MONLUC JUGE DES GRANDS ET DES PRINCES
mais 1l eut des qualités solides, de la prudence, du tact, un vrai talent d'administrateur et, dans la mesure où la guerre le Jui permit, il travailla avec succès à enraciner l'influence et les mœurs françaises en Piémont.
A l'égard des princes et des grands, Monluc, qui, dans sa vie, n'avait pas su toujours garder la mesure, se montre particulièrement humble et obséquieux. Le comte d’Anguien, le jeune vainqueur de Cérisoles, est célébré en termes pompeux, au début du livre If, « pour estre doué d’infinies bonnes parties, estant doux, humain, vaillant, sage et libéral” ». L’éloge sonne un peu creux. On préfère le compliment plus sobre, mais plus sincère, qu’il adresse en passant au grand François de Guise, dont il n’eut pas toujours à se louer : « C’estoit ung des plus dilligens lieutennans de roy que j'eusse encores servy, de dix-huict soubz qui j’ay faict service au roy”. » C’est bref, mais Monluc sait illustrer d’une anecdote significative ce crayon sommaire du défenseur de Metz, du vainqueur de Calais et de Thionville. Il ne réserve pas, d’ailleurs, ses éloges aux seuls chefs catholiques. S'il rappelle que le duc de Montpensier « estoit ung bon prince, et vrayment homme de bien, aymant bien la religion et PEstat »3, il n’hésite pas à faire au prince de Condé une petite oraison funèbre bien sentie : « Ce pauvre prince aymoit sa patrie et avoit pitié du peuple ; .. je lay congneu tousjours fort débonnaire : la jalousie de la grandeur d’autruy la perdeu, et si en a bien perdeu d’autres ; cependant il est mort au combat, soustenant une mauvaise querelle devant Dieu et les hommes; c’estoit dommaige, car s’il eust esté employé ailleurs, il pouvoit servir à la France *. » Et il conclut ainsi sa digression : « Je suis François, et regrette la mort de ces braves princes tués de noz propres mains. » Catherine de Médicis est vantée pour son « grand entendement »; les perpétuelles oscillations de sa politique sont excusées par ce sage aphorisme : « Il est bien aysé de reprendre et trouver en faute ceux qui ont le maniement des affaires du monde. » Monluc, qui n'oublie pas qu'il lui doit tout, va même jusqu’à la justi-
Tr le/rue
DE SHIR52 ROME ete SE
fier d’avoir voulu, au début des premiers troubles, se confier, elle et ses enfants, au prince de Condé, et il rappelle avec orgueil les confidences qu’elle lui fit à ce sujet, en 1565, à Toulouse . Dans la première rédaction il avait évité soigneusement d’apprécier la conduite de Jeanne d’Albret? ; mais il avait trouvé moyen de mentionner que lPhôpital organisé à Metz par Coligny fut « cause de la sauvation d’ung monde de soldats blecés » qui y furent apportés de Thionville, et que monsieur l'amiral tenait son fils Peyrot en singulière estime‘. Lorsqu'on se montre si soigneux de ménager tout le monde, on est mal venu à s’indigner contre « ces braves historiens » qui n’osent parler des grands qu'avec d’infinies précautions *.
Même circonspection lorsqu'il juge ses ennemis. Il n'hésite pas à reconnaître le mérite de del Vasto, de Pirro Colonna, de Ferrante de Gonzague 6: il ne cache pas son estime pour certains chefs protestants, tels que Piles et Mongonmery 7. Cette imparüalité lui fait honneur; mais elle est, semble-t-1l, moins méritoire que celle dont il fait preuve à l’égard des Montmorency. Dans une allusion à la défaite de Saint-Quentin, il rappelle que le connétable « sçavoit en son temps enseigner et monstrer aux cappitaines ce qu’ilz devoient faire » $. Après avoir lu du Bellay, il lui rend plus amplement hommage. D’un mot il évoque cette défense de la Provence, « où ce grand cappitaine Anne de Mont-
1. UT, 521-522, — Au lendemain du massacre de Vassy, Catherine, effrayée de la popularité du duc de Guise à Paris, avait écrit au prince de Condé quatre lettres pour le prier d’«avoir souvenance de conserver la mère et les enfans ». Après la prise d'Orléans par Condé, ces lettres furent exhibées par Spifame à la diète de Francfort, Lorsque Chantonnay les mit sous les yeux de la reine, authentiquées au moyen du sceau de la chancellerie impériale, Catherine fut dans le plus cruel embarras. (Voir Lett. de Cath. de Méd., 1, introd., p. exx CID 02 TETE) ù
2. Le passage où il rappelle qu'elle lui « vouloit mal » et l’appelait « le tyran, avec toutes les injures du monde » (Il, 443), est une addition.