LA VILLE ÉTERNELLE A L'ARRIVÉE DE MONLUC
sans coup férir, il était venu mettre le siège devant Anagni. Ses troupes occupaient déjà la plupart des places de l'État des Colonna et plusieurs villes du domaine ecclésiastique ". Cette invasion avait jeté la panique dans Rome. Ses progrès si rapides étaient dus à l'imprévoyance du vieux Camillo Orsino, que le pape avait nommé capitaine général de l’Église et qui n'avait pris aucune mesure pour mettre les places voisines de Rome en état de résister ?. Monluc dut pester contre cette impéritie; il dit dans son livre qu'il conseilla loffensive, mais que «le seigneur Camille Ursin… n'y vouleust jamais entendre ». Il a oublié de rendre hommage à l’activité fiévreuse que déploya, par contre, Carafa pour forüfier Rome. Il à simplement noté qu’on lui confia un quartier à défendre; dans la répartition des postes, la porte Ostiense, aujourd'hui porte Saint-Paul, fut, en effet, attribuée à Monlue?. Il a fait aussi allusion aux Suisses qui collaboraient à la défense, mais a négligé de nous donner sur leurs excès et sur ceux de ses Gascons les détails significatifs mentionnés par l’ambassadeur vénitien Bernardo Navagero *. Ces abominations lui paraissaient des peccadilles.
Le tableau qu'il a brossé, en quelques lignes, de la panique qui régnait dans Rome est confirmé par plusieurs témoignages contemporains : en premier lieu, celui de Navagero, qui parle aussi des perpétuelles alarmes nocturnes, où ces Romains dégénérés, en qui Monluc se refusait à reconnaître « la race des Césars, Catons, Scipions et autres », brusquement réveillés par le tambour, couraient à travers les rues et tenaient dans leurs
1. Duruy, pp. 183-184. — Cavalcanti au duc de Parme, Rome, 13 septembre (Lett. di B. Cavalcanti, pp. 105-106).
>. Lanssac au connétable, Rome, 15 septembre : € Ils [le duc de Päliano, frère de Carafa, et Camillo Orsino] avoient laissé toutes les places de la frontière dépourvues de gens et de munitions, » (Corresp. polit. de Lanssac, 1, 497.)
3. La seconda parte de’ Commentarit delle querre et de’ successi più notabili avvenuti cost in Europa come tn tutte le parti del mondo dall'anno MDETIT Jino a tatto il MDIX, del stgnor Ascaxro CENTOoRIO DEGLI HorteNsrr, Venise, 1568, in-40, p. 122 (B. N., M. 491, Rés. — Ed. de 1579 à la Biblioth. de l’Arsenal). — La Porecinière, Aist. de France, 1581, fo 75 ro. — Pierro Noness, Guerra degli Spagnuoli contro papa Paolo IV (Arch. stor. ital., XH, 137).
4. Aceèrmi, sér. LL, t. I, pp. 401-402, 408 : € Rubavano i Guasconi senza rispetto, violavano l’onore delle donne, usavano ogni sorte d'insolenze, erano insupportabili con tutti; e mientedimanco erano tollerati, »
maisons toute la nuit des lumières allumées pour se rassurer . Le même tableau a été esquissé, dans un sonnet, par Joachim du Bellay, qui était bien placé, lui aussi, pour contempler et apprécier Pétrange spectacle qu’offrait la ville éternelle”. «IT y a là, écrit Monluc, trop de délices et de voluptés pour produire grand nombre d'hommes de guerre. » Cette phrase dédaigneuse et énergique, on la retrouve presque textuellement sous la plume du diplomate vénitien*. En raccourci, elle évoque assez bien la Rome pontificale de Paul IV, celle des Satires de lPArioste et des Regrets*. Le souvenir de cette panique était singulièrement vivant dans la mémoire de Monluc lorsqu'il reconstituait la vibrante remontrance qu'il adressa, dit-il, à la prière des ministres français, « dans la basse-cour du logis de M. d’Avanson », aux officiers de ces milices pontificales que Carafa avait organisées, tant bien que mal, à la suite de l'assemblée qui se tint le 17 au Capitole. Les allusions au sac de 1527, que contient la harangue des Commentaires. correspondent très exactement à l’état d'esprit de la population romaine dans Pattente des vieilles bandes du due d’Albe ; elles sont aussi chez du Bellay et dans la relation de Babbi 6.
Les progrès des Espagnols et, en particulier, la prise et le sac d’Anagni (16 septembre) contribuèrent à accroître la panique dans Rome. Monluc a omis le fait; il ne se trompe pas, d’ail-
1. ALBËRI, loc. cit, pp. 394, 395, 408. — Voir aussi le passage, cité par Doruy, de Prerro Nores (Arch. stor. ital., XIT, 135). Nores a utilisé Monluc.
2. Du Berray, Regrets, s. 83. — Hymne de la Surdité, , 404-425. — Cf. H. CaamarD, Joachim du Bellay, 1900, pp. 331-335.
3. ALBÈèri, /oc. cit, p. 4o2 : & E per verità, & cosi poco ubbidiente e pratica della guerra che faceva venire pietà et sdegno. »
4. Vraxey, Mathurin Régnier, 1806, pp. 41-50, et Caamanp, 0p. cit., pp. 368- 37e
5. Edward Carne à Philippe Il et à la reine Marie, Rome, 17 septembre (State papers, Mary, n° 536). — CF. Duruy (p. 190), qui place cette assemblée le 18, d’après Pietro Nores.