‹ Blaise de Monluc HistorienChapitre 28 sur 533 · D1 GE · texte numérisé non relu

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À peine mis au jour par un éditeur qui avait plus de bonne volonté que de compétence, Monluc trouva le commentateur diligent qui lui avait manqué : ce fut Brantôme. On sait que, réduit à l’inaction par une chute de cheval, Brantôme consacra les dernières années de sa vie à rédiger ses souvenirs et à compiler ses lectures. Il avait beaucoup connu Monluc, s'était souvent entretenu avec lui, et de ces conversations il avait retenu plus d’un propos utile ou piquant. Il lut avec passion et dévotion les Commentaires ; le livre lui parut admirable : il n’y trouva guère à reprendre qu'un jugement sur son oncle La Châtaigneraie; encore aimazt-il mieux, plutôt que d'admettre que l’auteur avait pu le porter, supposer une erreur d'impression". Souvent il renvoie son lecteur au témoignage de Monluc; plus souvent, il le complète par des souvenirs personnels où des emprunts à d’autres ouvrages. Sur un très grand nombre de capitaines cités dans les Commentaires, il rédige des notes biographiques ou donne des renseignements précieux qui permettent d'identifier les moins connus. Il serait facile d’annoter le livre de Monluc d’un bout à l'autre au moyen de citations tirées de Brantôme. Le texte n’a pas encore bénéficié de ces éclaircissements et l’auteur, jusqu’à présent, n’est guère redevable à Brantôme que de sa détestable réputation : le dix-huitième siècle, en effet, n’a retenu que la comparaison classique avec le baron des Adrets ?.

Tandis que, dans sa retraite, Pierre de Bourdeille s’occupait d'illustrer ainsi les Commentaires, un autre grand curieux en avait la primeur. Florimond de Ræmond dut certainement offrir un exemplaire de son édition à Montaigne. L'auteur des Z'ssais avait connu Monluc; tout le monde a lu la belle page où il

luc. La traduction italienne, datée par erreur de 1572, est, en réalité, de 1628 (voir l’errata de de Ruble, V, 361). Le P. Lelong cite aussi une réimpression de 1609; il s’agit probablement de celle de 1607.

1. Monluc avait dit que, dans le duel avec Jarnac, La Châtaigneraie « combattit contre sa conscience et perdit l'honneur et la vie. » (ILE, 139.) Brantôme s’en indigne : « Si ne puis-je croire pourtant que ledict M. de Montluc aye franchi ces mots... Mais je croy que quelque malhabile de correcteur ou animé d’imprimeur ont adjousté à la lettre, lesquels je donne au diable, avec leurs impostures, menteries et animositez et sottises et imprimeries. » (Éd. Lalanne, VI, 276.)

2. La première édition de Brantôme ne parut qu’en 1665-1666 à Leyde, 9 vol. in-12; la seconde en 1740 à La Haye, 15 vol, in-r2.

rappelle la plainte « bien prise et raisonnable » que lui fit un jour le vieux maréchal sur « cette humeur d’une gravité et grimace paternelle », qui lui avait fait perdre « la commodité de goûter et bien connaître son fils », le capitaine Peyrot, « et aussi de lui declarer l'extrême amitié qu’il lui portoit et le digne Jugement qu'il faisoit de sa vertu »'. Montaigne fut certainement désireux de connaître les Commentaires ; il y trouva une anecdote qui lui parut digne d’être notée : comment M. d’Anguien, à Cérisoles, croyant la bataille perdue, se donna deux fois « de la poincte de l’espée dans son gorgerin » ?. I] la fit transcrire par son secrétaire sur un « brevet » pour l’insérer au chapitre nr du livre IL des Æssais3.

Le premier jugement connu sur les Commentaires fut porté par un écrivain protestant, La Popelinière, dans son Histoire des Histoires *. La modération en est remarquable : « Le marechal

1. Essais, liv. IT, chap. vu (éd, Motheau et Jouaust, t. II, pp. 98-99).

2. 1, 275. CF, Essais, liv. IT, chap. m1 (éd. Motheau et Jouaust, IE, 33,n. 3).

3. Le passage manque dans les éditions des Æssats de 1580 et 1588. Il est dans l’édition de 1595. Sur l’exemplaire de 1588, annoté de la main de Montaigne, que conserve la Bibliothèque municipale de Bordeaux, le passage manque, mais un renvoi indique la place où il devait être inséré. M. F. Strowski qui, à l’occasion de l’édition des Æssars, en cours de publication, entreprise par la ville de Bordeaux, a fait une étude minutieuse de cet exemplaire, suppose avec vraisemblance que le « brevet » sur lequel il fut copié a disparu.

4. Parmi les premiers lecteurs de Monluc faut-il mentionner Henri IV? On trouve partout reproduit le mot fameux : « Les Commentaires sont la Bible du soldat ». Mais ce Jugement lapidaire n’est cité ni dans L’Estoile, qui a pourtant collectionné avec grand soin les mots de Henri IV et qui avait lu Pouvrage à son apparition; ni dans deThou, ni dans Dupleix, ni dans Za vie des graves et illustres personnages qui ont diversement excellé en ce royaume sous les règnes de Louis XIT, François 1, Henry IT, François 11, Charles IX, Henri III el Henri ILIT heureusement regnant, Rouen, 1609[par Jean Le CLerc|, ni dans les autres contemporains. Inconnu de Moreri, qui a consacré à Monluc une notice bien faite, précise et complète, il semble apparaître pour la première fois dans un article du Dictionnaire historique, littéraire el critique, contenant une idée abrégée de la Vie et des Ouvrages des Hommes illustres en tout genre, de tout tems et de tout pays, Avignon, 1759, t. IV, art. Charles (sic) de Montluc. L'abbé Gabriel Brizard ne manqua pas de l’insérer dans son petit livre : De l'amour de Henri IV pour les lettres, Paris, Cazin, 1780, in-12, p. 9, où l’on peut lire aussi (p. 28) que Henri IV appelait les mémoires du président Jeannin «le Bréviaire des rois ». Le mot a été religieusement reproduit, à partur de 1760, dans toutes les encyclopédies, tous les dictionnaires historiques ou biographiques, tous les manuels d'histoire littéraire, I n’en est pas plus authen-

tique.

de Montluc, dit-il, s’est rendu autant recommandable par lhistoire en laquelle il a compris tant de choses notables advenues de son temps que par les armes...; mais il a ecrit son histoire plus à la soldatesque qu'en historien »'. Au même moment, un véritable historien les utilisait pour la première fois. Jacques- Auguste de Thou publia, en 1604, les dix-huit premiers livres de l’Aistoire de son temps, qui embrassaient les années 1543- 1560, et, en 1606, la seconde partie (1560-1572). Les Commentaires y étaient largement mis à contribution pour le récit des guerres d'Italie sous Henri IT et des guerres civiles sous Charles IX. De Thou résume le plus souvent Monluc; il le contrôle parfois et le rectifie à l’aide des historiens italiens Adriani, Alessandro Andrea et de l’/Zistoire ecclésiastique : 1 ajoute quelques dates et identifie certains capitaines cités *. Deux fois seulement il conteste son témoignage; il lui reproche d’avoir mis en cause Del Bene à l’occasion du combat de Marciano et, s'appuyant sur l’Aistoire ecclésiastique, 1 lui donne tort pour la date de la prise du château de Caumont pendant la première guerre civile. II accepte le récit du conseil tenu à Mont-de-Marsan en mai 1565, où Monluc proposa à Charles IX de faire signer à tous les grands une déclaration de fidélité; mais il conjecture que le roi ne dut pas suivre ce conseil, quoi qu'en disent les Commentaires. Une ou deux fois il reproche à l’auteur de se faire trop valoir ; en règle générale, il lui accorde toute confiance et le suit pas à pas. S'il omet de lui emprunter une anecdote lorsqu'il la juge trop insignifiante pour figurer dans son ouvrage, il ne manque pas d'en avertir son lecteur et de remarquer qu’elle est confirmée par un autre témoignage *.

Avant que de Thoueûñt commencé de publier son grand ouvrage,

1. La PorecinièRe, Histoire des Histoires, 1599, in-80, p. 451:

2. De Thou ne comprend pas toujours bien Monluc. Ce dernier raconte que, rentrant d'Italie par mer, en mai 1555, il passa par Bonifacio pour informer La Molle qu'André Doria avait quitté Piombino avec cinquante-deux galères (éd. de Ruble, I, 126). De Thou croit que c’est La Molle qui donna le renseignement à Monluc (éd. de 1733, in-f0, I, 52r).

3. Voir la mésaventure de Monluc à Marino en octobre 1556 (éd. de Ruble, IT, 177-189). De Thou renvoie son lecteur aux Commentaires, non sans avoir noté qu'ils sont confirmés par Alessandro Andrea, l’auteur d’une histoire Della guerra di campagna di Roma e del regno di Napoli nel pontificato di Paolo ITIT, publiée à Venise en 1560.

la renommée des Commentaires avait déjà franchi les monts, et en Italie des historiens n’hésitaient pas à les utiliser aussi. Le Piémontais Giuseppe Cambiano, mort vers 1602, leur empruntait plusieurs épisodes de la campagne de Boutières, en 1543, qu’il résumait dans son istorico discorso ". À la même époque, un secrétaire de Clément VIT, Pietro Nores, rédigeait une histoire de la guerre des Espagnols contre le pape Paul IV, qu’il ne termina qu'en 1644 : il se servit aussi des Commentaires?. Si Boyvin du Villars, dont les Mémoires parurent en 1607, ne les a pas connus, d’Aubigné les a parcourus avant de composer son #istoire universelle : dans l’avis de imprimeur au lecteur, il cite Monluc à côté de César et le justifie d’avoir raconté ses actions lui-même. Il l’a feuilleté, du reste, avec quelque négligence; c’est ainsi qu'il dit qu’Ostie fut repris par Strozzi et Monluc; en réalité, Monluc n’assistait pas au siège; c’est son fils Marc-Antoine qui était présent et qui y fut même tué‘. Le plus souvent, c’est à travers de Thou, qu’il pille sans scrupule, que d'Aubigné a lu les Commentaires. Ils ont été, par contre, véritablement démarqués par Jean de Saulx-Tavannes, qui leur a emprunté, en les arrangeant à sa façon, des épisodes des sièges de Marseille en 1536 et de Thionville en 1558, où son père Gaspard joua un rôle*. La rupture du pont de bateaux de Port-Sainte-Marie, en décembre 1569, a été aussi racontée, d’après Monluc, par Villeæomblain, auteur de Mémoires des troubles arrivés en France sous les règnes des rois Charles IX, Henri IT et Henri IVS.

Cité par les frères de Sainte-Marthe comme historien au

1. Get ouvrage a été publié en 1840 dans les Monum. histor. patriae, vol. T, Seriptores. Cambiano, qui a aussi utilisé les Mémorres de Martin du Bellay, avoue, du reste, qu'il s’est servi de Monluc. Après avoir résumé l’histoire de la « marchandise » de Barges, il ajoute : « Chi vole più minutamente vedere tal trattato, che fu molto industrioso, legga i Commentarü del signor di Monluc. » (Col. 1078.)

2. Sur la date de la composition de cet ouvrage, voir la préface en tête de l'édit. de l'Archrv. storico ttaliano, t. XII, pp. xxu-xxmm. M. G. Duruy, dans son livre sur le Cardinal Carlo Carafa, Paris, 1882, a cru que le récit de Nores confirme celui de Monluc. C’est l’inverse qui est le vrai.

3. Hist. untv., éd. de Ruble, I, 20. La première édition de lÆistoire universelle parut eu 1616-1620, 3 vol. in-f0,

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