B ARMÉE DU DAUPHIN DEVANT BOULOGNE
venait de sauver Paris, pour faire lever le siège de Montreuil et reprendre ensuite Boulogne aux Anglais. Le 26 septembre, l’avant-garde française franchissait la Canche à une demi-lieue de Hesdin". Les généraux anglais qui investissaient Montreuil, le duc de Norfolk et lord Russel, levèrent aussitôt le siège et se replièrent sur Boulogne, qu’ils évacuèrent le 4 octobre, malgré les ordres de Henri VIII, pour se retirer à Calais. Ils alléguèrent, pour leur excuse, que le pays était occupé par dix mille cavaliers et quarante mille piétons”. Le dauphin put très aisément couper Boulogne de Calais, et il vint établir son quartier général à Marquise, bourg situé entre les deux villes. Il avait avec lui les Gascons de Taix, que Monluc rétabli avait rejoints. C’est au camp près de Boulogne que le colonel général de l'infanterie française lui remit la « patente » de mestre de camp, récompense tardive de sa belle conduite à Cérisoles 3. Il est donc vrai que l’approche de l’armée française fit reculer l'ennemi; mais Monluc a tort de croire qu'elle ait été cause du retour de Henri VIII en Angleterre le 30 septembre. Le roi n'avait nullement l'intention de « fouir le combat ». Il avait, avant de repasser le détroit, donné des ordres pour mettre Boulogne en défense et occuper le pays. Ses lieutenants trahirent ses intentions.
Monluc à raconté en détail la reconnaissance, à laquelle il prit part, que Taix, le matün du 6 octobre, avant le jour, poussa jusqu’à Boulogne. Elle fut suggérée et conduite par un beau-fils du maréchal du Biez, dont il avoue avoir oublié le nom : c’est Jacques de Fouquesolles, seigneur d’Audrehem, sénéchal de Boulonnais*. Les détails très précis qu’il donne sur l'abandon de l'artillerie anglaise « en ung petit patu qu'il y avoict à la des-
1. John Masone à lord Cobham, Boulogne, 27 septembre (Brit. Mus., Har-
léienne, 283, fo 286. — G. Sazres, op. cit., Pièces justificatives, n0 2). ES DER AUX .
2. Norfolk et Russel au Conseil, Calais, 7 octobre (Rec. OfF,, 57. — Ibid., no 3).
3. Les pouvoirs de Jean de Taix, nommé le 1er mai 1543 colonel général de l'infanterie française, en remplacement de Brissac (PixanD, Chronol. maelit., III, 480), avaient été renouvelés pour cette campagne le 1er octobre 1544 (ébid., 481. — Cf. Catalogue, VI, n0S 24972, 25146).
4. J.-Hecror pe Rosny, Ærstoire du Boulonnais, HE, 188, dit qu'après la prise de Boulogne il s'était retiré à Desvres avec les autres officiers de Justice
ou militaires.
cente de la tour d’'Ordre » et sur le manque de vivres dans la ville évacuée à la hâte sont confirmés par du Bellay” et s’accordent bien avec ce que nous savons. Boulogne était, dit-il, ouvert « comme un villaige », et si l’on s’emparait de suite de la ville basse, «dens huict jours on auroict la haulte la corde au col ». Le 5 octobre, les conseillers du roi d'Angleterre écrivaient que les vivres laissés à Boulogne étaient en danger manifeste de servir plutôt aux ennemis de leur maître qu’à ses sujets”. Monluc met très fortement en lumière les raisons en faveur d’un coup de main immédiat. En revanche, il est impossible de comprendre ce qu’il entend lorsqu'il dit que d’Andelot était de garde à la tour d’Ordre?. Cette tour, que les Anglais appelaient {he old man, située sur une éminence à l'embouchure de la Liane, était alors en leur possession.
La nuit suivante, Taix et Monluc, menant les bandes gasconnes, auxquelles on avait adjoint seulement les Italiens de Pier Maria Rossi, comte de San Secondot, et que devaient soutenir les Grisons de Dampierre, partirent en camisade pour surprendre la Basse-Boulogne, c'est-à-dire la partie de la ville qui s’étendait au bord de la Liane, au pied de la ville haute et du château, et dont la muraille non réparée avait conservé les brèches ouvertes le mois précédent par les canons anglais. Le récit de cette camisade donné par les Commentaires est à rapprocher de celui de du Bellay. Les deux historiens sont d'accord sur certains points essentiels : le peu de résistance que l’on trouva pour pénétrer dans la ville basse, la panique des gens de pied gascons et italiens en voyant arriver sur eux les Anglais de la ville haute, la blessure reçue par Taix qui dut accroître le désordre, la pluie torrentielle qui survint, la retraite finale et Pinaction des Grisons,
TMD UIREEL AS EN E 5 07
2 Rec Of, 02 3. Voir sur la tour d’Ordre un excellent article d’E. Eccer, La Tour d’Ordre
à Boulogne-sur-Mer (Revue archéologique, nouv. sér., VIII, 1863, pp: 410- 421). — La phrase de Monluc paraît être une addition malheureuse. Monluc, dans le récit de la camisade, parle de d’Andelot comme ayant pris part à l’affaire. J.-H. de Rosny semble croire qu'il a confondu d’Andelot avec un capitaine
anglais dont le nom sonne à peu près de même, Dudley. L'erreur pourrait
(cité par G. SALLES).
alors être attribuée aux scribes.
4. Voir, sur ce personnage, E. Picor, Les /taliens en France au seitzième
stècle, p. 36, n. 7.
LA GAMISADE (NUIT DU 6 AU 7 OCTOBRE 1544). y
la faute commise par le dauphin qui, mal conseillé (ils n’osent dire par qui), négligea de renouveler le lendemain la tentative. Le récit de du Bellay est mieux composé et, en somme, plus complet : Monluc ne dit mot de la troupe que commandait Fouquesolles, qui fut tué, ni de la négligence avec laquelle fut conduite toute l’entreprise". Il insiste seulement sur le grave danger qu'il courut lorsqu'il se trouva abandonné dans la ville basse, essayant de rallier ses soldats débandés, et sur les difficultés de la retraite. Son récit sur ce point est très supérieur à celui de du Bellay, qui ne fut pas, comme lui, acteur en cette affaire. Il est beaucoup plus complexe et plus vivant?. Il est aussi très riche en indications topographiques. Les érudits boulonnais se sont efforcés de les éclaircir. La montagne dont parlent les Commentaires est la colline sur laquelle se dresse la tour d’Ordre. Henry et de Rosny croient que la rivière, dont la crue subite inquiétait Monlue, est le bras de mer qui baignait les Tintelleries 3, M. E. Rigaux pense qu'au seizième siècle la mer ne pénétrait pas dans ce canal, que la rivière désigne la Liane et que Monluc fait lui-même allusion au canal des Tintelleries lorsqu'il parle d’un ruisseau qu’il passa ayant de l’eau « jusques au genoil ». Quant à l’église dont il parle, et où Morand a cru reconnaître Saint-Pierre, c’est peutêtre Saint-Nicolas ou aussi bien les Cordeliers *.
Le matin du 7 octobre, on tint conseil à Marquise : on décida de battre en retraite et, après une alarme sans importance donnée le 8 à Guines, on se replia le 11 sur Montreuil. Le dauphin revint à la cour laissant l’armée aux ordres du maréchal du Biez, qui n’entreprit rien jusqu’au début de 1545. Le 26 janvier, il vint avec une forte armée menacer de nouveau Boulogne et il s’éta-
1. On omit de placer entre les deux parties de la ville une troupe qui eût pu empêcher la garnison de la Haute-Boulogne d’accourir à temps. Les soldats français se débandèrent pour piller.
>. De Rosny l’a suivi pas à pas (0p. ctt., HT, 190-196). Sa narration contient un lapsus assez grave : il fait intervenir de la cavalerie anglaise. C’est de gens de pied que Monluc parle lorsqu'il dit que les ennemis arrivaient sur lui « le grand trot ». At |
3. Henry, Æssai historique, topographique et statistique sur l'arrondissement de Boulogne-sur-Mer, 1810, p. 77. — De Rosxy, op. cit, IT, 194.
h. E. Ricaux, Notes sur les noms de rues de la Basse-Boulogne aux sergième et dix-septième siècles, 1901, pp. 31-34 (extrait du Bull. de la Socrélté académique de Boulogne-sur-Mer, t. VI).
blit au Portel, sur la rive gauche de la Liane. Mais il s’y laissa surprendre par les capitaines de la ville et dut se returer précipitamment, abandonnant son artillerie. Son désastre eût été complet, si le maître de camp des vieilles bandes françaises, le Capitaine Villefranche, n’eût couvert la retraite. Ce détail, donné par du Bellay ', confirme indirectement Monluc, qui dit que, trois mois après la camisade, il quitta la maîtrise de camp pour s’en aller « deffendre quelque bien » qu’un sien oncle lui avait donné et que, pendant son absence, il fut suppléé par le capitaine Villefranche. Il passa donc en Gascogne la première moitié de lannée 1545. Au début de juillet, il reprit sa charge et amena au Hâvre-de-Grâce les cinquante ou soixante enseignes destinées au « voyage d'Angleterre ». François I°' fit, en effet, une importante levée de troupes pour l’expédition navale qu'il préparait : Parrière-ban fut convoqué et, d’après du Bellay, on recruta jusqu’à douze mille Gascons et Languedociens, qui furent dirigés sur Dieppe et le Hâvre*.
Monluc avait tout d’abord omis de rappeler plus explicitement la tentative de descente en Angleterre faite en juillet-août par l'amiral d’Annebault. On à vu plus haut comment il a comblé la lacune à l’aide de du Bellay. Dans une longue addition au livre I, ajoutée aussi après coup, il a parlé d’une grande escarmouche qu'il soutint contre les Anglais quand le baron de La Garde débarqua non loin de Boulogne. L’allusion est obscure, le lieu n’est pas précisé. Il s’agit peut-être d’un combat qui eut lieu au début de septembre, près du Tréport. Profitant du découragement de d’Annebault qui, après sa tentative sur lile de Wight et la bataille navale indécise du 15 août, était revenu en France et avait disloqué sa flotte, Lisle, l’ancien capitaine de Boulogne, promu amiral, débarqua le 2 septembre, près du Tréport, sept mille hommes; son artillerie foudroya trois enseigries françaises qui se trouvaient là; ses gens de pied se déployèrent dans l’attente d’une attaque de la cavalerie des comtes de Nevers et d'Aumale et le Tréport fut incendié*. Il semble bien, d’après le texte
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2. 1bid., p. 562. — Relation de Marino Cavalli (Touwaseo, I, 305). — Rap- De BD en ù port d’espion (Rec. Of, Sen Cité par GeSArrxs),
3. Lisle à Henri VIT, Æenry-Grace-d-Dieu, par le travers d’Arundell en