‹ BlackChapitre 6 sur 6 · BL4CK · texte numérisé non relu

BL4CK

fermait la porte de son cabinet, sans pouvoir obtenir de lui qu'il la fermât plus doiicemonl ; puis des commentaires sur chaque plat que ce même garçon lui servait, le chargeant d'expliquer au chef comme quoi la sauce tomate doit, dans sa préparation, absorber un tiers d'oignons et deux tiers de pommes d'amour ; comme quoi le fricandeau doit être braisé dessus et dessous; comme q\*oi les écre visses doivent être cuites au vin de Bordeaux, qui ne s'aigrit pas sur le feu comme le vin de Chablis, et servies chaudes dans leur sauce au lieu d'être servies froides et sèches sur un lit de persil; nous devons avouer, disons-nous, qu'en exposant ces théories gastronomiques pour le plus grand avantage de ceux qui viendraient après lui se réconforter dans le même restaurant, M. de la Graverie avait vidé une bouteille de chambertin grand cru et une demi-bouteille de château-lafûlte, retour des Indes.

Cet excès n'était point dans ses habitudes.

Il sortit donc fort échauffé et reprit sa promenade sur le boulevard, en tenant la corde au bout de laquelle marchait Black, corde que, pour plus de sûreté, il avait roulée autour de son poignet.

Le chevalier était de fort méchante humeur. Il avait supporté tant bien que mal les inconvénients d'une nuit sans sommeil, assaisonnée d'un dialogue plein d'émotions diverses; le mauvais lit dans lequel il avait essayé de prendre du repos avait ajouté à sa fatigue, au heu de la lui enlever ; cependant il avait vite oublié le mauvais ht; les vents coulis de la chambre l'avaient trouvé à peu près indifférent ; — mais le dîner qu'il venait de faire l'avait exaspéré, et il se demandait s'il ne serait pas prudent à lui de retourner au plus vite dans sa bonne ville de Chartres, où, si grands que fussent ses ennuis, il avait au moins la ressource d'un dîner passable et la société, si douce à son cœur, de Thérèse.

Puisque le baron, puisque Gratien refusaient tous les deux de faire ce qu'il était venu leur demander, dans quel but prolongerait-il désormais son voyage à Paris ?

Le chevalier traversait la foule qui, entre sept et huit heures, encombre le boulevard des Italiens, en s'adressant à lui-même ces réflexions, et il les accompagnait de gestes qui lui attirèrent plus d'une imprécation de la part des gens que, dans sà distraction, il heurtait, en passant, imprécations auxquelles le digne chevaher ne prenait pas même la peine de répondre.

Enfin, raflluenre devenant de plus en plus considérable, M. de la Graverie fut pris d'une de ces colères assez habituelles aux provinciaux lorsqu'ils ont à fendre les flots presses de la badauderie parisienne, et, tournant les talons à toute celte cohue, il prit son parti, décida qu'il regagnerait Chartres, et chercha à regagner d'abord son hôtel, qui lui semblait une étape indispensable de son voyage.

— Oui, grommelait-il entre ses dents, je te quitte à jamais, ville maudite et gangrenée ! je vais m'enfermer dans ma maison, près de ma pauvre Thérèse, qui sera ma fille adoptive, puisque je ne puis arriver ni à en faire ma femme, ni à en faire ma fille véritable, et je jure que, dussé-je manger la moitié de mon bien en procès, je lui laisserai, malgré mon frère,. assez de fortune pour vivre à l'aise lorsque je n'y serai plus. Sois tranquille, va, Dumesnil !

Jusque-là , le chevalier avait gesticulé de la main gauche ; la droite, qui tenait la laisse de Black, était restée plongée dans la poche de son pantalon; mais, cette fois, emporté par la chaleur de son mouvement oratoire, ce fut la main droite qu'il éleva en l'air, comme pour prendre le ciel à témoin du serment qu'il faisait en même temps à lui-mêmeret à son ami.

A sa grande surprise, il s'aperçut alors qu'il n'avait plus rien au bout de la tresse de cuir qui s'agitait à son poignet.

Le chevalier se retourna.

Black n'était ni à ses côtés, ni derrière lui !

Il s'approcha d'un bec de gaz, regarda la laisse avec attention. Elle avait été fort proprement coupée d'un instrument tranchant.

On lui avait volé son chien.

Le premier mouvement du chevalier fut de courir et d'appeler Bl?.ck.

Mais où courir T de quel côté appeler ?

Puis, en appelant, comment faire dominer à sa voix le bruit assourdissant des voitures et le sourd murmure de cette multitude?

M. de la Graverie se mit à interroger les passants

Les uns répondirent à ses questions, faites d'une voix émue et tout entrecoupée, en haussant les épaules; d'autres lui répondirent qu'ils ne savaient pas. Un homme en blouse lui assura avoir vu un individu conduisant un chien à l'aide d'un mouchoir passé dans le collier ; l'individu entraînait le chien du

côté de la rue Yivienne; le chien se défendait et ce n'était qu'à grand'peine que ce personnage s'en faisait suivre en le tirant après lui.

Le chien, au reste, ressemblait trait pour trait au signalement que le chevalier donnait de son épagneul.

— Vite à la rue Yivienne ! dit le chevalier en se dirigeant du côté indiqué.

— Oh ! il a de l'avance sur vous, et je doute que vous le rattrapiez, mon brave monsieur; si, comme je n'en doute pas, votre animal a été dérobé par un de ces gaillards qui font commerce et de les voler et de les revendre, l'objet est déjà en lieu de sûreté.

— Mais où le rejoindre? comment le retrouver î

— Il faut d'abord faire votre déclaration au commissaire.

— Bien ; après ?

— Le faire afficher, promettre une récompense.

— Tout ce que l'on voudra, pourvu que je retrouve mon chien.

— Allons, voyons, fit l'homme, qui s'attendrissait à la douleur du chevalier, il ne faut pas vous désoler comme cela ; vous la retrouverez, votre bête, et, si ce n'est pas la même, c'en sera une autre. Moi, je vous promets une chose, c'est que, pour peu que la récompense soit gentille, demain matm, avant votre déjeuner, deux chiens semblables au vôtre auront déjà sonné à votre porte.

— Mais c'est mon chien, c'est mon chien qu'il me faut, et pas un autre ! s'écria le chevalier. Vous ne savez pas, mon brave homme, combien je tiens à mon chien. .. Ah ! si je le perdais une seconde fois, mon pauvre Dumesnil, je crois que j'en mourrais !

— Dumesnil ! votre chien s'appelle Dumesnil ? En voilà un drôle de nom de chien ! on dirait un nom dhomme. Voyons, rassurez-vous : Paris est grand ; mais j'en connais les malices. Avez-vous confiance en moi ?

— Oui, mon ami, oui, s'écria le chevalier.

— Eh bien, je m'en charge, moi, de votre caniche. C'est aujourd'hui vendredi ; eh bien, dimanche, avant midi, je me charge de l'avoir réintégré au bout de votre ficelle, M. Dumesnil ; seulement, quand vous vous promènerez encore avec lui dans Paris, mettez-lui une chaîne : c'est plus lourd, mais c'est plus sûr.

— Si vous faites cela, si par vous je retrouve Black...

— Qu'est-ce que c'est que cela, Black ?

— Mais c'est mon chien.

— Voyons, faudrait s'entendre : comment s'appelle-t-il, votre chien ? est-ce Dumesnil ? est-ce Black ?

— C'est Black, mon ami, c'est Black; seulement, pour moi, mais pour moi seul, il est tantôt Dumesnil et tantôt Black.

— Bon ! je comprends : il a un nom de famille et un nom de baptême.

— Eh bien, reprit le chevalier, tenant à compléter son offre, si vous me le retrouvez, je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, mon brave homme. Cinq cents francs, trouvez-vous que ce soit assez ?

— Allons, allons, je ne suis pas un flibustier du genre de ceux qui vous ont volé votre chien, mon cher monsieur. Vous me payerez mon temps et mes peines ; car, tandis que je courrai après votre chien et que mes jambes travailleront, mes bras resteront à rien faire, et ce sont mes bras qui me font vivre. Le prix de mon temps, c'est tout ce que je veux : je vous oblige pour vous obliger. Ça m'a fait du mal, à moi, de vous voir tant de chagrin pour un chien perdu : cela prouve un bon cœur, et j'aime les bons cœurs, moi. Ainsi ne parlons plus de réccompense ; nous compterons quand l'animal sera retrouvé.

— Mais vous allez avoir besoin, mon ami, de prendre des voitures, de payer l'afiGicheur, l'imprimeur, le marchand de papier ; attendez que je vous fasse au moins une avance.

— L'afiQcheur ! l'imprimeur ! le marchand de papier ! Ah bien, oui ! je vous disais cela tout à Theure parce que nous n'étions pas encore des connaissances ; mais tout cela, c'est des attrape-nigauds et nous nous en passerons.

— Mais cependant, mon ami...

— Laissez faire Pierre Marteau, mon vieux brave, laissez-le faire ! c'est lui qui vous le dis. Ne donnons l'éveil à personne ; soyons muets comme le barbillon sous la pierre, et je vous réitère que, dimanche, pas plus tard que dimanche, vous aurez votre épagneul.

— Oh ! mon Dieu, soupira le chevalier, dimanche, c'est bien tard ! pourvu qu'on lui donne à manger d'ici-là !

— Ah ! dame, je ne vous dis pas qu'il aura où il est une cuisine aussi grasse que dans votre hôtel ; mais un chien, c'est un chien, au bout du compte, et il y a tant de gens qui mangent des croûtes, qu'il ne faut pas trop plaindre un quadrupède qu a des pommes de terre.

-^ Quand nous reverrons-nous, mon brave homme î

BLAGK 2Ô3

— Demain ; car, celle nuit, je vais battre tous ies cabarets où se rassemblent les écumeurs de boulevard ; peut-être, par ce moyen, aurai-je des nouvelles de YOtre bête avant dimanche. Vous, mon cher monsieur, vous m'avez Tair fatigué ; vous allez vous coucher et vous tenir bien tranquille. Où demeurez-vous?

— A Thôtel de Londres, rue de Rivoli.

— Rue de Rivoli, on connaît l'endroit, quoiqu'on ne le han.!» guère. Voulez-vous que je vous reconduise ; car \ous m'avez l'air de chercher votre chemin comme une bécasse au milieu du brouillard. Voyons, venez par ici.

Le chevalier, obéissant comme un enfant, suivit Pierre Marteau, et, chemin faisant, lui renouvela dix fois ses recommandations à l'endroit de Black.

Arrivé à la porte de l'hôlel, il réussit à lui faire accepter une pièce de vingt francs pour faciliter les recherches ; entin, il lui donna rendez-vous pour le lendemain et rentra tout triste dans sa chambre.

Il s'assit sur les coussins où Black avait dormi la nuit précédente, et, bien qu'il n'y eût pas de feu dans la cheminée, il resta là pendant plus d'une heure abîmé dans ses réflexions.

Ces réflexions étaient du genre sombre, et plus le chevalier s'y enfonçait, plus elles devenaient lugubres.

Depuis que Dieudonné s'était attaché à quelque chose, il avait marché de chagrins en chagrins, de déception en déception ; il n'osait récapituler toutes les méchantes aventures que lui avait déjà values Black, et, lorsqu'il songeait à la jeune maîtresse du pauvre cLien, l'addition de ses douleurs présentait un total bien autrement formidable ! Et cependant, chose étrange ! ces angoisses, il les aimait ; ces afflictions, elles lui étaient douces; ces peines qu'il endurait pour les deux êtres qu'il aimait, elles lui étaient si chères, que, tout en les maudissant, il ne lui vint pas à l'idée de regretter le temps où, libre de soucis et d'appréhensions d'aucune sorte, il vivait tout entier absorbé par le travail de la digestion ou par l'étude de la science de Carême.

11 se coucha enfin, soupira en regardant cette chambre qui lui semblait dix fois plus vide et plus triste que la veille, et s'endormit en rêvant qu'il apercevait, comme il l'avait vue, quelques heures auparavant, la silhouette noire de son épagneul se détachant devant les lueurs embrasées du foyer.

Hélàs ! c'était un rêye ! il n'y ayait plus dans la chambre ni foyer ni épagneul.

Son esprit était si ébraDlé, son corps si fatigué par les secousses qu'il avait subies depuis vingt quatre heures, qu'il finit par s'endormir profondément.

Il pouvait être dix heures du matin lorsqu'un bruit de souliers ferrés le réveilla.

11 ouvrit les yeux et aperçut, debout au pied de son lit, l'homme qui, la veille au soir, lui avait promis de lui faire retrouver Black.

Par malheur, Pierre Marteau ne lui apportait encore que des espérances, et des espérances bien creuses.

Il avait inutilement exploré tout le quartier Saint-Marceau, qu'habitent ordinairement les gens qui font le commerce des chiens de hasard.

Il n'avait rien découvert.

Cependant, il était loin de se rebuter, et, sans vouloir s'expliquer, il continuait de promettre au chevalier que, le lendemain dimanche, il le remettrait en possession de son épagneul.

Le chevalier le congédia.

Puis il se demanda avec un soupir comment il allait employer sa journée.

Il lui était impossible de songer à retourner à Chartres avant d'avoir retrouvé son chien.

Il écrivit à Thérèse, qui devait être fort inquiète de lui, de prendre, le lendemain dimanche, la diligence ou la malle-poste et de le venir rejoindre hôtel de Londres, rue de Rivoli ; — puis à son notaire, de lui envoyer de l'argent.

Enfin, comme il ne pouvait raisonnablement passer sa journée entière dans sa chambre, il s'habilla et se décida à sortir pour luer le temps en flânerie semblable à celle de la veille.

Au moment où il prenait son chapeau, qu'il avait déposé sur une chaise, il aperçut dans un coin la petite valise qu'il avait emportée par mégarde en quittant l'hôtel des Postes.

— Tiens, se dit-il, voici l'emploi de ma journée tout trouvé ; je vais rendre cette malle à son propriétaire, et, qui sait ?... son ami Louyille n'étant plus auprès de lui, peut-être me sera-t-il donné de lui faire comprendre l'indignité de sa conduite.

Sur ce, M. de la Graverie fit approcher un fiacre, y monta avec la valise et dit au cocher :

— Rue du faubourg Saint-Honoré, n» 42.

BLACC 3M

t.* différence qu'il y a entre une tête qui a des favoris et une tête qui a des moustaches.

C'était un hôtel très-somptueux que l'hôtel d'Elbène; un hôtel bâti tout récemment par un architecte à la mode, et décoré à l'intérieur d'une profusion de statues et de sculptures qui n'étaient peut-être pas du meilleur goût, mais qui donnaient une haute idée de Topulence de son propriétaire.

Deux colonnes d'ordre corinthien encadraient une porte cochère de bois de chêne, toute fouillée d'arabesques et de cannelures ; cette porte s'ouvrait sur un passage \itré et pavé en bois afin d'étouffer le bruit des voilures.

Au fond du passage était la cour, dans laquelle on apercevait les écuries et le remises ; plus loin encore, un jardin donnant sur les Champs-Elysées.

Au premier plan du passage, à droite, était la loge du concierge ; à gauche, et fermé par un vitrage en verres de couleurs, la cage d'un escalier somptueux par lequel on montait aux appartements ; un moelleux tapis couvrait les marches.

Le chevalier de la Graverie desceodit de son fiacre, et, s'arrêlant devant la loge du concierge :

— M. d'Elbène? demanda- t-il.

— Est-ce au père ou au fils que monsieur désirerait parler t répondit le serviteur.

— Au fils, mon ami.

Le concierge frappa trois coups sur un timbre ; un valet de pied descendit l'escalier et se présenta à la porte vitrée.

— Quelqu'un pour M. le baron, fit le concierge.

Le valet de pied montra le chemin à M. de la Graverie, et l'iû-

troduisii, à Tentre-sol, dans un élégant appartement dont il lui ouvrit le salon.

Là, il le pria d'attendre quelques instants, tandis qu'il irait prévenir son maître.

Le chevalier, en homme qui sait mettre le temps à profit, commença par se chaufTer les pieds, que sa course en fiacre avaii singulièrement refroidis; puis, lorsqu'il fut installé au coin du feu, les talons sur les chenets, il jela un coup d'œil autour de lui.

M. de la Graverie, élevé dans le monde, ne pouvait être sur pris du luxe de Tappartement dans lequel il se trouvait, bien que les raffinements de ce luxe tendants surtout au confortable fussent tout à fait nouveaux pour un homme de cette époque, mais ce qui le frappa, ce qui arrêta ses regards, ce qui lui parut étrange, ce fut le choix des brochures qui encombraient une table placL'e à sa portée; brochures qui lui semblèrent médiocrement du caractère de Gratien, dont il avait pu, dans une courte mais sérieuse conversation, apprécier Tinsouciance et la légèreté.

Ces brochures traitaient toutes, soit d'économie politique, soit de philosophie supérieure, soit de science sociale.

Elles n'étaient point là pour la parade.

Toutes étaient coupées ; plusieurs d'entre elles étaient froissées par un usage quotidien ; enfin, sur la marge de quelques-unes, M. de la Graverie aperçut des notes qu'il lut et qui lui parurent bien profondes pour être sorties de la tête et avoir été tracées par le crayon d'un jeune officier de cavalerie.

— Ce diable de domestique se sera trompé, murmura M. de la Graverie, et, au lieu de m'introduire dans les appartements du fils, il m'aura introduit dans ceux du père. Faut-il profiter du hasard et exposer à celui-ci la situation? C'est dangereux; car, enfin, je ne puis rien trouver à l'endroit de Thérèse. Thérèse n'a pas de nom, et, si mon frère tient bon, peut-être me sera-t-il malaisé de donner la fortune à la pauvre enfant; donc, tout dire au papa serait peut-être ajouter encore des difiiculiés à celles devant lesquelles je suis déjà si embarrassé.

M. de la Graverie en était là de ses réflexions, lorsqu'une portière se souleva et donna passage à un jeune homme qui s'avança vers lui, sans qu'il fîit entendu par le chevalier, l'épaisseur du tapis amortissant le bruit des pas.

— Vous désirez me parler, monsieur ? dit le jeune homme.

M. de la Graverie se dressa dans le fauteuil où il se prélassait, beaucoup plus par Teffel de la surprise qu'il éprouvait que par politesse.

En effet, c'était bien Gratien d'Elbène qu'il avait devant les yeux ; c'était bien son visage, sa taille, sa tournure, sa physionomie, le son de sa voix; cependant, il y avait dans la figure du nouveau venu quelque chose que le chevalier se rappelait parfaitement n'avoir pas vu sur celle de Tofiicier et qui le frappa tout de suite.

Ce quelque chose, c'était une paire de favoris noirs encadrant parfaitement le visage du jeune homme qui, sur tout le reste du visage, portait la barbe complètement rasée.

Depuis la veille, les moustaches et la royale pouvaient avoir disparu , mais les favoris ne pouvaient pas avoir poussé.

— C'est cependant bien à M. Gratien d'Elbène que j'ai l'honneur de parler, demanda le chevalier intimidé par cet incident imprévu.

Le chevalier, comme on sait, s'inquiétait facilement.

I^ jeune homme sourit ; le mot cependant luiexpliquait tout.

— Non, monsieur, répondit-il, je suis Henri d'Elbéne; mon frère Gratien est sorti : il est allé déjeuner avec quelques camarades de garnison. Mais, si je puis être votre interprête auprès de lui, disposez de moi, monsieur.

— Henri! ah! vous êtes Henri d'Elbéne! s'écria le chevalier en proie à une émotion visible ; car il avait devant les yeux l'homme que Thérèse avait tant aimé, le seul qu'elle eût jamais aimé, et il comprenait combien facilement la jeune fille avait pu être la dupe de cette extraordinaire ressemblance.

— Oui, monsieur, répondit le jeune homme en souriant, Gratien vous aura sans doute parlé de moi, et, malgré ce qu'il vous aura dit, vous êtes étonné de notre ressemblance. On se ressemblerait de plus loin : nous sommes jumeaux.

— Je comprends, dit le chevaher; mais pardonnez à mon émotion... Cette ressemblance que j'avais oubliée, quoi qu'on m'en eijt dit, a éveillé chez moi le souvenir d'une aventure qui a si cruellement pesé sur ma vie, que je n'y puis songer sans me trouver à l'instant même fortement impressionné.

— En effet, monsieur, vous êtes tout tremblant. Remettez- Tous, je vous en prie, et demeurez assis.

Henri prit lui-même un siège et se plaça de l'autre côté de la sbeminée.

— Dans quelques instants, reprit-il, vous me direz >?« qui vous amène.

— Il n'est pas besoin d'attendre quelques instants pour cela ; et, tenez, monsieur, puisque je ne trouve pas votre frère, dit résolument le chevalier, qui se sentait enhardi par Tair de douceur et de bonté répandu sur le visage du jeune homme, eh bien, j'ai envie de vous raconter mon histoire. Je suis un pauvre vieillard isolé, sans parents, sans amis ; vous avez l'air grave et réfléchi , plus qu'on ne l'est ordinairement à votre âge...

— J'ai souffert, monsieur, interrompit Henri avec une expression de physionomie qui avait Tintention d'être un sourire ; j'ai donc acquis, à mes dépens, l'expérience du cœur, celle qui vieillit le plus vite ses privilégiés, celle aussi dont on profile le moins.

— Eh bien, continua le chevalier, tout jeune que vous êtes d'âge, du moins, monsieur, peut-être pourrez-vous me donner un conseil. A mon âge, à moi, l'esprit est paresseux et la volonté lente à prendre un parti ; d'ailleurs, je vous avouerai franchement que j'ai toujours été un caractère fort irrésolu.

— Parlez donc, monsieur, ditle jeune homme, et, quoique je ne puisse penser que mon avis doive vous être de quelque utilité, croyez que ma sympathie vous est tout acquise et que ce ne sera pas ma faute si elle reste stérile.

Le chevalier se recueillit un instant ; puis, regardant fixement son interlocuteur :

— Que penseriez-vous, monsieur, lui dit-il, de l'homme qui, abusant d'une ressemblance aussi sigulière que celle qui existe entre vous et monsieur votre frère, et, à l'aide d'un déguisement, de l'obscurité ou de tout autre moyen, tromperait une malheureuse jeune fille, et, se faisant passer pour celui qu'elle aime, profiterait de la méprise pour la déshonorer et l'abandonner ensuite à son désespoir?

— A mon avis, monsieur, cet homme, s'il pouvait exister, serait un misérable, digne de la réprobation de tous les honnêtes gens.

— Et si cette jeune fille, à la suite de ce crime, était devenue mère?

— Monsieur, ce sont là, par malheur, de ces crimes qui ne tombent sous le coup d'aucune loi ; mais je vous déclare ici, sur ma foi de gentilhomme, que j'aimerais cent fois mieux presser la main du bandit qui, le poignard à la ceinture, le pistolet au

Doing, escalade une maison, vole en hasardant sa liberté, tue en risquant sa vie, que de me trouver en contact avec l'homme sans cœur, sans foi, sans honneur, qui a pu commettre une action semblable à celle dont vous parlez.

— Eh bien, monsieur, dit le chevalier, cette histoire est la mienne ; Tenfant séduite, une enfant si tendre, si douce et si bonne, qu'on ne peut la voir sans Taimer, c'est ma fille, monsieur.

— Votre fille?

— Ma fille adoptive, du moins.

— Et vous n'avez pas exercé de justes représailles ? vous n'avez pas tué l'homme qui a porté le déshonneur dans \ otre maison?

— Je vous l'ai dit, monsieur, je suis presque un vieillard; j'ai plus de cinquante ans, je suis faible; ma main débile a à peine la force de supporter le poids d'une épée ou d'un pistolet...

— Dieu vous eût donné la force, monsieur ; car Dieu eût été pour vous ! s'écria Henri avec une exaltation communicative. Dieu est le père qui venge l'honneur de son enfant; il donne le courage au passereau qui défend ses petits contre l'oiseau de proie; pourrait-il manquer à l'homme qui accompUt se mission dans ce qu'elle a de plus saint et de plus sacré?

— Mais le duel est réprouvé par toutes les lois divines et humaines.

— Le duel, monsieur, — et c'est un malheur, mais ce malheur, il faut l'accepter, — le duel restera la loi de Dieu tant que la société ne sera point assise sur d'autres bases, tant que la justice humaine n'ira pas chercher dans le cœur de chacun le mal pour l'extirper, le bien pour le récompenser; le duel, enfin , sera nécessaire tant que le monde social trouvera juste et quelquefois plaisant que l'homme attente à la vertu de la jeune fille et à Thonneur de l'épouse.

— Ainsi, monsieur, si le coupable s'obstine à refuser à la jeune fille la réparation qui lui est due, vous me conseillez de me battre avec lui?

— Sur mon âme et ma conscience , monsieur, répondit Henri, je vous le conseille.

— Alors, monsieur, je dois vous l'avouer, reprit M. de la Graverie, quoique, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, mes habitudes soient pacifiques, quoique j'aie passé la meilleure partie de ma vie dans la seule préoccupation de mon bien-être.

c'était' aussi ce que je pensais, et je m'y fusse décidé, si je navais été retenu par une crainte.

— Cette crainte, quelle est-elle?

— - Je suis le seul appui de la pauvre enfant ; quoi que vous en disiez, le ciel n'est pas toujours du côté du droit ; le sort peut me trahir. Que deviendrait la pauvre jeune fille, si je lui manquais?

— S'il en était ainsi, monsieur, répondit Henri avec simplicité, je tâcherais de vous remplacer près d'elle.

— Vous me le promettez, monsieur ?

— Je vous le jure.

— Tenez, monsieur, dit le chevalier avec une exaltation qui était bien loin de ses habitudes, il y a tant de franchise, tant de noblesse, tant de loyauté dans votre regard, que je veux vous croire, et je me décide... Eh bien, oui, je le jure à mon tour, le coupable sera puni. Mais je serai forcé de réclamer de votre obligeance un service de plus.

— Lequel, monsieur? Parlez.

— Je ne connais personne à Paris, et ne saurais à qui m'adresser, si vous me refusiez ma demande. Je vous prierai de me servir de témoin.

— Volontiers, monsieur.

— Vous me jurez encore que, quel que soit mon adversaire et le mode de combat adopté, vous ne m'abandonnerez pas dans la mission providentielle que je vais remplir ; car, vous devez vous en apercevoir, monsieur, je suis fort inexpérimenté dans ces sortes de choses, et, puisque vous avez été assez bon pour m'éclairer de vos conseils, je veux espérer que votre présence ne me fera pas défaut au moment décisif.

— Vous avez ma parole sur ce point comme sur les autres, monsieur. Mais pardon, j'ai un détail aszez important à vous demander. Vous êtes ami de mon frère, à ce qu'il paraît ; mais moi, je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Serez-vous assez bon pour me donner votre nom et me laisser votre adresse ?

— Je m'appelle M. de la Graverie; je suis chevalier de Saint- Louis, comme vous voyez; je demeure habituellement à Chartres, mais, pour le moment, rue de Rivoli, hôtel de Londres.

— Cela suffit, monsieur ; lorsque vous aurez besoin de moi, dites un mot, et je suis tout à vous.

— Je vous remercie, et vous prie de me garder le secret sur tout ceci,

— Je vous en donne ma parole. Mais, à propos, vous ne m'*-

vez point encore parlé, monsieur, de ce qui vous amenait chez mon frère. Ne voulez-vous point me charger de le lui dire ?

— Cela n'a aucune importance, monsieur. Je venais simplement lui remettre cette valise, qu'il a oubliée hier dans la malleposte, et que mon cocher a emportée par mégarde.

Le chevalier se leva.

—Je vous remercie pour Gratien, dit le jeune homme. Adieu, monsieur, et croyez que mes vœux vous suivront dans la mission que vous allez remplir.

Henri insista pour reconduire le chevalier jusqu'à la porte cochère, et lui donna une dernière poignée de main lorsqu'il l'eut installé dans son fiacre.

Le cœur de M. de la Graverie battait très-fort ; son émotron était vive et profonde; il sentait de temps en temps un frisson courir sous sa peau , un nuage passer sur ses yeux, et ses cheveux se dresser sur sa tète.

Un premier duel à cinquante ans ne pouvait pas produire, on en conviendra, un moindre effet.

— Ah! si Dumesnil était là ! murmura le chevalier en soupirant; lui qui allait se battre comme moi je vais déjeuner, qui maniait l'épée et le pistolet comme je manie ma fourchette. Mais, par malheur, il n'est plus là, et ce n'est pas Black qui pourrait se mesurer avec Gratien : depuis le chien de Montargis, cela ne s'est pas revu; d'ailleurs, Black lui-même court les champs.

— Où va monsieur ? demanda le cocher.

— Ah ! oui, où je vais... C'est vrai... Je ne sais pas.

— Comment I monsieur ne sait pas où il vat

— Non... Priez le concierge de venir me parler.

Le concierge, prévenu par le cocher, s'approcha respectueusement. Il avait vu M. Henri reconduire le visiteur jusqu'au fiacre.

— Mon ami, demanda le chevalier, savez- vous où je trouverai à cette heure M. Gratien d'Elbène?

— Vous le trouverez, monsieur, à l'estaminet Hollandais, dont il ne quitte jamais les divans tant qu'il est en congé.

— Alors, cocher, à l'estaminet Hollandais, cria le chevalier d'un ton que n'eût pas trop désavoué feu Dumesnil, et rondement ! Il y aura pourboire.

nr BLACK

Où l'on Yoît que les pékins ont quelquefois la bavaroise querelleute.

L'estaminet Hollandais était, à cette époque, le rendez-vous général des ofiQciers en congé.

Tout ce qui portait uneépaulelte, depuis celle de sous-lieutenant jusqu'à celle de colonel inclusivement, se rencontrait sous les lambris dorés de rétablissement bacbique.

Tous les rendez-vous militaires se donnaient là, comme les rendez-vous des comédiens se donnaient dans le jardin du Palais-Royal.

Un officier, quittant son camp pour passer en Algérie, disait à ceux de ses camarades qu'il laissait en France :

— A mon prochain semestre, dans deux ans, nous nous retrouverons à Testaminet Hollandais. *

Et, à moins que les balles des Kabyles ou la dyssenterie n'en eussent décidé autrement, il était rare qu'il manquât au rendez-vous pris.

El, cependant, malgré sa destination toute militaire, l'estaminet Hollandais avait un caractère tout à fait bourgeois.

A l'exception de ceux des élèves des écoles Polytechnique et de Saint-C}T, qui vont à l'estaminet Hollandais par genre, on n'y apercevait ni shako, ni pantalon garance, ni uniforme.

Le militaire, quoiqu'il affecte un grand mépris pour le pékin, aime singulièrement Thabil bourgeois; — probablemenl par la seule raison que c'est chez lui une passion malheureuse.

En effet, tel charmant officier qui mérite toutes les épithètes de distinction et d'élégance lorsqu'il est orné de son dolman ou de sa tunique, ne paraît plus qu'un homme ordinaire, souvent plus qu'ordinaire, quand il a revêtu la classique redingote, el échangé son coquet colback ou son casque éiincelant contre le vulgaire gibus.

Rappelez-vous ce qu'étaient autrefois les Turcs, et ce qu'ils sont depuis que, suivant la loi du progrès, Mahmoud leur a imposé la redingote bleue et la calotte rouge.

Puis — et ceci est la circonstance atténuante — l'ofiftcier, qui a peu d'occasions d'user ses habits de ville, les conserve avec ce soin religieux que le militaire accorde à son ha^ zar; de sorte qu'il leur fait dépasser les bornes de l'usage ordinaire des paletots et des redingotes, et il en résulte que, lorsqu'il les exhume, il a tout l'air d'une vieille gravure de mode qui se promène.

Si l'on rencontrait peu d'uniformes à l'estaminet Hollandais, en revanche on y voyait, à chaque table, force redingotes d'une coupe tout à fait originale, pas mal de cols-cravates impossibles, et pas mal de ces pantalons à la cosaque que la mode avait, dés cette époque, sagement répudiés. Il était, en un mot, facile pour tout le monde de reconnaître que cet établissement était entièrement garni d'officiers plus ou moins déguisés en bourgeois.

Une épaisse fumée de tabac remplissait l'atmosphère, surchargée encore par les vapeurs qui s'exhalaient de quantité de bols ae punch, consommation ordinaire des habitués.

Cinq ou six de ces derniers, qu'aux éperons gu'ils avaient conservés à leurs bottes, on reconnaissait pour des officiers de cavalerie, se tenaient dans l'angle de droite, du côté du jardin.

Ils avaient déjeuné au café et copieusement déjeuné, si Ton en jugeait par l'animation que leur conversation avait prise.

Comme toujours, ces messieurs ressassaient, sans l'épuiser jamais, le texte de leurs entretiens favoris : le mérite des diverses garnisons et la comparaison de ces garnisons entre elles.

— Ah! messieurs, disait notre ancienne connaissance le lieutenant Louville, que nous retrouvons au milieu de ce groupe, vive Tours en Touraine ! jardin de la France d'abord, comme disent ces idiots de poètes, mais, à tout prendre, jolie ville ! des pruneaux excellents, un spectacle passable, des grisettes charmantes. Tours est la perle des garnisons !

— Ma foi, mon cher, répliqua un officier ventru, à la figure enluminée, aux moustaches grises et taillées en brosse, j'ai fait Tours; j'y suis resté deux ans, et je vous jure que Tours De vaut pas mieux que les autres garnisons.

— Bon ! et pourquoi prétendez-vous cela, capitaine?

^ Parce qu3 j'affirme que, les deux premiers mois écoulés, on s'ennuie daas les unes comme dans les autres.

— J'aimais assez le Nord, reprit un troisième interlocuteur; nous avions là du tabac de contrebande excellent à fumer et, ma foi, pas cher.

— - Et Pont! vy donc, messieurs! s'écria un quatrième; une pension parfaite, à quarante-cinq francs par mois.

— Et toi, Gratien, ton avis? dit Louville.

— Mon avis, répondit Gratien, c'est que plus je vais, plus je reconnais que, de toutes les garnisons par lesquelles nous avons passé, il n'en est pas une seule qui soit supportable; ce qui m'encourage énormément à me tenir la promesse que je me suis faite à moi-même, de donner ma démission, afin de ne plus sortir de la seule bonne et de la seule charmante ville de garnison qui existe, c'est-à-dire de Paris.

— Oui, dit Louville, cette prédilection se comprend, en effet, lorsqu'on possède un père qui, comme le tien, est plusieurs fois millionnaire; et encore, je doute que, malgré tous ses millions, malgré tous les plaisirs de Paris, tu oublies les heures heureuses que tu as eues au régiment.

— Où, et lesquelles? demanda Gratien.

— Ingrat! partout et toujours! Tiens, sans aller plus loin, dans cette épouvantable ville de Chartres {Auiricum, Carnutum), n'as-iu pas eu, en la personne de cette petite Thérèse, la plus délicieuse des aventures, une véritable aventure de Lovelace, coquin?

— Voyons, Louville, dit Gratien visiblement affecté, ne me parle pas de cela... Je t'assure que ce souvenir m'est, au contraire, parfaitement désagréable.

— Pourquoi? A cause de ce vieux fou qui, sous prétexte que tu avais eu les prémices du cœur de la jeune fille, voulait te forcer, loi, le baron Gratien d'Elbène, à épouser une griselte sans le sou. Ah! il était vraiment amusant, le bonhomme! je l'ai bien roulé pour mon compte, surtout après que tu eus quitté l'intérieur pour le cabriolet. -- Mais, mille cigares! s'écria Louville bondissant sur son tabouret, c'est lui... c'est luimême qui entre... Ah! nous allons nous amuser! Regardez donc, messieurs, l'adorable tournure! voyez donc avec quel air belliqueux notre voltigeur de Louis XV brandit son parapluie. — Eh ! monsieur !

— Pas de folie, Louville, dit l'offlcier ventru. Ce brave homme, ne l'oubliez f^as, a deux titres à voire respect : son âge, qui est double du vôtre, et le ruban rouge qu'il porte à sa boutonnière.

— Bah ! la croix de Saint-Louis.

•— C'est toujours le prix du sang, Louvillc, et ce n'est pas à nous autres soldats à rire de qui la porte.

— Laissez-moi donc tranquille, capitaine! Quelque émigré, quelque échappé de Royal-Cravate, qui aura gagné son ruban à faire le pied de grue dans les antichambres. Ma foi, je trouve trop bon d'en rire pour laisser échapper une si précieuse occasion.

Puis, s'adressant au chevalier de la Graverie, qui, les ayant reconnus, s'approchait de leur côté, et se levant pour faire un pas au-devant de lui :

~ Enchanté, monsieur, de vous revoir, continua Louville. J'espère que la nuit d'avant-hier n'aura pas altéré votre santé et terni votre joyeuse humeur ?

— Non, monsieur, dit le chevalier, le sourire sur les lèvres, comme vous voyez... A part un petit reste de courbature, je me porte parfaitement.

— Ah ! tant mieux! Vous ne refuserez donc pas de vous asseoir au milieu de nous, et de porter la santé de la charmante Thérèse, dont nous parlions justement à l'instant même où vous êtes entré.

— Comment donc, monsieur, répondit le chevalier avec son imperturbable sourire ; c'est beaucoup d'honneur que vous me faites, et je n'aurai garde de refuser.

— Vous plairait-il un verre de ce punch? 11 est excellent et tout à fait propre à chasser les vapeurs noires de l'esprit et le brouillard de l'estomac.

— Mille grâces, mon cher monsieur; mais, en homme pacifique et paisible, je crains essentiellement les alcools.

— Ils vous rendent féroce, peut-être?

— Justement.

— Allons, Gratien, soyez donc plus aimable avec M. le chevalier ; car à votre ruban, monsieur, je ne crains pas de vous donner ce titre.

— En effet, monsieur Louville, il m'appartient deux fois : je suis chevalier de noblesse et chevalier... d'occasion.

— Eh bien, chevalier, il faut vous dire que votre ami Gratien est rêveur depuis deux jours. Je crois, moi, si vous voulez que je vous le dise, qu'il pense à la proposition de mariage que vous lui avez faite.

— M. Gratien ferait à merveille d'y penser, répondit le chevalier avec une parfaite bonhomie.

— Oui, reprit Louville ; mais il n'y a rien de pis qu'une pa-

reille pensée pour alourdir Tesprit d'un brave garçon. Voyons, que désirez- vous prendre, chevalier? Un verre de limonade, une topette d'orgeat, une groseille? Ah! une bavaroise, peut-être?

— Pré«Msement, monsieur, une bavaroise.

— Garçon! cria Louville, une bavaroise à monsieur... trèschaude et très-sucrée.

Puis, revenant au chevalier :

— Maintenant, monsieur, si toutefois ce n'est point indiscret de vous adresser une pareille demande, nous ferez-vous l'honneur de nous apprendre ce qui vous amène dans ce repaire que Ton nomme l'estaminet Hollandais. Ce ne sont point cependant vos galeries, je présume.

— Vous avez toujours raison, monsieur, et j'adn>ire, en vérité, la justesse de votre esprit.

— J'aime à voir que vous me rendiez justice.

— Je venais, monsieur, dans l'unique espoir de rencontrer M. Gratien, que je n'ai point trouvé chez lui.

— Ah ! vous avez pris la peine de passer chez moi ? demanda Gratien étonné.

— Oui, monsieur le baron, et c'est de votre concierge que j'a appris que, si l'estaminet Hollandais n'était point mes galeries, il était les vôtres.

— Vraiment, interrompit Louville, vous veniez pour rencon • trer Gratien ? Cela prouve que vous n'avez pas renoncé à votre idée. Eh bien, tant mieux 1 j'aime les gens entêtés, moi, et, ma foi, je passerai à votre bord, tant est vive la sympathie que vous m'inspirez. Voyons, au point où nous en sommes, il ne peut plus être question que du contrat de mariage ; soit, discutons-en les conditions. -— Gratien, à vous de parler le premier, mon ami. Que mettez-vous en avant? combien en terres? combien en rentes sur l'État? combien en obligations de chemins de fer? combien en papier GaratT

— Louville, repondit Gratien, je vous prierai très-sérieusement de ne point prolonger celte plaisanterie, qui n'a déjà que trop duré. J'ai fait connaître à monsieur ma résolution ; insister est un manque de goût qui m'étonne chez un homme de l'âge et du monde dont est le chevalier ; d'un autre côté, railler comme vous le faites le sort d'une jeune fille que, après tout, je dois plaindre, serait de ma part un manque de délicatesse et de cœur. Réfléchissez à ce que je viens de dire, monsieur; refléchissez y, Louville, et j'espère que vous serez tous les deux de mon avis.

— Point, répliqua le chevalier de la Graverie. Je trouve, au contraire, moi, que M. Louville dit des choses fort sensées et tout à fait convenables ; de sorte qu'au lieu de lui en vouloir, je lui en sais un gré infini.

— La, tu vois, Gratien ! Allons donc, parle et quitte cet air tragique, puisque monsieur — monsieur, qui est le champion de mademoiselle Thérèse — est le premier à t'y convier... Tu te tais?... Tenez, monsieur le chevalier, si vous parliez d'abord, peut-être cela le mettrait-il en train. Commencez donc, mon cher monsieur; exposez-nous les richesses de votre protégée, et faites grandement les choses; car je vous préviens que notre ami Gratien, tout sous-lieutenant que vous le savez, est riche, fort riche. Mais pardon, voici le garçon qui vous apporte la bavaroise demandée. Buvez, monsieur, buvez d'abord ; cela donnera de la douceur à vos propositions.

Le chevalier écoutait en souriant ce flux de paroles. Il remua lentement avec sa cuiller le breuvage qu'on lui présentait, le porta à ses lèvres, l'avala gravement, reposa le verre sur la table, s'essuya soigneusement la bouche avec un mouchoir de batiste, et, se tournant du côté de Gratien :

— Monsieur, dit-il, j'ai réfléchi à la proposition que j'avais cru devoir vous faire avant-hier, et j'ai pensé qu'il serait ridicule à moi de mettre un prix à l'action juste, loyale et toute naturelle en face de laquelle je plaçais votre conscience.

— Rien de si simple, pardieu ! interrompit Louville.

— Doter Thérèse — et remarquez que je le puis, continua le chevalier, ce serait faire injure à votre délicatesse, et je ne serais pas étonné que la proposition que je vous ai faite eût été la seule cause du refus par lequel vous avez répondu à mes avances. Aujourd'hui, monsieur, je viens vous dire, au contraire ; Thérèse n'a pas de nom, Thérèse est sans fortune; mais vous l'avez déshonorée... Vous l'avez déshonorée, non pas en suivant la pente d'un mutuel entraînement, mais en appelant à votre aide le plus odieux, le plus lâche des subterfuges ! vous ne pouvez donc hésiter à obéir à la voix impérieuse du devoir.

— Bravo ! voilà des arguments irrésistibles. Allons, à toi la parole , Gratien ; plaide ta cause : elle n'est pas bonne , je t'en préviens. Figure-loi donc que tu es devant le jury et que je suis ton président.

— Ma réponse sera courte, cher ami, dit Gratien «vec une certaine dignité. Je dirai à M. le chevalier...

Le jeune homme s'inclina légèrement.

•- Je lui dirai que ses injures trouveront ma détermination aussi inébranlable que ses promesses. Que mademoiselle Tiiérèse soit riche, qu'elle soit pauvre, peu m'importe, et j'ajouterai qu'il est fort Jieureux pour lui que sa tête soit blanche ; car, sans cela , je me croirais obligé de répondre tout autrement à certaine partie de son discours.

— Mon Dieu , ne vous gênez pas , mon cher monsieur, dit tranquillement le chevalier. Que ma tête soit blanche ou grise, peu vous importe, pourvu qu'elle consente à se placer au bout de votre pistolet ou à la pointe de votre épée.

— Ah çà! mais sais-tu, Gralien, qu'il devient provocateur, le bonhomme ?

— Cela vous étonne, mon cher monsieur Louville? dit le chevalier avec son air placide. Supposeriez -vous, par hasard, que le courage n'est que de l'étourderie ?

— Alors, c'est autre chose, dit Gratien.

Le chevalier se retourna de son côté, le sourire toujours sur les lèvres.

— C'est, continua le jeune homme, avec l'intention bien positive de m' offenser que vous avez prononcé les paroles de tout à l'heure?

— Je ne me suis pas inquiété si elles pouvaient ou non vous offenser, monsieur, dit le chevalier ; je les ai dites parce qu'elles caractérisaient parfaitement votre conduite, voilà tout.

— En un mot, monsieur, vous êtes venu ici, à l'estaminet Hollandais, aujourd'hui samedi, avec l'intention de me dire, en présence de mes camarades : • Epousez mademoiseMe Thérèse, ou vous aurez affaire à moi ! >

— Précisément, monsieur le baron.

Puis, frappant sur son verre avec la cuiller 5

— Garçon, dit-il, une seconde bavaroise.

— Mais non ! s'écria Gratien.

— Quoi, non?

— Un duel avec vous, ce serait trop ridicule.

— Ah 1 vous trouvez ?

— Oui.

— Vous trouvez qu'il serait ridicule de tuer un bonhommt qui, en somme, peut très-bien vous fourrer un coup d'épée dans la poitrine ou vous loger une balle dans la tète ; et il ne vous semble pas, comme à moi, lâche et infâme d'employer un dégoûtant subterfuge pour ravir plus que la vie, — la seule chose que je risque eu me battant avec vous , — pour ravii

rhonneur à une jeune fille sans défense ? En vérité, vous manquez de logique, monsieur Gratien. — Merci, garçon.

Ces dernières paroles étaient adressées, en effet , au garçon, qui déposait devant le chevalier sa seconde bavaroise.

^ Eh bien , soit, dit Gratien après avoir réfléchi un instant , et plus exaspéré peut-être de la tranquillité du chevalier que des injures que celui-ci lui avait dites; soit, puisque vous le voulez absolument...

- Vous épouserez Thérèse?

— Non pas, monsieur; mais je vous tuerai.

— Oh! ceci, monsieur, dit le chevalier en versant sa bavaroise de la carafe dans son verre, sans que sa main dénonçât la moindre agitation fébrile, ceci, c'est une question. Attendons à demain pour la résoudre, jeune homme , et ne parlez pas au futur : qui parle au futur risque de se tromper. Ainsi, voilà qui est bien décidé, nous nous battrons.

— Oui, certes, nous nous battrons, répondit Gratien, les dents serrées par la colère, à moins que vous ne rétractiez les paroles que vous venez de prononcer.

Et, en effet, Gratien laissait cette dernière porte ouverte au chevalier, ne se décidant qu'à regret à ce duel, dont il comprenait le caractère odieux et ridicule.

— Rétracter? fit le chevalier en portant son verre à sa bouche et en humant lentement sa seconde bavaroise. Oh! que vous ne me connaissez guère, mon cher monsieur Gratien ! Je suis long, très-long à me décider; mais, une fois mon parti pris, j'ai Thabitude d'imiter Guillaume le Conquérant et de brûler mes vaisseaux.

Et, en prononçant ces paroles, le chevalier lança au visage de Gratien ce qui restait de bavaroise dans son verre.

Le jeune oflQcier voulut se précipiter sur le vieillard ; mais ses amis, Louville tout le premier, se cramponnèrent à lui et le retinrent.

— Vos témoins ? vos témoins, monsieur ? hurlait Gratien.

— Demain matin, ils iront s'entendre avec les vôtres, monsieur.

— Où cela ?

— Voulez-vous prendre rendez- vous aux Tuileries , terrasse des Feuillants, en face de Thôtel de Londres, où je loge... de midi à une heure, par exemple ?

— Vos armes ?

— Ah ! monsieur, pour un militaire, vous ne connaissez pas

es premières règles du duel. Mes armes, cela ne nous regarde Di vous ni moi : cela regarde nos témoins. Vous êtes insulté, Tailes vos conditions aux vôtres.

— Soit I Et vous, messieurs, je vous prends à témoin, s'écria Gratien, que, si un malheur arrive à ce vieillard, c'est qu'il l'aura voulu, c'est qu'il l'aura cherché. Que son sang, si son sang coule, retombe donc sur sa tête.

Et, en achevant ces paroles, le jeune officier, suivi de ses amis, sortit de l'estaminet.

Le chevalier, resté seul, chercha au fond de son verre une dernière goutte de bavaroise.

Puis il dit à demi-voix, en reprenant son parapluie dans l'angle de la fenêtre où il l'avait déposé en entrant :

— Mon Dieu, que je suis donc contrarié que cet imbécile de Black se soit laissé voler... Si Dumesnil eût pu rae voir, il eût été content de moi !

Où le chevalier rencontre à la fois ce qu'il cherchait et ce qu'il ne cherchait pas.

Le chevalier de la Graverie sortit de l'estaminet Hollandais tout autre qu'il n'y était entré.

Son chapeau, ordinairement placé perpendiculairement à Taxe de son visage et légèrement incliné sur les yeux, avait pris une posture diagonale qui lui donnait des allures tout à fait crânes et même un peu tapageuses.

Une de ses mains placée dans la poche de son pantalon y jouait, de la façon la plus cavalière, avec quelques louis dont on entendait le froissement, tandis que l'autre brandissait son parapluie et faisait décrire à l'extrémiié du pacifique ustensile les figures les plus capricieuses de l'escrime.

Lui qui, d'ordinaire, cheminait la tête basse, descendant sur

le pavé pour un enfant qui tenait le trottoir, à cette heure il portait le front haut, le buste droit, la poitrine effacée, en homme qui a vaillamment conquis sa place au soleil, attendaiu imperturbablement que les passants se dérangeassent pour lui; — ce qu'ils ne manquaient pas de faire, les uns par respect pour son âge, les autres par déférence pour sa croix, les autres, enfin, parce que l'air cassant du chevalier leur imposait en réalité.

11 fut un instant tenté d'entrer chez un marchand de tabac et d'y acheter un cigare , objet pour lequel il avait toujours professé la plus indomptable aversion : il lui semblait qu'un cigare était le complément obligé de sa nouvelle altitude et il se voyait avec complaisance lançant, commeun autre Cacus, d'énormes bouffées de fumée vers le ciel, et acquérant ainsi un nouveau point de ressemblance avec son ami Dumesnil, que momentanément il se donnait pour modèle.

Mais, par bonheur, il se souvint qu'un certain soir, à Papaéti, ayant pris une cigarette aux lèvres de Mahaouni et ayant aspiré quelques gorgées de l'odorante vapeur dont la jeune Taïtienue aimait à s'entourer comme d'un nuage, il s'en était suivi d'abominables nausées et un malaise dont il lui fallut près de trois jours pour se remettre.

Il pensa qu'un pareil spectacle, donné à ses ennemis, pourrait compromettre la réputation qu'il venait d'acquérir, et il renonça judicieusement à cette velléité.

Le chevalier s'en tint donc à ce que la conscience de sa valeur personnelle, qui venait de se révéler en lui, donnait d'airs imposants à sa physionomie, et rentra modestement à l'hôtel de Londres.

Maintenant, en historien véridique que nous sommes, nous devons avouer que, malgré l'assurance et l'aplomb avec lesquels le chevalier avait provoqué Gratien d'Elbène, malgré la satisfaction de lui-même que lui avait causée sa vaillante conduite, M. de la Graverie dormit fort mal. Ce n'était point la peur de la mort ou de la douleur qui causait son iusomnie : non ; deux choses l'inquiétaient bien autrement : la première, le sort réservé à Thérèse, dans le cas où il lui arriverait malheur, à lui ; la seconde, la crainte qu'une fois arrivé sur le terrain, son attitude ne vînt à se démentir et ne répondît pas sufiQsamment au prospectus qu'il avait lancé.

Pour Thérèse, il se rassurait un peu «n songeant à la promesse que lui avait faite Henri, promesse qui deviendrait

encore plus sacrée pour ce dernier, lorsqu'il en arriverait à connaître celle sur laquelle il avait promis de veiller; M. de la Graverie espérait d'ailleurs, quoi qu'en eût dit son frère, pouvoir assurer l'avenir de la jeune fille par un testament olographe hien en règle.

Restait le duel.

Quelques heures de solitude et de réflexion avaient refroidi le sang du chevalier, et, quoique sa délerminalion demeurât toujour la même, il avait besoin de faire appel à toute sa raison pour se rasséréner.

Malheureusement, la tâche était difficile, et plus le chevalier s'évertuait à se prouver à lui-même qu'il avait toutes sortes de raisons pour être tranquille, plus une foule d'idées noires se faisaient jour dans son cerveau.

Tout ce qui, quelques heures auparavant, lui semblait ne pas mériter un regret, lui paraissait en ce moment si doux, s] bon, si séduisant, qu'il ne pouvait prendre le parti de s'en séparer.

Toutes les joies, tous les plaisirs, toutes les jouissances de sa vie passée, se représentaient à sa mémoire et, se tenant par la main, dansaient un pas séducteur et provoquant, dans sa mé* moire, en ayant l'air de lui dire avec un accent plein de mélancolie ; a Adieu, chevalier !... lu vas nous perdre, toi qui pouvais si bien nous conserver, si tu n'avais pas fait le jeune homme, le querelleur, le dueUiste, le redresseur de torts, le don Quichotte, enfin ! »

Le chevalier trouvait cette évocation chorégraphique extrômemement désagréable.

En même temps, et tout à la fois, un chaos de sinistres perspectives grouillait dans les lointains de son imagination, comme pour se mettre en harmonie avec les premiers plans.

11 sentait le froid de la mort glacer sa chair et, de là, passer dans ses os.

11 lui semblait que les esprits de l'autre monde venaient s'emparer de son cadavre ; il sentait sur son visage le souffle de grandes ailes de chauves-souris agitant l'air.

Le moindre bruit qu'il entendait dans le voisinage était, pour lui, celui d'un marteau assemblant les planches de la bière qui devait ê're la sienne.

Tout éveillé qu'il était, il rêvait qu'on le mettait en terre, et il entendait l'argile et les pierres tomber lourdement sur son cerceuil.

BLÂCK 18t

Il sentait les mille reptiles du tombeau se glisser entre les ylis de son suaire, et sa chair tressaillait d'avance à leur ''ontact vis queux et glacé.

Aussi, la nuit, mère de toutes les funèbres apparitions, lui sembla-t-elle bien longue, et, dès qu'il vit poindre le jour, se hâta-t-il, contrairement à ses habitudes, de se jeter à bas de son lit.

— Décidément, se disait le chevalier tout en grelottant, moitié de froid, moitié à cause des dispositions dans lesquelles il se trouvait, décidément, je n'étais pas fait pour devenir un héros ! Enfin, je n'en aurai à mes propres yeux que plus de mérite à me bien conduire ; mais c'est singulier, hier, je n'avais pas peur le moins du monde, alors qu'au contraire j'eusse dû hésiter, tandis que c'est maintenant que le frisson me gagne. Je ne puis cependant pas provoquer un homme à chaque instant de la journée, afin de maintenir mon courage à une température convenable !

Le chevalier, pour ne pas laisser à ces pensées démoralisantes, le loisir de le tourmenter de nouveau, se décida à écrire à Henri d'Elbène sans lui nommer son adversaire, lui annonçant que la rencontre serait, selon toute probabilité, fixée au lendemain, huit heures du matin, et le priant, en conséquence, de venir le prendre à sept heures pour aller au rendezvous.

11 ne voulait point le mettre en contact avec les ofiQciers, qui lui eussent tout dit ; et, de là au lendemain, ou plutôt à l'heure fixée pour que les témoins se rencontrassent, il espérait trouver un deuxième parrain qui réglerait les conditions du combat avec les seconds de Gratien.

La lettre finie et cachetée, M. de la Graverie sortit pour la jeter lui-même à la poste. Dans les occasions importantes, le chevalier aimait assez à s'en rapporter à lui-même.

Comme il franchissait la porte cochère de son hôtel, il se trouva nez à nez avec l'homme qui lui avait promis de lui faire retrouver Black.

— Oh ! oh ! déjà levé, monsieur 1 lui dit Pierre Marteau en l'abordant. Eh bien, l'on peut dire que voilà un chien plus heureux que bien des gens. Ainsi, moi, je puis m'égarer, personne n'en perdra le sommeil. Dieu merci ! Mais, au reste, ce sera bientôt rheure.

— Quelle heure' demanda le chevaher, dont la tête n'étaiî pas encore bien raffermie.

— I/hcure à laquelle j'espère vous remetire en possession de votre animal.

— Vous lavez revu? Oh ! conduisez-moi vers lui, mon brave homme. Si j'avais près de moi mon cher Dumesnil, il me semble que je n'aurais plus peur de personne.

— Patience ! patience ! nous allons nous acheminer tout doucement du côté où il est , et vous verrez que je ne vous ai pas menti.

— Mais où allez- vous donc?... ou plutôt, où allons-nous donc?

— Au marché aux chiens, pardieu ! Ne croyez- vous pas que le filou qui vous a enlevé votre animal l'a pris pour en faire des reliques? Allons donc !

— Mais, enfin? demanda le chevalier.

— Voici la chose : le chien n'a pas été réclamé ; on n'a vu ni affiche, ni annonce, ni récompense grosse ou petite ; on est donc tranquille; si bien que je vous jure qu'à l'heure qu'il est, votre caniche chemine comme nous dans la direction de la barrière de Fontainebleau.

C'est, en effet, à la barrière de Fontainebleau que, les dimanches, mardis et vendredis de chaque semaine, se tient le marché aux chevaux, auxquels le commerce des chiens sert, pour ainsi dire, de complément et d'appendice.

Deux peintres, dont l'un nous a été enlevé dans la force de rage, Alphonse Giroux, et Rosa Bonheur, la femme au doux nom et au talent vigoureux, ont fait de ce spectacle deux tableaux qui, avec des qualités différentes, en ont parfaitement reproduit la physionomie pittoresque.

Seulement, disons la chose en passant, pour l'édification de ceux qui prennent les dénominations à la lettre, ce n'est poini au marché aux chevaux qu'il faut aller pour chercher les magnifiques animaux qui promènent l'élégance et le luxe dans les rues de Paris ou sur les allées sablées du bois de Boulogne.

Le marché aux chevaux est essentiellement utilitaire ; la beauté, la finesse des formes, la distinction de race, n'y sont pas cotés le moins du monde; ce que l'on y vient chercher, ce sont des machines à travail, et encore les y veut-on dans les conditions d'économie les plus grandes possibles.

C'est dire assez qu'à part quelques percherons, quelques boulonnais, propres au charriage, on n'y rencontre que ce qui a été usé, abimé, éreinté sur le pavé de Paris, cet enfer des che-

BLACR ?85

vaux; on n'y voii que de pauvres débris fourbus, auxquels la spéculation s'obstine à faire entendre tout ce que Dieu avait mis de force dans leurs muscles, de vigueur dans leurs reins, avant de les renvoyer au néant, en passant par le charnier de Mont faucon.

Ce dont il faut surtout se défier au marché aux chevaux, c'est des animaux qui semblent sains et bien portants.

On peut gagner à coup sûr que ceux-là sont rétifs ou ont le rertige.

Malgré l'aspect misérable de chacune des individualités chevalines qui peuplent ce bazar, son ensemble ne manque pas d'animation ; on y fait trotter, galoper, piaffer un cheval à trente francs, avec accompagnement de coups de fouet et de bruit de sabots, absolument comme on le fait chez Crémieux ou chez Drake pour un demi-sang de mille écus : ce sont les mêmes ruses, les mêmes phrases, les mêmes serments que chez nos marchands les plus en vogue, et il y a infiniment plus de couleur ici que là-bas, c'est-à-dire à la barrière Fontainebleau qu'aux Champs-Elysées.

Comme nous le disions tout à l'heure, le commerce des chiens sert d'appendice à celui des chevaux.

Réduit à des proportions honnêtes, le commerce des chiens serait une pauvre industrie; aussi, comme il est entendu que chacun doit vivre de son état, les marchands de chiens se sontils arrangés de façon à rendre le leur le plus lucratif possible.

Au lieu d'élever des chiens, — ce qui, à raison de six francs au minimum par mois, donne, au bout de l'an, un total de soixante et douze francs comme valeur de l'animal avant de réaliser un centime de bénéfice, — ils ont jugé infiniment plus simple et plus profitable de ramasser sur la voie publique des chiens tout élevés et de les mettre en vente.

Puis, comme les chiens errants devenaient de plus rares, on leur a facilité le vagabondage, en faisant pour eux ce que nous avons vu faire pour l'epagneul de M. de la Graverie.

Le marché aux chiens, qui nous a entraîné à cette savante dissertation, se tient dans les contre-allées du boulevard de l'Hôpital, avoisinant la barrière de Fontainebleau ou d'Italie.

Quelques-uns de ces intéressants quadrupèdes sont attaché* à des piquets.

Les petits sont en cage.

186 BLâGK

Les gros se promènent avec leur maître, ou plutôt avec ceux qui le sont devenus par des circonstances si fortuites, que, vu la variété des circonstances, nous n'aborderons pas même ce chapitre.

On trouve là des chiens de toute grandeur , de toute grosseur, de tout poil, de toute race et de toute physionomie.

Il y a des chiens des P\Ténées au poil fauve et à Tair paterne; déflez-vous-en, s'appelassent-ils Mouton, comme celui qui, un jour, me croqua la main.

Il y a des bouledogues, au nez écrasé, à l'œil saillant, aux dents en défenses de sanglier.

Il y a des terriers, des mâtins, des chiens couchants, des braques, des pointers plus ou moins authentiques.

Le chien de berger et le king's-charles y sont représentés.

Le chien courant, depuis le basset jusqu'au chien d'ordre, y ont leur place.

Les chiens-loups, blancs et noirs, qui semblent des conducteurs de diligence enveloppés de leurs fourrures ; les chiens turcs, qui semblent sortis de la leur et qui grelottent toujours; les chiens de la Havane, que Ton trouve avec tant de peine sous leurs longues soies, s'y rencontrent également.

Le carlin lui-même, — ce chien célèbre, sinon illustre, que Ton prétendait disparu comme le mammouth, et dont Henry Monnier se vantait d'avoir sauvé la mémoire de l'oubli, — le carlin lui-même y envoie de loin en loin quelques spécimens.

Puis vient la cohue des roquets, cohue si nombreuse, si variée, si pleine de fantaisie dans ses ramifications, que Buflfon,en la voyant, eût, bien certainement, déchiré sa nomenclature de l'espèce canine, et la généalogie qu'il dressait pour chaque race, généalogie aujourd'hui indéchiffrable.

Depuis près de deux heures, le chevalier de la Graverie et son compagnon battaient en tous sens le boulevard de l'Hôpital, allées et contre-allées, et ils n'avaient point encore découvert ce qu'ils étaient venus y chercher.

Plus de dix fois déjà, l'honnête Pierre Marteau, désireux de gagner son argent, avait dit au pauvre chevalier, en lui montrant un chien dont le signalement se rapprochait de celui de Black :

— Voyez, monsieur, n'est-ce pas là votre Dumesnil?

Et, plus de dix fois déjà, le chevalier de la Graverie avait répondu avec un gros soupir :

— liélas ! non, ce n'est pas lui.

BLÀCK SS7

Tout à coup, notre héros poussa un cri de joie.

A l'angle de la rue dlvry, qui lui faisait face, il venait d'aper. cevoir un homme conduisant en laisse deux chiens, et Tun des deux chiens, c'était Black.

L'homme était en conférence avec un monsieur (j^'i semblait examiner Tépagneul avec la plus vive curiosité.

~ Le voilà ! le voilà ! s'écria M. de la Graverie. Tenez, il me reconnaît, il tourne la tête de mon côté. — Black ! Black 1 Ah 1 mon pauvre Dumesnil, dans les circonstances où je me trouve, que je suis donc aise de te revoir !

M. de la Graverie voulut traverser la chaussée ; mais, en ce moment, les maquignons faisaient trotter non pas un, mais dix chevaux : il était impossible de franchir le boulevard sans cou • rir le risque d'être écrasé, et l'honnête Pierre Marteau, qui, n'ayant pas les mêmes motifs d'enthousiasme que le chevaher, avait, par bonheur, conservé tout son sang-froid, le retint fort à propos.

Pendant ce temps, le monsieur avait tiré sa bourse de sa poche, avait payé le marchand, et, ayant reçu de lui la corde qui attachait Black, se disposait à s'éloigner.

Le chevalier de la Graverie, empêché, comme nous l'avons dit, voyait tout cela et criait :

— AiTêtez ! arrêtez ! ce chien est à moi !

Mais le bruit de sa voix se perdait au milieu des hurlements des maquignons, du claquement des fouets et du retentissement des fers sur le pavé-

Enûn, la chaussée devint libre ; Pierre Marteau lâcha le pan de l'habit du chevalier, qui s'élança à la poursuite de l'acheteur.

— Monsieur! monsieur! s'écria-t-il en trottinant derrière lui, c'est mon chien que vous venez d'acheter la !

Le monsieur, qui n'avait d'abord fait aucune attention aux cris du chevalier, comprit que c'était à lui que s'adressait Pallocution, et, si pressé qu'il parût d'emmener Black, il se retourna.

— Hein? fit- il ; s'il vous plaît, vous dites?

— Je dis, monsieur, répéta le chevalier tout haletant, que c'est mon chien que vous emmenez.

— Vous vous trompez, monsieur, répondit l'acquéreur; l'animal que je tiens en laisse m'appartient à deux titres, dont un suffit pour valider sa possession : c'est moi qui l'ai élevé ; je ne l'ai jamais vendu, et cependant je viens de le racheter tout à l'heure.

— Pardon, excuse, notre bourgeois, dit Pierre Marteav avec politesse et en même temps avec fermeté, mais je dois dire que la bêle est à monsieur; je suis témoin qu'on la lui a volée vendredi, à preuve qu'il y a deux jours que je la cherche.

-— Regardez, monsieur, regardez, il me reconnaît! s'écria le chevalier en prenant la tête de Black entre ses mains et en le baisant au front.

— Mâlheureusemeut, monsieur, répondit froidement mais résolument l'acheteur, cela ne prouve qu'une chose : c'est que vous avez possédé ce chien après qu'il m'a été volé à moi-même ; je doute que vous puissiez afiQrmer, sur votre parole d'honneur, qu'il y a plus de deux ans que ce chien est à vous, et cependant ce chien a aujourd'hui huit ans bien sonnés.

— Monsieur, dit le chevalier, qui, se rappelant le récit de Thérèse, sentait un certain trouble dans sa conscience, monsieur, mettez-le à prix, et je le payerai ce qu'il vous plaira de me demander.

— Nul prix ne peut me tenter, monsieur ; je suis Dieu merci, assez riche pour ne pas avoir besoin de vendre mes chiens; en outre, celui-ci a pour moi un prix inestimable : il me rappelle des souvenirs chers et précieux; aussi, je vous affirme que, depuis un an ou quinze mois que je l'ai perdu au bois de Boulogne, il s'est passé peu de jours sans que je songeasse à lai. Je l'ai retrouvé, je le garde.

— Garder Black, monsieur? Mais c'est impossible! s'écria le chevalier, dont la tête s'échauffait singulièrement. Monsieur, ce chien est à moi. Je me ferai tuer, s'il le faut, pour qu'il rentre en ma possession.

-— Monsieur, répondit l'acheteur en fronçant le sourcil, quoique j*aie quelque pitié de ce que je crois devoir regarder de votre part comme un accès de folie, je suis obligé de vous dire que vous m'ennuyez.

~ Oh ! que je vous ennuie ou non, monsieur, repartit le chevalier, qui rentrait peu à peu dans ses allures guerrières de la veille, j'ai un duel pour demain, et, ma foi, pendant que j'y suis, je ne me laisserai pas arrêter par la perspective d'une seconde affaire. Je veux mon chien.

Et , en disant ces mots , le chevalier haussait résolument la voix.

— Oh ! ne crions pas , monsieur, reprit avec beaucoup de calme l'adversaire du chevalier. Voyez, le public s'amasse déjà autour de nous, et, pour un homme de votre âge, il n'est guèr<»

convenable de vous donner ainsi en spectacle. Voici ma carte; dans une heure, je serai chez moi. J'espère que vous aurez repris un peu de sang-froid, et je vous attendrai pour régler celte affaire de quelque façon que vous le jugiez convenable.

— Soit, monsieur, dans une heure!

L'inconnu salua froidement M. de la Graverie, et s'éloigna en emmenant Black, qui, en fait de possession, n'admettait sans doute pas le droit de priorité, et qui ne suivit qu'en se faisant traîner et en adressant au chevalier de la Graverie des regards à lui fendre le cœur.

Enfin , lorsque le chevalier eut perdu de vue Black et celui qui l'entraînait , il jeta les yeux sur la carte qu'il tenait à la main, et y lut ce nom et cette advesse :

€ J.-B. Chalier, négociant, rue des Trois-Frères, n^ 22. »

— Où diable ai-je vu ce nom là? se dit le chevalier en s'acheminant vers la station de voilures de place. Ma pauvre tê(e est si embrouillée par tout ce qui m'arrive, que je crois vraiment que j'en perdrai la mémoire. C'est égal, ce mâtin de chien m'a causé bien des ennuis ; mais aucun d'eux n'égalerait le chagrin que me donnerait sa perte... Ah ! tout cela est d'un bien fâcheux augure pour demain.

Et, comme une voiture justement passait à vide, il fit signe au cocher, qui s'arrêta.

Pierre Marteau lui ouvrit galamment la portière.

— Ah! mon ami, dit le chevalier, c'est vrai, je t'avais oublié. L'homme est vraiment un animal bien ingrat !

Et, prenant trois ou quatre louis dans sa poche, il voulut les donner au brave homme.

Mais celui-ci secoua la tête.

— Ce n'est pas assez? dit le chevalier. Viens à l'hôtel, mon ami, et je te donnerai davantage.

-- Oh ! je ne dis pas cela, monsieur.

— El que dis-tu, alors?

— Je dis que je puis encore vous être utile, ne fût-ce que pour affirmer, devant qui de droit, que le chien est bien à vous, et que vous le teniez en laisse lorsqu'on vous l'a volé, boulevard des Italiens.

— Eh bien, oui, viens! un brave homme est toujours utile, et, si tu ne me sers pas à cela, tu me serviras à autre chose. Mais où vas-tu monter î

— Avec le cocher, pardieu !

— Monte donc avec le cocher, mon ami.

Puis, à lui même:

— Oui, oui, oui, se dit le chevalier comme pour se fouetter le sang, quand je devrais me battre avec ce Chalier, au pistolet à bout portant, au mouchoir, j'aurai Black!... Et tu ne m'abandonneras pas, n'est-ce pas, mon pauvre Dumesnil, dans cette circonstance où je risquerai ma vie pour toiî...

Pierre Marteau avait refermé la portière et était monté près du eocher.

— Où allons-nous, notre bourgeois î demanda celui-ci.

— Rue des Trois-Frères, n* 22, répondit le chevalier. Le fiacre partit.

Oùf après avoir reconnu son chien, le che/alier reconnaît un amL

Ce fut en proie aux plus sombres pensées que le chevalier arriva à la rue des Trois-Frères.

M. Chalier venait de rentrer, il n'y avait que quelques minutes.

Le chevalier s'informa de Black au concierge; le concierge a'avàit jamais ouï parler de Black; mais M. Chalier était rentré avec un chien qu'on ne lui connaissait pas. Ce chien était un épagneul du plus beau noir. C'était tout ce que voulait savoir le chevalier.

M. Chalier occupaient le second étage d'une fort belle maison.

M. de la Graverie monta précipitamment l'escalier, espérant qu'il allait revoir Black, et cherchant par quelle phrase il pourrait loucher le cœur de l'ancien propriétaire de son chien, eœur qui, au reste, lui paraissait, d'après ce qu'il en avait vu, aisez peu malléable.

Et, tout en montant, il se demandait s'il ne ferait pas sage aenî d'avouer au susdit J.-B. Chalier ses soupçons relativement

à rancienne condition humaine qu'occupait Black , lorsqu'il portait répée au côté et les épaulettes de capitaine.

11 sonna à la porte du second étage sans plan arrêté, et en répétant pour la dixième fois, cette phrase, qu'il s'adressait à luvmêîr.5, en forme d'interrogation :

^ Mais où diable ai-je donc vu ce nom de Chalier ?

M. Chalier venait effectivement de rentrer; mais, comme il était dix heures et qu'en sa qualité de négociant, il maintenait un grand ordre dans la maison, il s'était mis immédiatement à table, son déjeuner étant invariablement servi à dix heures.

Mais, en se mettant à table, M. Chalier avait expressément recommandé que, s'il venait, pour lui, un homme d'une cinquantaine d'années, petit, court, grassouillet et portant un ruban rouge à la boutonnière, on le fit entrer au salon.

Ce signalement s'appliquait si bien au chevalier, que le domestique en lui ouvrant la porte s'écria ;

— Ah! c'est monsieur que monsieur attend.

— Je le crois, hasarda le chevalier.

— Je dois introduire monsieur, et aller prévenir immédiatement monsieur, qui déjeune.

Le chevaUer n'avait pas encore déjeuné, et, disons plus, il était si préoccupé, qu'à peine avait-il songé à ce repas, auquel autrefois il accordait cependant une certaine importance.

Aussi, tout imprégné de cette morale gastronomique de Berchoux, laquelle professe que rien ne doit déranger l'honnête homme qui prend sa nourritue, M. de laGraverie répondit avec une courtoisie tout instinctive :

— C'est bien, c'est bien ; ne dérangez pas M. Chalier; j'attendrai au salon.

Le domestique introduisit le chevalier dans la pièce indiquée, et alla prévenir son maître de l'arrivée de la personne qu'il attendait, tout en lui rapportant ses paroles, que Black, couché aux pieds de son nouveau propriétaire, sembla écouter avec la plus intelligente attention.

Pendant ce temps, le chevalier, introduit au salon, s'en allait droit à la cheminée, garnie d'un bon feu , et, y appuyant ses reins, commençait à se chauffer les mollets en se demandant pour la onzième fois ;

— Mais où diable ai-je donc vu ce nom de Chalier?

En ce moment , l'attention du chevalier fut attirée par un grand tableau à Thuile, qui parut lui rappeler un souvenir plus distinct que celui du nouveau maître de Black.

|6â BLACK

— Tiens ! s'ëcria le chevalier, la rade de Papaéti! El il courut au tableau.

Ce tableau fut pour lui toute une révélation.

Enfin, Dieudonné se rappelait où il avait vu ce nom de Chalier qui l'intriguait si fort.

A peine oe souvenir plein de lucidité venait-il de traverser sa mémoire , qu'il entendit derrière lui le grincement d'une porte qui s'ouvrait.

Il se retourna etapeiçut M. Chalier.

Alors, non-seulement il se rappela le nom, mais encore il reconnut le visage.

Il jeta son chapeau sur le tapis , courut à M. Chalier, et, lui prenant les deux mains :

— Oh ! monsieur, monsieur, lui dit-il, vous avez été àTaïti, L'est-ce pas ?

— iMaiscui, dit M. Chalier tout étonné de ce revirement d'humeur, chez un homme qu'il regardait déjà comme son adversaire.

— Vous y étiez en 1831, à bord de la corvette le Dauphin?

— Oui.

— La fièvre jaune était à bord du bâtiment ? -Oui.

— Le 8 août, un homme de cinquante ans, grand, brun, sec, avec des moustaches noires et des cheveux grisonnants , se fit conduire de Papaéti à bord du Dauphin, et y gagna la maladie!

— Le capitaine Dumesnil, parbleu!

— C'est cela, Dumesnil ! Ah ! je ne me trompe pas, vous avez connu Dumesnil ?

— Je le crois bien ! mon meilleur ami.

— Non, monsieur, non : son meilleur ami , c'était moi , je m'en vante. Ah ! il y a une Providence, sacrédié ! oui, il y en a une, s'écria l'honnête chevalier avec des larmes dans la voix, et jurant pour la première fois de sa vie.

— Je l'ai toujours cru, répondit en souriant M. Chalier.

— Embrassez-moi, monsieur I embrassons-nous ! dit le chevalier en jetant ses bras autour du cou de l'homme qu'il voulait égorger, dix minutes auparavant.

— Soit ! dit M. Chalier d'un ton flegmatique qui contrastait avec l'exaltation de M. de la Graverie; reconnaissez qu'il y a une Providence, et, en l'honneur de cette Providence, embrassez-moi une fois, deux fois même si vous y tenez absolument; puis ayez la bonté de vous expliquer ; car, d'après ce qui s«

passe, j'ai bien envie d'appeler mes commis el de vous faire conduire à Charenton.

— Monsieur, dit le chevalier, vous en avez le droit ; car je suis fou, oui, littéralement fou, mais fou de joie, monsieur ! Au reste, un seul mot vous expliquera tout.

— Alors, dites ce mot.

— Je suis le chevalier de la Graverie.

— Le chevalier de la Graverie ! s'écria à son tour M. Chalier sortant pour la première fois de cet aspect glacé qui semblait être la température habituelle de son caractère.

— Oui, oui, oui.

— Le passager qui vint nous rejoindre sur le Dauphin, le lendemain de la mort du pauvre Dumesnil?

— Justement ! et qui fit route avec vous jusqu'à Valparaiso, où vous quittâtes la corvette, sur le pont de laquelle je n'avais pu monter qnune ou deux fois, tant j'avais le mal de mer.

— En effet, c'est à Valparaiso que je débarquai , emmenant avec moi Black et la mère de Black, que vous avez connu tout petit. Ah ! vous voyez bien maintenant que je ne vous mentais pas.

— Oui; mais occupons-nous , s'il vous plaît, d'autre chose que de Black en ce moment-ci.

— De tout ce que vous voudrez, monsieur.

— Mon nom, le chevalier de la Graverie, ne vous rappelle-t-il pas certaines circonstances î...

— C'est vrai, monsieur.

— Ne vous rappelle-t-il pas le paquet que Dumesnil vous portait à bord lorsqu'il y attrapa cette fatale maladie dont il mourut , et le nom de la personne à laquelle ce paquet était adressé?

— Madame de la Graverie...

— Mathilde!

— Hélas ! chevalier, répondit M. Chalier, je n'ai pu accomplir sur ce point la mission dont je m'étais chargé , croyant revenir immédiatement en France.

— Ah!

— Vous m'avez vu descendre à Valparaiso î

— Oui.

^ D'abord, j'y suis resté beaucoup plus longtemps que jo ne croyais ; puis, au lieu de revenir en traversant les terres ou en doublant le cap Hom, je pris un bâtiment qui , accomplissant un voyage de circumnavigation, revenait par le Cap. Il en ré-

m BLACK

sulta que; lorsque j'arrivai en France, madame de la Graverie était déjà morte.

— Mais n'avez-vous eu aucun détail sur sa mort et sur Tenfant qu'elle laissait, monsieur ?

— Peu... Mais, enfin, tels que je les ai eus, je vais vous les dire.

— Oh I je vous cp, supplie , fit le chevalier en joignant les mains.

— Votre frère, vous le savez sans doute, avait exigé qu'elle ne reconnût pas l'enfant dont elle allait accoucher ; elle accoucha d'une fille.

— C'est cela, oui, monsieur, c'est cela!

— Cette fille fut baptisée sous le nom de Thérèse.

— De Thérèse ! Vous en êtes sûr ?

— Parfaitement sûr, monsieur.

— Continuez, monsieur 1 continuez ! Je vous écoute.

En effet, l'âme du chevalier semblait suspendue aux lèvres du narrateur.

— L'enfant avait été confiée à une femme nommée la... M. Chalier chercha le nom.

— La mère Denniée, dit vivement le chevalier.

— C'est cela , monsieur ; mais, cotte femme, je la cherchai sans pouvoir en découvrir la moindre trace.

— Eh bien, monsieur, je l'ai retrouvée, moi I

— Qui?

— Thérèse 1

— Thérèse ?

— Oui, et, grâce à vous, je pourrai bientôt, je l'espère, l'appeler ma fille.

— Votre fille?

— Sans doute.

— Cependant, il me semblait...

M. Chalier s'arrêla court : le terrain sur lequel il s'aventurait lui sembla brûlant.

Le chevalier comprit sa pensée.

— Oui, cela vous étonne, dit-il avec un suMrire triste ; mais, lorsque la mort a passé sur une offense, mon cher monsieur, malheureux est celui qui s'en souvient! Puis, je vous Tavoue, je suis resté sept longues années de ma vie à n'aimer que moi, et, en vieillissant, je devins volage : j'ai commencé à me faire une infidélité pour un chien, et, d'un chien , je veux passer à mon enfant. Voyons, monsieur, un effort de mémoire! Avez-

VOUS quelque preuve sur laquelle nous puissions baser la naissance de cette jeune fille?

-^Sans doute , si vous pouvez prouver qu'elle est bien Ul même qui fut confiée à la femme Denniée, j'ai un acte, — celui que le pauvre Dumesnil était venu m'apporder à bord en me recommandant la mère et Tenfant, — j'ai un acte que madame de la Graverie lui avait fait passer, acte dressé par les conseils du médecin qui la soignait, et qui constate que fenfant du sexe féminin baptisé sous les noms de Thérèse-Pelpbine-Marguerile était bien sa fille.

— Et la mienne, par conséquent! s'écria M. de la Graverie tout joyeux. Pater is est quem nuptise demonstrant!

Et jamais cet axiome du droit conjugal, qui a fait enrage? tant de maris, ne fut invoqué d'un plus joyeux visage et d'uB cœur plus satisfait.

Lorsque le chevalier eut donné cours à sa satisfaction, il jugea qu'il était temps de mettre M. Chalier au courant de la situation des différents personnages qui jouaient un rôle dans U drame dont lui, Dieudonné, cherchait avec tant de peine le dénoûment.

Il termina son récit en racontant ce qui s'était passé k veille, à l'estaminet Hollandais, entre lui et M. Gratien d'Elbène.

M. Chalier, en apprenant le duel qui devait avoir lieu le lendemain, fit tout ce qu'il put pour dissuader le chevalier de se battre.

Mais la vue de Black, et le commencement d'irritation que fe chevalier avait éprouvé dans la matinée, lui avaient complètement remonté le moral.

— Non, mon cher monsieur, dit-il, non, non, non ! je sus inébranlable 1 J'étais déjà décidé à me battre alors que je n'avais que des présomptions sur la naissance de Thérèse; à présent que je suis certain qu'elle est bien la fille de Mathilde, j'affronterais mille morts pour elle ! Et, tenez, c'est encore ds régoïsme, — j'ai toujours été égoïste et je resterai égoïste jusqu'à la fin! — tenez, continua le chevalier en montrant Black, qui avait poussé la porte du salon et était venu poser mélancohquement la tête sur ses genoux, j'ai découvert tant de jouissance à souffrir pour eux, que je suis certain qu'il y a, dans la mort endurée pour un être que l'on aime, une source de douceurs et de consolations dont personne ne se doute, et avec lesquelles je ne serai point fâché de faire connaissance.

— Eh bien, répondit M. Chalier, puisque voire parti est si bien pris, mon cher monsieur de la Graverie, faites-moi alors l'honneur de m'accepter pour second.

— Eh ! monsieur, j'allais vous le demander, s'écria le chevalier tout joyeux.

— Alors, c'est dit î

— Oui, c'est dit; et nous n'avons pas une minute à perdre.

— Comment cela?

— Les témoins de mon adversaire doivent se promener de midi à une heure sur la terrasse des Feuillants, pour s'entendre avec les miens.

Le chevalier tira sa montre.

— Or, il est dix heures trente-cinq minutes, ajouta-t-il.

— Bon ! vous voyez bien que nous avons le temps.

— C'est vrai! mais je n'ai pas déjeuné.

— Je vous offrirais bien de déjeuner avec moi; mais il faut que je vous cherche un second ami.

— Pourquoi faire?

— Pour discuter les conditions du combat.

— Inutile ! ce second ami, je l'ai; seulement, je liens, et pour les plus graves motifs, à ce qu'il ne voie mon adversaire et ses témoins que sur le lorrain du combat ; je vous prierai donc de régler seul les conditions du duel.

— Quelles recommandations avez- vous à me faire!

— Aucune.

— Mais, si notre adversaire nous laissait le choix dés armes?...

— N'acceptez pas! il est l'offensé; je ne veux aucune concession.

— Cependant, vous avez une préférence pour telle ou telle arme?

— Une préférence, monsieur? Ohî non, Dieu merci, je les déteste toutes.

— Mais, enfin, vous savez tirer le pistolet, manier l'épée ?

— Oui; mon pauvre Dumesnil, malgré ma répugnance pour ces instruments de destruction, m'a appris à m'en servir.

— Et vous vous en servez convenablement ?

— Monsieur, vous connaissez bien ces petites perruches vertes, à tête orange, qui sont un pou plus grosses que des moineaux francs et qu'on rencontre dans toutes les îles de TOcéanie?

— Parfaitement.

— Eh bien, à la cîme d'un arbre, j'en tuais régulièrement deux sur trois.

— Ce n'est pas la force de Dumesnil, qui en tuait trois sur trois ; mais c'est encore fort joli. Et à Tépée?

— Oh ! quant à Tépée, je ne sais que parer, mais je suis très-fort pareur.

— Ce n'est pas assez.

— Et puis je connais un coup...

— Ah ! ah !

— Un seul.

— Si c'est certaine botte avec laquelle Dumesnil m'a touché dix fois, elle suffira.

— C'est cette botte-là même, monsieur.

— Alors, je ne suis plus inquiet de vous.

— Ni moi non plus; mais à une condition, cependant...

— Laquelle?

— Souffrez que Black nous suive demain sur le terrain, cher monsieur Chalier. Je suis fort superstitieux, et je crois que sa présence me portera bonheur.

— Black vous suivra, non-seulement demain, mais toujours, chevalier, et je suis vraiment heureux de pouvoir vous offrir un animal auquel vous attachez tant de prix.

— Merci, monsieur, merci .' s'écria le chevalier avec des larmes plein les yeux. Ah ! vous ne pouvez savoir le cadeau que vous me faites-là ! Black, voyez-vous, ce n'est pas un animal, c'est.., Mais non, vous ne me croiriez pas, ajouta le chevalier en regardant tour à tour Black et son nouvel ami.

Puis, tendant les bras à Black :

— Black ! mon brave Black ! lui dit-il.

Black se jeta dans les bras du chevalier en poussant un doux hurlement de joie, auquel le chevalier répondit tout bas :

— Sois tranquille, maintenant, mon pauvre Dumesnil ! rien ne nous séparera plus!... à moins, pourtant, ajouta mélancoliquement le chevalier, à moins qu'une balle de pistolet ou un coupd'épée...

Mais, comme s'il eût compris, Black s'arracha des bras du chevalier et se mit à faire des bonds si allègres et des abois si joyeux, que M. de laGraverie, qui, ainsi qu'il l'avait dit, croyait aux présages, prenant celui-ci pour ce qu'il paraissait être, s'écria le plus crânement du monde, en tendant la main à M. Chalier :

— Sac à papier! cher ami, u'avez-vous point parlé d'un dé-

S93 BLâGK

jeûner qui vous attendait et dont vous m'offriez de prendre ma pan?

— Oui, sans doute.

— Eh bien, à table alors, à table 1 et vive la joie!

M. Chalier regarda le chevalier avec étonnement; mais il commençait à se faire aux excentricités de sa nouvelle connaissance, et, d'une voix qui faisait un contraste des plus étranges avec ses paroles, il répéta :

— A table, donc, et vive la joie !

Et il introduisit son hôte dans la salle à manger, où était servi un déjeuner comme M. de la Graverie n'en avait pas mangé un depuis le jour où il avait renvoyé Marianne.

En sortant du n® 22, M. de la Graverie retrouva son fiacre à la porte.

L'honnête Pierre Marteau était près du fiacre et achevait un déjeuner moins somptueux, mais probablement aussi bien venu que l'avait été celui du chevalier; le charcutier d'en face et le marchand de vin du coin en avaient fait les frais.

— Ah ! ah ! dit le brave homme en voyant le chevalier appuyé au bras de M. Chalier, et Black qui les suivait, ou plutôt qui suivait M. de la Graverie, il paraît que vous voilà raccommodé avec le propriétaire du chien, et que tout a fini le mieux du monde ?

-— Oui, mon ami, dit le chevalier , et, comme il faut que tout finisse le mieux du monde pour vous aussi bien que pour moi, vous allez continuer de m'accompagner jusqu'à l'hôtel, où, si vous le voulez bien, nous réglerons nos comptes.

— Ah ! ce n'est pas pressé, notre bourgeois ; je vous ferai volontiers crédit.

— Bon ! et si je suis tué demain ?

— Puisque vous ne vous battez pas I

— Je ne me bats pas avec monsieur, dit le chevalier en se redressant, mais je me bats avec un autre.

— En vérité ! dit Pierre Marteau. Non, parole d'honneur, à la première vue, je ne vous aurais jamais cru si mauvaise tête; mais, par bonheur, vous dormirez d'ici là, et la nuii porte conseil.

Le chevalier monta dans le fiacre, où l'attendait déjà M. Cha lier. Black, qui craignait sans doute un nouvel accident, n'y monta qu'après le chevalier. Pierre Marteau referma la portière sur les deux hommes et sur le chien ; après quoi, il reprit sa place près ù^ cocher.

BLACK m

Au moment où le fiacre s'arrêtait rue de Rivoli, devant {& porte de l'hôtel de Londres, deux officiers, arrivant chacuB. d'un côté opposé, se rencontraient sur la terrasse des Feuillants.

— Bon ! dit le chevalier, voilà nos hommes. Ne vous faites pas attendre, mon cher Chalier, et tenez ferme.

M. Chalier lui fit signe qu'il serait satisfait, et traversa te chaussée de la rue de Rivoli, tandis que le chevalier invitait Pierre Marteau à le suivre. ^

Pierre Marteau obéit.

Arrivé dans sa chambre, M . de la Graverie commença par réinstaller Black sur ses coussins, et, quand il l'y vit confortablement établi :

— Ah ! dit -il, à notre tour maintenant, mon brave homme ! Et, prenant dans un tiroir du secrétaire fermé à clef, un petè

portefeuille de maroquin rouge qui indiquait, par la fatigue de la peau, le long usage qu'en avait fait son propriétaire, le chevalier y prit un petit morceau de papier transparent qu'il présenta à Pierre Marteau.

Celui-ci le déplia avec une certaine hésitation, et, quoiqu'il dûs être assez peu familier avec la Banque de France, il reconnut Is petit morceau de papier pour être sorti de cet estimable établissement.

— Oh ! oh ! dit-il, signé Garât ! c'est la signature qui s'escompte le plus facilement et pour laquelle on prend le moing de courtage. Combien faut-il vous rendre là-dessus, notre bourgeois ?

— Rien, répondit le chevalier. Je vous avais promis cinq cents francs si je retrouvais mon chien; je l'ai retrouvé et je vous tiens parole.

— Pour moi, pour moi, tout cela? Allons, pas de bêtises, bourgeois : les émotions, ça porte à la peau !

— Ce billet est à vous, mon ami, dit le chevalier, gardez - le.

Pierre Marteau se gratta l'oreille.

— Enfin, dit-il, vous me le donnez de bon cœur ?

— De bon cœur, de grand cœur même !

— Mais, avec le billet, vous ne me donnerez pas une poignée' de main ?

— Pourquoi pas ? Deux, mon ami I deux, et avec granâ plaisir !

Et il tendit ses deux mains au prolétaire.

Celui-ci tint les mains délicates du chevalier serrées pendant quelques secondes entre ses mains calleuses, et ne les lâcha que pour essuyer une larme qui glissait du coin de son œil sur sa joue.

— Eh bien, dit-il, vous pouvez vous vanter, vous, que le curé de Sainte-Élisabelh en dira demain une crâne, et à votre intention encore.

— Une crâne, quoi, mon ami t demanda le chevalier.

— Une crâne messe, donc ! et je vous déclare une chose : c'est que, s'il vous arrive malheur demain, dans votre duel, c'est qu'il n'y a pas de bon Dieu là-haut.

Et Pierre Marteau sortit en essuyant une seconde larme.

Le chevalier en fit autant que Pierre Marteau ; seulement, il en essuya deux d'un coup.

Puis il alla à la fenêtre et l'ouvrit en essayant de siffloter un fetit air.

11 vit M. Chalier en grande conférence avec les deux témoins de Gratien d'Elbène.

XXXVÏ

Qui sera très-agréable à ceux de nos lecteurs qui aiment à voir Polichinelle emporter le diable à son tour.

Le chevalier de la Graveric dormit, cette nuit-là, comme un bienheureux.

Il est vrai qu'il avait près de lui son ami Dumesftil sous le pseudonyme de Black.

A sept heures du matin, grâce à un coiffeur qu'il avait envoyé chercher rue Casliglione, le chevalier était non-seulement habillé, mais encore rasé et coiffé avec un soin que depuis longtemps il ne donnait plus à sa loilelle, et il se promenait dans sa chambre, calme et presque souriant.

Black, de son côté, semblait d'une gaieté folle.

Il est vrai que le chevalier ne pensait pas le moins du monde à son duel, et que ce n'était nullement, comme on pourrait le

croire, par courtoisie pour M. Gralien d'Elbène qui s'était fait raser et coiffer.

Non ; le chevalier pensait à Thérèse; à Thérèse, qui allait venir le rejoindre, et que, par deux lettres écrites, Tuiie à M. Chalier et Tautre à Henri, il laissait, grâce à Tacle de madame de la Graverie, bel et bien sa fille, et dûment sa seule et unique héritière.

C'était pour Thérèse qu'il s'était fait coiffer et raser.

Il pensait quelle joie ce serait pour Thérèse lorsqu'il lui apprendrait qu'elle était sa fille ; car il était bien décidé à n'altérer en rien celte joie en parlant à Tenfant des fautes de sa mère.

11 s'était même dit qu'au besoin il prendrait à sa charge l'abandon si prolongé de la pauvre orpheline.

A sept heures et un quart, on heurta à la porte de la chambre du chevalier.

C'était Henri d'Elbène.

M. de la Graverie jeta un coup d'oeil rapide sur le jeune homme et vit facilement, à la sérénité de sou visage, qu'il ignorait complètement quel était l'adversaire du chevaUer.

— Vous voyez, monsieur, dit Henri avec une courtoisie qui sentait d'une lieue son gentilhomme , combien je suis exact et fidèle à venir dégager ma parole.

Une espèce de remords mordit le chevalier au cœur.

Était-ce bien à lui de faire ainsi Henri son second contre Gratien, de faire crier vengeance au frère contre le frère ?

Aussi fut-ce avec une physionomie légèrement assombrie qu'il répondit au jeune homme :

— Tenez, monsieur Henri, tout en vous remerciant de votre ponctualité et de la preuve d'intérêt que vous voulez bien me donner, je vous avoue que j'eusse mieux aimé vous voir manquer au rendez-vous.

— - Pourquoi cela, monsieur? demanda le baron étonné.

— Parce que ce qui va se passer vous touche de beaucoup plus près que vous eo l'avez supposé, et que vous ne pouvex même le supposer.

— Que voulez-vous direî

Le chevalier posa sa main sur l'épaule du jeune hommo, et, avec une parfaite dignité ;

— Monsieur, lui dit-il, malgré la grande différence de nos âges, vous m'avez, par votre caractère ferme et dégagé de sots préjugés, par l'élévation de vos sentiments, inspiré une profonde

302 fiLÀCK

estime, et, permettez-moi de le dire, une vive amitié. Mais ce n'est, cependant, ni celte estime ni cette amitié qui m'ont amené à vous faire la confidence que vous avez reçue de moi, l'autre |our.

— Et par quel autre motif : vez-vous donc été dirigé , monsieur ?

— Écoutez, mieux vaut que vous ne le sachiez pas ; mieux vaut que, tandis qu'il en est temps encore, vous partiez sans m'accompagner là où je vais. Je vous relève de votre serment ; je V us tiens quitte de votre promesse, et plus j'y pense, plus je trouve non-seulement raisonnable, mais loyal, mais humain, d'agir ainsi. La pauvre enfant que vous avez aimée, et qui, elle, vous aime encore, pourrait m'en vouloir de vous avoir associé au châtiment.

— Que signifient ces réticences, monsieur le chevalier? demanda Henri; de qui parlez-vous, je vous en conjure? La pauvre enfant que j'ai aimée et qui m'aime encore, dites-vous? Mais j'ai aimé une seule femme dans ma vie, et cette femme, c'est...

Henri hésita; le chevalier acheva pour lui.

— C'est Thérèse, n'est-ce pas? dit-il.

— Comment savez-vous le nom de Tliérèse ? comment savezvous quej'ai aimé Thérèse? demanda vivement le baron.

— - Parce que Thérèse est ma fille, monsieur, ma fille unique, mon enfant chérie, et que son séducteur, l'homme qui a abusé de sa ressemblance avec son frère pour commettre un crime, c'est... votre frère!

— Gratien !

— Lui-même.

— Alors, c'est contre mon frère que vous vous battez ? Le chevalier se tut; son silence était une réponse.

— Oh ! le malheureux! s'écria Henri en cachant son visage entre ses deux mains.

Puis, après un instant :

— Mais comment, demanda-t il, comment a-t-il consenti à se battre contre le père de la jeune fille qu'il a séduite?

— Il ignore que je suis le père de Thérèse ; d'ailleurs, je lui ai fait une telle insulte, qu'elle ne lui laissait pas le choix de se battre ou de ne point se battre.

— Oh 1 mon Dieu I mon Dieu ! fit Henri.

— Allons, allons , du courage, mon ami ! dit le chevalier ; eela me semble vraiment bizarre d'en être arrivé à le recommander si vile aux autres... du courage! Rentrez chez vous .

seulement, il est une de vos promesses sur laquelle je veux compter encore.

Henri fit un signe indiquant que le chevalier pouvait compter sur lui.

— Si je succombe, ce qui est possible, continua le chevalier avec un sourire doux et triste, si je succombe , je vous lègue mon enfant, ma fille, ma Thérèse... la vôtre, Henri ! Veillez sur elle, consolez-la, protégez-la ! M. Chalier, dont voici l'adresse, vous fournira les moyens de faire reconnaître ses droits à ma fortune.

— Non, monsieur, non! s'écria Henri en se redressant et en domptant son émotion ; la conscience est la conscience, et Ton ne transige pas avec elle. Ce qui était infâme de la part d'un autre que mon frère, continue d'être infâme de la part de mon frère. Je ne vous abandonne pas. Si votre adversaire n'était pas Gratien, je voudrais pouvoir prendre votre place ; car c'est moi, bien plus que vous, qu'il a offensé ; mais, quels que soient les liens qui m'attachent à lui, je témoignerai par ma présence de toute l'horreur que je ressens pour son abominable action. Si vous devez devenir le châtiment, moi, je personnifie le remords. Marchons donc, monsieur ! marchons 1

— Voilà une résolution qui vient d'un grand cœur, mon jeune ami, et je ne saurais mieux vous prouver toute l'estime que m'inspire l'élévation de vos sentiments ; mais, songezy, j'ai insulté si gravement votre frère, je vous le répète, que tout espoir d'accommodement sur le terrain serait chimérique.

— Ah ! si j'étais libre, monsieur, s'écria Henri, Thérèse serait heureuse, Thérèse serait réhabilitée... quoique... Oh! c'est bien affreux! un frère ! mais, tout jumeaux que nous sommes, monsieur, autant il y a de ressemblance dans nos traits, autant il y a de différence dans nos caractères ; lui, vit dans le bruit des bals et des cafés; moi, je vis dans la solitude. Depuis son retour à Paris, je ne l'ai pas vu deux fois... Mais je m'écarte de la question ; je m'excuse en quelque sorte auprès de vous du cr'iie d'un autre. Enfin, quand vous la reverrez, chevalier, — car, si dénaturé que vous paraisse un pareil souhait, j'espère que vous la reverrez, — aites-lui que celui qui l'a tant aimée, qui l'aime encore, n'a pas voulu abandonner son père en ce moment suprême, quoi qu'il en coûtât à son cœur !

Le chevalier tendit la main au jeune homme ; puis, jetant les yeux sur la pendule :

— L'heure avance, mon cher Henri, dit-il. C'est ma première affaire ; je n'ai pas acquis le droit de me faire attendre. Partons donc. —Ici, Black!

— Est-ce que vous emmenez votre chien ?

— Sans doute... ce n'est pas dans un pareil moment que je voudrais que mon meilleur et mon plus ancien ami me quittât. Ah ! s'il n'était pas mort, pauvre Dumesnil !

Henri regarda le chevalier avec étonnement.

— - Ne faites pas attention, dit celui-ci, je m'entends.

En descendant l'escalier, le chevalier et Henri d'Elbène rencontrèrent M. Chalier, qui arrivait : Il était venu dans sa voiture, excellente calèche fermée, attelée de deux bons chevaux.

Tous trois montèrent dans la voiture.

— Chaiou 1 dit M. Chalier au cocher.

Le chevalier présenta ses deux témoins l'un à l'autre.

— Qu'avez-vous décidé avec les témoins de notre adversaire, monsieur? demanda Henri au négociant.

— L'affaire est réglée en tout point, répondit M. Chalier. Ces messieurs n'ont voulu se prévaloir en rien de l'offense ; le hasarda décidé de tout. Ces messieurs se placent à trente pas, chacun un pistolet chargé à la main; ils ont le droit de faire feu chacun cinq pas, ce qui réduit la distance à vingt, et de faire feu à volonté.

— Vous tirez le pistolet? demanda Henri au chevalier avec un léger tremblement dans la voix.

— Oui, un peu, grâce à Dumesnil, répondit le chevalier en caressant les oreilles soyeuses de son chien.

— Bon! dit M. Chalier ignorant le degré de parenté qui unissait Henri à Gratien, en Amérique le chevalier tuait deux perruches sur trois; un homme est bien quatre fois gros comme une perruche : vous voyez que cela nous donne quelque chance.

Le chevalier remarqua la physionomie sombre de Henri et lui prit la main.

— Mon pauvre ami, lui dit-il, si je n'avais derrrière moi Thérèse, Thérèse à consoler et à aimer, je vous dirais : t Soyez bien tranquille sur le sort de mon adversaire ! »

— Faites votre devoir, chevalier, répondit Henri. Ma vie était bien triste déjà ; c'est pour en supporter le fardeau que j'ai cherché des distractions dans l'étude : quoi qu'il arrive, elle sera encore plus triste désormais ; mais je prierai Dieu d'en abréger la durée.

Si discret qu'il fui, M. Chalier allait risquer une inlerroza- Uon ; le chevalier lui fit signe de garder le silence.

Le cocher, selon la recommandation de son maître, s'arreia en face de i'ile de Bougival.

Une seconde voiture qui stationnait sur la berge prouvait que l'adversaire du chevalier lavait devancé au rendez-vous.

En effet, lorsque le chevalier et ses deux témoins furent dans le bateau qui devait les passer dans Tîle, ils aperçurent, au milieu des arbres, la silhouette noire des trois officiers.

Tous trois étaient en bourgeois.

On prit terre.

M. Chalier, s'avançant le premier, marcha vers Louville, qui fumait son cigare, assis sur la table de pierre qui subsiste encore à Textrémité de Tile.

— Pardon, monsieur, de vous avoir fait attendre, dit-il en tirant sa montre; mais, vous le voyez, nous ne sommes pas en retard. Le rendez-vous était pour neuf heures, et il est neuf heures moins cinq minutes.

En effet, Téglise de Chatou, qui avançait de cinq minutes sur M. Chalier, se mit à sonner neuf heures.

— - Ne vous excusez pas, monsieur, dit Louville; vous êtes, au contraire, exact comme un cadran solaire; d'ailleurs, en vous attendant, nous avons mis le temps à profit : nous avons choisi une clairière qui a Tair d'avoir été ménagée tout exprès pour se couper la gorge. La régularité des peupliers qui Tentourent servira peut-être un peu trop de guidon aux armes de ces messieurs et rendra la rencontre plus meurtrière ; mais, comme, après tout, ils ne sont pas venus ici pour se lancer des noyaux de cerise, et comme c'est ce que nous avons trouvé de mieux, j'espère que vous ratifierez notre choix.

M. Chalier s'inclina en signe d'adhésion, et, en s'inclinant, il démasqua Henri, qui donnait le bras au chevaUer.

Gratien aperçut son frère et devint pâle comme la mort; mais il ne lui adressa point la parole.

Le petit groupe se dirigea en silence du côté de la clairière dont avait parlé Louville.

— Ah ! mon pauvre ami, disait le chevalier à Henri d'Elbène, je suis vraiment désolé de vous voir ici.

~ Ne pensez plus à cela, répondit Henri ; pensez à vous, parlons de vous.

— Oh! que non pas, répondit le chevalier. Peste! vous me rendriez là ud très-mauvais service, sans vous en douter. Ne

90fi BLACK

parlons pas de moi, au contraire, et pensons-y le lïtoins possible. Tenez, à vous, cher ami, je puis Tavouer, je ne suis brave ou plutôt je n'ai Tair brave que parce que jCr pense à toute autre chose que ce qui va se passer : et tout à l'heure, lorsque j'ai aperçu ces fourreaux de serge verte qui renferment les armes dont l'une, dans dix minutes, m'aura peut-être couché sur rherbe, j'ai clé pris d'un frisson de très-fâcheux augure... Ah! mon cher Henri, j'ai à Chartres une chambre si charmante, si parfumée par l'odeur des rosiers qui s'épanouissent sous ma fenêtre, que je me dis tout bas que j'y voudrais bien être, au lieu d'être ici. Mais, encore une fois, morbleu ! ne songeons plus à tout cela ; seulement, n'oubliez pas ma recommandation à propos de Thérèse.

— Soyez tranquille.

— Vous me le promettez ?

— Ai-je besoin de vous promettre une chose qui sera douce à mon cœur î

— Ah ! fit le chevalier en pâlissant légèrement, nous voici arrivés, je crois. L'endroit me paraît, en effet, admirablement choisi. Décidément, le lieutenant Louville s'entend mieux à cela qu'à empoisonner les chiens ; n'est-ce pas Black ?

Les témoins s'arrêtèrent ; on tira de leurs fourreaux de serge les pistolets qui avaient donné le frisson au chevalier de la Graverie, et M. Chalier et l'un des témoins de Gratien commencèrent de les charger.

Pendant ce temps, Gratien fit signe à M. de la Graverie de se rapprocher du groupe des témoins ; puis, évitant de lever les yeux sur son frère :

— Messieurs, dit-il, j'ai été gravement insulté par M. de la Graverie ; l'honneur de l'uniforme que je porte exige une réparation ; cependant il y a entre lui et moi une telle disproportion d'âge, que, s'il veut seulement déclarer qu'il regrette d'avoir cédé a son emportement, bien qu'il soit un peu tard pour le faire, je me contenterai de ses excuses.

— Je vous ferai des excuses, monsieur, je vous les ferai à genoux, répondit le chevalier, je vous les ferai le front dans la poussière, et les larmes dans les yeux, si vous, à votre tour, vous voulez reconnaître les torts que vous vous êtes donnés visà-vis de Thérèse de la Graverie, ma fille, et les réparer en l'épousant.

— Allons donc ! fit le lieutenant Louville.

— Silence, monsieur! dit Henri d'Elbène en saisissant vive

ment le bras du jeune homme, silence ! Votre intervention a été, jusqu'à cette heure, trop funeste à ces deux hommes pour que vous la continuiez ici, où elle est non-seulement dangereuse, mais encore inconvenante.

Puis, s'adressantà Gralien ;

— Repondez, mon frère, lui dit-il ; à une interpellation adressée à vous, c'est à vous de répondre, et non à un étranger.

— Je n'ai rien à répondre, fit Gratien.

— Songez-y 1

— C'est justement parce ce que j'y songe, que me tais. Si j'acceptais sur le terrain les conditions du chevaher, on dirait que j'ai eu peur.

Un salut poli mais définitif accompagna ces derniers mots, et le chevalier et Henri se retirèrent à l'écart.

Alors MM. Chalier et Louville mesurèrent trente pas que M. Chalier fit les plus larges possible, marquèrent d'une branche brisée les limites jusqu'auxquelles les deux adversaires pouvaient s'avancer, puis s'apprêtèrent à leur remettre les armes.

— Monsieur, dit Henri, vous afiQrmez sur votre honneur que les pistolets sont inconnus à l'adversaire de M. de la Graverie?

— Sur l'honneur, répondirent les deux officiers. L'un d'eux ajouta :

— C'est moi qui les ai loués chez Lepage.

— Sont-ils à double détente? demanda Henri. •^ Non, monsieur.

— Cela suffit, monsieur, dit Henri.

Les pistolets furent remis aux deux adversaires. Ceux-ci allèrent prendre leurs places.

Black suivit le chevalier, et s'appuya contre lui ; le chevaliek' le pouvait sentir : il leremereia d'un coup d'œil reconnaissant.

— Allons, monsieur, dit Louville, renvoyez votre chien.

— Mon chien ne me quitte pas, monsieur, répondit le chevalier.

— Et si on le tue ?

— Ce ne sera pas la première fois qu'il aura couru chance de mort pour avoir été trop fidèle ; vous en savez quelque chose, monsieur Louville.

Puis, comme M. Ctî'alier lui adressait quelques derniers avis :

— Ah 1 lui dit tout bas le chevalier, vous ne savez pas quel

>ingulicr effet cela me fait d'avoir à tirer sur un homme : il me semble que jamais je ne saurai m'y décider.

En effet, le chevalier était très-pâle; son pistolet vacillait dans sa main; ses lèvres blêmes étaient agitées d'un petit tremblement convulsif; de temps en temps, il se redressait et se secouait comme pour se débai-rasser de rémoUon qui le gagnait malgré lui.

— Monsieur, dit le second témoin de Gratien en venant presser la main du chevalier, vous êtes un vrai brave, et vous avez dix fois plus de mérite qu'un autre à l'être.

Les témoins s'étaient déjà retirés lorsque Gratien, qui, depuis quelques minutes, paraissait en proie à une vive agitation, fit signe à son frère qu'il désirait lui parler.

Henri courut au jeune officier.

Celui-ci l'emmena à l'écart et lui dit quelques mots à Toreille.

Henri semblait profondément ému de ce que lui disait son frère.

Lorsque celui-ci eut fini de parler, il le prit dans ses bras, le serra contre son cœur, et l'embrassa à plusieurs reprises.

Puis, le quittant, il alla s'asseoir à terre à la gauche du chevalier, tournant le dos au combat et la tête entre ses mains.

Louville demanda si les adversaires étaient prêts.

— Oui, répondirent ceux-ci d'une même voix.

— Attention ! dit Louville.

Et il compta :

— Une... deux... trois!

Selon la recommandation de M. Chalier, le chevalier de la Graverie, au mot trois, se porta rapidement en avant.

Gratien tira tandis qu'il marchait.

La balle du jeune homme perça le collet de l'habit du chevalier, mais sans même effleurer la peau.

'fleuri se retourna vivement ; il vit les deux adversaires debout, le canon du pistolet de Gratien fumait.

Il poussa un soupir et détourna les yeux.

Le chevalier, tout étourdi, était resté immobile à sa place.

— Mais lirez donc, monsieur ! lirez donc ! crièrent les témoins.

Sans se rendre probablement compte de ce qui en résulterait, le chevalier leva son arme qui pendait le long de sa cuisse, étendit le bras, et, faisant feu sans viser:

— A la volonté de Dieu ! dit-il.

BLACK 30f

Gralien tourna sur lui-même et tomba la face contre terre.

Henri se retourna et vit son frère étendu sur Therbc.

Il jeta un cri, puis murmura :

— C'est véritablement le jugement de Dieu !

Tous coururent à lui.

Henri releva le blessé et le soutint dans ses bras.

Le chevalier, éperdu, sanglotait et demandait pardon à Dieu du meurtre qu'il venait de commettre.

La blessure était des plus graves.

Elle pénétrait dans la poitrine au-dessous de la sixième crte droite, et devait s'être perdue dans le poumon.

Le sang coulait à peine; Tépanchement devait se faire en dedans.

Le blessé étouffait.

M. Chalier tira une lancette de sa poche et le saigna ; il avait, pendant ses longs voyages, appris à pratiquer cette opération, si nécessaire dans une foule de circonstances.

Le blessé fut soulagé et respira plus facilement.

Cependant une écume rougeâtre monta à ses lèvres.

On fit à la hâle un brancard et on le transporta au bateau.

Pendant ce temps, Henri, très-pâle, mais dominant son émotion, s'approcha du chevalier.

— Monsieur le chevalier, dit-il, au moment de commencer ce combat, auquel il ne voulait pas renoncer pour obéir à un préjugé que je déplore, mon frère m'a chargé, quelle que fût l'issue de ce duel, de vous demander de daigner lui accorder la main de mademoiselle Thérèse de la Graverie, votre fille.

A ces mots, le chevalier se jeta dans les bras du jeune homme, et, succombant à son émotion, il s'évanouit.

Lorsqu'il revint à lui, Henri, les témoins du blessé et le blessé s'étaient éloignés; il était seul avec M. Chalier, qui lu. frappa« daas les mains, et Black, qui lui léchait le visage.

Leqael se gardera bien de finir autrement que ne finissent d'ordinaire les derniers chapitres de roman.

Lorsque M. de la Graverie rentra à Thôtel de Londres, on lai apprit que Thérèse était arrivée et Taltendait dans sa chambre.

L'émotion du chevalier était si forte, qu'il ne se sentit pas le courage d'annoncer à la jeune fille les événements qui venaient de modifier si profondément son existence.

Il mit M. Chalier au courant de ce qu'il y avait à dire, et le poussa dans la chambre, tandis que lui attendait derrière la porte.

Thérèse fut fort étonnée de voir entrer un étranger au lieu de M. de la Graverie; mais M. Chalier se hâta de la rassurer; d'ailleurs, Black, qui avait flairé sa jeune maîtresse, suivait le négociant et faisait toutes sortes de caresses à Thérèse.

Seulement, lorsque celle-ci apprit le danger auquel M. de la Graverie venait de s'exposer pour elle, elle s'écria, tout éperdue :

— Oh ! mon père ! mon bon père ! où donc êtes-vous T Le chevalier ne put résister à ce cri.

Il ouvrit la porte et se précipita dans les bras de la jeune fille^ qu'il pressa contre son cœur en lui couvrant le front de baisers.

— Mordieu! cordieu! s'écria-t-il lorsqu'il se fut dégagé de celte étreinte, me voilà payé de tout ce que j'ai fait pour toi, mon enfant. Oh ! que c'est donc bon de se revoir et de s'embrasser, lorsqu'on a été si près d'être à jamais séparés. Non, ventrebleu ! il n'est rien sur terre qui vaille ce bonheur-là !

Puis, s'arrêlant tout à coup, comme effrayé de lui-môme :

— Ah çà ! mais, ajouta-t-il, il est temps, ce me semble, que je rentre dans mon assiette ; depuis deux jours, je jure comme un païen ; ce qui ne m'était jamais arrivé même dans mes grandes

BLACK 31t

colères contre Marianne. Sac à papier ! c'est maintenant que la bonne chanoinesse ne me reconnaîtrait plus !

^ Cher père, dit Thérèse en embrassant de nouveau le chevalier, cher père, jamais dans mes rêves les plus ambitieux, je n'aurais osé souhaiter ce qui m'arrive aujourd'hui.

Puis, passant à un autre ordre d'idées :

— Hélas! dit-elle, ma pauvre mère est donc morte ! Oh! nous en parlerons souvent, n'est-ce pas?

M. Chalier jeta un regard plein de compassion et d'anxiété sur le chevalier.

Mais celui-ci ne parut aucunement ému de la demande que lui adressait la jeune fille.

— Oh ! bien certainement que nous en parlerons, répondit-il. Elle était si bonne, elle était si belle! tout ton portrait, mon enfant. Ah! si tu savais combien elle m'a rendu heureux dans ma jeunesse ! quels charmants souvenirs elle m'a laissés d'un temps qui est bien loin de nous, mais qui reste toujours présent à mon cœur !

— Elle aussi a donc été bien malheureuse ?

— Hélas! oui, chère petite. Que veux-tu ! ajouta le chevalier avec un soupir, j'étais jeune et je n'ai pas toujours été raisonnable.

— Oh! c'est impossible, père! s'écria la jeune fille; et, si ma mère a été malheureuse, je jure bien que ce n'est point par vous.

— Savez- vous que c'est de l'or en barre que votre cœur î dit M. Chalier à l'oreille du chevalier de la Graverie.

— Bon! reprit celui-ci, mon cœur, mon cœur... je lui en veux! S'il n'avait pas été si paresseux et si lâche, il y a huit ans que je dorloterais sur mes genoux ce cher petit être-là. C'est cela qui doit être bon, mon ami, d'être embrassé par une fillette de neuf ans, toute blonde et toute rose!— Eh bien, voilà un bonheur dont mon égoisme m'a sevré.

En ce moment, le garçon de Thôtel entra, prévenant M. de la Graverie qu'un jeune homme, le même qui était déjà venu dès le matin, l'attendait sur le palier.

Le chevalier sortit vivement.

C'était Henri, en effet.

— Thérèse est là, lui dit M. de la Graverie. Voulez- vous la voir?

— Non, monsieur, répondit Henri. Cela ne serait convenable ni pour elle ni pour moi. Je n'assisterai pas même à la cérémo-

M2 BLAC»;

nie. Mon père, auquel je viens de raconter tout ce qui s'est passé et qui a donné son consentement à cette réparation trop tardive, mon père représentera notre famille près de mon malheureux frère.

Mais Thérèse avait entendu une voix, et, avec cette perception extraordinaire que donnent les affections profondes, elle avait reconnu celle fie Henri.

Avant que M. Chalier eût pu s'opposer à son dessein, avant qu'il eût pu même le soupçonner, elle ouvrit la porte, et, se jetant dans les bras du jeune homme :

— Oh ! Henri ! Henri ! dit-elle, tu sais que ce n'est qu'à toi que j'ai cédé.

— Je sais tout, ma pauvre Thérèse, dit Henri.

— Oh î pourquoi m'as-tu abandonnée ! murmura la jeune fille.

— Hélas! j'expie cruellement ma faiblesse, répondit Henri; mais soyons aussi grands que notre malheur, Thérèse. Dans quelques instants, vous serez ma sœur. Restons l'un et l'autre dignes des nouveaux liens qui vont nous unir. Laissez-moi me retirer.

— Ne m'abandonnez pas en ce moment, Henri, je vous en supplie! restez près de moi jusqu'à ce que de nouveaux serments nous aient séparés pour la seconde fois.

Henri, qui lui-même souffrait horriblement de quitter Thérèse, n'eut point la force de résister à sa prière, et se résigna à l'accompagner près de son frère.

Si douloureux que dût être le trajet, Gratien avait exigé qu'on le reconduisît à Paris.

On l'avait déposé à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré.

Le chevalier, Thérèse, Henri et M. Chalier trouvèrent M. d'Elbène le père et les deux officiers qui avaient servi de témoins, auprès du lit du blessé.

Un chirurgien avait été appelé et lui donnait des soins.

Gratien était couché sur un lit de repos et maintenu par des coussins dans une position presque perpendiculaire, afin d'empêcher le sang de s'accumuler dans la poitrine.

H était pâle, et cependant ses yeux avaient un calme et une sérénité qui jadis manquaient complètement à son regard.

Lorsqu'il vit entrer Thérèse, pâlie elle-même, et changée par sa grossesse, soutenue qu'elle était, d'un côté par Henri, de l'autre par le chevalier, Gratien tira lentement ses bras de des-

SOUS ses draps maculés de sang, et les joignit, comme pour demander pardon à la jeune tille.

Sa respiration était tellement oppressée, qu'il parlait avec la plus grande difficulté.

r^n reste, ce fut le comte d'Elbéne qui prit la parole :

— Mon fils a eu de grands torts envers vous, mademoiselle, dit-il; il les expie justement, mais cruellement! Daignez lui pardonner et adoucir, par votre compassion, les derniers moments de mon pauvre enfant.

Thérèse se jeta à genoux près du lit de Gratien, prit dans ses mains les mains déjà glacées du moribond, et les pressa contre ses lèvres en sanglotant.

En sentant cette étreinte, Gratien se ranima et il essaya d'adresser à sa triste fiancée un sourire de remercîment.

En ce moment, Tofificier de Tétat-civil et les prêtres que ron avait envoyé chercher entrèrent dans Tappartement.

Le premier procéda à Tunion légale des deux époux.

Puis le prêtre et ses acolytes, ayant revêtu leurs habits sacerdotaux, commencèrent la cérémonie religieuse.

C'était un spectacle vraiment imposant que celui qui s'acoomplissâit dans cette chambre.

Partout l'appareil de la mort, des linges imprégnés de sang épars sur le tapis, une trousse et des instruments de chirurgie sur un meuble; assis dans des coins ou debout autour du ht, des hommes à visage pâle et consterné; au milieu de tout cela, le bruit des sanglots de Thérèse, interrompant la voix monotone du prêtre, qui psalmodiait les prières, et, par-dessus tout, le sifflement strident de la respiration du blessé; enfin, la physionomie des deux époux^ dont l'un était cette pauvre fille à peine remise de la terrible maladie à laquelle elle venait d'échapper, et qui, succombant sous son émotion, ne semblait vivre que pour conserver à l'existence l'enfant qu'elle portait dans son sein, et dont Tautre se fiançait à la mort en même temps qu'à la jeune femme, et devait avoir un cercueil pour lit nuptial-, tc.ut cela, éclairé pjir la lueur vacillante de quelque! cierges, armait un tableau des plus émouvàpts.

îiprsoue le prêtre demanda à Gratien s'il consentait à prendre Thérèse pour épouse, Gratien prononça un oui si clair et si dis- '.incl, qu'on l'ertendit à l'autre bout de l'appartement ; puis, appuyant sa tête sur ses naains, il sembla aCôLdre avec anxiété que Thérèse répcndît à la même question.

Au moment où l'officiant prononça les paroles qui conea.

is

3iA BLACK

craient devant Dieu runion des deux époux, Gratien laissa retomber sa tête sur l'oreiller, sa main pressa doucement la main de Thérèse, que le prêtre avait mise dans la sienne; puis, cherchant des yeux M. de la Graverie, qui, agenou41é au pied du lit, priait avec ferveur :

— Étes-vous content, monsieur T murmura-t-il d'une voix éteinte.

Mais le double effort qu'il avait fait pour répondre oui, et pour adresser cette question au chevalier, avait épuisé le blessé. Un mouvement convulsif l'agita; ce qui restait de rouge sur ses joues et de flamme dans ses yeux s'effaça.

— Madame, dit le prêtre, si vous voulez recueillir le dernier soupir de votre mari, il est temps.

La jeune femme se précipita sur le corps de Gratien ; mais, avant que ses lèvres eussent touché les lèvres du blessé, l'âme avait quitté le corps.

Gratien avait rendu le dernier soupir.

Black, à qui personne ne songeait, fit entendre une longue et funèbre plainte, qui fit passer un frisson dans les veines de tous les assistants.

Le chevalier de la Graverie fut longtemps à se remettre de la terrible émotion que lui avaient causée, et cette catastrophe, et les circonstances qui l'avaient précédée.

D'autre soins, d'autres inquiétudes parvinrent seuls à l'en distraire.

Madame la baronne d'Elbène était devenue mère, et, pour ud cœur aussi impressionnable que l'était celui du chevalier, le nouveau venu — car l'enfant se trouvait être un garçon — le

nouveau venu n'était pas un médiocre sujet de tourment.

Il se préoccupait à la fois, el du choix de la nourrice, A des soins à donner à laccouchée et à son enfant; et, comme si ce n'avait point été assez de ces soins, son imagination, qui tenait apparemment à rattraper le temps qu'elle avait passé dans Tengourdissement, lui faisait entrevoir tout à la fois le sevrage, l'enfance, l'adolescence et l'âge viril du bambin. Il songeait aux moyens qu'il emploierait pour préserver des dangers du monde ce pauvre petit être qui n'avait pas encore échappé à ceux de la dentition.

Un jour, lorsque Thérèse fut rétablie, le chevalier insista pour qu'elle l'accompagnât dans sa promenade habituelle, interrompue par tant d'événements.

La baronne d^Elbéne, qui ne savait rien refuser à un père si tendre et si prévenant, y consentit avec bonheur.

Le chevalier la conduisit au banc de la butte de laCourtille, sur lequel il avait l'habitude de s'asseoir tous les jours autrefois, en contemplant le paysage.

Il s'y plaça le premier, fit as<e(>ir Thérèse à sa droite, la nourrice à sa gauche ; puis, prenant iîlack entre ses genoux :

— Et dire, fit-il, que M. Chalier nie absolument que Dumesnil soit sous ceite peau noire... Et cependant c'est lui qui a tout fait!

— Non, mon père, répondit la jeune femme en souriant, ce sont les morceaux de sucre que vous aviez laissés dans votre poche.

Le chevalier resta quelques instants silencieux, l'œil fixé sur les deux immenses flèches de la cathédrale, qui élevaient au milieu des nues leur croix de bronze et d'or :

— Au fait, s'écria-t-il en montrant le ciel, il est bien plus simple de croire que tout ce qui s'est passé est l'œuvre de Celui qui est là-haut... Mais, en tout cas, tu n'y as pas nui, mon pauvre Black !

Et, tout en baisant le nez de l'épagneul, il ajouta tout bas :

— Mon cher Dumesnil !

Pendant ce temps, les braves Chartrains qui promenaient leur désœuvrement sur les buttes, observaient le chevalier en disant :

— Voyez donc M. de la Graverie, il est radieux !

— Je crois bien ! son estomac devenait mauvais : les truffes ne passaient plus ; le homard ne passait plus ; il a trouvé juste à point un nouveau péché pour rempla^-er l'ancien...

— Oh ! pouvez-vous dire cela! puisque Ton prétend que cette jeune femme bSl sa fille.

— Sa fille! et vous croyez cm, vr.as? Ah! vous êtes bonne, ma chère ! Vous ne savez pas combien ils sont roués, ces vieux de l'ancien régime I

Page 1