Il, 118 (remontrance aux gouverneurs de places
des éditions permet de se rendre un compte très net de ce curieux travail. Les additions et les remaniements faits à laide de du Bellay apparaissent alors de la façon la plus évidente. Dès les premières pages du livre, le procédé se fait jour. Après avoir brièvement rappelé ses débuts, Monluc, voulant raconter sa première campagne — la perte du Milanais en 1522 — avait
d’abord dicté :
La guerre se commença ung an après. £t pour ce que je ne me veulx occupper à escripre les faictz des autres, ny les faultes par eulxæ commises, comme je pourrois bien faire, ayant aussi bonne memoire à present que Jamais et que tout ce que je feiz en ceste querre là, je le faisois estant commandé el non commandant, je m'en arresteray là, encores que en ceste guerre qui dura vingt-deux mois, cinq chevaulx me feussent thués soubz moy et ung sur qui je feuz prisonnier, estant si fort aymé en la companye que tous m'aydoient à me remonter, mesme ung cousin germain de ma mère, nommé monsr de Rocquelaure, m'en donna deux en dix jours qui ne me durarent plus. Or nous perdismes en ce voiaige la duché de Millan, que si je voullois estre historien et que le Roy me commandast d’escrire la verité, je vouldrois bien asseurer que je le fairois aussi bien que homme de France, j'entens des lieux là où j’estois et non des autres. Car je ne vouldroris point escrire chose aucune : pour oyr dire. Estant doncq toutes les companyes, ete. 1
De cette première rédaction, Monluc a conservé les passages en italique, qu'il a d’ailleurs modifiés en surchargeant le texte primitif d’additions de style. Mais le morceau a été remanié, amplifié et complété au moyen de du Bellay. L'auteur lui a emprunté d’abord des considérations morales, dans le goût des historiens du temps, sur la rivalité de François I et de Charles- Quint. Le récit de du Bellay commence d’une façon analogue :
Or, messieurs, pour vous faire entendre la source et origine de la guerre d’entre deux si grands princes que l'Empereur et le Roy, par laquelle sont advenues tant d’eversions de villes, oppressions de peuples, ruines de provinces, et la mort de tant de gens de bien et de vertu, je le vous diray sommairement; et jugerez, par adventure, que le commencement fut pour peu d'occasion ; mais Dieu, qui est là hault, l'avoit (comme j'estime) ainsi deliberé, soit pour punir les pechez des subjets et les attirer à le recognoistre, ou se venger des grandz de la terre, qui peu souvent le recognoissent comme ils doivent, etc.2
Monluc a emprunté l’idée générale et le mouvement de ce
1. Texte du rer ms., fo 2 ro, 2. Du Berray, coll. Petitot, XVII, 288.
pompeux exorde ; il a tenté de se hausser au ton de son modèle, tout en restant original. L’idée que François I et Charles-Quint réunis auraient détruit les Turcs était courante au seizième sitcle”; mais l’évocation de la retraite de l’empereur au monastère de Yuste appartient en propre à Monluc. S'il a lu du Bellay — et il le laisse clairement entendre? — il ne lui emprunte d’ailleurs que peu : la mention de la bataille de la Bicoque et de l’opiniätreté des Suisses, cause du désastre ?. Mais la lecture de du Bellay à réveillé en lui de vieux souvenirs et il note avec orgueil qu'il combattit à pied, à la Bicoque, « comme fist aussi monsieur de Montmorency, despuis connestable » #.
Après le récit de l’escarmouche de Saint-Jean-de-Luz — le premier grand récit des Commentaires —, Monluc, à propos de la capitulation de Fontarabie, due à la trahison du capitaine Franget, soudoyé par don Pedro de Navarre, a fait une addition qui n’est qu'une transcription presque textuelle d’un passage de du Bellay :
Du BezLay, XVII, 426. Moxzuc, 1, 65.
Vray est qu'il [Franget]disoit avoir Et parce que je n’y estois pas et que
esté contrainct à ce faire parce que je ne veux parler pour ouir dire, je dom Petre, fils du feu marechal de n’en diray aultre choze si ce n’est que
Navarre, avoit intelligence aux enne- le cappitaine Franget, qui la rendit et mis. Toutesfois ledit Franget futà Lion, qui s’en deschargeoïit sur ledict dom sur un eschaffault, degradé de no- Pedro, fust desgradé à Lyon.
blesse.
Cet emprunt a induit Monluc en des réflexions morales sur le danger qu’il y a pour un prince à confier à un transfuge la garde
1. Le développemeni de cette idée a pu être suggéré à Monluc par un passage de du Bellay où l’auteur montre le sieur de La Roche du Maine déclarant, en août 1536, à Charles-Quint lui-même, qui lui faisait passer son armée en revue devant Fossano, « que si tous deux estoient bien conseillez, 1lz s’appoincteroient et tiendroient eux deux et Turc et tous autres en subjection ». (XVIIL, 491.) La scène est frappante dans du Bellay ; elle a très bien pu se fixer dans la mémoire de Monluc, qui s’en est souvenu ici.
2. « Je m'en arresteray là sur ce subject assés triste, qui à esté traiclé par aultre. »