‹ Blaise de Monluc HistorienChapitre 25 sur 533 · Avis au lecteur de l’édition originale des Commentaires · texte numérisé non relu

Avis au lecteur de l’édition originale des Commentaires

2. Monluc mourut le 26 août 1577. La date exacte a été établie d’une façon certaine par G. Taorn et Pa. LauzuN, dans leur étude sur Le Château d’Estillac, Agen, 1898, pp. 26-28.

3. Voir sur Jean du Chemin, humaniste et poète, le travail de Léonce Cou- TuRE, Trois poètes condomois au seizième siècle (Rev. de Gascogne, XIV, 1873,

pp- 49 et suiv.).

en vers français et latins, ces Commentaires, dont il avait obtenu de faire faire une copie :

Luy seul escrire a peu, digne de ceste gloire, De ses divers travaux une immortelle histoire, Luy, un second Cesar, le sçavant escrivain Des exploicts achevez par sa vaillante main.

Et il faisait déclarer fièrement à Monluc qu'il n’avait pas besoin, pour se survivre, des vers des poètes :

Nec vatum scriptis mea busta incisa legantur ; Funditus extinclos hic tueatur honos.

Sic scripsi, ut possint vates nihil addere, nobis Æternum ingenio suppeditante decus”.

La prédiction faillit ne pas se réaliser. Le maréchal avait légué tous ses biens à son petits-fils Blaise, premier-né du capitaine Peyrot. Mais ce n’était qu’un enfant ; sa mère, Marguerite de

1. Les deux pièces d’où sont tirés ces vers portent la date de 1577 dans le Tombeau de Monluc, publié par Florimond de Ræmond en 1592, à la fin de l’édition originale des Commentaires. Malvyn communiqua sa copie à son ami le poète Pierre de Brach, qui l’eut sous les yeux lorsqu'il versifia pour le Tombeau la longue pièce qui a pour titre : Les Manes de messire Blaise de Monluc, mareschal de France. De Brach a tenté de retracer la carrière de Monluc; il fait ainsi parler son ombre aux enfers :

Nous fusmes d’un malheur suivi à la Biquoque : Là où comme un pieton, tout de poudre noircy, Je vis combattre à pied le grand Mommorancy.

C'est la reproduction de la phrase des Commentaires : (Je n’escripray aussi de la bataille de la Bicoque, où je me trouvay combattant à pied, comme fist aussi monsieur de Montmorency despuis connestable... » (éd. de Ruble, I, 45). : ou 1Q ? y NCLCp7 ol: ù cl Ce La De Brach a, d’ailleurs, lu d’une façon assez négligente : il loue son héros de sa brillante conduite à la prise de Melfi, à laquelle Monluc dit qu’il n’assista pas. I écrit qu'il fut « grand maistre de camp » avant Cérisoles. C’est inexact : ce ne fut qu'après, en octobre 1544. Il invente que Monluc, malade dans Sienne, refusa le congé que lui offrait Henri Il, que ses soldats n’avaient rien mangé depuis huit jours quand ils sortirent de la ville. Il omet de raconter les campagnes de Piémont sous Brissac et saute du combat de Vergt à la prise de Rabastens. La pièce de Pierre de Brach fut certainement écrite en 1577 : l’auteur y parle, comme vivant encore, de l’évèque de Valence et de l’évêque de Condom, les deux Jean de Monluc, morts, le premier en 1979, le second en 1581.

Caupène, géra la fortune. Deux ans après la mort de Monluc, sa veuve se remaria . Enfin, l’évêque de Condom, Jean, le dernier survivant des quatre fils de Blaise, mourut le 6 août 15812. Le manuscrit des Commentaires fut très négligé : la « nonchalance des Monlucs » le laissa « moisir dans la poussière »3. Lorsque André Thevet, cosmographe du roi, entreprit, à limitation de PaulJove, ses Vrais pourtraits et vies des hommes illustres, qu'il publia en 1584, c’est, sans doute, à Bordeaux, peut-être chez Geoffroy de Malvyn, qu'il se procura la copie dont il se servit pour rédiger sa notice. Il fut d'avis que l’œuvre « meriteroit bien d’estre communicquée au publie »#. Vers la même époque, un érudit plus sérieux, grand amateur de livres et de mänuscrits, Jacques Bongars, en vit une autre copie : louvrage lui parut remarquable par le style tout militaire et aussi par la précision minutieuse du récit ?.

Au moment où Bongars portait ce jugement, les Commentaires avaient déjà vu le jour. Un conseiller au Parlement de Bordeaux, Florimond de Ræmond, en avait entrepris la publication. D’une famille originaire du Quercy, comme celle des Mansencome, établie en Agenais depuis le règne de Henri I, il était né vers 1540 et était le fils d’un conseiller au présidial d'Agen. Le 23 juillet 1570, Michel de Montaigne lui avait résigné sa charge de

conseiller au Parlement. Humaniste et érudit distingué, bibliophile et archéologue passionné, il avait publié en 1587, sans nom

1. Par contrat du 23 novembre 1570, elle épousa François de Peyrusse, comte d’Escars.

>. Ph. Lauzux, Lettres inédites de Marguerite de Valois, dans les Arch. hist. de la Gascogne, 1'e série, XI, p. 31, n. 2. Ê

3. Lettre de Florimond de Ræmond au due d’Epernon, publ. par pe RuBLE dans les pièces justificatives de son édition (V, 353-354).

4. Anpré Taever, Les vrais pourtraits et vies des hommes tllustres grecs, latins et payens.… Paris, 1584, in-f0, fo 462 vo, C’est de Bordeaux que Thevet dit avoir reçu le portrait de Monluc qui accompagne sa notice.

5. Bongars écrivait de Bâle, le 20 mai 199$, à son ami Joachim II Camerarius, qui lui avait demandé son opinion sur les Commentaires : «Eos legi olim scriptos manu, »ecdum impressos. Hodie exstant, sed gallici, et habeo, ni fallor, Francofurti aut Argentinae : facundia militari et nibilominus accurata exposigione rerum, quae ad bellum, insignes. Eos ut habeas curabo. » (Viri tllustris Jacobi Bongarsi epistolae ad Joachimum Camerartum, Lugduni Batavorum, ex officina Elzeviriorum, 1647, pp. 430-43t.) Voir sur Bongars l'introduction d’Axquez en tête de son livre Æenri IV et l'Allemagne, Paris, 1887.

l INTRODUCTION.

d'auteur, chez l’imprimeur bordelais Simon Millanges, son premier ouvrage, l’Erreur populaire de la papesse Jeanne”. I avait sans doute connu personnellement le maréchal; il était resté lié avec sa famille ?, Il obtint donc sans peine la remise des manuscrits, dont l'existence commençait d’être compromise : une copie des Commentaires et un Dialogue de la fortune et de luy, « lequel, dit-il, m'a esté donné si mutilé et tronqué que je ne l’ay voulu mettre au jour sans l’avoir en meilleur estat », et dont on a complètement perdu la trace.

Il paraît certain que Florimond de Ræmond eut en main une copie représentant le dernier état de la rédaction des Commentaires, avec les retouches, les nombreuses additions et les remaniements faits par l’auteur lui-même au texte primitif en vue de la publication. Mais cette copie était loin d’être parfaite; au début du livre IV, le récit du siège de Volpiano était incomplet et la lacune visible. L'éditeur prit soin d’en avertir par une note marginale. Mais, en bien d’autres endroits, le texte présentait des omissions dues à la négligence du copiste; il ne put naturellement s’en rendre compte. Il le publia tel quel, avec les fautes de transcription très nombreuses, souvent grossières, qui en dénaturaient le sens. Le dernier éditeur de Monluc, le baron de Ruble, a signalé ces erreurs en comparant le texte de l'édition originale avec celui des copies manuscrites conservées à la Bibliothèque nationale et donné un choix des lapsus variés

1. Sur Florimond de Ræmond, nous ne possédons qu’une notice de Tawzey DE LAarROQUE, Essai sur la vie et les ouvrages de Florimond de Raymond, Paris, 1867. Le personnage mériterait davantage. — Sur ses goûts d’archéologue, voir CG. Juzcian, /nscriplions romaines de Bordeaux, Bordeaux, 1887-1890, 1, 15-16; Il, 334-337. Sur ceux de ses ouvrages qui furent imprimés à Bordeaux, voir Ernest Lasanie, Additions et rectifications à la bibliographie de quelques écrivains agenats, Agen, 1906, pp. 3-86.

2. Le 17 février 1597, agissant comme mandataire de Marguerite de Balaguier, veuve de Charles de Monluc, sénéchal d’Agenais, il passe un contrat avec deux maîtres-maçons de Bordeaux pour élever, dans l’église des Cordeliers d'Agen, un monument funèbre à la mémoire de son mari, tué au siège d’Ardres (Arch. hist. de la Gir., XIX, 287).

3. Voir au fo 117 vo de l’édit. orig.: € Il defaut icy beaucoup de particularitez de ce siege escrites par le sieur de Montluc, comme il s'appelle (sie ; corr. : comme il appert) par le 6e livre. » Florimond de Ræmond vise un passage du livre VI où Monluc a, en effet, repris certains détails de l'incident d’Aumale- Termes (éd. de Ruble, II, 126-127).

qui ont échappé à Florimond de Ræmond'. Ce dernier se rendait, du reste, très bien compte des imperfections de son travail, En particulier, il ne disposait d’aueun moyen pour identifier les noms propres : « Ce qui me faict supplier, disait-il dans un avertissement au lecteur, ceux qui auront et l'honneur de leur païs et de la maison des Monlucs en quelque recommandation, de vouloir remarquer les fautes qui peuvent estre survenues sur les noms de plusieurs gentilshommes et soldats, desquels les historiens ne font point mention, et qui nous sont par ce moyen incogneus, ensemble de plusieurs petits lieux de peu d'importance, afin qu’à la seconde edition qui s’en fera je les puisse faire voir à la France sans aucune ride. » Il n’ajoute pas qu'il essaya luimême de résoudre parfois ces délicats problèmes : au début du récit de l'expédition de Naples, il a délibérément substitué Plaisance à Parme et transformé, de sa propre autorité, Porcheanne en Capistrano”; ailleurs, il a identifié Bourlengue (Verolengo) avec Boulongne, Caselle avec Casal et, dans le récit de la Journée de Cérisoles, comblé d’une façon très malencontreuse un nom de lieu laissé en blanc par Pauteurf. Mais le plus souvent son ignorance le réduisit à reproduire, au petit bonheur de sa lecture, des noms évidemment défigurés dans la copie mise à sa disposition.

Il avait, d’ailleurs, d’autres préoccupations, à ses yeux plus graves. Monluc s’était permis de porter des jugements fort libres sur les gens de robe, en particulier sur certains magistrats bordelais ou agenais, avec qui il avait eu des démêlés. Florimond de Ræmond, en bon parlementaire, supprima soigneusement tous les passages où le vieux soldat avait trop crûment exprimé sa pensée. A la fin du livre VI, il barra la violente sortie contre le Parlement de Bordeaux, dont « les nouveaulx venus et quelques autres. pendent plus du costé des huguenotz que des catholiques », et contre « ce bon » avocat général Du Sault, « qui pense

1. Voir l’Introduction en tête du t. I de l’éd. de Ruble, pp. x-xrm1.

>. Au même endroit, il a supprimé deux mots qu'il n’a pu lire après le mot Ascolly.

3. Éd. orig., fo 38 vo (éd. de Ruble, 1, 225), fos 65 ro, 66 vo (I, 363, 370).

4. Monlue ne s'était pas souvenu du nom d’une abbaye voisine de Cérisoles. Florimond de Ræmond a imaginé qu’il s'agissait de Staffarde. De Ruble a laissé

subsister cette addition dans son texte.

estre premier président de Paris après la mort de monsieur de Thou, pourvu qu’il se monstre mon ennemy en toutes choses »”. De même, il enleva deux passages injurieux contre Herman de Sevin, juge-mage et président du présidial d'Agen, dont Monluc, qui le détestait pour sa modération, avait sans façon rappelé la fuite suspecte en août 1562 ?, et limpopularité parmi les catholiques agenais?. Sevin était allié aux Malvyn#, et Florimond de Ræmond entretenait avec les deux familles d’amicales relations qui expliquent ses scrupules et ces amputations. Le respect de la vérité ou simplement le souci de conserver intacte la réputation de catholicisme intransigeant que le Parlement de Bordeaux s'était acquise lui a fait de même corriger une affirmation concernant les opinions religieuses du conseiller Arnaud de Ferron $. Enfin, ilconnaissait peut-être ce Guillet, receveur des tailles à Brouage, qui fut pendu en juin 1570 par ordre de la reine de Navarre : Monluc avait dit qu’il était huguenot; Florimond de Ræmond a supprimé ce détail.

Annoncée en 1591 dans la notice que de Lurbe avait consacrée à Monluc dans son De illustribus Aquitaniae viris?, Védition parut l’année suivante, sous ce titre : Commentaires || de Messire BLAISE | DE MONLVC MARES | CHAL DE FRANCE || — || À Bovrdeavs. || Par S. Millanges Imprimeur

ordinaire du Roy || MDXCTI. || In folio, 1 feuillet titre, 1 f. À

Te CF. l’éd. orig., fo 218 vo, avec l’éd. de Ruble, IT, 249-250.

2. Ed. de Ruble, IT, 450. Le texte de l’édit. orig. porte simplement : « sauf le president d'Agen, auquel ils ne vouloient point de mal » (fo 172 ro).

3. Ed, de Ruble, HI, 375. Florimond de Ræmond a supprimé le membre de phrase : €... et aussi que toute la ville et païs d’Agennois luy veullent mal mortel, gentilhommes et autres. »

4. Jean de Malvyn, sieur de Primet, docteur régent en l’Université de Bordeaux, frère de Geoffroy, le conseiller au Parlement, avait épousé Charlotte de Sevin, sœur de noble Guillaume de Sevin, sieur de Lagarde, hâbitant d'Agen (Acte de vente du 22 novembre 1608, Arch. munie. de Bordeaux, fonds Leo Drouyn, VIE, 206).

5. Monluc avait dicté : « Et encores que M. de Ferron feust de leur religion...» (IH, 382). L'éditeur corrigea : « Et encores que M. de Ferron eust sa femme et famille de la religion...»

Page 1