BLACE
?à le chevalier part pour Paris.
Un jour que Thérèse s'était trouvée plus souffrante que les jours précédents, et que le chevalier, ayant, cette fois, un prétexte plausible de ne point parler de son voyage de Paris, l'avait soignée toute la journée, Tenfant se coucha vers sept heures du soir en exigeant du chevalier la promesse qu'il ferait, au clair de la lune, la promenade qu'il n'avait point faite à la clarté du soleil.
Le chevalier promit.
Et, comme cette promenade quotidienne était, en effet, nécessaire à sa santé, comme il faisait un temps magnifique, comme Black le sollicitait en même temps que Thérèse, en remuant la queue et en allant vers la porte, le chevalier prit ses gants, sa canne, son chapeau, et sortit.
Inutile de dire que, de jour comme de nuit, il n'y avait pour le chevalier de la Graverie qu'une promenade : c'était le tour de ville.
Il se dirigea, en conséquence, du côté des buttes.
Vers neuf heures et demie du soir, son tour de ville le ramena à la rue du Cheval-Blanc.
En tournant l'angle qui, de la place de la Cathédrale, conduit à cette rue, il aperçut la malle-poste qui changeait de che-^ vaux.
— Ah! dit-il, si Thérèse n'avait pas été plus souffrante aujourd'hui qu'hier, j'eusse retenu ma place pour Paris ; c'était l'occasion.
Et il s'approcha machinalement de la malle-poste.
Pourquoi s'approchait-il de la nfalle-poste?
Oh ! la belle demande I
Tous les provinciaux sont plus ou moins flâneurs : une dili-
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gence qui reîaye, une voilure qui arrive, ont pour leur désœuvrement de si grands charmes, que la poste elle-même ou les cafés qui Tavoisineni sont, dans beaucoup de villes, le rendezvous de tous les oisifs ; des visages inconnus à regarder, des conjectures à former, des médisances à échafauder, fût-ce sur les nuages, le roulement des roues sur le pavé, le bruit des grelots, les jurons des postillons, les abois des chiens, sont des distractions pour les cerveaux vides ou engorgés ; le départ et Tarrivée , ou plutôt l'arrivée et le départ des voyageurs constituent tous les chapitres de Timprévu d'une existence de province, et M. de la Graverie était trop Thomme de la tradition pour manquer à la bonne fortune que le hasard lui envoyait.
Il s'approcha donc du véhicule gouvernemental, au moraenl où le garçon d'écurie venait d'attacher le dernier palonnier, où le postillon rassemblait les rênes et faisait claquer son fouet pour tenir ses chevaux attentifs au signal du départ, qu'il allait leur donner tout à l'heure.
Le conducteur, son portefeuille sous le bras, passa vivement entre M. de la Graverie et la voiture, grimpa dans son cabriolet et cria au postillon :
— En route !
Le postillon fouetta les chevaux, la voiture s'ébranla, et le mouvement flt jouer la portière mal fermée.
La portière s'ouvrit.
Depuis quelque temps , Black se tenait en face de la voiture, humant les émanations qui en sortaient de toute la largeur de ses narines, et la tenant, pour ainsi dire, en arrêt.
Celle attention que Black paraissait prêter à une cause inconnue, inquiéta le chevalier.
Mais son inquiétude se changea en étonnement, quand, par la portière ouverte, il vit Black sauter dans la voiture, ei faire toutes sortes de caresses à un voyageur enveloppé d'un grand manteau , et qui se dessinait dans les profondeurs (le la mulle-poslc, accoudé au coin le plus éloigné du chevalier.
Disons, pour suivre la progression, que l'élonnement du cheviller devint de la stupéfaction, quand une main sorlit du manteau, tira la portière avec force et tourna le bouion en disant :
— Ah ! c'est donc loi, Black ?
La voilure s'éloigna,
blâgk trr
Au bruit des roues, au claquement du fouet, à la fuite de la malle-poste, qui lui enlevait son ami, le chevalier de la Graverie revint à lui. La malle-poste était déjà à vingt pas.
— Mais oii me prend Black ! cria-t-il ; mais on me vole Black ! Conducteur ! conducteur l
Le retentissement du lourd véhicule sur le pavé emcêcha la voix du chevalier d'arriver jusqu'à celui qiiMl appelait.
Désespéré de perdre son chien, jaloux de la prédilection qu'il venait de lui voir manifester pour un étranger, intrigué du mystère qui se cachait sous cette reconnaissance inattendue, et supposant que ce mystère pouvait intéresser Thérèse, le chevalier ne pensa ni à son âge, ni aux velléités goutteuses qui le mordaient quelquefois à rorteil, et il se mit à courir bravement après la voiture.
Mais la malle-poste avait dans le personnel de ses quatre chevaux seize pieds, tous les seize sains et vigoureux, tandis qu'un des deux que possédait le pauvre chevalier, était légèrement avarié. Il ne Teijt donc jamais rejointe, ni même approchée, si une charrette qui, se trouva entrer sous la porte Chàtelet au moment où la malle tentait d'en sortir, n'eût arrêté celle-ci quelques instants.
M. de la Graverie profita do Tobstacle, rejoignit la malle-poste, sauta sur le marchepied et se cramponna à la portière d'une main, et de l'autre à une courroie.
De parler, il n'en était pas question : la course avait essoufflé le pauvre honmie au point qu'il lui était impossible d'articuler une parole : seulement, une fois juché là, il était tranquille; si vite qu'allât la voiture, il la suivrait ; d'ailleurs, il savait qu'à un quart de lieue de là, au moment où la malle-poste quitterai! le faubourg de Lèves, elle trouverait la montagne, et ne pourrait monter qu'au pas, ou tout au plus au petit trot, sa pente escarpée.
Là, il aurait évidemment repris haleine, et il lui serait loisible d'entamer le chapitre des réclamations.
Ce qu'avait prévu le chevalier arriva : pendant le kilomètre où il resta juché sur le marchepied, il reprit haleine, et, arrivé au pied de la montée, la malle-poste passa d'abord du galop au petit trot, puis du petit trot au pas.
Depuis quelque temps déjà, tandis que le chevalier regardait du dehors au dedans, Black regardait du dedans au dehors, et, les deux pattes sur le rebord de la por'ière, la tête à moitié passée hors de la malle-poste, humait l'air de la nuit avec le
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calme et Jz sérénit(5 d'un voyageur dont le nom est couché sur la feuille 'yu conducteur avec cette épigraphe : Payé.
M. de la Graverie, qui, au bout du compte, ne voulait que son chien et qui aimait autant l'avoir sans discussion , saula en arrière, retomba sur la grande route, et, espérant que ranimai allait en faire autant que lui, appela ;
Black, en effet, fit un mouvpmenl pour s'élancer ; mais une main vigoureuse le retint par son collier, et, bon gré, mal gré, le réintégra dans la voiture.
— Black ! répéta le chevalier avec une énergie qui ne laissait à Black que le choix entre une obéissance immédiate ou une désobéissance absolue.
— Ah çà ! dit une voix, de Tintérieur de la voiture, n'avezvous pas bientôt fini d'appeler mon chien, et voulez-vous lui faire briser les reins sur le pavé?
— Comment ! votre chien? s'éciia le chevalier abasourdi.
— Sans doute, mon chien, reprit la voix.
— Ah ! voilà qui est fort ! s'écria le chevalier. Black n'appartient qu'à moi, en tendez- vous, monsieur!
— Eh bien, s'il est à vous, c'est que vous l'avez volé à sa maîtresse.
— A sa maîtresse? répéta le chevalier au comble de Tétonnement et trottinant toujours près de la voilure. Pourriez-vous me dire le nom de cette maîtresse?
— Voyons, dit une autre voix, décide-toi à une chose ou à l'autre : rends son chien à ce vieil imbécile, ou envoie-le promener ; mais, mille millions de cigares ! que l'on dorme! la nuit est faite pour dormir, surtout lorsqu'on est en malle-poste.
— Eh bien, dit l'autre voix, je garde Black.
Cette double provocation produisit sur le chevalier l'eff'et d'une commotion électrique.
Ses nerfs, déjà agacés par la course qu'il avait faite, se crispèrent, et, sans calculer le double danger qu'il pouvait courir à ramasser une querelle sur une grande route et à se cramponner à une malle-poste qui , d'un moment à l'autre , pouvait reprendre le galop, il saisit la clef, tenta d'ouvrir la portière, et, voyant qu'il n'y réussissait pas, il se hissa sur le marchepied et se retrouva à la hauteur de l'ouverture qui donnait de l'air à l'intérieur de la malle.
— Ah! dit-il, je suis un vieil imbécile! Ah! vous gardex Black ! c'est ce que nous allons voir.
— Oh ! ce sera bientôt vu, dit celui des deux voyageurs qui paraissait être pour les partis extrêmes.
Et, prenant le chevalier au cou, il le poussa violemment en arrière.
Mais le désir de conserver un animal auquel il attachait ua si grand prix et une superstition si étrange doubla les forces du chevalier, et, quelque violente qu'eut été la secousse, nonseulement elle ne lui fit pas lâcher prise, mais elle ne parut même pas rébranler.
— Prenez garde, monsieur, dit le chevalier avec une certaine dignité ; entre gentilshommes ou entre militaires...
— Ce qui est la même chose, monsieur, dit l'agresseur.
— Pas toujours, répondit le chevalier. Entre gentilshommes ou entre militaires, qui touche frappe !
— Oh! comme vous voudrez, dit le jeune homme; s'il ne faut que cela pour vous contenter, je reconnais que je vous ai touché... ou frappé, à votre choix.
Le chevalier allait répondre à la provocation en tirant une carte de sa poche; il la cherchait déjà, lorsque le jeune homme qui semblait placé là comm.3 modérateur, s'écria :
— Louville I Louville ! un vieillard!
— Eh ! que m'importe, a moi, celui qui me réveille quand je dors, mille cigares ! Celui-là n'est ni un jeune homme ni un vieillard, c'est mon ennemi.
— Ce vieillard , monsieur TofiBcier, dit le chevalier, est un officier comme vous, et, de plus, chevalier de Saint-Louis... Voici ma carte.
Mais ce fut le jeune homme à la voix conciliante qui la prit; et, repoussant son ami d'un coin à l'autre :
— Voyons, dit-il, prends ma place et donne-moi la tienne. L'officier brutal obéit en grognant.
— Je vous demande pardon, monsieur, pour mon camarade : c'est un garçon bien élevé d'habitude ; — mais, pour jouir des bienfaits de l'éducation qu'il a reçue, il faut qu'il soit éveillé ; dans ce moment, par malheur, il est endormi.
— A la bonne heure, dit le chevalier, voilà qui est d'un peu meilleure compagnie. Mais vous, monsieur, vous avez dit de votre côté : t Je garde Black. »
— Sans doute, j'ai dit cela.
— Eh bien, }e dis, moi : Rendez-moi Black; je veux Black ; Black est à moi.
~ Black n'est pas plus à vous qu'à moi.
El, comme, pour prononcer ces mots, le voyageur s'était mi» nez à nez avec le chevalier, celui-ci , que le nom de Thérèse avait déjà fort étonné, jeta un cri de stupéfaction en reconnaissant le jeune homme.
Le jeune homme, c'était Gratien , l'auteur du crime commis sur Thérèse ; l'autre officier, c'était l'instigateur.
L'émotion du chevalier fut si forte, qu'il demeura quelques instants sans prononcer une parole.
Il y avait quelque chose de providentiel dans ce qui lui arrivait.
Aussi son premier mouvement fut-il un mouvement de reconnaissance pour Black, et, le saisissant à deux bras en approchant le museau de ses lèvres et en le baisant :
— Oh! cette fois, s'écria- t-il, il n'y a plus à en douter, c'est toi, mon bon Dumesnil! oui, c'est bien toi qui, après m'avoir fait retrouver mon enfant, veux m'aider à lui rendre l'honneur et à assurer son avenir.
— Par les cornes du diable ! s'écria Tauire officier, qui trouvait son juron ordinaire insuffisant pour une circonstance si insolite, cet homme est fou, et je vais appeler le conducteur pour le faire jeter à bas du marchepied. Conducteur ! conducteur !
— Louville! Louville! répéta son ami évidemment fâché de ces violences, et d'autant plus fâché qu'il savait maintenant, par les paroles mêmes du chevalier, qu'elles s'adressaient à un gentilhomme.
Mais le conducteur appelé avait entendu.
Il mit la tête hors du cabriolet, vit un homme cramponné à la portière de la malle-poste, et le prit pour un voleur qui mettait le pistolet à la gorge de ses \x)yageurs.
Il descendit donc sans faire arrêter la voiture , et repoussa rudement le chevalier.
— Oh! oh! dit celui-ci, ne soyez donc pas si brutal, Pinaud!
Or, Pinaud était un des courriers qui se chargeaient de fournir de provisions de bouche la cuisine du chevalier, au temps où le chevalier songeait à sa cuisine. Pinaud recula tout étonné.
— Eh 1 oui , continua le chevalier, nous sommes de vieilles connaissances, il me semble, sac à papier !
Pinaud avait commencé de reconnaître le chevalier; mais, à son juron favori, il le reconnut tout à fait.
— Vous, à celte heure sur la roule, monsieur le chevalier! «'écria-l-il.
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— Sans cloute, moi.
— Je le vois bien, vous!... Mais qui diable aurait pu s'y attendre? Vous n'avez donc plus peur ni du chaud, ni des courants d'air, ni de Thumidité, ni des courbatures?
— Je n'ai plus peur de rien, Pinaud, dit le chevalier, qui, dans l'exaltaiion nerveuse où il était, eût, en effet, comme don Quichotte, cherché querelle à un moulin à vent.
~ Mais à qui en avez-vous, sur la grande route?
— A vous, Pinaud.
— Comment! à moi?
— Oui, oui, oui, à vous! Je vous demande, Pinaud, d'arrêter la malle-poste et de me laisser causer dix minutes avec ce monsieur.
— Impossible, monsieur le chevalier.
— Pour moi, Pinaud...
— Au bon Dieu, je dirais non!
— Comment! au bon Dieu, tu dirais nonî
— Sans doute; est-ce qu'il ne faut pas que j'arrive à heure fixe?... Avec cela que ma malle est en retard. Mais faites mieux...
— Voyons.
— Ma malle est à quatre places ; il n'y en a que deux de prises ; montez dans l'intérieur, vous descendrez à Mainlenon, d'où la malle du matin vous ramènera.
— Me relever à deux heures du matin? Non, Pinaud; c'est contre mes habitudes, mon ami. Cependant, il y a du bon dans ton idée; j'ai besoin d'aller à Paris; mais, de jour en jour, je remets le voyage. Eh bien, je vais monter dans ta voiture et je pousserai jusqu'à Paris.
*- Vous avez besoin d'aller à Paris? vous poussez jusqu'à Paris? El vous n'avez pas bravement, carrément, retenu votre place au bureau huit jours d'avance, pour être sûr d'avoir un coin et de ne pas aller en arriére? Ma foi, on a raison, monsieur le chevalier, vous n'êtes plus à reconnaître ! Allons, montez, continua Pinaud en faisant jouer le ressort et en ouvrant la portière que n'avait pu ouvrir le chevalier; en vérité, si l'un de ces messieurs était une jolie fille comme celle que vous avez recueillie chez vous, je comprendrais ce qui arrive ; et il faut bien que j'aie à faire quatre lieues à l'heure, afin de contenter l'administration, pour que je ne vous demande pas la clef de ce secret-là.
M. de la Graverie se hissa dans la voiture et, tout essoufflé.
ge laissa tomber sur la banquette de devant, tandis que Black, que son ravisseur avait laissé libre, s'était dressé contre lui, et, bon gré mal gré, lui léchait le menton.
Ce qui se passa dans la malle-poste et quel dialogue y fut tenu.
Les deux oflacieis avaient laissé, sans opposition, le chevalier de la C^raverie s'installer dans la malle-poste.
Louville, emmaillotlé dans son manteau et fortifié dans son coin, avait même affecté de dormir ou de faire semblant.
Gralien, au contraire, avait suivi, avec une attention mêlée de curiosité et d'inquiétude, tous les mouvements du chevalier.
Le jeune officier semblait deviner que, sous ces apparences pacifiques, s'avançait un ennemi plus à craindre qu'il n'en avait l'air.
Aussi, à peine le chevalier fut-il assis, qu'il voulut entamer la conversation.
Mais le chevalier, étendant la main ;
— Souffrez, monsieur, dit-il, que je reprenne mon haleine et mes sens. Je suis peu habitué, je l'avoue, à ces courses et à ces émotions; tout à Theure, nous causerons, comme vous paraissez le désirer, mais ce sera peut-être d'une façon plus grave que vous ne vous y attendez. Pardieu ! Pinaud m'a rendu un fier service en arrêtant son véhicule ; je sentais mes forces à bout; je voyais l'instant où j'allais lâcher le bouton et me laisser choir sur la grande route ; ce qui, à mon âge, n'eût point été sans quelque gravité.
— En effet, monsieur, pour vous livrer à de pareils exercices, vous n'êtes plus assez jeune.
— Je puis m'en apercevoir pour mon compte, monsieur; mais je ne permettrai pas que vous vous en aperceviez pour le vôtre, entendez- vous!
— Ah ! par exemple ! si vous n'êtes pas fou, s'écria Gratiea i celte boutade, vous êtes au moins un plaisant original.
— Il est fou, grogna Louville du fond de son manteau.
— Monsieur, dit le chevalier répondant à l'interpellation de Louville, je n'ai point affaire et ne désire point avoir affaire à vous; c'est à M. Gratien seul — en ce moment, du moins, — que j'ai l'honneur et que je fais Thonneur d'adresser la parole.
— Oh! oh! dit Gratien, il paraît que vous me connaissez, monsieur?
— Parfaitement, et de longue date.
~ Pas depuis le collège, cependant? demanda en riant le jeune homme.
— Monsieur, répondit le chevalier, je désirerais que, soit au collège, soit ailleurs, vous eussiez reçu la môme éducation que moi ; vous n'auriez rien à y perdre, comme courtoisie et comme moralité.
— Bravo, chevalier I fit Louville en riant; morigénez-moi ce drôle-là.
— Je le ferai avec d'autant plus de plaisir et de conscience, monsieur, que, chez votre ami, malgré l'éducation mauvaise, le cœur est resté bon et honnête ; ce qui me donne quelque espoir de réussir...
— Tandis que, chez moi?...
— Je ne tenterai pas plus de réformer le cœur que la taille; je crois qu'il y a dans tous les deux un mauvais pli adopté, et que j'arriverais trop tard.
— Bravo, chevalier! fit à son tour Gratien, pendant que Louville, qui avait parfaitement compris l'allusion faite par le chevalier, avait l'air de chercher inutilement à comprendre ; bravo ! — Toi, mets cela dans ta poche I
— Oui, s'il y a de la place, répondit le chevalier.
— Ah çà ! dit Louville en frisant sa moustache, seriez-vous, par hasard, monté dans la malle-poste pour goguenarder?
— Non, monsieur , j'y suis monté pour parler sérieusement ; voilà pourquoi je vous prierai d'avoir la bonté de ne pas vous mêler de la conversation, attendu, je vous le répète, que c'est à M. Gratien, voire ami, que j'ai affaire, et non à vous.
— De sorte que, moi, je causerai avec Black? dit Louville essayant de faire de l'espri^
— Y-Qus causerez avec Black si vous voulez, répliqua le chevalier ; mais je doute que Black vous réponde, pour peu qu'il se souvienne de vos bonnes intentions à son égard.
— Allons, bon ! fit Louville, voilà que j'ai eu de mauvaiseï intentions envers Black, à présent ! Pourquoi ne me traduisezvous pas tout de suite en cour d'assises?
^ Parce que, malheureusement, monsieur, répondit le chevalier, Tempoisonnement d'un chien n'est pas, en cour d'assises, regardé comme un crime, — quoique, à mon avis, il y ait certains chiens qui seraient plus à regretter que certains individus.
— En vérité, Gratien, dit Louville en s'efforçant de rire, je commence à moins l'en vouloir d'être la cause que monsieur nous fait l'honneur de sa compagnie ; et, si le voyage se prolongeait seulement pendant deux ou trois jours, au lieu d'être terminé dans cinq ou six heures, je crois qu'en arrivant nous serions les meilleurs amis du monde.
— Eh bien, répondit le chevalier avec sa bonhomie, moitié courtoise, moitié railleuse, c'est la différence qu'il y a entre vous et moi ; plus le voyage serait long, moins je vous aimerais en arrivant; et je me félicite sincèrement et tout haut que le nôtre n'ait pas une plus longue durée.
— Mille cigares ! dit le jeune officier en se redressant vivement dans son coin, en aurez- vous bientôt fini, monsieur, avec vos impertinences?
~ Bon ! fit le chevalier, voilà que vous vous fâchez parce que j'ai un peu plus 't' esprit que vous. Considérez donc, monsieur, que j'ai le double de votre âge; à mon âge, vous en aurez probablement autant, et même plus que moi ; seulement, il faut attendre. Patience, jeune homme! patience!
— C'est là, une vertu, monsieur, dont vous semblez véritablement chargé de nous faire faire l'apprentissage, et il faut que nous possédions déjà d'assez jolies dispositions â l'acquérir pour que nous ayons pu supporter les calembredaines que vous nous débitez depuis dix minutes.
— Si monsieur, moins essoufflé, dit Gratien, voulait enfin aborder la question grave qu'il avait tout à l'heure remise à plus tard, vu l'émotion de sa course, — émotion qui, je suis heureux de le voir, n'a eu d'autre résultat que de lui délier le filet et de lui émoustiller l'esprit, — je serais en excellentes dispositions pour 1 écouter.
— Pardieu ! messieurs, vous voudrez bien, je le présume, être indulgents envers un vieillard et lui pardonner l'intempérance de son langage, La langue est, à mon âge, la seule arme que, non-seulement on n'ait pas désappris à manier, mais encore dans laquelle on ait fait des progrès; il ne faut donc
pas trop me reprocher de m'en servir avec complaisance.
— Eti bien, soit; expliquez-vous, dit Louville; 2ous voici lout à l'heure au relais, et, si intéressante que soii la chose que vous avez à nous raconter, je ne suis nullement d'humeur, pour ma part, à lui sacrifier le bon sommeil que Ton goûte lorsqu'on est si doucement bercé. La diligence est la seule machine qui me rappelle mon enfance ; le ronron des roues m'engourdit comme faisait le chant de ma nourrice. Voyons, de quoi s'agit-il?
— D'une chose très grave et très-futile à la fois, messieurs; d'une de ces affaires qui n'ont d'habitude, pour un coureur de garnison, qu'un dénoûment agréable, — quoique souvent le désespoir, la misère ou le suicide en soient les conséquences. Il s'agit d'une séduction, j'adoucis le mot, dont M. Gralien s'est rendu coupable.
Gratien tressaillit; peut-être allait-il répondre, lorsque Louville, sans lui en donner le temps, prit la parole.
— Et vous vous constituez d'office le redresseur des torts de mon ami? dit-il. C'est un beau rôle, et la récompense ne peut manquer d'en être honnête, si la victime est tant soit peu reconnaissante ; depuis don Quichotte, il était un peu tombé en désuétude; vous le faites revivre, bravo!
— - J"ai déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur, que je n'avais et ne voulais avoir aucunement affaire à vous. Je parle a M. Gralien. Que diable 1 s'il a pu se passer de vous comme interprète lorsqu'il a commis la faute, je présume que vous ne lui êtes pas nécessaire lorsqu'il s'agit tout simplement de la réparer.
— Et qui vous dit, monsieur, que ce n'est pas moi qui, dans cette affaire, ai été son conseil.
— Cela ne m'étonnerait aucunement ; mais je plaindrais d'autant plus votre ami, en ce cas.
— Et pourquoi?
— Parce qu'il serait la seconde victime de vos mauvais instincts.
— Voyons, finissons-en, monsieur! dit Gratien. Quelle est l'honnête personne que vous m'accusez d'avoir séduite?
— Il s'agit, monsieur, tout simplement de la jeune fille dont vous avez prononcé le nom tout à l'heure, de la maîtresse de Black, de Thérèse enfin !
Gralien demeura muet pendant quelques instants; puis il balbutia :
— Eh bien, que veneî-vous me demander au nom de The'rèse? Voyons, monsieur.
-- De répouser, pardieu ! sMcria Louville. Monsieur, qui me paraît un homme sérieux, ne se serait pas dérangé à moins! Voyons, firalien, es-tu prêt à conduire à Taulel mademoiselle Thérèse? Eh bien, écris au colonel, demande à ton père et au ministre la permission, et dormons! car, maintenant que nous savons ce que désire monsieur, c'est ce que nous avons de mieux à faire.
— Vous sentez bien, monsieur, reprit Gratien, auquel Tintervention de son ami venait de rendre quelque assurance, que tout cela ne peut être qu'une plaisanterie. Certainement, je suis prêt à remplir près de mademoiselle Thérèse mes devoir? de galant homme; mais...
— Mais vous commencez par y manquer, dit le chevaher de la Gra varie.
— Comment celaî
— Sans doute : le premier devoir de celui que vous appelez un galant homme et que j'appellerais, moi, un honnête homme, n'est-il pas de donner un nom à son enfant?
— Eh quoi! s'écria Gratien, Thérèse...?
— Hélas! monsieur Gratien, reprit le chevalier, c'est une des conséquences les moins tristes du gracieux dénoûment dont je vous parlais tout à l'heure.
— Et quand cela serait, que voulez- vous qu'il y fasse? interrompit de nouveau Louville. Vous semblerait-il convenable qu'un escadron de nourrices îù\ attaché à chaque régiment? Nous avons changé de garnison ; que voulez- vous ! c'est un malheur. Que la belle cherche un consolateur dans les lanciers qui nous ont succédé; elle est assez jolie pour n'avoir pas besoin de chercher longtemps. *•
— Vous partagez les sentiments que votre ami vient d'exprimer? demanda le chevalier à Gratien.
— Pas tout à fait, monsieur. Louville, dans son amitié pour moi, va beaucoup trop loin. Certes, j'ai eu des torts, de grands torts vis-à vis de mademoiselle Thérèse, et je voudrais pour beaucoup qu'elle ne se fût pas trouvée sur mon chemin ; je suis donc prêt, je vous le répèle, à faire tout ce qui dépendra de moi pour adoucir sa position; et cette assurance vous suffira : vous êtes un homme du monde, monsieur, et vous sentez trop combien une pareille union serait incompatible avec les obligations lociales d'un homme de ma condition, pour insister davantage.
— C'est ce qui VOUS trompe, monsieur Gralien : j'insisterai, et j'ai encore de vous une assez bonne opinion pour espérer que mes prières ne seront pas vaines.
— En ce cas, laissez-moi vous répondre, monsieur, que ce que vous demandez est impossible.
— Rien n'est impossible, monsieur Gralien, insista le chevalier, quand Thomme se trouve en face d'un devoir. J'en sais quelque «hose, moi qui vous parle. Tenez, il y a quelques années, je ne pouvais supporter sans frémir la vue d'une épée nue ; l'explosion d'une arme à feu me faisait tressaillir ; tout ce qui devait déranger l'équilibre parfait de ma vie me donnait la fièvre. Eh bien, à l'heure qu'il est, me voilà courant les chemins, dans une mauvaise diligence, au lieu de dormir bien douillettement dans mon lit; allant à reculons, u qui m'est pariiculièremenl désagréable ; prêt à faire davantage encore, tout cela parce que le devoir a parlé. Vous êtes jeune, monsieur, et de taille à envisager sans frémir bien d'autres impossibilités.
Gratien allait faire une réponse quelconque ; mais Louville ne lui en laissa pas le temps.
- Allons donc, mon cher monsieur ! dit-il au chevalier de la Gr:-.verie; mais vous êtes fou ! à moins que... Mais oui, tenez, voici un moyen. Puisque le mariage de mademoiselle Thérèse vous paraît si urgent; puisqu'à votre avis, il est nécessaire que son enfant ait un nom, pourquoi n'épousez-vous pas la mère et ne reconnaissez- vous pas l'enfant?
— Si des obstacles matériels que j'ai le droit de ne pas vous faire connaître ne m'interdisaient celte pensée, sur le refus que vient deme faire M. Gratien, jene penserais plus qu'à cela.
— Mille cigares ! reprit Louville, vous êtes un homme antique !
— Pardon, monsieur, dit Gratien, tout à l'heure vous avez nié l'impossibilité, et voilà que vous l'invoquez maintenant. Pourquoi ce privilège en votre faveur, ce monopole à votre profit?
— Admettez deux motifs ; ou que je sois marié, ou qu'un degré de parenté trop proche m'unisse à Thérèse; dans l'un ou l'autre cas, je ne puis être son mari?
— J'en conviens.
— Tandfis que vous, vous êtes garçon et étranger, parles liens du sang du moins, à la jeune fille dont nous nous occupons.
Gratien S8 tut.
— Voyons, continua le chevalier, examinons froidement.
monsieur Cralien, ce qui vous empêcherait de rester honnête homme à vos propres yeux, si ce n'est à ceux de vos amis. Pourquoi vous refuseriez- vous à donner votre main à une jeune fille que vous avez assez aimée pour commettre vis-à-vis d'elle une action qui ressemble fort à un crime, et à reconnaître ainsi Penfant dont elle va vous rendre père? Certes, vous n'avez rien à dire contre l'extérieur de celle que je m'obstine à considérer comme votre future épouse.
— C'est vrai, répondit Gralien.
— Bah! un minois chiffonné, fît Louville.
— Comme caractère, il est impossible de rencontrer une femme plus douce, et je vous jure qu'elle sera si reconnaissante de ce que vous ferez pour elle, que ce sentiment lui tiendra lieu de l'amour qu'elle n'éprouve pas précisément pour vous.
— Mais c'est une grisette !
— Une ouvrière, monsieur, ce qui n'est pas toujours la même chose; une simple ouvrière, c'est vrai; moi qui m'y connais, je trouve que bien des grandes dames d'aujourd'hui ne possèdent pas la distinction naturelle que j'ai remarquée dans celte ouvrière. Lorsque, pendant quelques mois, elle se sera frottée au monde, Thérèse sera certainement une femme fort remarquable et fort remarquée.
— C'est convenu, s'écria Louville : elle a vingt-cinq mille livres de rente en qualités.
— Mais ma famille, monsieur, dit Gralien, ma fam.ille, qui est noble et riche, croyez-vous que, dans le cas où je consentirais à ce que vous me proposez, elle voudrait jamais autoriser une pareille union?
— Qui vous dit que la famille de Thérèse ne vaut pas la vôtre?
— Laissez faire monsieur, Gratien, dit Louville, et nous allons voir tout à l'heure Thérèse devenir une archiduchesse qui faisait de la lingerie pour son agrément.
— Il y a plus, monsieur, poursuivit le chevalier : qui vous dit que Thérèse n'a pas à attendre une fortune au moins égalo à la vôtre?
— Dame ! fit Gratien embarrassé, si cela était...
— Allons donc ! s'écria impétueusement Louville , la contagion vous gagne, il me semble : vous devenez fou, Gratien; plus fou, sur ma parole, que le bonhomme qui vous parle! Mais je suis là, moi, par bonheur, et je ne vous laisserai pas vous enferrer davantage. Répondez-lui donc, une fois pour
toutes, par un non bien sec et bien carré, afin qu il nous laisse dormir en repos et aille au diable, lui, son infante et leur chien !
Et, en manière de péroraison, Louville lança un coup de pied à Black, pour lequel, on se le rappelle, il n'avait jamais eu une grande affection.
Black poussa un hurlement douloureux.
M. de la Graverie reçut en plein cœur le contre-coup de ce coup de pied.
— Monsieur, dit-il à Louville, votre langage a été, jusqu'ici, celui d'un sot; votre action est celle d'uu homme brutal et sans éducation. Qui bat le chien, frappe le maître.
— J'ai battu votre chien, parce qu'il me gêne eu se roulant entre mes jambes. Et tenez, au fait, je vais appeler le conducteur et lui dire d'exécuter le règlement. Les chiens n'ont pas le droit d'entrer dans les malles-poste.
— Dumesnil... c'est-à-dire mon chien, est cent fois plus à sa place ici que vous, monsieur, et vous venez de donner à mon pauvre ami un coup de pied que vous payeriez cher, si je n'avais point affaire particulièrement à M. Gratien, etsijene m'étais point juré à moi-même de ne pas me laisser détourner de mon but.
Puis, s'adressani à Gratien :
— Voyons, finissons-en, monsieur, dit-il ; car la discussion, je vous prie de le croire, pour être plus posée de ma part, parce que je suis un gentilhomme, ne me plaît pas plus qu'à vous. Voulez-vous, oui ou non, rendre à cette jeune fille l'honneur que vous lui avez enlevé ?
— Posée ainsi, monsieur, la question ne peut obtenir de moi qu'une réponse : non.
— Vous vous attaquez à une enfant pauvre, isolée , sans appui, sans défense ! Vous avez employé un indigne subterfuge pour triompher d'elle! J'ai encore assez bonne opinion de vous, monsieur ; je veux ne pas croire, sur votre premier refus, que vous êtes décidé à abandonner comme un lâche la mère à son désespoir, et à jeter votre enfant sur le pavé, à la merci de la charité ofiBcielle et de la pitié- publique.
— Monsieur, s'écria Gratien, vous vous vantiez tout à l'heure d'être gentilhomme; moi aussi, je le suis : en cette qualité, j'ai été habitué au respect des cheveux blancs ; mais ce respect ne peut aller jusqu'à me laisser insulter. Il y a un mot de trop dans ce que vous venez de dire ; rétractez -le à l'instant, je vous enpre!
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Et, en effet, Gratien prononça ces derniers mots en vrai gentilhomme.
— Oui, monsieur, dit le chevalier, qui comprenait qu'il avait été trop loin, et que le mol lâche est un de ceux que ne peut supporter un militaire; oui, je rétracterai tout ce que vous voudrez ; mais, à votre tour, faites ce que je vous demande, je vous en conjure! Si vous saviez combien elle a souffert, la pauvre Thérèse l si vous saviez combien elle était peu née pour souffrir! elle est si bonne, si douce, si tendre! Oh! vous ne vons repentirez jamais de ce qui aura été une bonne action. S'il lui faut un nom, je lui en trouverai un, monsieur, un nom honorable, — le mien. Si vous avez besoin de fortune pour jouir de la vie, je vous abandonnerai ma fortune et ne me réserverai qu'une petite rente viagère; vous-même fixerez cette rente; je me contenterai de ce que vous voudrez bien me laisser. Je vivrai heureux de votre bonheur ; vous me permettrez de la voir de temps en temps, et cela nous suffira... N'est-ce pas, Black? n'est-ce pas, mon vieil ami ? Tenez, monsieur Gratien, c'est ici, à genoux, que le pauvre vieillard vous conjure... c'est avec des larmes qu'il vous implore !
Le chevalier fit effectivement le geste de tomber à genoux ; Gratien l'arrêta.
— Au fait, dit Louville, c'est une assez jolie spéculation que celle que monsieur te propose, et, à ta place, Gratien, j'y réfléchirais.
Le chevalier sentit oii tendait l'insinuation que lançait si perfidement le lieutenant, et, se tournant de son côté :
— Ah ! monsieur, lui dit -il, n'est-ce donc point assez que d'avoir, par vos conseils, causé le malheur de la pauvre Thérèse, sans vous opposer au mouvement de repentir qui pourrait naître dans le cœur de votre ami? Que vous a donc fait l'innocente enfant, pour que vous cherchiez encore à empêcher M. Gratien de réparer une faute qui, en bonne justice, est plus la vôtre que la sienne?
Par malheur, l'effet était produit.
— Vous avez peut-être raison dans ce que vous venez de dire, monsieur, repartit Gratien, et je ne vous cacherai point que vos paroles m'avaient touché ; mais la raison doit passer par-dessus toutes les autres considérations, et, tout bien réfléchi, je n'épouserai pas mademoiselle Thérèse.
— C'est votre dernier mot?
■— C'est mon dernier mol, monsieur. Je n'épouserai pas une
fille pauvre et d'obscure Daissancc, je ne ferai pas une spéculation ; votre protégée ne peut être que dans Tune ou dans Tautre de ces deux alternatives, et je les repousse également.
Le chevalier cacha son visage entre ses mains.
Sa douleur le suffoquait, et il n'était pas assez maître de lui pour la dissimuler.
— Votre douleur me fait mal, monsieur, continua Gratien, mais, comme cependant elle ne peut rien sur mon irrévocable détermination, je crois que je ferai bien de vous céder la place. Nous voici au relais; je vais prier le courrier de me prendre avec lui.
En effet, presc^ue au même instant, la voilure s'arrêta, et le jeune homme descendit sans que le chevalier dît un seul mot, fît un seul geste pour le retenir.
— Et maintenant, monsieur, dit Louville en ramenant son manteau sur son visage, je crois qu'il est temps de nous souhaiter mutuellement une bonne nuit ; et je vais, de mon côté, je vous le promets, tâcher de rattraper le temps que vous m'a« vez fait perdre.
— J'abuserai cependant une fois de plus de cette complaisance dont vous m'avez donné tant de preuves, monsieur, repartit le chevalier avec ironie, et je vous prierai de me donner l'adresse de votre ami.
— Pourquoi faire? demanda Louville.
— Pour essayer une fois encore de toucher son cœur.
— Inutile! Il vous a dit que sa résolution était irrévocable.
— Je reviendrai à la charge, monsieur ; un père ne se fatigue jamais d'intercéder pour son enfant, et Thérèse est presque mon enfant.
— Mais puisque je vous dis, moi, que c'est inutile.
— Eh bien, alors, monsieur, je vous demanderai la vôtre.
— La mienne ? Vous n'avez personne à me faire épouser, il me semble.
— Monsieur, remarquez que j'insiste pour avoir votre carte.
— Mille cigares ! vous me dites cela d'un air presque provocateur; seriez- vous feu M. de Saint -Georges, par hasard?
— Non, monsieur, je ne suis qu'un pauvre diable de bonhomme qui bail les querelles et a le sang en horreur, et ce sera, je vous le jure, bien malgré moi si jamais je suis forcé de répandre celui de mon prochain.
— Alors, dormez tranquille, mon cher monsieur, et ne me
tourmentez pas davantage pour avoir un morceau de carton qui vous serait parfaitement inutile dans les dispositions pacifiques où vous êtes.
En achevant ces paroles, Louville appuya sa tête contre l'angle de la voiture, et, quelque temps après, les ronflements sonores du jeune officier se mariaient au fracas des roues sur le pavé.
M. de la Graverie ne dormit pas, lui : il passa ce qui restait de la nuit à penser à ce qu'il dirait à son frère, en face duquel il devait se trouver dans quelques heures ; à chercher où et comment il pourrait retrouver des traces de la naissance de Thérèse ; et sa préoccupation fut si grande, que, malgré toute son horreur pour la marche à reculons, il ne songea pas même à s'emparer de la place que le départ de Gratien avait laissée vide.
Le lendemain, à cinq heures, la voiture entrait dans la cour de l'hôtel des Postes.
Là, le chevalier et ses deux compagnons se retrouvèrent à côté les uns des autres.
Le chevalier de la Graverie eût vo'-ontiers essayé encore une fois de remettre la conversation sur Thérèse, avant de laisser s'éloigner son séducteur ; mais Louville ne lui en donna pas le temps; il prit Gratien parle bras, et tous deux sortirent, suivis d'un commissionnaire chargé de leurs bagages.
— Une voiture ! demanda le chevalier.
On lui amena un fiacre.
Le commissionnaire, voyant une malle aux pieds du chevalier, chargea la malle auprès du cocher, et reçut du chevalier, distrait, une pièce de vingt sous pour la peine qu'il avait prise.
Le chevalier fît monter Black le premier dans le fiacre et s'assit près de lui en grelottant ; car le pauvre chevalier était parti sans manteau, et la fraîcheur du matin se faisait vivement sentir.
— Où faut-il vous conduire, bourgeois ? demanda le cocher.
— Rue Saint- Guillaume, faubourg Saint-Germain, répondit le chevalier.
Comment M. le baron de la Graverie entendait et pratiquait les préceptes de l'Évangile.
Bien qu'il ne fût que cinq heures et demie du matin, le chevalier de la Graverie ne songea point un instant à remettre à plus tard la visite qu'il voulait faire à son frère.
Comme tous les gens lents à prendre un parti, le chevalier, une fois sorti de sa voluptueuse tranquillité, ne savait plus ni temporiser ni attendre.
D'ailleurs, les questions qu'il allait poser au baron lui semblaient si importantes, qu'il ne doutait point que toutes les portes de l'hôtel de la Graverie ne s'ouvrissent immédiatement devant lui.
Le baron habitait, rue Saint-Guillaume, une de ces immenses demeures dont les proportions jurent assez ordinairement avec le luxe étriqué et les habitudes parcimonieuses de ceux qui les habitent aujourd'hui.
Le fiacre du chevalier s'arrêta devant une grande porte cintrée aux épais battants de chêne, sur l'un desquels le cocher fit, à plusieurs reprises, retentir un lourd marteau.
Rien ne bougea dans l'intérieur de Thûtel.
Le cocher réitéra ses appels, en ayant soin de les rendre de plus en plus bruyants, et, enfin, une voix glapissante, partie d'une loge construite à droite de la porte cochère, suivant les anciennes traditions, parlementa longtemps avant de se décider à tirer le cord&n.
Le chevalier profita de l'entre-bâillement de la porte pour pénétrer dans la cour ; il paya son cocher, sifOa Black, qui commençaii d'explorer les lieux, et s'adressa à une tête coiffée d'un bonnet de coton et bizarrement éclairée par la lueur fantastique d'une mauvaise chandelle qu'une main décharnée sortait du vasistas pour reconnaître le visiteur matinal.
Uk BLACK
— M. le baron de la Graverie est -il visible ? demanda le che- ▼alier.
— Plaît-il ? fit le ou la concierge.
Le chevalier réitéra sa question.
— Ah çà ! mais vous êtes fou, mon cher monsieur ! s'écria la tête. Permettez-moi d'abord de vous demander quelle heure il est.
Le chevalier tira naïvement sa montre et concentra tout ce qu'il avait de puissance dans les yeux pour y voir au milieu du crépuscule.
— Six heures, mon cher monsieur... ou ma brave dame, dit le chevalier; car votre chandelle éclaire si mal, que je ne saurais bien précisément dire à quel sexe vous appartenez, et si c'est au concierge ou à la concierge de mon frère que j'ai l'honneur d'adresser la parole.
— Comment ! vous êtes le frère de M. le baron? s'écria la tête avec un accent d'étonnement que la main accompagna d'un geste analogue. Mais entrez donc, alors, entrez dans la loge, monsieur, je vous en prie, entrez ! car, vraiment, vous grelottez en plein air, et, moi, je sens à mon nez que je m'enrhume.
— Ne serait-il pas beaucoup plus simple, dites-moi, que vous m'introduisissiez tout de suite chez mon frère î
— Chez votre frère T s'écria la tête en continuant de manifester, par son accent et par son geste, un étonnemenl croissant. Mais impossible, monsieur, impossible I Le cocher ne se lève qu'à sept heures ; il ne fait jour chez le valet de chambre de monsieur qu'à huit; enfin, il pourra être dix heures lorsque ce dernier entrera chez M. le baron, et, avant que la toilette de monsieur votre frère soit faite, avant que notre maître ait été rasé, poudré, habillé, il s'écoulera encore une heure au moins I c'est comme cela. Dame ! il faut en prendre votre parti et vous résigner à la patience. Entrez donc, monsieur, entrez donc 1
A ces mots, qu'elle regardait comme concluants et qui l'étaient en effet, la tête se retira du vasistas, qui se referma.
Mais presque aussitôt la porte s'ouvrit et offrit au chevalier l'hospitalité tiède et nauséabonde de la loge.
— Cependant, insista le chevalier ne pouvant se décider à franchir le seuil de la baraque, j'ai à entretenir mon frère de ^lioses Irès-pressées et de la plus haute importance.
— Faire ce que désire monsieur serait risquer de perdre ma place. M. le baron est bien trop sévère pour toutes les choses
BLACK tai
d*ëtiquette. Ah ! il n'y a pas de danger que l'on désobéisse à ses ordres, ^^ celui-là.
— Voyons, ma brave femme, puisque décidément vous êtes une femme, je prends tout sous ma responsabilité... Et, tenez, voilà d'abord un louis pour vous dédommager de l'ennui que votre complaisance pourra vous occasionner.
La concierge étendait la main pour saisir le jaunet, lorsqu'on entendit un grand bruit de planches renversées qui venait de la cour ; à ce bruit se mêlaient des abois frénétiques et des cris de volaille en détresse.
La concierge ne fit qu'un bond de sa loge dans la cour en s'écriant :
— Oh ! mon Dieu ! qu'arrive-til aux cochinchinois de M. le baron ?
Quant au chevalier, n'apercevant pas Blaek prés de lui^ il frissonna , se doutant instinctivement de ce qui était arrivé.
En effet, la concierge avait à peine fait trois pas dans la cour, que l'épargneul revenait à son maître, tenant à sa gueule un énorme coq, dont la tête pendante, et allant de droite à gauche comme le balancier d'une pendule, indiquait suffisamment qu'il avait passé de vie à trépas.
C'était bien, comme l'avait dit la concierge, un coq de l'espèce dite cochinchinoise, alors dans toute sa nouveauté.
Le chevalier prit le coq par ses pattes, longues comme des échasses, et l'admira avec curiosité, tandis que Black regardait amoureusement sa victime et paraissait enchanté du chefd'œuvre qu'il venait de faire.
Mais la concierge ne semblait nullement disposée à partager Tadmiration de l'un et la satisfaction de l'autre; car elle se mit à pousser des cris déchirants avec des invocations à la manière antique. •
A ses cris, toutes les fenêtres s'illuminèrent, et à chacune de ces fenêtres apparurent des têtes capricieusement coiffées, qui de madras, qui de bonnet de coton, qui de serre-tête d'indienne; toutes, au reste, précieuses par le cachet d'ancien régime qui caractérisait chacune d'elles.
C'était la domesticité de M. le baron.
Chacune de ces têtes donnait passage à une voix dans un diapason différent, et chacune de ces voix s'enquérait à la fois de ce qui pouvait causer ce tumulte et troubler tant de braves gens au milieu de leur repos.
Il en résulta un brouhaha que domina bieniôl le bruit d'une sonnelte que Ton faisait vibrer à tour de bras.
A rinstant même, on entendit cette phrase sortir de toutes les bouches, avec un ensemble qui eût fait honneur aux comparses d'un théâtre du boulevard ;
— Ah ! voilà monsieur le baron réveillé.
Et le tumulte s'apaisa comme par enchantement ; ce qui éonna au chevalier une haute idée de la fermeté avec laquelle son frère gouvernait son intérieur.
-- Allons, madame Wilhem, dit le valet de chambre en arrachant son bonnet de coton et en découvrant son crâne nu et poli comme l'ivoire, allons, venez raconter à M. le baron ce qui s'est passé, et lui expliquer comment des étrangers peuvent se trouver dans l'hôtel à cette heure de nuit.
— Je n'oserai jamais, répondit la pauvre concierge.
— Eh bien, j'irai, moi, dit le chevalier.
— Qui êtes-vous? demanda le valet de chambre.
— Qui je suis? Je suis le chevalier de la Graverie, et je viens voir mon frère.
— Ah l monsieur le chevalier, s'écria le valet de chambre, mille pardons de vous avoir parlé dans une tenue si peu convenable! Souffrez que je passe quelque \êtement, et j'aurai l'honneur de vous introduire auprès de votre frère.
Quelques instants après, le vieux domestique apparaissait à h porte du vestibule, où, après force salutations respectueuses, il introduisit le chevalier.
Il lui fil d'abord monter un large escalier de pierres de taille à la rampe de fer ouvragé, lui fit traverser plusieurs pièces meublées de ces meubles jadis dorés, mais aujourd'hui peints en blanc par économie, frappa discrètement à une dernière porte, l'ouvrit, et annonça majestueusement, comme il eût pu le faire en introduisant un ambassadeur étranger chez un ministre :
— M. le chevalier de la Graverie ! •
Le baron de la Graverie reposait dans un lit d'assez mince apparence et complètement veuf de rideaux. Comme tous les gentilshommes qui avaient passé par les rudes épreuves do l'émigration, le baron avait pris l'habitude de mépriser les superfluJlés de la vie, c'est-à-dire ce que l'on appelle aujourd'hui le confortable.
Une commode, un secrétaire en acajou, une table de nuit
qui s'ouvrait par une coulisse, tels étaient, avec le lit, les seuls meubles de la chambre.
Sur la cheminée se dressait un carcel en cuivre, flanqué de deux chandeliers argentés et de deux cornets de porcelaine française ; autour de la glace étaient pendus différents médaillons représentant le roi Louis XVIII, Charles X et monseigneur le dauphin.
Là se bornaient tous les ornements de celte pièce froide et nue, qui ne répondait nullement à la position réelle de son propriétaire et au luxe de domestiques qui l'entouraient.
Au moment où le valet de chambre annonça le chevalier, le baron se dressa sur son coude, souleva de la main gauche un madras qui lui tombait sur les yeux, et, sans faire d'autre démonstration amicale :
— Et d'où diable sortez-vous, chevalier? s'écria-t-il.
Puis, après une pause, et comme obéissant à un sentiment de convenance :
— Jasmin, fit-il, avancez un tabouret à mon frère.
Le pauvre chevalier fut glacé par cet accueil. Il y avait une quinzaine d'années qu'il n'avait revu son frère, et, quels qu'eussent été les procédés de son aîné envers lui, ce n'était pas sans une profonde émotion qu'il se trouvait en présence de cet homme qui avait puisé la vie aux mêmes flancs que lui; et tout son sang reflua vers son cœur lorsqu'il put se rendre compte du peu d'importance que le baron de la Graverie attaciiaii à la vie ou à la mort de son cadet.
Aussi lui laissa-t-il faire tous les frais de la conversation.
Le baron en profita.
— Par la sambleu ! comme vous êtes changé, mon pauvre chevalier ! dit le baron en inspectant son frère de la tête aux pieds, avec celle curiosité froide complètement dénuée d'intérêt.
— Je ne vous ferai pas le même compliment, mon frère, dit Dieudonné; car je vous trouve le même air, la même mine, la même voix que le jour où je vous ai quitté.
En effet, le baron de la Graverie, toujours sec et osseux, ridé de bonne heure, avait vu impunément, en revanche, les années s'accumuler sur sa tête. Vivant sans souci, comme les gens profondément égoïstes, il n'avait pas ajouté une ride à ses rides précoces, pas un cheveu blanc à ses cheveux gris avant 1 âge. • — Et qui vous amène, monsieur mon frère? reprit le baron; «ar je présume qu'il n'a pas fallu moins qu'un motif bien grave
2<i8 BLACK
pour que vous vous décidiez à forcer ma porte à une heure aussi indue. D'où venez-vous? Mon notaire, auquel je m'informe quelquefois de Tétat de vos affaires et en même temps de celui de votre santé, m'a dit que vous viviez, je crois, à Chartres en Beauce, ou à Meaux en Brie... je ne sais plus... Non, je crois que c'est à Chartres, n'est-ce pas?
— EffectivewiJiîl, mon frère, c'est à Chartres.
— Eh bien, que fait-on là? Les gens qui pensent bien y sontils nombreux? Philippe dOrléans y compte-t-il beaucoup d'amis î A Paris, mon pauvre Dieudonné, la société se gangrène; la Gazette de France bat la breloque; Chateaubriand et Fitz- James se font libéraux, et nombre de gens bien nés se rallient. Pouah! c'est un temps bien déplorable que celui dans lequel nous vivons ! Croiriez-vous que, pas plus tard qu'hier, la Quotidienne nous citait des noms de grands seigneurs, mais de vrais grands seigneurs, des gens dont les pères et les grandspères montaient dans les carrosses du roi, qui ne rougissent pas de se faire industriels! des ducs, des marquis qui deviennent marchands de fer et de charbons... que sais-je, moi I
— Mon frère, dit le chevalier, si cela vous était agréable, nous parlerions tout à l'heure de la chose publique, mais nous nous en tiendrions, pour le moment, aux intérêts privés qui m'amènent.
— Soit, soit, dit le baron légèrement piqué. Parlons de ce qu'il vous plaira. Mais qu'est-ce donc qui grouille à vos côtés, dans l'ombre ?
— C'est mon chien, mon frère; n'y faites aucune attention.
— Et depuis quand, mon cher, fait-on des visites à un frère aîné avec une semblable escorte? Un chien, cela se met au chenil, et, quand on veut s'en servir ou le montrer à des connaisseurs, s'il est de race, on le fait amener par son piqueur. Il va souiller mon tapis.
Le tapis du marquis de la Graverie, notez bien cela, montrait la corde sur toutes ses faces et semblait avoir été, jusqu'à lors, fort indifférent aux taches de toute espèce.
— Ne craignez rien, mon frère, répondit humblement le che vaiier, qui comprenait toute l'importance qu'il y avait pour lui à ne pas indisposer son frère aîné; ne faites pas attention à Black : il est très-propre, et, si je l'ai amené avec moi, c'est qu'il me quitte rarement. Ce chien, c'est... c'est mon ami!
— Singulier goût que vous avez de placer vos amitiés dani cette espèce I
Le chevalier avait grande envie de répondre qu'à la façon dont la fraternité était pratiquée chez les hommes, on ne perdait rien à chercher un bon sentiment chez les bêtes; mais il résista à la tentation et se tint coi.
Malheur<7ûseraent, tout n'était pas fini entre Black et le baron de la Graverie.
— Mais, chevalier, dit ce dernier, regardez donc ce que votre diable de chien tient entre ses pattes.
Le chevalier se retourna si brusquement ^ côté de Black, que celui-ci crut que son maître lui adressait une invitation d'aller à lui, et, ramassant le coq, que tout le monde avait oublié au coup de sonnette furibond du baron, il entra dans le cercle de lumière tracé autour du lit, tenant à la gueule le malheureux volatile qu'il avait étranglé dans la cour.
C'était l'état du pauvre Black d'étrangler et de rapporter; étant dans l'exercice de ses fonctions, il croyait bien faire.
A la vue de l'oiseau mort, le baron se dressa convulsivement sur son séant.
— Par la mort-diable I s'écria-t-il, votre sot animal a fait là un beau chef-d'œuvre : un coq de Cochinchine que j'avais fait venir de Londres et qui m'avait bel et bien coijlé douze pistoles ! Vous aviez bien besoin, monsieur, de venir ici, et d'y venir en pareille compagnie ! Je ne sais à quoi tient que je ne sonne mes gens et que je ne leur ordonne à l'instant de pendre cette maudite bête.
— Pendre Dumesnil ! s'écria le chevalier mis tout hors de lui par celte menace ; songez-y bien , mon frère , avant de donner un pareil ordre! Je vous ai dit que ce chien était mon ami, et je le défendrai jusqu'à la mort !
Le pauvre chevalier s'était levé d'un bond en entendant la menace de son frère; et, tout en prononçant, de son côté, la menace par laquelle il y répondait , il brandissait son tabouret , comme s'il se fût déjà trouvé en présence de l'ennemi.
Son altitude belliqueuse étonna singulièrement le baron, qui l'avait toujours connu (ovi poule mouillée, comme il disait.
— Holà ! mais quelle mouche vous pique donc, mon frère? s'écria ce dernier. Je ne vous connaissais pas ces transports héroïques. Savez-vous que vous êtes un hôte aussi dangereux que votre chien? Voyons, continua-t-il en jetant un coup d'œil sur le malheureux coq, que Black avait déposé à terre comme pour être prêt à soutenir son maître si besoin était; voyons, dites-moi vite de quoi il s'agit, et finissons-eû.
Le chevalier déposa son tabouret, fil signe à Dlac'K de se tenir tranquille; puis, après s'élre recueilli un instant :
— Mon frère, dit-il, je désirerais avoir des nouvelles de madame de la Graverie.
Le tonnerre tombant dans la ruelle de M. le baron ne l'eût pas plus étonné que celle demande inattendue, sortant de la bouche de son frère.
— Des nouvelles de madame de la Graverie? s'écria-t-il. Mais il me sentie, mon cher Dieudonné , que , si vous avez attendu jusqu'à jour pour vous informer d'elle, c'est, en vérité, TOUS y prendre un peu tard.
— Oui, mon frère , répondit humblement le chevalier, oui, j'avoue qu'il eût été plus convenable à moi de chercher à savoir, dès mon arrivée en France, ce que Mathilde était devenue; mais, que voulez-vous ! d'autres soins...
— Les soins de votre personne , sans doute ; car, d'après ce qui m'a été raconté et, si j'en juge par votre mine fleurie et la graisse qui vous boursoufle de tous côlés et fait craquer vos vêtements, il est facile de voir que, si vous êtes resté indifférent au sort de votre frère et de votre femme, vous n'avez pas négligé les soins de votre estomac.
— Enfm, mon frère, toute récrimination à part, aujourd'hui je désire savoir ce qui est arrivé de Mathilde après mon départ pour l'Amérique.
— Mon Dieu, que vous dirai-je ? je ne la revis qu'une fois , lorsqu'il s'agit de régler les affaires dont vous m'aviez laissé la direction, et je dois avouer que je la trouvai beaucoup plus accommodante que je ne m'y attendais. Elle ne manquait point de bon sens, cette créature; elle comprit tout de suite la position exceptionnelle que lui faisait sa faute et se prêta de bonne grâce à ce que ma situation de chef de famille voulait que j'exigeasse d'elle.
— Mais, enfin, quelles furent ces conditions que vous vous crûtes contraint de lui imposer? s'écria le chevalier, qui voyait avec satisfaction son frère aller au-devant de l'interrogaloire qu'il comptait lui faire subir.
Par malheur, le baron était meilleur diplomate que le chevalier; il s'aperçut, à la mine embarrassée de son cadet, que sa question cachait une arrière-pensée , et , à tout événement , il résolut de ne rien révéler de ce qui s'était passé entre sa bellesœur et lui.
— Mon Dieu, dit-il d'un air naïf, il ne m'en souvient guère à
cette heure : c'était, autant que je puis me le rappeler, la promesse de ne plus porter votre nom, et, enfin, racquiescement de votre femme à Tacte qui me substituait à votre fortune, au cas où vous viendriez à décéder sans enfants.
— Mais, demanda le chevalier, comment Maihilde, qui était enceinte , put-elle se décider à signer cet acte qui livrait soa enfant à la misère ?
— La facilité même avec laquelle elle y donna son consentement vous prouverait , si vous en doutiez encore , combien les accusations portées contre elle étaient justes et fondées, puisqu'elle n'osait défendre ce qu'elle devait regarder comme le patrimoine de son enfant.
— Et cet enfant, qu'est-il devenu ? demanda le chevalier abordant résolijment la question.
— Cet enfant? sais-je seulement s'il y a eu un enfant, moi! Croyez-vous que j'avais du temps à perdre pour suivre, dans ses campagnes amoureuses, une drôlesse de ce genre? Elle accoucha, je ne sais où; deux ans après, elle mourut. J'ai là, dans mon bureau, son acte de décès. Peut-être sa grossesse s'est-elle bornée à une fausse couche ; car il me semble hors de doute que, si ce fruit de l'adultère eîit vécu, on n'eût pas manqué de s'adresser à ma charité bien connue, pour venir en aide à ce petit malheureux ou à cette petite malheureuse.
— Eh bien, mon frère, vous vous trompez, dit le chevalier piqué du sans façon ave» lequel son frère traitait la femme qu'il avait tant aimée. Il y a eu une belle et bonne couche; l'enfant existe; c'est une grande et belle fille, qui est, je vous jure, le vivant portrait de sa mère.
Comprenant instinctivement qu'il portait à son frère le coup le plus douloureux qu'il piit lui porter, le chevaUer donnait comme assurée la chose dont il doutait encore.
Malgré sa finesse et son assurance, le baron ne put s'empêcher de pâlir.
— Quelque jeune coquine qui cherche à abuser de votre crédulité , mon frère ! car ce que vous me diles-là, n'est pas possible.
Le chevalier raconta alors tout au long son histoire avec Thérèse.
C'était une faute !
Le baron le laissa aller jusqu'au bout ; puis, quand il eut fini, il leva les épaules.
— Je vois, dit-il , que les années , si elles ont modifié votre
intérieur et ballonné votre extérieur, n'ont rien changé à votre cervelle, mon pauvre Dieudonné. Vous êtes fou! Mathilde n'a point laissé d'enfant, je vous en donne l'assurance.
Quel que fût le doute du chevalier lui-même à ce sujet, il ne voulut pas se démentir.
— Pardon, mon frère, dit-il, mais, malgré tout le respect que je vous dois , comme mon aîné, vous me permettrez de croire que votre affirmation ne prévaut pas contre mes...
Il allait dire contre mes certitudes; mais son honnête nature se refusa à ce mensonge ; il se contenta donc de dire, après avoir hésité une seconde :
— Contre mes présomptions... Je pense, moi, au contraire, quo Mathilde a laissé un enfant, et j'ai la presque certitude que cet enfant , c'est la fille dont je viens de vous parler tout à l'heure.
— Vous n'avez pas , monsieur, je le présume du moins , la prétention d'introduire cette intruse dans notre famille ?
-—J'ai la prétention, monsieur, dit le chevalier, que l'égoïsme de son frère révoltait, de rendre mon nom à mon enfant aussitôt qu'il me sera possible de prouver au monde, comme il m'est déjà prouvé à moi-même, que Thérèse est ma fille.
— Votre fille ! vous voulez rire, sans doute : la fille du lieutenant Pont farcy!
— Ma fille ou la fille de ma femme, comme vous l'entendrez, mon frère. Tenez, moi, je n'y mets pas le moindre amour-prowe ni le moindre respect humain ; qu'elle m'appartienne ou qu'elle ne m'appartienne pas, peu m'importe ! — N'est-ce pas, Black? — Pour le monde, pour le droit, elle sera ma fille. Pa ter îs est quem nuptix demonstrant. Je n'ai retenu que cela de mon latin, mais je le sais bien. Pour le cœur, elle me reviendra encore. J'ai assez aimé Mathilde, elle m'a rendu assez heureux pour que je paye, pour que j'achète même bien cher le portrait vivant qu'elle aura laissé après elle. Voyons, mon frère, voulezvous, oui ou non, me dire ce que vous savez là-dessus ?
— Encore une fois, monsieur, dit le baron, je ne sais rien, absolument rien ! mais je saurais quelque chose, que je ne parlerais pas davantage; c'est à moi, comme l'aîné, comme le chef de la famille, qu'il appartient de sauvegarder l'honneur du nom que je porte, et je ne veux pas qu'il soit compromis par vos folies.
— Le nom n'est pas tout ici-bas, mon frère, et souvent nous D'obéissons aux préjugés et aux convenances de la société
qu'aux dépens des préceptes de l'Évangile et des commandements du Sauveur des hommes.
~ Ainsi, s'écria le baron en se dressant une seconde fois sur son séant, en croisant les bras, et en hochant la tête à chaque syllabe qu'il prononçait ; ainsi, vous n'attendez qu'une preuve de la naissance de cette fille pour oublier que la mère a déshonoré votre nom et brisé votre vie; qu'elle vous a torturé, banni de votre pays? Eh bien, tenez, je vais vous donner une nouvelle preuve de l'indignité de cette femme. Vous avez cru, jusqu'ici, que M. de Pontfarcy avait été son seul amant ; point! elle en avait deux. Le second, devinez qui c'était ? Ce capitaine Dumesnil, cet Oreste dont vous étiez le Pylade I
— Je le savais, dit simplement le chevalier.
Le baron recula d'épouvante, étouffant dans ce mouvement son oreiller contre le dossier de son lit.
— Vous le saviez? s'écria-t-il.
Le chevalier fit de la tête un signe afiBrmatif.
— Eh bien, cherchez, démêlez votre paternité au milieu de ce conflit d'adultères, si vous le pouvez; pardonnez, si vous l'osez.
— Je pardonnerai, parce que c'est plus que mon droit, mon frère : parce que c'est mon devoir.
— A votre aise ! moi, je vous dirai ceci, monsieur ; il faut être sans pitié pour ceux qui commettent les fautes qui, en démoralisant la société, nous ont conduits dans r9i3Îme où nous sommes.
— Vous oubliez, mon frère, vous qui, cependant, avez la prétention d'être un homme religieux, vous oubliez que le Christ a dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. > Or, de qui était-il question, je vous le demande, si ce n'est d'une femme adultère, d'une Malhilde juive?
— Ah ! vous allez prendre l'Évangile à la lettre, vous? s'écria le baron.
— Au surplus, mon frère, reprit doucement le chevalier, pour ne pas mettre l'Évangile dans tout cela, j'aimerais mieux que mademoiselle Thérèse — en supposant qu'elle ne fût que mademoiselle Thérèse — de\4nt mademoiselle de la Graverie que de penser que mademoiselle de la Graverie pût rester mademoiselle Thérèse.
— Faites-en une religieuse, monsieur ; payez sa dot sur votre revenu, puisque vous vous intéressez tant à une fille de la borne!
is
— n importe au bonheur de Thérèse qu'elle ait un nom, et c'est un nom que je cherche pour elle.
— Mais, mort-diable ! songez-y, monsieur, le jour où elle aura votre nom, elle aura aussi votre fortune.
— Je le sais.
— Et vous oseriez dépouiller votre famille, frustrer mes fils, qui sont vos héritiers légitimes, pour jeter votre fortune à un enfant dont vous n'êtes pas, dont vous ne pouvez pas être le père?
— Qui le prouve î
— Cette lettre même que je voulais vous remettre, le jour où je me décidai à vous faire connaître Tinconduite de votre femme; lettre que Dumesnil osa déchirer malgré mes prières.
— Cette lettre, je ne l'ai point lue, vous devez vous en souvenir, mon frère.
— Oui; mais je l'ai lue, moi, et je puis vous affirmer que, dans cette lettre, Mathilde félicitait M. de Pontfarcy d'un paternité dont elle lui attribuait tout rkonneur.
— ■ En feriez-vous vraiment le serment sur votre foi de gentilhomme? demanda le chevalier, qui, depuis quelques instants, paraissait rêveur.
— Sur ma foi de gentilhomme, je le jure, dit le baron.
— Eh bien, grand merci, mon frère ! dit en respirant le chevalier.
— Et pourquoi cela, grand merci?
— Parce que vous mettez ma conscience à l'aise ; car, puisqu'il m'est impossible de reconnaître la pauvre Thérèse pour ma fille, je vais me décider à une chose à laquelle j'avais songé déjà ; c'est à en faire ma femme, et, par ma foi de gentilhomme aussi, mon frère, dans quelques mois d'ici, je vous aurai donné, je vous le jure à moû tour, ou un bon gros neveu, ou une gentille petite nièce.
Le baron fit un bond furieux dans son lit.
— Sortez d'ici, monsieur ! dit il, sortez à l'instant même, et ne vous avisez jamais d'y remettre les pieds ! et si vous tenez à exécuter l'infâme projet dont vous venez d'avoir l'audace de me parler, je vous donne ma parole d'honneur que j'use de tout mon crédit pour vous faire interdire.
Le chevalier, qui s'émancipait de plus en plus, ne prêta qu'une médiocre attention aux menaces de son frère. Il prit son c hapeau, sifiQa Black aussi familièrement qu'il eût pu le faire dans un e écurie, et ferma la porte en laissant le baron en tête-
à-tête avec son coq cochinchinois étranglé, et dans une exaspération difficile à décrire.
Comment les pirates du boulevard des Italiens coupent les amarres et enlèvent les convois.
L'idée que le chevalier de la Graverie venait de communiquer à son frère aîné, et qui avait si fort agacé le système nerveux de celui-ci, semblait tout à fait praticable à notre 'héros; aussi, malgré Tinsuccès des démarches qu'il avait accomplies en moins de douze heures, parassait-il tout joyeux en quittant Thôtel de la rue Saint-Guillaume.
— L'un refuse d'épouser ce cher petit ange, disait-il ; l'autre veut m'erapêcher de lui donner le nom qui lui revient; eh bien, le vais joliment les attraper tous les deux! J'étais, ma foi, bien bon de quitter Chartres, de m'ayenturer dans cette maudite malle-poste, — où j'ai ramassé une courbature que je devrais peut-être, si j'étais raisonnable, combattre au plus vite par des frictions , — j'étais bien simple de venir me morfondre à la porte de ce vieux fou égoïste, de me risquer à battre le pavé de Paris comme je le fais à cette heure, sans linge, sans vêlement et sans abri, lorsqu'il m'était si facile de donner à la fois une fortune à la pauvre Thérèse et une paternité à son enfant!... Je le ferai, oui, de par Dieu! je le ferai, et monsieur mon frère, qui compte sur ma succession, en aura un pied de nez ! Bien entendu que, si, pour le monde, je donne à la pauvTe enfant le titre d'époux, je ne serai jamais pour elle qu'un père...
Le chevalier en était là de son monologue lorsqu'il s'entendit appeler.
f5C iJLACK
Il se retourna ei aperçut le valet de chambro de son frère qui courait après lui, une petite malle sur Tépaule.
— Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier! criait ce dernier en se rapprochant de lui, vous oubliez votre vaiise.
— Ma valise? fil le chevalier s'arrôlani; mais, sac à papier! je n'avais avec moi aucune valise, que je sache du moins.
— Cependant, monsieur le chevalier, dit le valet de chambre tout essoufflé en rejoignant M. de la Graverie, c'est bien le cocher qui vous a amené qui a déposé cette petite malle au coin de la loge. Madame Wilhem, la concierge en est certaine.
Le chevalier prit la valise des mains du valet de chambre, la tourna ei la retourna dans tous les sens, puis enfin aperçut sur la partie supérieure une carte coupée en deux, où il lut le nom et radresse suivants ;
€ M. Gralien d'Elbène, officier de cavalerie, rue du faubourg Saint-Honoré, n* 42. »
— Parbleu ! s'écria le chevalier, voilà une erreur dont je ne me plaindrai pas, et je suis sûr, maintenant, de retrouver mon homme quand bon me semblera.
Dieudonné remercia le valet de chambre, joignit un louis au remercîment, fit signe à un commissionnaire, lui mit la malle sur répaule, et continua son chemin en quête d'un hôtel où il pût se reposer de ses fatigues.
Il trouva cet hôtel rue de Rivoli.
Après avoir pris une chambre au premier étage pour n'avoir pas trop haut à monter, après y avoir fait allumer un grand feu auquel il exposa ses reins et ses épaules de manière à les faire presque cuire ; après avoir installé Black sur des coussins que, sans pudeur aucune, il prit au canapé de velours d'Utrecht qui ornait la chambre qu'on lui avait donnée, le chevalier se mit au lit ; mais, contre son attente et malgré sa fatigue, il lui fut impossible de s'endormir.
Tant que son esprit s'était trouvé échauffé par la discussion qu'il avait eue avec son frère, il avait, comme nous le lui avons entendu dire à lui-même, trouvé qu'épouser Thérèse serait la chose la plus simple, la plus naturelle et la plus logique du monde; mais, depuis que le hasard lui avait remis sous les yeux le nom du séducteur de la jeune fille, il s'était pris à réfléchir plus froidement, et, à chaque réflexion nouvelle, il rencontrait des objections qui révoltaient sa délicatesse et dont la plus grave était celle-ci :
'^ui demeurait- il bien prouvé que Thérèse ne fût point son
enfant, et, dans le cas où elle le serait, quelle que fût la réserve de ses relations avec la jeune femme, n'y aurait-il pas quelque chose de profondément immoral dans cette union?
Puis, qui lui disait que le baron n'avait pas quelque preuve de cette naissance, preuve que son aîné lui cacherait tant qu'il aurait intérêt à le faire, mais qu'il rendrait publique, pour se venger, le jour où cette preuve pourrait produire un incestueux scandale.
A ces deux objections, qui se dressaient menaçantes au fund de son esprit, et peut-être bien même au fond de sa conscience, le chevalier retomba rapidement dans toutes ses indécisions et dans toutes ses angoisses. Il résolut de ne pas renoncer entièrement à cette idée qui lui semblait une épée de Damoclès bonne à suspendre au-dessus de la tête de monsieur son aîné ; mais il résolut en même temps, quoi qu'il en coûtât à sa paresse et à son amour du repos, de tout faire, de tout tenter pour donner un autre dénoûment aux amours de la pauvre Thérèse.
Agité comme il l'était, Dieudonné se tourna et se retourna tant dans son lit, qu'il craignit de se donner une seconde courbature, et qu'il prit le parti de se lever.
Il s'habilla, dissimula tant bien que mal, sous son gilet boutonné le plus haut possible, la fraîcheur douteuse de sa chemise, et sortit en se disant que le grand air lui donnerait peut-être les idées qui lui faisaient défaut en restant enfermé dans une chambre d'hôtel garni.
Nous l'avons dit, M. de la Graverie était essentiellement flâneur, et, malgré les sérieuses préoccupations auxquelles il était en proie, il trouva dans les rues de Paris, qu'il n'avait point parcourues depuis dix-sept ou dix-huit ans, trop de prétextes à flânerie pour ne pas être promptement disirait de ses pensées.
C'étaient d'abord les omnibus, invention nouvelle pour M. de la Graverie, qui les considérait avec curiosité.
Puis c'étaient les marchands de toute espèce, les magasins de tout genre; les cafés, dont le luxe avait pris, depuis quelque temps, des proportions qui stupéfiaient le pauvre Dieudonné et qui, à chaque pas, le clouaient sur le trottoir.
Black ne semblait pas moins étonné que M. de la Graverie au milieu de cette cohue ; il allait, venait, courait d'un air effaré, bousculé r)3iV l'un, arrêté par l'autre, perdant son maître toutes lec cina minutes, traversant alors la rue la tête haute et le nez au
veni, entrant dans toutes les portes qu'il trouvait ouvertes, flairant chaque passant, disparaissant, reparaissant et redisparaissant, tant et si bien, qu'il commença à donner les plus vives inquiétudes au chevalier.
—Par la sambleu ! dit celui-ci, pour peu que cela dure, je ne puis manquer de perdre mon chien. C'est singulier comme, du jour où il est soumis à la métempsycose, l'homme prend les habitudes du corps que Dieu lui a donné à habiter. Je vous demande un peu qui diable reconnaîtrait le grave capitaine de grenadiers Dumesnil dans ce chien qui court comme un fou, au lieu de se tenir prudemment à mes côtés.
Ces réflexions inspirèrent au chevalier l'idée ingénieuse d'acheter une laisse; il en passa le porte-mousqueton dans l'anneau du collier de l'épagneul, et, traînant l'animal à la remorque, il continua ses pérégrinations à travers les rues de Paris, ou,comme un autre Christophe Colomb, il semblait marcher de découvertes en découvertes.
Black, déchargé de tout souci, semblait enchanté de cette nouvelle manière de voyager et suivait son maître sans opposer la moindre résistance.
Cependant, la soirée approchant sans que M. de la Graverie se fût encore arrêté à aucune résolution, il songea qu'il était temps de satisfaire les besoins de son estomac.
Sa première idée avait été de se rendre dans ce but, soit chez Véry, soit aux Frères-Provençaux, soit au Rocher-de-Cancale, qui étaient, comme souvenirs gastronomiques, restés dans son esprit; mais il aperçut un restaurant couvert de tant de dorure et de sculpture, qu'il pensa que la cuisine de rétablissement devait être en harmonie avec l'élégance extérieure de la maison; il y entra donc et se fit servir, pour lui et Black, un dîner qu'il trouva détestable, mais que Black, moins difficile que son maître, mangea, lui, sans sourciller.
Le chevalier paya la carte et sortit.
Pendant son absence, la carte avait changé de nom : elle s'appelait Xaddition.
M de la Graverie fll une légère grimace en véritiant la susdite addition ; il avait mangé ou plutôt on lui avait servi un dîner de 39 francs 60 centimes qui, dans son appréciation culinaire, ne valait pas, à part le vin, un petit écu.
Nous devons avouer, avec notre franchise bien connue, que, pendant le dîner, M. de la Graverie, qui avait jugé à propos de faire au garçon des observations, d'abord, sur la façon dont il