NOUVELLE ( CHARITÉ » PRÊTÉE A MONLUC
Il à tenté, dans son livre, de pallier cette attitude, qui dut lui être reprochée comme une marque d’insubordination. Dans sa première rédaction, il avait écrit qu'il agit de la sorte sur l’avis de tous ses capitaines et par la raison qu’il n'avait pas reçu du roi € commandement exprès d'aller en France ». Cette explication lui à ensuite paru faible; il l’a biffée et remplacée par üne belle barangue, à laquelle il à joint quelques détails nouveaux; l’addition est terminée par une phrase où il laisse entendre qu'il ne dépassa pas Limoges. Ce dernier détail est inexact : l'itinéraire de Monluc prouve qu'il s’était engagé sur la route de Moulins, où marchaient « droict » ses compagnies. Le remaniement qu’a subi le texte parait bien avoir eu pour objet de masquer la vérité ou, du moins, d’atténuer ce qu’elle avait de dangereux pour la cause que l’auteur plaidait”.
Après la longue digression où il passe en revue les « charités » les plus célèbres prêtées aux capitaines de son temps, le récit reprend, vague et, autant qu'on en peut juger, assez inexact. Monluc ne revint pas directement à Agen, comme il semble le dire. Il passa par Sainte-Foy-la-Grande et Bordeaux avant de rentrer dans sa capitale”. Il y était le 7 décembre ÿ; mais à cette date il avait déjà envoyé à Pierre de Bellegarde, sénéchal de Toulouse, la patente pour commander en son absence aux pays de Comminges, Astarac et Bigorre. Une lettre de Bellegarde aux syndics de Comminges, en date du 10 octobre, prouve qu'il était investi de cette charge avant le départ de Monluc pour Limoges‘. Les commissions au sénéchal de Péri-
1. De Rue a négligé de distinguer les deux rédactions ; 1l s’est borné, comme partout, à les juxtaposer.
2. Monluc à M. de la Cassaigne, Sainte-Foy, 20 novembre (V, 102). — Monluc au roi, Bordeaux, 27 novembre (Arch. hist. de la Gir., XIX, 321). — Injonction au sénéchal de Quercy, même date (V, 337). — Monluc à Durand de Borderia, juge de Comminges, même date (J. Lrsrrape, Les Huguenots en Comminges, p. 25). — Monlue au président Sevin, même date (Arch. munic. d'Agen, CC, 62, fo 105 ro, mention). — Cf. aussi une allusion à ce séjour à Bordeaux dans la lettre au duc d’Albe, du 10 avril 1568 (V, 123). Le 29, Monluc passait à Langon, revenant à Agen (Commission à François de Noailles, V,337);
3. Monluc à Borderia, juge de Comminges, Agen, 7 décembre (J. Lesrrapr, op. cit., p. 26). — Jurade d'Agen, du 4 (Arch. hist. de la Gir., XXIX, 60).
4. Bellegarde aux trois syndics de Comminges, Muret, 10 octobre (J. Les- TRADE, Op. Cil., pp. 8-9).
bo6 LES SECONDS TROUBLES.
gord, à Negrepelisse, à Cornusson sont aussi vraisemblablement antérieures. Ces documents se rapportent sans doute aux mesures que prit Monluc, fin septembre, au moment de quitter Agen.
Si la Guienne restait calme depuis le commencement des troubles, il n’en était pas de même de PAnjou, du Poitou et de la Saintonge. La Rochelle s'était donnée, le 9 janvier, aux réformés ‘. Monluc fut chargé d’aller la reprendre. D’Aubigné suppose qu'on lui donna cette commission pour apaiser son mécontentement. Il ne paraît pas qu’on y réussit, car il mena l’entreprise avec mollesse, ne se soucia pas de payer de sa personne et ne fit guère que « temporiser ». Il a fait effort, dans son livre, pour donner le change et persuader qu’il n’y eut pas de sa faute si lon ne put faire mieux. Il insiste sur les difficultés qu’il eut à réunir l'argent nécessaire. Il s’adressa d’abord aux capitouls de Toulouse, comme il le dit. Il eut à Moissac une entrevue avec deux d’entre eux, Supersanctis et Pierre Belin” ; à Pen croire, il n’en put rien tirer. D’après l'Histoire de Toulouse, on arrêta simplement dans ce conseil « ce qu'il conviendroit faire pour la defence du pays ». De retour à Agen, il en partit vers le 20 janvier 1568; le 23, il était à Bordeaux‘. Les registres secrets du Parlement présentent, pour la plus grande partie de Pannée 1568, une lacune qui ne permet pas de contrôler ce que disent les Commentaires de la mauvaise volonté de la cour et des jurats à lui fournir argent qu'il ne pouvait réunir. Mais une lettre au roi, du 29 mars, fait allusion aux dépêches qu'il adressa, fin février, au roi et à la reine par le capitaine Aspremont et le secrétaire Lefebvre, pour demander ce qui lui était « nécessaire pour le siège de la Rochelle »°. Ce qu'il oublie de dire, c’est
1. Craupr GRanGær Biturigis libri tres de secundo bello civili.…., Montauban, 1569, in-40, p. 86. — ArcÈère, /Zisloire de La Rochelle, X, 355. Sur les circonstances, voir Amos Barsor, /istotre de La Rochelle (Arch. hist. de La Saintonge et de l’Aunis, XVII, 247-266). Barbot a suivi le récit de La Grange pour le combat de l’ile de Ré.
2. Histoire de Toulouse, Gv. NH, cité dans lÆrstoire de Languedoc, XI,
3. Monluc à François de Noailles, évêque de Dax, Agen, 17 Janvier 1568; au roi, Agen, 18 janvier (V, 107-108).
4. Commission aux officiers du roi à Dax, Bordeaux, 24 janvier (V, 338).
», Monluc au roi, Marennes, 29 mars (V, 109).
LE VOYAGE DE SAINTONGE (MARS 1068). 5o7
qu'il avait d’abord fait savoir à la cour que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage ". La nouvelle dut produire un fâcheux effet, car on le croyait déjà dans la Rochelle ?.
Il revint ensuite à Agen pour rassembler ses troupes. Le 25 février, 1l était de nouveau à Bordeaux pour hâter ses préparatifs*; c’est là que, le 7 mars, les consuls agenais décidaient de lui envoyer un courrier pour l’informer de la prise de Lauzerte par les huguenots *. « A la seconde journée d'Agen », il apprit le succès remporté sur les « Marenneaux » par Louis de Madaillan, enseigne de M. de Lauzun, à Saint-Seurin-de-Paleine 5, fait confirmé par la lettre au roi du 29 mars et qui doit donc être placé vers le 20 février. Ce combat de Saint-Seurin a été mentionné sans date par lhistorien protestant Claude de La Grange, qui fit paraître en 1569, à Montauban, trois livres sur la seconde guerre civile, dédiés à Henri de Navarre. Il dit que les gens de Marennes perdirent cinq cents hommes et qu'ils furent victimes de leur témérité ; le gouverneur de la Rochelle, Sainte- Hermine, leur avait conseillé de ne pas combattre et de se borner à affamer l’ennemi?. Une note, que le P. Lelong attribue à d’Aubigné, porte à six cents le chiffre des morts; les Marenneaux forcèrent leur chef, « nommé Gouleines, fort aagé », à « quicter Padvantage du pas de Sainct-Sorin , attirez par la fuite feinte des arquebusiers à cheval* ». Ce n’est certainement pas
1. Charles IX au duc d'Anjou, Paris, 10 février (B. N., fr. n. acq. Goo, fo 24, orig.).
2. Catherine de Médicis écrivait, le 7 février, au duc de Nemours qu’elle pensait qu'il l’avait reprise « desteure » et « qu'il ayst dedans » (Lett. de Cath. de Méd., WI, 121).
3. Acte passé entre Monluc et quatre maîtres faures [forgerons] pour fourniture de pics et de piques de fer, Bordeaux, 25 février (Arch. dép. de la Gironde, Notaires, minutes de Cassaigne, 87, 12, fo 152).
4. Arch. municip. d'Agen, CC, 306. — Cf. aussi une jurade d'Agen du 10 mars sur le même sujet (Arch. hist. de la Gir., XXIX, 61).
5. Saint-Seurin-de-Paleine (que les Commentaires appellent S'arnt-Saurin), Char.-Inf., cant. de Pons, à r9 kil. de Saintes.
6. Voir, sur Claude de La Grange, la notice des frères HaaG, France protestante, VI, 219.