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Blaise Pascal et Antoine Escobar

Oa ne cesse pas, depuis quelques années, de s'attaquer à Pascal, et ceux qui persistent à avoir ))Our lui de l'estime, de l'admiration et même du respect, ceux qui ont le culte de ce génie presque etlrayant sont perpétuellement obligés de prendre sa défense contre de nouveaux détracteurs. Il a fallu prouver successivement que l'auteur de tant de chefs-d'œuvre n'était ni un fou, ni un plagiaire, ni un faussaire, ni un calomniateur éhonlé, ni un hypocrite se rétractant secrètement ; il faut aujourd'hui répondre à une accusation nouvelle qui nous arrive de rélrangei*. Si l'on en croit le n. P. Karl Weiss,dc l'ordre des Frères prêcheurs, Pascal n'a pas été seulement un malhonnête homme ; l'auteur des Provinciales a été encore et surtout un homme peu intelligent. Trompé par des gens dont il n'a pas su pénétrer la sottise et la méchanceté, par Antoine Arnauld et par

Nicole, il a \oué au ridiÀtt?-le R. P. Escobar y Mendoza, de la Compagnie de Jésus, un saint prêtre, la gloire de Yalladolid et de l'Espagne tout entière, un théologien judicieux et sévère qui faillit un jour être mis à l'Index parce que sa morale était jugée d'une rigidité presque décourageante. Voilà le nouveau crime de Pascal: et ce n'est pas un jésuite, — les fils d'Ignace pourraient être excusés s'ils jetaient sur Escobar le manteau de Japhet, — c'est un dominicain, c'est un religieux qui devrait être thomiste même en morale, qui écrit un gros livre destiné à flétrir l'auteur des immortelles Petites Lettres, et à glorifier le père de toutes les escobarderies.

L'ouvrage est en allemand, et d'allures assez tudesques pour que les Français ne soient pas tentés d'en affronter la lecture ; on pourrait donc opposer le silence aux élucubrations du religieux autrichien. Mais quelques périodiques français l'ont pris au sérieux et lui ont fait l'honneur de comptes-rendus analytiques ; on lui a même concédé qu'il y avait du vrai dans ses appréciations, et dès lors il faut bien tenir compte de ce factum pour Escobar.

Pascal, s'il avait eu à répondre au R. P. Karl Weiss, l'aurait peut-être renvoyé tout simplement

à la seconde Provinciale, et il l'aurait invité à méditer un peu ce que le P. Weiss paraît n'avoir pas lu ou pas compris, le célèbre passage sur les dominicains que tout le monde a présent à la mémoire : « Allez, mon Père, votre ordre a reçu un honneur qu'il ménagi mal... ■' Mais Pascal lui-miême, avec toute son éloquence, ne persuaderait évidemment pas un thomiste devenu disciple d'Escobar ; un disciple de Pascal n'a donc qu'une chose à faire, laisser de côté le P. Weiss et son livre, et mettre les choses au point. Pour cela, il suffît de citer simplement les faits, et de montrer, textes en mains, comment Pascal a rencontré Escobar sur son chemin quand il a écrit les Provinciales. On verra ensuite ce qu'il a dit et pensé des ouvrages du célèbre casuiste ; enfin tiç ne sera pas hors de propos de parler un peu de ce que Pascal a systématiquement passé sous silence, par charité chrétienne, et parce que le lecteur français (c veut être respecté. » Il y a là sans doute matière à un petit chapitre d'histoire littéraire et d'histoire religieuse qui peut avoir son intérêt.

C'est au commencement de la cinquième Provinciale, parue le 20 mars i656, que Pascal a fait

mention d'Escobar pour la première fois, el ce théologien plus que sexagénaire était alors si peu connu du public français que force a été de le présenter pour ainsi dire au lecteur. On connaît le procédé, qui a toujours passé pour dénoter de la part de Pascal une certaine vivacité d'esprit. Le jésuite chez lequel Louis de Montalte est en visite aime à citer ses autorités, parce quïl ne veut jamais être cru sur parole. Il va donc cheicher dans sa bibliothèque les ouvrages qui peuvent le mieux résoudre les cas embarrassants ; et c'est ainsi que ce bon Père est amené à apporter triomphalement la Théologie morale d'Escobar. (( Qui est cet Escobari* demande Louis de Montalte. — Quoi 1 vous ne savez pas qui est Escobar, de notre Société, qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos Pères ! » A^oilà Escobar présenté ; mais on ne dit rien de sa personne, de son caractère, de ses antécédents. Il est <( de notre Société. » c'est tout dire, et son admirable (( compilation » a mérité d'être allégoriquement, c'est lui-même qui le dit, présentée par Jésus, tout comme l'Apocalypse de saint Jean, « aux quatre Animaux apocalyptiques, Suarez, Vasquez, Alolina el Valentia, en présence de Aingt-quatre Jésuites représentant les vingt-quatre Vieillards. »

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Escobar est donc un compilateur éméiite ; c'est un casuiste venu après tous les autres, et il a enregistré, contrôlé, discuté, ratifié le plus souvent les décisions dogmatiques de vingt-quatic de ses plus illustres confrères. Voilà une bonne aubaine pour un pamphlétaire janséniste ! Si donc Pascal a trouvé tout seul un moyen si ingénieux de frapper du même coup f vingt-cinq Jésuites, sans compter les quatre Animaux, sans compter ceux qu'il nomme et ceux qu'il ne nomme pas, il faut bien avouer que, ce jour là du moins, l'auteur des Provinciales a fait preuve d'une intelligence peu commune. Ses lecteurs n'auraient jamais eu la patience de lire, l'une après l'autre, des citations tirées de lanl d'illustres inconnus. Escobar s'est chargé d'analyser tous ces auteurs ; il les a transcrits avec tout le soin dont il était capable, et malgré son respect pour ces grands hommes, « vieillards par l'âge et par la science,

— seniores quidem non œtale sotum, sed scientiâ, »

— il a osé parfois n'être pas tout à fait de leur avis. Mais par exemple ses opinions à lui sont toujours celles de quelqu'un de la Société ; il le déclare en propres termes à la fin de son Avantpropos : « Je n'ai rien écrit, dit-il, je le déclare ingénuement, — ingénue profdeor, — que je n'aie

reçu de l'un des docteurs de la Société de Jésus. C'est l'école de la Société qui m'a fourni même les décisions que je présente comme miennes. »

Pascal a donc été très bien inspiré, par son mauvais ange, dira-t-on peut-être, mais il a été très bien inspiré quand il a choisi Escobar de préférence à tous les autres jésuites pour faire connaître aux gens du monde les doctrines de la Compagnie de Jésus ; et la Théologie morale méritait bien qu'on lui doniiùt la préférence sur tous les autres ouvrages du même genre. Escobar n'a pas été, comme on voudrait nous le faire croire, une sorte de bouc émissaire chargé par les jansénistes de tous les péchés des Jésuites ; on lui a simplement fait l'honneur de le considérer comme le représentant autorisé de la Théologie morale telle que la comprenaient ses innombrables confrères. Molina et lui sont peut-être les seuls jésuites dont les lecteurs des Prowmc/a/e* retiennent encore aujourd'hui les noms.

Ce qui put bien encore déterminer Pascal à jeter son dévolu sur Escobar, c'est que la Théologie morale est un ouvrage d'ensemble, une sorte d'encyclopédie méthodique, quelque chose de comparable au célèbre Traité de la Sagesse de Pierre Charron. On trouve de tout dans ce bon

Escobar, dont la lecture pourrait être utile même de nos jours. C'est ainsi que j'y rencontre non sans quelque surprise {Traité I. Examen XII, n" 36), un document relatif à une question qui passionne nos contemporains, à l'âge requis pour la première communion des enfants. Une voix autorisée nous a appris naguère que les jansénistes du XYii*" siècle avaient causé un retardement jugé préjudiciable ; et il paraît que les Jésuites sont aujourd'hui les partisans les plus zélés des premières communions faites dès l'âge de sept ans. Or le P. Escobar, qui se vante de suivre en toutes choses les traditions de la Société de Jésus, se fait interroger au sujet des premières communions enfantines par une personne indécise, et il tranche nettement la question. (( Dubias hsereo,... annum assigna, » lui dil son interlocuteur ; et Escobar de répondre : « Pour moi, dit-il, je déclare avec un très grand nombre de Pères de notre Société S que pour communier il faut bien savoir ce que l'on fait. A quel âge ? On ne saurait le dire au juste, car chez certains enfants l'usage de la raison est précoce {antelucanus) , et chez d'autres

I. Peut-être même faut-il dire « avec la majorité des Pores », il y a plaribus dans le texte d'Escobar.

il est tardif. D ordinaire, la raison se manifeste entre la onzième et la qualorzième année . » Escobar et ses confrères étaient en cela plus jansénistes que Nicolas Pavillon et que Joachim Colbert ^ !

On trouverait ainsi dans la Théologie morale bien des choses curieuses. Il s'agissait donc d'un véritable manuel des confesseurs, écrit en latin, c'est-à-dire dans la langue internationale par excellence, et répandu à des milliers d'exemplaires, non seulement en Espagne et en Italie, mais en France, notamment à Lyon, en Belgique, et on peut le dire dans toute l'Europe catholique. L'éditeur de Bruxelles disait en i65i, dans une dédicace à l'évèque de Bruges, qu'il en connaissait plus de {[uarante éditions, et que l'ouvrage était célèbre dans le monde entier, ubi- (jiie terrariim celeberrimam. Chacun pouvait donc, pour une somme très modique, se procurer cet in-8" d'environ douze cents pages ; et beaucoup de laïques, beaucoup de pécheurs « conscients » pouvaient l'étudier à loisir, comme les malandrins étudient aujourd'hui le Code pénal. S'en référer au livre d'Escobar, c'était donc faire preuve

I. Voir le Hituel d'Alet et le Caléchisme de Montpellier, qui sont moins intransigeants à ce sujet que saint Thomas, saint Charles Borromée et Escobar.

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de grande habileté ; Pascal ne pouvait mieux choisir, et le voilà sans doute lavé du reproche d'inintelligence, ^hiis quel usage a-t-il fait des textes qu'il avait sous les yeux? C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner avec quelque détail.

Les Provinciales sont le contraire d'un traité dogmatique ; Pascal ne pouvait donc pas se mettre ù analyser méthodiquement la Théologie morale d'Escobar; il devait se contenter de lui emprunter, au gré de son caprice, les citations nécessairement très courtes qui lui paraîtraient répondre à ses vues particulières. La chose n'était d'ailleurs pas malaisée, car le théologien de Yalladolid a sans doute procédé d'une manière scientifique, il a divisé la Théologie morale en sept traités : les Lois, les Péchés, la Justice, les Censures, les Vertus, les Etats, les Sacrements; mais tout cela en vue de ce qu'il appelle, dans son titre même, l'examen des confesseurs. — in examen confessariorum. Par conséquent il ne propose pas sa Théologie morale comme un livre de lecture suivie ; il n'oblige pas les gens à étudier les principes avant de passer aux conséquences ; il n'impose pas au lecteur la nécessité de bien voir ce qui précède et ce qui suit

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SOUS peine de ne pas comprendre ia signification d'un passage déterminé. Je veux savoir ce qu'il a dit au sujet de l'avarice, de la luxure, de la colère ou de la gourmandise ; un index alphabétique très bien fait me renvoie au traité des Péchés, et j'y trouve des chapitres très courts, avec une suite de questions et de réponses soigneusement numérotées qui font autant de petits paragraphes distincts ; c'est d'une clarté, d'une concision parfaites. Je vois, par exemple, au chapitre II, n"' 12-28, que l'Avarice est un amour désordonné des richesses, et qu'elle a, cette horrible mère, une nombreuse famille ; elle a sept filles ; la Luxure, en a huit, la Colère six, la Gourmandise cinq, et ainsi du reste. Trois ou quatre petites pages suffisent pour établir ainsi le bilan des gros péchés capitaux, et même si je ne connaissais pas les autres Traités ou les autres parties de ce traité là, je serais parfaitement renseigné sur la question particulière qui est l'objet de mes préoccupations. Un confesseur perplexe pourrait fort bien avoir son Escobar auprès de lui, et il trouverait instantanément les explications dont il a besoin.

Même facilité pour un pénitent sachant le latin ; et se trouvait-il au xvn" siècle un « honnête homme » qui ne l'entendît point ? Le Géronte du

ESC.OBAU

(D'aprrs une L:r;iviir<' do Dosrocliors. )

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Médecin malgré lui était un être unique en son espèce. Le pénitent n'aurait qu'à lire le 3" Examen de ce même Traité des Péchés. « Dans cet Examen, dit Escobar, je passe en revue tous les péchés mortels, et je montre comment on peut faire soit une confession générale, soit une confession particulière. I En effet tous les pécheurs, à l'exception des papes, dont Escobar n'ose rien dire, — Saint Père et pécheur nallantpas ensemble, — trouvent là en quinze chapitres la nomenclature des fautes mortelles dont peuvent se rendre coupables les rois, les ecclésiastiques, les hommes politiques, les médecins, les soldats, les laboureurs, les marchands, les artisans, les magistrats, et finalement les gens mariés. On y voit même une liste, très courte il est vrai, des péchés des comédiens. — Quidde histriombus? (Ibid., ch. XIII, 5o). Rien n'y manque, et chacun peut faire en quelques minutes un examende conscience approfondi. L'enthousiasme du bon jésuite de la cinquième Provinciale quand il s'agit d'Escobar est bien légitime : « Tout le monde l'aime ; il fait de si jolies questions I » Ajoutons : et de si jolies réponses!

On est donc mal venu à dire que Pascal cite Escobar d'une manière peu intelligente et qu'il ne l'a pas toujours compris. La chose est impos-

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sible, car il n'y a pas deux manières de le citer et de le comprendre, il est si clair et si court ! Citer Bscobar sans risquer de fausser ou de méconnaître sa pensée ou son intention, c'est aussi facile que de citer un passage des Caractères àe La Bruyère, ou des Maximes de La Rochefoucauld, ou enfin des Pensées de Pascal. Grâce à la méthode discursive que l'auteur de la Théologie morale a cru devoir adopter de préférence, il vaut uniquement par le détail, et chacune de ses décisions se suffît pour ainsi dire à elle-même, c'est un peu comme les divers articles à\i Code Napoléon.

Un exemple choisi entre mille peut suffire à prouver la vérité de cette assertion ; prenons sans aller plus loin la première citation d'Escobar qui se trouve dans les Provinciales, celle qui est relative au jeûne du carême ; c'est une scène de comédie tout à fait charmante. Louis de Montalte feint d'avoir beaucoup de peine à supporter le jeûne. Son interlocuteur l'exhorte à se faire violence ; mais comme il continue à se plaindre, le bon Père condescend à lui chercher une cause de dispense. « Il m'en offrit en efl'et plusieurs qui ne me convenaient point, lorsqu'il s'avisa enfin de me demander si je n'avais pas de peine à dormir sans souper. — Oui, lui dis-je, mon Père, et cela

m'oblige souvent à faire collation à midi et à souper le soir. — Je suis bien aise, me répliquat-il, d'avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans péché ; allez, vous n'êtes point obligé à jeûner. Je ne veux pas que vous m'en croyiez ; venez à la bibliothèque. J'y fus ; et là, en prenant un livre : En voici la preuve, me dit-il, et Dieu sait quelle ! C'est Escobar ! » Ici se place dans le texte de Pascal le grand éloge du docteur espagnol, et enfin, grâce à l'Index alphabétique, on trouve le passage libérateur : « Le voici, me dit-il, au Tr. I, ex. i3, n°67. Celui qui ne peut dormir s'il n a soupe, est-il obligé déjeuner? — Nullement. N'êtes-vouspas content? — Non pas tout à fait, lui dis-jc, car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et en soupant le soir. — Voyez donc la suite, me dit-il, ils ont pensé à tout. Et que dira-l-on si on peut bien se passer * d'une collation le matin en soupant le soir? — Me voilà. — On n'est point encore obligé à jeûner. Car personne nest obligé à changer Vordre de ses repas. »

Reportons-nous maintenant au Traité des Lois, Examen XllI, n" 67, et voyons si la citation de Pascal se suffit à elle-même, et s'il ne serait pas

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