrefaites, la nuit vint.

C'était le lendemain matin que le canot du Dauphin devait venir chercher le mort et le vivant ; et, comme, par une superstition répandue chez les habitants du pays, les propriétaires de la case ne voulurent point que le cadavre passât la nuit sous leur toit, Dieudonné fit déposer le cercueil sous le citronnier où Mahaouni était venue se coucher pendant la première nuit qu'il avait passée dans rîle.

Puis il étendit son matelas, appuyant une de ses extrémités sur le cercueil.

Et, tout pleurant, il se coucha, la tête snrla bière du capitaine.

Le lendemain, il recueillit tous les objets qui avaient appartenu à Dumesnil, vêtements, armes, cannes, etc.

Au premier rang de ces objets était le nécessaire.

Mais le nécessaire, Dieudonné ne se sentait point encore la force de rouvrir; sans doute contenait-il quelque testament, quelques dispositions dernières qui devaient lui briser le cœur.

Il se dit à lui-même qu'il serait temps de To^ivrir en France, à Chartres, le soir môme de Tinhumation du capitaine.

Puis il distribua à ses amies éplorées, faisant naturellement & Mahaouni la meilleure part, tous les petits objets que ces naïves filles de la nature avaient paru envier.

L'heure arrivée, le canot vint prendre le chevalier ; outre les quatre rameurs, il y avait quatre matelots, un comre -maître et le docteur.

Toute la ville de Papaéti accompagna le cercueil et le chevalier jusqu'au bord de la mer.

On aimait le capitaine, nature droite mais rude.

On adorait le chevalier, nature douce et tendre, toujours prêt

Jonner, et, quand il ne donnait pas, à laisser prendre.

Les hommes, arrivés au bord de la mer, prirent congé de leur aôte.

Les femmes ne voulurent point le quitter là : elles se lancèrent à la mer et nagèrent comme des sirènes autour du canot.

Quelques-unes, trouvant le trajet un peu long, crièrent leur adieu au chevalier et Tabandonnèrent en chemin.

Cinq ou six tinrent bon, et, en arrivant au bâtiment, Dieudonne, en le supposant mahométan, pouvait encore, selon la prescription du prophète, avoir quatre femmes légitimes.

Au moment où le chevalier mettait le pied sur Téchc lie du brick, Mahaouni se jeta tout éplorée dans ses bras, lui demandant s'il voulait l'emmener en France.

L'idée du sacrifice qu'offrait de lui faire cette charmante fille de la nature, toucha profondément le chevalier ; il hésita s'il accepterait, mais il se rappela la recommandation d<^ son ami : € Ne l'attache pas même à un lapin : on pourrait te le mettre à la broche. >

Il endurcit son cœur, détourna la tête, repoussa la belle Mahaouni, et s'élança sur le pont du bâtiment.

Les Taïtiennes nagèrent quelque temps encore autour du brick

corarne des sirènes ; mais, leur ami le chevalier ne reparaissant point, elles s'éloignèrent, nageant du côté de Tîle.

Deux ou trois fois Mahaouni s'arrêta et retourna la tête vers le brick ; mais, ne voyant pas Dieudonné, elle se reconnut décidément abandonnée, plongea pour laver ses larmes et reparut le sourire sur les lèvres et dans les yeux.

Nous consignons ce fait, afin que nos lecteurs, bercés par des romances dans lesquelles les jeunes insulaires abandonnées par des Européens mouraient en les attendant sur la plage, les yeux tournés du côté où avait disparu le vai5seau de Tingrat ; afin, disons-nous, que nos lecteurs ne se livrent pas à un attendrissement excessif à Tendroit de TAriane taïtienne.

Dieudonné n'avait point reparu sur le pont parce qu'il emménageait dans sa cabine le cercueil de son ami, dont il était résolu à ne point se séparer pendant la traversée.

Tandis qu'il s'occupait de ces détails, une belle chienne noire épagneule entra dans la cabine, regardant curieusement avec ses grands yeux intelligents, presque humains, ce que faisait le chevalier.

En Tapercevant, le chevalier tomba sur une chaise, et se prit à pleurer.

Il se rappelait cette douce phrase que, la veille au matin, il y avait vingt-quatre heures à peine, prononçait son ami : t Si la métempsycose existe, jô prierai le bon Dieu de me confier la peau d'un chien, sous laquelle, n'importe où je serai, je briserai ma chaîne pour t'aller rejoindre. >

Il prit la tête de la chienne entre ses deux mains, comme il eût fait d'une tête humaine.

La chienne, effrayée sans doute de cette démonstration, dans laquelle le chevalier n'avait peut-être pas mis tous les ménagements possibles, se sauva.

Le chevalier demanda, les yeux tout baignés de larmes, au matelot qui l'aidait à emménager le cercueil, à qui appartenait cette belle chienne à la fois si curieuse et si sauvage.

Le matelot répondit qu'elle appartenait à un passager, et, pour rendre moins importante sans doute sa disparition aux yeux du chevalier, il ajouta qu'elle avait mis bas la veille quatre chiens magnifiques dont on avait jeté trois à la mer, et que la crainte qu'il n'arrivât accident au quatrième, était sans doute ce qui Tavait empêchée de répondre avec plus d'effusion aux caresses du chevalier.

— D'ailleurs, répondit celui-ci en secouant la tête, il m'a bien

recommandé de ne m'attacher à rien ; la chienne a donc bien fait de s'en aller, car j'eusse été obligé de la chasser.

Le matelot entendit cette réponse du chevalier ; mais, comme c'était un garçon discret, quoiqu'il ne la comprit pas, il n'en demanda aucunement l'explication.

Le soir* le vent étant favorable, le capitaine décida de mettre à la voile ; on leva donc l'ancre et l'on mit le cap sur Valparaiso, où le Dauphin devait déposer un de ses passagers.

Le chevalier n'avait pas oublié ce qu'il avait souffert du mal de mer dans sa traversée du Havre à New-York et de San- Francisco à Taïti ; aussi son premier soin fut-il, quand il sentit le bâtiment se mouvoir sous ses pieds, de se coucher dans son cadre et de se recommander à son matelot.

La recommandation ne fut pas inutile : après trois jours d'un temps superbe, pendant lesquels le chevalier n'osa point se hasarder sur le pont, vint un grain qui troubla la mer pour une quinzaine de jours.

Pendant ce temps, le chevaher resta couché, mangeant dans son lit quand il mangeait, et, ces jours-là, voyant arriver régulièrement derrière le matelot la chienne épagneule, qui savait tout ce qu'il y avait de bénéfice pour elle à exécuter cette manœuvre, le chevalier, entamant à peine ses plats, qui revenaient à la chienne presque intacts.

Le dix-huitième ou dix-neuvième jour, le temps étant toujours gros, et le chevalier toujours dans son lit, la chienne vint comme d'habitude, mais, cette fois, suivie de son petit, qui commençait à courir sur le pont en trébuchant.

Le petit chien, miniature de sa mère, était charmant.

Malgré sa résolution de ne s'attacher à rien, le chevalier fi force caresses au petit Black,— c'était le nom du jeune épagneul — lui donnant du sucre écrasé que celui-ci léchait scrupuleusement jusqu'à la dernière poussière dans le creux de sa main.

Dix fc:;, le chevalier eut Tidée de demander au matelot Sii croyait que le maître du petit épagneul voulût s'en défaire -, mais alors il se rappelait la recommandation de Dumesnil : « Ne l'attache à rien !» et il repoussait cette idée de donner à qui que ce fût, même à un chien, une portion de ce cœur qui devait appartenir tout entier à son ami.

Dans toute autre circonstance, Dieudonné se fût lassé de ce long isolement et eût fait quelque effort au risque d'un redoublement de malaise. Mais, qu'on ne l'oublie pas, il n'était point

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«eul dans sa cabine. 11 était avec celte part de lui-wiêrae que la mort lui avait si cruellement enlevée, et il éprouvait Tespèce de satisfaction d'amour-propre particulière à certaines natures tendres, en se disant que sa tendresse ne s'épuisait point, que ses larmes ne tarissaient pas.

Quatre ou cinq jours s'écoulèrent encore sans que la mer calmît; puis, enfin, un matin, sans transition aucune, le mouvement du navire cessa tout à coup.

Dieudonné appela son matelot et lui demanda la cause de ce calme.

Le matelot répondit que Ton était en rade de Valparaiso et que, si le chevalier voulait se lever, il verrait les côtes du Chili, et rentrée de cette vallée si belle, qu'elle a reçu le nom de Valparaiso, c'est-à-dire vallée du Paradis.

Le chevalier annonça qu'il se lèverait ; mais, comme Black et sa mère étaient là, il commença avant tout par faire sa distribution accoutumée de pain et de viande à la mère, et de sucre au petit.

Au milieu de leur repas, un coup de sifflet aigu vint faire tressaillir la chienne, qui leva la tête, mais hésita.

Un second coup de sifflet, suivi du nom de Diane, leva toute hésitation ; évidemment rappelée par son maître, la chienne disparut, accompagnée de son petit.

Le chevalier, sentant alors le bâtiment tout à fait raffermi, songea à faire sa toilette et à monter sur le pont.

Ce fut l'affaire d'une demi-heure, à peu près.

Au moment où sa tête apparaissait à Técoutille, le canot se détachait du bâtiment pour conduire à terre le passager qu'on devait déposer à Valparaiso.

Machinalement, le chevalier, ébloui de la magnificence du spectacle que lui offrait cette admirable côte du Chili, s'approcha de la muraille du bâtiment.

Alors ses yeux tombèrent sur le canot, déjà à une centaine de pas du navire.

Il poussa un soupir.

A bord du canot était la belle chienne épagneule, la mâchoire inférieure posée sur le genou du passager qui quittait le bâtiment.

Il appela son matelot.

— François ! demanda-t-ilj est-ce qu'on enmène Black et sa mère pour ne plus revenir?

— Sans doute, monsieur le chevalier, répondit le matelot,

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ces deux animaux appartiennent à M. de Chalier et s'en vont avec lui.

Dieudonné se rappela le nom.

Celait celui de cet ami qu'était venu voir Dumesnil à bord du Dauphin, et qui était la cause innocente de la mort du capitaine.

Mais, si innocent que M. de Chalier fût de cette mort, Dieudonné ne lui en avait pas moins gardé rancune.

— Ah! dit-il, je suis bien aise qu'il s'en aille, ce M. de Chalier, que Dumesnil aimait tant : cela m'aurait fait du mal de le voir. Seulement, »jouta-l-il, je regrette le petit chien.

Puis, avec un mouvement de mélancolique satisfaction :

— Bon ! ajouta-t-il, c'est bien heureux que cet animal ne soit pas resté à bord, je commençais à m'y attacher.

Le lendemain, on remettait à la voile; deux mois après, on débarquait à Brest.

Enfin, au bout d'une semaine, le chevalier entrait à Chartres avec son funèbre bagage.

Où le chevalier rend les derniers devoirs au capitaine et se fixe à Chartres.

Le chevalier descendit à l'hôtel et se renseigna aussitôt.

Le capitaine Dumesnil avait eu sa famille à Chartres; mais, comme il l'avait dit à Dieudonné, de cette famille, il ne lui restait plus personne.

Cependant, beaucoup de Chartrains avait connu le capitaine et rendaient justice à son courage et à sa loyauté.

ïi alla trouver le fossoyeur, se fit montrer le tombeau de la famille Dumesnil ; comme l'avait dit le capitaine, une des cases restait vide.

Le chevalier avait eu le soin de faire dresser, par le docteur et par le capitaine et le second du Dauphin, un certificat mortuaire constataût le décès et l'identité de Dumesnil.

Ce certificat mortuaire à la main, il put réclamer et obtenir cette dernière couche de marbre où son ami devait dormir du sommeil éternel.

11 envoya des lettres de faire-part à toutes les notabilités de la ville, et fit mettre des insertions dans les journaux pour annoncer que le capitaine Dumesnil était mort, et serait enterre le lundi suivant.

Huit jours devaient s'écouler entre les lettres de faire-part, les annonces et Tinhumation.

De cette façon, s'il restait au capitaine Dumesnil quelques parents, ces parents seraient prévenus.

S'il étaient aux environs de Chartres, ils auraient le temps d'arriver et d'assister au convoi.

S'ils étaient éloignés, ils écriraient, se feraient connaître et réclameraient l'héritage du capitaine, héritage consistant en quelques centaines de francs, le capitaine n'ayant d'autre fortune que ses quatorze ou quinze cents francs de retraite.

Le convoi eut lieu au bout des huit jours indiqués ; personne ne vint, mais toute la ville y assista.

Le chevaUer menait le deuil, et un fils n'eût certes pas donné à un père mort de plus vives marques de regret que celles que donna le chevalier à son ami.

Ses larmes, mal taries, ne demandaient qu'une occasion pour couler de nouveau, et il éprouvait un bien-être inouï à sentir couler ses larmes.

Le corps déposé dans le caveau, le chevalier de la Graverie voulut dire quelques paroles à cette foule qui, moitié par curiosité, moitié par sympathie, avait suivi le corps du capitaine Dumesnil jusqu'au cimetière ; mais les sanglots étouffèrent sa voix.

C'était la meilleure manière de remercier : à partir de ce moment, si le chevalier ne fut point jugé comme esprit, il fut jugé comme cœur.

On reconduisit le chevalier jusqu'à la porte de son hôtel.

Rentré dans sa chambre, ce fut alors que le chevalier se trouva vraiment seul.

Il n'avait point assez pleuré.

Il rassembla les différents objets qui avaient appartenu an capitaine, et au miUeu d'eux le nécessaire de voyage.

Ces reliques saintes ramenèrent de nouvelles larmes à ses yeux.

Il prit alors la résolution de rester à Chartres ; il n'avait d§

(référence pour aucun lieu du monde; une ville triste et solitaire comme Chartres, avec sa cathédrale gigantesque, aux deux liras sans cesse levés au ciel, comme pour implorer la miséricorde du Seigneur, lui convenait parfaitement.

Il ne voulait revoir personne de ses anciens amis, personne i\u\ eût connu sa femme et qui pîit lui en demander des nouvelles. •

Et cependant, chose singulière, en revenant en France, il y itait ramené par un vague espoir de revoir Malhilde.

11 lui semblait, à chaque com de rue qu'il tournait, qu'il allait se trouver face à face avec elle, et qu'elle allait lui sauter au cou en s'écriant : « C'est toi ! •

il se mit donc dés le même jour en quête d'une maison, et trouva, rue des Lices, celle que nous avons décrite.

Elle lui parut convenable en tout point.

11 fit venir un tapissier, lui commanda ses meubles comme il Pentendâil, et écrivit à son notaire de lui envoyer tout l'argent qu'il pouvait avoir à lui, amsi que les meubles les plus précieux et son argenterie, queDumesnil, aprè? ira catastrophe, avait déposés en lieu sûr.

Le notaire, qui, pendant les sept ans d'absence du chevalier, n'avait eu que la moitié de son revenu à lui envoyer, pouvait disposer d'une somme de trente à quarante mille francs.

Le chevalier, outre cela, avait une vingtaine de mille livres de rente.

Avec vingt mille livres de rente, on est immensément riche à Chartres.

Au bout de huit jours, la maison fut en état de recevoir le chevalier.

Son installation fut toute une affaire.

Nous avons dit, on ne Ta pas oublié, de quelle confortable façon étaient emménages le salon, le cabinet aux vins et aux salaisons et surtout la chambre à coucher.

Avec intention, nous avons, à cette époque, négligé de décrire la table qui servait de toilette au chevalier.

On se rjppelle le nécessaire dont il avait hérité de son ami Dumesnil, et la préoccupation avec laquelle ce dernier lui avait indiqué ce nécessaire dans les derniers moments de sa vie.

Le soir de son installation, le chevalier résolut de l'ouvrir.

En conséquence, il fit provision de forces, se recueillit, s'assit sur son bon tapis de Smyme, prit son nécessaire entre ses jam-

bes et rouvrit après avoir eu la précaution de préparer son mouchoir.

El, en effet, les premiers objets qu'il aperçut rouvrirent la source de ses larmes.

Celaient les ustensiles familiers de la toilette du capitaine, homme qui professait le soin le plus méticuleux de sa personne.

Le chevalier les tira les uns après les autres de leurs alvéoles et les rangea autour de lui.

Arrivé au dernier, il s'aperçut que le nécessaire avait un double fond.

Il chercha le secret de ce double fond et le trouva facilement, l'ouvrier qui avait fabriqué le nécessaire n'ayant pas eu l'intention de le dissimuler.

Ce double fond renfermait un paquet soigneusement cacheté et ficelé, sur l'enveloppe duquel le chevalier lut ces mots :

€ Je prie, et cela sur deux choses sacrées, l'amitié et l'honneur, mon ami de la Graverie, de remettre ce paquet à madame de la Graverie, s'il la revoit jamais, et, s'il ne l'a pas revue, de le brûîer le jour même où il apprendra sa mort, sans chercher

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