‹ Blaise Pascal et Antoine EscobarChapitre 2 sur 7 · I. Se contenter, et non se priver volontairement · texte numérisé non relu

I. Se contenter, et non se priver volontairement

lO PASCAL ET ESCOBAR

nécessaire, pour la comprendre, et à plus forte raison pour la juger, de voir le contexte, de bien considérer ce qui la précède et ce qui la suit. Le troisième chapitre du Traité des Lois est intitulé : Pratique de la matière du jeûne d'après l'école de la Société de Jésus. Tous les articles sans exception, et il y en a cinquante-six (n"'' 25-8i) sont consacrés à des questions de détail absolument indépendantes les unes des autres. Celle qui précède est relative aux femmes robustes qui sont enceintes ou nourrices. Sont-elles dispensées dejeiiner? — Oui, répond Escobar, qui s'en réfère là-dessus à Lessius, mais elles ne peuvent manger ni œufs ni viande. L'article qui suit le passage cité par Pascal traite une question absolument différente. Un maître, un patron, sont-ils tenus de diminuer le travail des domestiques et des ouvriers à leur service, de manière à leur rendre le jeûne possible? — iSon, répond Escobar, ils n'y sont pas tenus ; on ne pèche même pas si l'on impose à ses domestiques un labeur incompatible avec le jeûne.

Il ne s'agit pas ici de raisonner sur ces deux décisions, dont l'une peut sembler assez sévère et l'autre assez relâchée ; on voit seulement que Pascal n'avait pas à tenir compte de l'article sur les

femmes enceintes et de l'article sur les patrons ; il a fort bien joué son rôle en citant isolément celui qu'il a traduit, et dont voici une version un peu différente de la sienne : u Celui qui lie peut dormir sans avoir soupe {vesperl cœnaré) , estil obligé de jeûner? — Point du tout. S'il lui suffît {sufficit) de prendre le matin une collation légère {collatiunculam) et de souper le soir, est-il obligé d'agir ainsi P — 11 n'y est pas obligé, parce que nul n'est obligé de modifier l'ordre de ses repas. Ainsi l'a décidé Filliutius. » Pascal n'a pas fait dire à Escobar ce que celui-ci ne disait pas, et il était dans son droit en discutant isolément une proposition dont le plus ou moins de vérité ne dépend en rien des propositions qui l'environnent. Si l'on n'a pas d'autre reproche à lui adresser, les chicanes qu'on lui fait sont tout simplement ridicules.

Le nombre des citations d'Escobar introduites dans les Provinciales, n'est pas aussi considérable qu'on pourrait le croire ; l'édition de Lyon de 1657 les a relevées toutes avec grand soin, et elle en donne exactement soixante-sept, qui sont à répartir entre la cinquième Provinciale et la

dixième inclusivement. Il en faut ajouter bien peu, six ou sept au plus, pour les lettres XII, XIII, et XIV ; on n'en rencontre qu'une dans la treizième lettre, cette foudroyante réfutation des doctrines de Lessius et de Victoria sur l'homicide. Dans les quatre dernières Provinciales, il n'est même plus question d'Escobar, que Pascal considérait désormais comme une quantité négligeable ; il lui préférait les Jésuites en général et le P. Annat en particulier. On peut appliquer à ces soixantequinze citations de la Théologie morale les observations qui ont été faites ci-dessus pour deux ou trois d'entre elles. Le plus ordinairement, ce sont de simples allusions, et pour désigner Escobar. Pascal dit : « les vingt-quatre vieillards. » Très souvent le docteur de Valladolid est associé à ceux de ses illustres devanciers dont il a cité et accepté les décisions. La fidélité de Louis de Montalte à transcrire ou à traduire ne saurait être mise en doute : lui-même d'ailleurs a pris ses précautions de telle façon que sil avait voulu en imposer à ses lecteurs, la chose lui eût été absolument impossible. Voici en effet ce qu'il dit à la fin de la VHP Lettre, et en postcriplum, de manière à bien attirer l'attention : « Jai toujours oublié à vous dire qu'il y a des Escobar de différentes impres-

sions. Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon, où il y a à l'entrée une image d'un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux, ou de ceux de Bruxelles de i65i. Comme ceux-là sont les derniers, ils sont meilleurs et plus amples que ceux des éditions précédentes de Lyon des années 16^4 et 1646. » Pouvail-il dire plus clairement qu'il ne craignait pas les confrontations, qu'il les désirait même ? Achetez Escobar, et vous verrez si l'auteur des Provinciales est un fourbe et un homme peu intelligent!

Quant à la manière de traduire, elle est toute mondaine, et il n'y a pas lieu de s'en étonner. Pascal était un contemporain de CoëfiTeteau, de Vaugelas, de Pcrrot d'Ablancourt et des Belles infidèles. Et puis, en fin de compte, Escobar n'est pas l'Evangile ; l'auteur des Provinciales ne se croyait pas tenu à la rigoureuse exactitude de Le Maître de Saci traduisant la Bible, ou des solitaires de Port-Royal préparant le Nouveau Testament de Mons. Les inexactitudes qu'on y peut remarquer ne signifient absolument rien. On lit dans la dixième Provinciale, à propos des occasions prochaines, «... pécher avec celle avec qui on demeure. » Il y a dans le texte famulante femina, c'est-à-dire sa servante, la périphrase

un peu louide ne modifie pas le sens de la phrase.

Que dis-je? Pascal ne se fait pas scrupule de tronquer une citation quand il ne voit à cela aucun inconvénient; et ce n'est jamais au détriment d'Escobar, cest quelquefois même à son profit, comme il est aisé d'en juger par un exemple tiré de la Huitième Lettre. Voici ce qu'on lit dans le texte de Pascal : « N'est-ce pas encore, continua- t-il, une doctrine bien douce pour les avares de dire, comme fait Escobar, au Traité V (examen V, n° i5/i) : « Je sais que les riches ne pèchent point mortellement quand ils ne donnent point l'aumône de leur superflu dans les grandes nécessités des pauvres. Scio in gravi pauperum necessitate, etc. ? » La citation s'arrête là ; elle est incomplète, et qui plus est inexacte. Ce que Pascal traduit ici n'est qu'un simple préambule ; et ce n'est pas Escobar qui parle ainsi, mais son interlocuteur, la Théologie morale tout entière ayant adopté la forme dialoguée des catéchismes. Les mots cités sont en lettres italiques, et ce n'est que le commencement d'une question, et même de plusieurs questions auxquelles sont entremêlées autant de réponses, u Je sais, dit le disciple, que refuser son superflu aux pauvres dans une grande

nécessité n'est pas un péché mortel ; mais si c'en était un, le riche serait-il dans l'obligation d'aller chercher les pauvres, Inquirere pau.peres ? » Et le docteur, s'inspirant de Vasquez, répond imperturbablement : « II serait seulement dans l'obligation d'avoir pitié de ceux qu'il rencontrerait, occurrentibiis, — Mais de tous ceux-là ? — De quelquesuns. — De manière à soulager entièrement leur indigence ? — Il suffît de donner quelque chose. » Voilà un exemple des infidélités de Pascal ; ses ennemis ne se sont pas encore avisés de lui imputer à crime cette mutilation d'un texte d'Escobar.

On en pourrait dire autant à propos du fameux passage sur l'ennemi tué en trahison. Voici le texte de la septième Provinciale : a Celui qui tue son ennemi avec lequel il s'était réconcilié sous promesse de ne plus attenter à sa vie, n'est pas absolument dit le tuer en trahison, à moins qu'il n'y eût entre eux une amitié bien étroite, arctior amicitia. » Le texte d'Escobar est plus complet, et il présente les choses sous un jour encore plus odieux ; en voici la traduction : « Question. Un homme se réconcilie avec son ennemi en promettant qu'il ne le tuera point ; après cela néanmoins il le tue, peut-il jouir de l'immunité ecclé-

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siastique ? ^ Réponse. Il le peut, car on ne saurait dire, absolument parlant, qu'il l'a tué en trahison ; à moins qu'une amitié bien étroite ne soit intervenue, intercessent, s'ils mangeaient ensemble, sils se parlaient, simul comedendo, allocjiiendo, etc., d'où l'on pouvait inférer que, malgré la promesse, la haine durait encore. » C'est après mûre réflexion que Pascal a supprimé cette yîlaine fin, qui d'ailleurs n'est pas suffisamment claire. Encore une mutilation dont on n'a pas songé à lui faire un crime !

Il arrive fréquemment à Pascal de passer ainsi sous silence des choses qu'il aurait pu relever, et son silence, loin d'être comme il l'a dit dans une de ses plus admirables Pensées, « la plus grande de toutes les persécutions », est au contraire, quand il s'agit d'Escobar, une marque de mansuétude et de charité chrétienne. Jamais il ne l'a injurié, et ce grand ennemi du distinguo aurait applaudi à la distinction si nettement

I. Il s'agit ici de ce qu'Escobar appelle l'immunité locale; celui qui s'est réfugié dans une église ne peut en être arraché par des laïques, il est tutus a laïca potestate.

Ceux qui tuent en trahison ne peuvent jouir de cette immunité.

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établie par Boilcau douze ou quinze ans plus^ tard :

Ma Musc en écrivant, charitable et discrète. Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète.

Ce que l'auteur des Satires fera pour Chapelain, l'auteur des Provinciales l'a fait pour Escobar. Alors même que les jésuites traitaient comme l'on sait le « Secrétaire du Port-Royal, » l'appelant, comme il le dit au commencement de la douzième Lettre, a impie, bouffon, ignorant, farceur, imposteur, calomniateur, fourbe, hérétique, calviniste déguisé, disciple de Du Moulin, possédé d'une légion de diables, etc. », Pascal ne s'est jamais permis le moindre mot qui pût porter atteinte à l'honneur du vieillard de Valladolid. Le jésuite Alegambe a dit de lui qu'il était un prédicateur remarquable, qu'il dirigeait avec succès des congrégations ecclésiastiques et séculières, qu'il se livrait à un travail acharné, qu'il visitait les prisons et les hôpitaux, qu'il était enfin très dur pour lui-même, et qu'il observa rigoureusement la loi du jeûne jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans révolus. D'autres ont dit depuis qu'Escobar n'était pas moins célèbre par l'austérité de ses mœurs que par le relâchement de sa morale, et

que s'il donnait le ciel à bon marché, du moins il l'achetait bien cher pour lui-même. Pascal n'en savait rien, parce que la France et l'Espagne étaient alors en guerre ; s'il l'avait su, il aurait été heureux de dire de lui ce que Boilcau dira de Chapelain :

Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère, On le veut, j'y souscris.

Il n'a donc jamais insinué que ce fauteur de tous les désordres et cet apologiste de tous les crimes ne pouvait manquer d'être, ce qu'on dira de Tartuffe, « un abominable homme. » Il aurait même été bien aise de le voir chercher à se justifier, puisque nous lisons à la fin de la douzième Lettre ces lignes caractéristiques : « Que ne faisiez-vous savoir votre difficulté à Escobar avant de la publier ? Il vous eût satisfaits. Il n'est pas si malaisé d'avoir des nouvelles de Valladolid, oii il est en parfaite santé, et où il achève sa grande Théologie morale en six volumes, sur les premiers desquels je vous pourrai dire un jour quelque chose. On lui a bien envoyé les dix premières Lettres : vous pouviez aussi bien lui envoyer votre objection, et je m'assure qu'il y eût bien répondu, n Retenons ce fait, que les dix premières Promu-

ciales ont été envoyées à Escobar, sans doute parles soins de Baudry d'Asson de Saint Gilles, mais que suivant toute apparence, en raison de la guerre qui ne prit fin que trois ans plus tard, elles n'ont pas été remises à leur destinataire. D'ailleurs il ne savait pas un mot de français, et pour êti-e à même de lire Pascal, il eût été dans la nécessité d'attendre la traduction latine de Nicole, publiée, comme l'on sait, l'année même du traité des Pyrénées, en iCSg.

Toujours est-il cpie Pascal a envoyé son ouvrage à celui qu'il attaquait; et il aurait été ravi d'amener Escobar à rétracter ses monstrueuses erreurs. D'ailleurs il avait conscience, ce pamphlétaire d'une nature toute particulière, d'avoir beaucoup ménagé ses ennemis. Forcé de montrer à tout l'univers le ridicule, l'absurde et l'odieux de certaines théories, l'incomparable railleur qui portait sur sa chair une ceinture de fer, et dont tous les mouvements froissaient le mémorial sur parchemin cousu dans son pourpoint, s'est arrêté sur la pente ; il a ri et fait rire dans la mesure où l'exemple des saints l'y autorisait *, mais il s'est modéré de lui-même, en attendant le jour où,

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