BERTRAND
Biaise Pascal était un vieillard : vert encore dans son enfance, bien conservé pendant sa jeunesse , vénérable dès le berceau . Toute fatigue l'épuisait, toute fleur se fanait dans sa main , tout divertissement inquiétait sa conscience. Tout pour lui se tournait en tristesse, tout cependant contribuait à sa gloire. Les esprits délicats admirent en Pascal l'écrivain le plus parfait du plus grand siècle de la lansrue française. Les savants honorent son génie; les plus fervents chrétiens se disent fortifiés par sa foi, et les incrédules, sans ignorer qu'ils lui font horreur, voient dans l'adversaire
X VIEDEPASCAL.
triomphant des jésuites un précieux allié qu'ils ménagent.
Trente-neuf ans après sa naissance, Pascal meurt de vieillesse. Il laisse des feuillets incomplets et épars; on hésite devant ce brillant chaos, on tâtonne, on rapproche les fragments, on célèbre la magnificence du monument à peine entrevu. Pascal , admirable quand il achève, est déclaré par les bons juges, plus admirable encore quand il est interrompu. Chaque ligne tombée de sa plume est traitée comme une pierre précieuse.
Pascal est grand dignitaire dans le monde des esprits : on serait tenté de l'appeler Monseigneur. On se compromet moins en méconnaissant La Fontaine ou iMolière qu'en parlant légèrement de Pascal. Une faiblesse ou un tort de Pascal, quand l'évidence contraint à les avouer, doivent prouver seulement l'imperfection de la nature humaine.
Le lecteur des Lettres provinciales subit une épreuve. Devenu son propre juge, il se demande : Ai-je le goût délicat? suis-je sensible à la beauté du style ? C'est avec complaisance qu'il se prend à sourire; l'indifférence
lui donne de rinquiétiide, et à l'ennui, tout est possible, s'associe la crainte d'être un sot.
Je ne veux ni céder à l'entraînement ni lui résister. S'il est vrai qu'à mesure qu'on a plus d'esprit, on dévient plus capable d'admirer, je n'en ai pas assez pour tout admirer dans Pascal.
Biaise Pascal, de pur sang auvergnat, naquit à Glermont-Ferrand le 19 juin 1623. Son père était président de la Cour des aides. On vantait l'esprit, la piété et l'active ciiarité de sa mère.
L'administration qui aujourd'hui représente le mieux la Cour des aides est celle des Contributions indirectes.
On lit, par exemple, dans les très sages conseils rédigés par un anonyme pour les délégués aux états généraux de 1618 :
« Les sels et les aides sont de rudes charges ; la première bien plus grande que la seconde, parce qu'il est bien plus aisé de se passer d'aller à la taverne que de manquer de sel, aliment nécessaire. »
Pour cette raison sans doute, ni la Cour des aides, ni ses chefs dans chaque province, ne partageaient l'impopularité de la gabelle.
4 VIEDE PASCAL.
On a raconté sur Tenfance de Biaise une aventure difficile à croire. Nulle chaîne de témoins ne peut mériter plus de confiance que la vertueuse et rigide famille par laquelle elle s'est transmise, mais la véracité des témoins ne rend pas le merveilleux vraisemblable.
« C'est une histoire tout à fait étrange que celle que madame Perier nous a contée de son frère. Il n'avait encore que deux ans lorsqu'il tomba dans la plus étrange maladie du monde. Il ne pouvait voir d'eau ni d'autres liqueurs; il ne pouvait souffrir son père et sa mère ensemble, quoiqu'il vît fort bien l'un et l'autre séparément; il était sec comme les enfants qui sont enchantés, de sorte que l'on n'en attendait plus que la mort. Un mal si extraordinaire fit dire à plusieurs qu'il était ensorcelé, et le soupçon en tomba sur une vieille à qui on faisait la charité dans la maison, à qui la nourrice l'avait fait porter quelquefois. Le bruit en fut si grand, qu'enfin .M. Pascid le père désira de s'en éclaircir. Il tira à i)!irl cette femme, la menaça «le la mettre en justice si cWc ne guérit son fils <'t il lui conuiianda de le faire sans nouveau
sortilège. La vieille après s'en être excusée, le promit, mais demanda une autre chose pour la faire mourir (parce que le sort était à la mort) au lieu de lui. Il lui voulut donner un cheval, mais elle se contenta d'un chat, et comme elle en emportait un, elle fut rencontrée par des personnes qui la querellèrent dans la montée, de sorte qu'étant épouvantée, elle jeta le chat par la fenêtre, qui était assez basse, et néanmoins il tomba raide mort; ensuite elle alla choisir dans le jardin quelques herbes assez communes qu'elle mêla avec de la farine et en fit ainsi une espèce de gâteau qu'elle fit mettre sur le nombril de l'enfant. Aussitôt qu'on le lui eût mis, il tomba en léthargie dans laquelle on le crut mort. Les médecins y étant appelés le crurent mort; il n'y eut que le père qui, y étant survenu, empêcha qu'on ne l'ensevelît et qui soutint qu'il n'était pas encore mort. Quelque temps après, cette vieille femme vint heurter à la porte; le père ayant su que c'était elle, y courut et ne put s'empêcher de la frapper. Elle, sans s'étonner, lui dit qu'il avait raison de la battre, parce qu'elle avait oublié de lui dire ce qui devait arriver; mais qu'elle
l'assurait que son fils n'était pas mort, et qu'il serait en cet état jusqu'à minuit et qu'ensuite on le trouverait guéri. On attendit donc jusqu'à ce temps-là, soutenant toujours que Tcnfant n'était pas mort. Enfin, deux heures après minuit, il commença à se réveiller, vit son père et sa mère ensemble sans effroi, ce qui témoigna qu'il était guéri. Il eut néanmoins encore quelque peur de l'eau, mais peu de temps après, il se jouait avec de l'eau, et dans quatre ou cinq jours il fut tellement remis qu'il ne paraissait pas avoir été malade. La vieille femme avoua qu'elle avait été portée à l'ensorceler parce qu'ayant prié M. Pascal le père, de solliciter pour elle dans une affaire qui était injuste, il refusa de le faire. »
A l'âge de cinq ans Biaise perdit sa mère. Sa sœur aînée, Gilbcrte, achevait sa huitième année ; leur petite sœur Jacquette , admirée plus tard pour la beauté de son esprit, sous le nom de Jacqueline Pascal, et vénérée comme une sainte, sous celui de sœur Sainte-Euphémie, faisait à peine ses premiers pas.
Les sœurs étaient précoces presque à l'égal du
frère. Très intelligente, très bonne, très belle aussi, nous dit sa fille, Gilberte, suivant la sagesse du monde, a, dans cette pieuse famille, choisi la meilleure part. Acceptant gravement, sans ambition comme sans faiblesse, les devoirs, les périls et les luttes de la vie, elle sut transmettre à ses enfants les traditions de foi, de dignité et de vertu, précieux héritage de ses pères. Sa piété éclairée n'a jamais repoussé, pour elle et pour les siens, l'usage reconnaissant des biens que Dieu envoie, la recherche des plaisirs que le ciel peut bénir, la paisible jouissance du bonheur partagé.
Jacqueline, souriante et rêveuse, la plus petite dans la maison de son père et la plus aimée, improvisait chaque jour une chanson nouvelle que les fées semblaient lui dicter.
On admirait la charmante enfant sans jamais se lasser d'elle. Les amis de son père l'invitaient sans cesse, c'était à qui la fêterait le mieux. Gilberte, qui lui servait de mère, se plaignait de ne pas la voir assez.
Biaise songeait à lui-même et à sa prodigieuse enfance quand il écrivait : « Il ne faut pas répéter à un enfant : Que cela est bien dit!
Gomme il a bien fait! Qu'il est raisonnable! Gomme il est sage! » On disait aussi : Gomme il est beau!
Etienne Pascal, fier de ses enfants et digne chef d'une telle famille, fit de leur éducation l'affaire principale de sa vie. Ne voulant travailler que pour eux, il vendit sa charge de Glermont et vint habiter Paris où ils n'eurent pas d'autres maîtres que lui. Sa maxime était qu'il faut tenir l'élève toujours au-dessus de son travail. On le pouvait avec le petit Biaise.
Pour le préparer à l'étude des langues anciennes, on enseigna au prodigieux enfant les principes généraux du langage; on lui montrait d'une manière abstraite, si la mémoire de Gilberte a été exacte, ce que c'était que les langues, comment on les avait réduites en grammaire sous de certaines règles, et que ces règles avaient des exceptions qu'on avait soin de remarquer. Gette idée générale lui débrouillait l'esprit et lui faisait voir la raison des régies, de sorte que, quand il vint à apprendre la grammaire, il s'appliquait précisément aux choses auxquelles il fallait le plus d'application.
Si Pascal, soumis à la maxime de son père,
a compris, dès Yàge de dix ans, que la philologie a des lois et ces lois leurs exceptions, et s'il a pu dominer ces questions, ce début, sur lequel glisse Gilberte sans y faire aucune réflexion, serait le trait le plus étrange d'une précocité qui n'a jamais été surpassée.
Quand Pascal écrivait : « les langues sont^ des chiffres, où, non les lettres sont changées en lettres , mais les mots sont changés en mots ; de sorte qu'une langue inconnue est déchiffrable », cette assertion audacieuse, deux siècles avant Champollion et Eugène Burnouf, résume peut-être les leçons de son père, peutêtre aussi le fruit de ses premières méditations.
A toute occasion, les enfants demandent : Pourquoi? Les parents n'en savent rien, ne l'avouent pas, les payent d'une défaite et n'y songent plus. Biaise alors interrogeait les choses. Quelqu'un ayant à table frappé devant lui un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on avait mis la main dessus, le son s'arrêtait. Il voulut en savoir la cause, et comment, sans s'épuiser, une si petite source pouvait répandre tant de bruit; il fit des expé-
riences, prêta l'oreille à tous les sons, et y remarqua tant de choses, qu'à l'âge de douze ans, il en fit un traité qui fut trouvé tout à fait bien raisonné.
Ce premier écrit de Pascal est perdu comme beaucoup d'autres de lui. Quelles que fussent les faiblesses du livret sur l'acoustique, Tidée seule de le composer était une promesse qui en confirmait tant d'autres.
C'est au même âge, à peu près, c'est-à-dire pendant sa douzième année, que, d'après un récit devenu célèbre, Pascal découvrit, par ses propres réflexions, la somme des angles d'un triangle. Le récit aullientique et sincère conserve, après trente ans écoulés, au moment où Gilberte l'écrivait, l'empreinte de l'émotion produite par une merveille et, pour ainsi parler, un miracle de génie. Il faut pourtant en discuter les détails.
« Mon père était homme savant dans les mathématiques, et avait habitude par hi avec tous les habiles gens en cette science, qui étaient souvent ciiez lui; mais comme il avait •^lessoin tl'instruire mon frère dans les langues,
et qu'il savait que la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup l'esprit, il ne voulut point que mon frère en eût aucune connaissance, de peur que cela ne le rendît négligent pour la latine et les autres langues dans lesquelles il voulait le perfectionner. Par cette raison, il avait serré tous les livres qui en traitent, et il s'abstenait d'en parler avec ses amis en sa présence; mais cette précaution n'empêchait pas que la curiosité de cet enfant ne fût excitée, de sorte qu'il priait souvent mon père de lui apprendre la mathématique; mais il lui refusait, lui promettant cela comme une récompense. Il lui promettait qu'aussitôt qu'il saurait le latin et le grec, il la lui apprendrait. Mon frère, voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que c'était que cette science et de quoi on y traitait; mon père lui dit, en général, que c'était le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportions qu'elles avaient entre elles, et, en même temps, il lui défendit d'en parler davantage et d'y penser jamais. Mais cet esprit, qui ne pouvait demeurer dans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnait
des moyens de faire des figures infailliblement justes, il se mit lui-même à rêver sur cela à ses heures de récréation; et étant seul dans une salle où il avait accoutumé de se divertir, il prenait du charbon et faisait des figures sur les carreaux, cherchant des moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles fussent égaux et des autres choses semblables. Il trouvait tout cela lui seul ; ensuite il cherchait les proportions des figures entre elles; mais comme le soin de mon père avait été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savait pas même les noms. Il fut contraint de se faire lui-même des définitions; il appelait un cercle un rond, une ligne une barre et ainsi des autres. Après ces définitions il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites; et comme l'on va de l'un à l'autre dans ces choses, il poussa les recherches si avant, qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième proposition (lu livre d'Euclide . Gomme il en était là-dessus, mon père entra dans le lieu où il était, sans que mon frère l'entendît; il le trouva si fort appliqué, qu'il fut longtemps
sans s'apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fds de voir son père à cause de la défense expresse qu'il lui en avait faite, ou le père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande, lorsque, lui ayant demandé ce qu'il faisait, il lui dit qu'il cherchait telle chose, qui était la trente-deuxième proposition du livre d'Euclide . Mon père lui demanda ce qui l'avait fait penser à chercher cela; il dit que c'était qu'il avait trouvé telle autre chose, et sur cela lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avait faites, et enfin en rétrogradant et s'expliquant toujours par les noms de ronds et de barres, il en vint à ses définitions et à ses axiomes. Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la puissance de ce génie, que sans lui dire mot, il le quitta et alla chez M. le Pailleur, qui était son ami intime et qui était aussi fort savant. Lorsqu'il y fut arrivé, il y resta immobile comme un homme transporté. M. le Pailleur voyant cela, et voyant même qu'il versait quelques larmes, fut épouvanté et le pria de ne lui pas celer
plus longtemps la cause de son déplaisir. Mon père lui répondit : « Je ne pleure pas d'affliction » mais de joie. Vous savez les soins que j'ai pris » pour ôter à mon fds la connaissance de la » géométrie, de peur de le détourner de ses » autres études, cependant voici ce qu'il a » fait. » Sur cela il lui montra tout ce qu'il avait trouvé, par où on pouvait dire en quelque façon qu'il avait inventé les mathématiques. »
Etienne Pascal manqua de prudence et d'adresse. Le livre d'Euclide devenu fruit défendu, et In géométrie entourée de mystère, / devaient exciter la curiosité de Biaise, révélée déjà par des indices qu'on ne dit pas. Comment pouvait-il prier son père de lui enseigner les mathématiques si le but de cette science lui était resté inconnu? Il n'aspirait pas assurément à apprendre la métoposcopie. Rien n'échappait à son attention; les conversations des amis de son père, tous gens de savoir, avaient plus d'une fois sans doute agité son jeune esprit. Gilbcrte se persuade que poui* atteindre la trente-deuxième proposition d'Euclide, il faut, de déductions en déductions, en
traverser trente et une autres : il n'en est pas ainsi. Un regard clairv^oyant peut apercevoir directement, et sans préparation, l'évidence du ttîéorème placé le trente-deuxième.
« On peut, a dit Pascal lui-même, avoir dans l'étude de la vérité, trois principaux objets : l'un, de la découvrir quand on la cherche; l'autre de la démontrer quand on la possède; le dernier de la discerner d'avec le faux quand on l'annonce. » La jeune curiosité de Biaise n'avait qu'un but : connaître la somme des /angles d'un triangle, ou si, comme il est probable, on l'avait énoncée devant lui, en découvrir et en comprendre la raison. Raisonnant pour lui-même, et ignorant les subtilités de la dialectique, la clarté, pour lui, faisait la rigueur. Ces libertés, ignorées chez Euclide, abaissent le problème au niveau d'un enfant de génie. Quand une barre placée sur un plan, comme disait Pascal, en attachant à ces mots une idée pour lui parfaitement claire, change de direction, on dit qu'elle a tourné d'un angle égal à celui de la direction nouvelle avec sa direction primitive. Si plusieurs déplacements se succèdent, la ligne tournant toujours
dans le même sens, l'angle de rotation totale est la somme des angles dont la barre a successivement tourné. Ces axiomes acceptés, considérons un triangle formé par trois barres. Soulevons la première pour la poser sur la seconde, elle aura tourné d'un angle égal à l'un des angles du triangle; soulevons-la une seconde fois pour la placer sur la troisième, la rotation sera, dans ce second déplacement, égale au second angle du triangle. Replaçons-la enfin, par un troisième mouvement exécuté toujours dans le même sens, sur le côté qu'elle recouvrait d'abord , elle aura précisément accompli un demi-tour, c'est-à-dire une rotation de deux angles droits, égale, d'après les principes admis, à la somme des trois rotations successives, c'està-dire à la somme des angles du triangle.
Pour deviner, pour comprendre même, les objections soulevées par une démonstration aussi simple, il aurait fallu à l'enfant de douze ans plus de génie que pour l'inventer.
L'attrait d'Euclide était irrésistible. Biaise dévora les treize livres, demanda la suite et put bientôt se mettre de la partie dans les savantes réunions qui se tenaient chez son
père, par la production de ses propres idées, jointe à de judicieuses réflexions sur les travaux des autres.
Biaise menait tout de front : son esprit déjà mûr pour la science était poli par les bonnes lettres. Sans le faire passer par tous les degrés de la discipline scolastique, on lui rendait la langue latine aussi familière que le français. Gilberte partageait ses études et Jacqueline demandait à s'y engager. Le commerce de Biaise avec les auteurs classiques a laissé peu de traces; la seule allusion dans ses œuvres aux chefs-d'œuvre de l'antiquité marque un esprit affranchi de leur joug : « Toutes les fausses beautés que nous blâmons dans Gicéron ont des admirateurs et en grand nombre. »
La maison d'Etienne Pascal était ouverte à tous les gens de savoir. Les savantes réunions, qui excitaient avant l'âge l'esprit déjà trop précoce de Biaise, ressemblaient aux séances d'une académie.
Le Père Mersenne, un de ces hommes importants et utiles qui ne sont jamais rares, remplaçait à peu près alors à lui seul ce que nous nommons aujourd'hui la presse scientifique.
Plus prompt à juger qu'à comprendre, Mersenne prenait la cycloïde pour une moitié d'ellipse, lançait un boulet de canon vers le zénith pour savoir s'il retomberait, et cherchait le moyen d'accorder, sans le secours de l'oreille, les instruments de musique; bonhomme d'ailleurs, recherché de tous, et ne dédaignant personne.
Roberval était très enflé de son mérite, et, d'après de nombreux témoignages, non moins injuste à déprécier les travaux des autres qu'empressé à vanter les siens. Descartes, pour lui. était un rival, et sans caciier son inimitié, quand il le rencontrait, l'irrévérence allait jusqu'à l'impolitesse.
Les ridicules et la vanité de Roberval faisaient souvent la fable du monde scientifique.
Bouilliau écrivait à Huygens :
« M. de Roberval a fait une sottise chez M. de Montmor, qui est, comme vous savez, homme d'iKinncur et de qualité; il a été si incivil que de lui dire dans sa maison, s'élant piqués sur iiiir (les ((pinions de M. Descartos (que M. de M(»ntmor approuvait), (pi'il avait plus d'esprit <|ue lui et qu'il n'avait rien de moins que lui
VIE DE PASCAL. l'J
que le bien et la charge de maître des requêtes, et que s'il était maître des requêtes, il vaudrait cent fois plus que lui. M. de Montmor, qui est très sage, lui dit qu'il en pourrait user plus civilement que de le quereller et le traiter de mépris dans sa maison. Toute la compagnie trouva fort étranges la rusticité et le pédantisme dû M. de Roberval. »
Pascal resta toujours bienveillant pour les admirateurs de ses premiers succès; on a cru même, non sans vraisemblance, qu'en marquant peu de sympathie pour Descartes, il prenait parti pour Roberval. C'était une des raisons peutêtre, mais Descartes en a fait naître d'autres.
Le Pailleur, très honnête homme, et très habile en plus d'un genre, était à la fois musicien, homme de lettres et savant dans les mathématiques. Aimable et enjoué, la haute société le recherchait. Il chantait plaisamment et agréablement. ïallemant des Réaux raconte, à propos d'un de ses refrains, une anecdote un peu libre. Au xvii'' siècle, quand la religion n'était pas offensée, la langue française, quoi qu'en ait dit Boileau, bravait volontiers l'hon-
nêteté. « Il ne faut pas, a dit Pascal, imaginer- Platon et Aristote avec des grandes robes de pédants, c'étaient des gens honnêtes et comme les autres riant avec leurs amis. » On savait rire ciiez Etienne Pascal. On imagine difficilement, quoique la scène n'ait rien d'invraisemblable, la savante réunion, même après le départ du Père Mersenne, écoutant une chanson de Gauthier Garguille, et le père de Jacqueline répétant un refrain digne des berceuses de Pantagruel.
Le Pailleur était pauvre. Passionné pour l'étude, il vendait ses livres quand il n'avait plus rien à y apprendre, et de leur prix en achetait d'autres. On le disait parmi les gens de lettres très habile mathématicien. On le louait, c'était peu, d'avoir appris
A découvrir sans point lio l'aulc De combien une tour est haute.
Desargues, lyonnais, géomètre de génie, était fort supérieur à Le Pailleur, même à Roberval, dont le nom prononcé plus souvent est resté cependant plus célèbre. Précurseur de Poncelrt et initiateur de Pascal, Desargues
a écrit des ouvrages qu'on ne lit plus, que peut-être on n'a jamais lus. Il en placardait les feuilles, après les avoir distribuées à ses amis, sur les murs de Paris et de Lyon, associant aux théorèmes qu'on admire aujourd'hui, d'inutiles défis à des adversaires incapables de le comprendre.
Carcavy, de Toulouse, ami de Fermât, de Pascal et de Descartes, occupait une haute situation dont les meilleurs juges le trouvaient digne. Colbert devait plus tard lui donner toute sa confiance, en le chargeant de mettre en ordre l'immense recueil des papiers de Mazarin.
Fontenelle a rappelé le souvenir des réunions scientifiques auxquelles assistait le jeune Pascal :
« Ce goût de philosopher assez universellement répandu devait produire entre les savants l'envie de se communiquer mutuellement leurs lumières. Il y a plus de cinquante ans que ceux qui étaient à Paris se voyaient chez le Père Mersenne, qui était ami des plus habiles gens de l'Europe, se faisant un plaisir d'être le lien de leur commerce. Gassendi,
22 VIEDEPASCAL.
Descartos, Ilobbes, Roberval, les deux Pascal père et fils, Blondelet quelques autres s'assemblaient chez lui. Il leur proposait des problèmes de mathématiques ou les priait de faire quelques expériences par rapport à do certaines vues et jamais on n'avait cultivé avec plus de soin les sciences qui naissent do l'union de la géométrie et de la physique.
Il ?e fit des assemblées plus régulières chez de Monlmor, maître des requêtes, et ensuite chez Thévenot. »
Il résulte du récit de Gilberte que quelques réunions ont été tenues chez Etienne Pasca!.
Nous avons le titre, mais le titre seulement, des travaux originaux que Pascal devait présenter à cette Académie, c'est ainsi qu'il la nMiiuiic. Il promit des connnunications successives, qu'il lit sans doute, mais sans en conserver le détail. Pascal, à l'àgc* de seize ans, étonna les mathématiciens par un traité sur les sections coniques. Le prodigieux enfant « y passait sur le V('ntr(\ stiivjnl le Père Mersenne, Il Ions rt'[i\ (\u\ ;i\;ii('nl IriiiN- le sujet ;iv;uit lui. pMiii- ;dli'i- rcjdinili'c .\|)nlloiiius(|ui S('iiilil;iil
VIEDEPASCAL. 23
même, dans son ouvrage dont il ne reste que des fragments, avoir été moins heureux que lui ».
Mersenne, toujours empre&sé, adressa à Descartes le traité du jeune Pascal.
Descartes admirait peu et louait moins encore. Le sujet, d'ailleurs, n'était pas fait pour lui plaire. Passer sur le ventre à tous les géomètres était à ses yeux chose aisée. Son livre sur la géométrie, en rendant droils les chemins tortus et les raboteux unis, avait aboli le droit d'inventer avec génie dans une science désormais réduite en formules. Il le croyait, et le disait. C'est sur la vieille route cependant que Pascal, indifférent à la méthode de Descartes, faisait d'admirables rencontres.
Descartes répondit froidement, presque avec dédain, qu'avant d'avoir lu la moitié du livret sur les sections coniques, il avait reconnu que l'auteur avait appris de M. Desargues. Cela était vrai, mais pour le reconnaître, il n'était pas besoin de lire la moitié du livret. Pascal le disait formellement. Mais après avoir suivi les traces de Desargues, il fait de mémorables découvertes sur cette route qui devient sienne. Descartes n'en dit rien.
Xi VIE DE PASCAL.
Biaise, accoutumé aux louanges comme ]\Jithridate au poison, ne l'était ni à l'indifférence ni au dédain. On a cru voir, dans ce premier froissement, l'explication de ses jugements peu bienveillants et de ses relations peu amicales avec Descartes. Il est certain que les amis d'Etienne Pascal ont blâmé la réponse trop peu obligeante de Descaries pour un enfant d\m si rare mérite.
On a ajouté, sans preuve aucune, que non content de dédaigner les théorèmes découverts par Biaise, Descartes les attribuait à Etienne qui, par une indigne supercherie, en aurait fait honneur à son fils.
Pascal et Descartes ne furent jamais amis : aucune explication n'est nécessaire. Leurs goûts étaient incompatibles. Tous deux étaient géomètres, tous deux à l'occasion savaient l'oublier. Le premier, comme Montaigne, avait la vue claire, mais l'appliquait à peu d'objets; il repoussait « la curiosité inquiète des choses qu'on ne peut savoir, voyant toutes choses causées et causantes, aidées et aidantes, médialement et immédiatement, et toutes s'en- Irf'lcnant par un lien uahirel et insensible
qui lie les plus éloignées et les plus indifférentes, il tenait impossible de connaître les parties sans le tout, non plus que le tout sans les parties ».
La nature pour le second n'avait pas d'énigmes. Pascal ne l'entendait pas sans impatience expliquer ce qui est inexplicable, analyser ce que rien ne démêle et bâtir sur le vide en refusant d'y croire; il écoutait par politesse, répondait comme il pouvait, et faisait effort pour ne pas rire. Le trait commun aux deux grands esprits, je veux dire l'indifférence pour les œuvres d'autrui, n'était pas fait pour les rapprocher.
Je rencontre dans les fragments disjoints, séparés, pour mieux dire, qu'on a nommés Pensées de Pascal, l'expression de son dédain pour les principes généraux, qu'en toutes choses Descartes cherchait et prétendait atteindre.
« Voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot. Oui, mais cela est inutile si on ne l'explique, et quand on vient à l'expliquer, dès qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous
vouliez éviter. Ainsi, quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles comme en un coffre, et ne paraissent jamais qu'en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l'un en l'autre. »
Pascal dit ailleurs :
« La nature a mis toutes ses vérités chacune en soi-même. Notre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n'est pas naturel, chacune tient sa place. »
Etienne Pascal avait placé sur l'Hôtel de ville do Paris une partie importante de sa fortune. C'était une imprudence. Le roi, dans ses endjarras continuels, accroissait le désordre des finances en tentant en même temps ses sujets du péché d'usure, condamné par les conciles, par les papes, par tous les Pères unanimement et, prétendaient les jurisconsultes, l>ar les principes mêmes de la justice humaine.
« L'avarice seule, dit un Père de l'Eglise, peut regarder son argent comme une terre féconde, le pressentant ù qui le veut, pour attirer celui d'aiilrui, pour augmenter par une funeste sup-
putalion d'intérêts, exigeant ceci pour cela, jusqu'à ce qu'elle ait recueilli une somme, non pas égale au prêt qu'elle a fait, mais enflée du surcroît détestable que lui ont produit les années, les mois et les jours, armés pour ainsi dire, de leur nombre et devenus terribles par leur multitude. »
Le gouvernement n'en faisait pas moins des emprunts, et le taux promis pour Fintérêt croissait toujours. Pendant les premières années de la régence d'Anne d'Autriche, on emprunta au denier quatre, c'est-à-dire à vingt-cinq pour cent.
La banqueroute était inévitable. En l'année 1615 déjà, on avait supprimé deux quartiers qui jamais ne furent rétablis. En réduisant les rentes à la moitié de la somme promise, le gouvernement, pour toute raison, alléguait la dureté des temps,
Richelieu, en 1638, sept ans après le placement fait par Etienne Pascal, annonça une réduction nouvelle, en promettant toutefois de payer les arrérages quand on le pourrait. On ne le put jamais. Le métal qui doit fournir le payement est si rare, disait le décret, qu'il ei^t
légitime de rattendre sans impatience. Les rentiers s'agitèrent pourtant. Etienne Pascal fut compromis. « Il se dit ce jour-là des paroles et même on fit des actions un peu violentes », dit Gilberte, dans le récit de la vie de sa sœur. Tallemant des Réaux est plus précis :
« M.Pascal et un nommé de Bourges, avec un avocat au conseil, firent bien du bruit et à la tête de quatre cents rentiers comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Seguier. »
On enferma trois rentiers à la Bastille. Etienne Pascal, appréhendant le même sort, s'enfuit en Auvergne.
Gilberte, déjà l'àme de la maison, devint le chef de la famille.
La correspondance était active. Jacqueline faisait facilement des vers faciles; son père les admirait à l'égal des découvertes de Biaise; ils étaient sa consohition. Marguerite Pericr nous en a conservé un grand nombre : c'est trop. Le choix, il ci^t vrai, eût été embarrassant. La muse de Jacqueline rase la terre d'un pas toujours égal.
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Il ne serait pas juste, en la jugeant, d"oublier que Fauteur avait douze ans à peine. Sans en être meilleurs, ses vers deviennent prodigieux.
Le rondeau suivant est de 1637. Jacqueline avait onze ans :
Pour vous j'abandonnai mon cœur, Mais vous avez tant de rigueur Que si vous n'étiez pas si belle, Je serais sans doute infidèle.
Ce vous serait un grand malheur.
Ayez un peu plus douceur, Vous verrez ma fidèle ardeur Qui ne sera jamais rebelle Pour vous.
Souffrez que votre œil, mon vainqueur.
Apaise un moment ma douleur Et ne soyez plus si cruelle, Autrement nous aurions querelle.
Y trouveriez-vous de Thonneur Pour vous?
La chanson suivante est de la même année
Climène était la reine de mon àme.
Cette ingrate dame
Méprisait mes feux.
Mais quand je vis les yeux de Dorimène,
Je quittai Climène :
Je brûlai pour eux.
Lors mon bonheur à soi seul comparable
D'amant misérable
Me rendit heureux,
Mo faisant voir lo> yeux de DoriinciiL'.
Lors ([iiitlanl Cliinène,
Je brûlai i)Our eux.
Hènis, mon ccrur, celle heureuse journée,
l/hcure Ibrlunée,
Qui changea mes Icux, Où je pus voir les yeux de Dorimène,
Où ([uittaul Climène,
Je brûlai pour eux.
Jacqueline s'élevait jusqu'à l'églogue. Gelic- <-i est de sa treizième année :
Un jour, dans le profond d"un bois,
Je fus surprise d'une voix :
C'était la bergère Silvie
Qui parlait ix son cher amant
Et lui dit pour tout compliment :
'< Je vous aime bien plus, sans doute que ma vie. »
Lors j'entendis ce bel amant
Lui répondre amoureusement :
— J)e plaisir mon âme est ravie.
Je me meurs, viens à mon secours
Et pour me guérir, dis toujours :
•. Je vous aime bien plus, sans doute (pie ma vie. »
Vivez, ô bien heureux amants!
Dans ces parfaits contentements,
Malgré la rage de l'envie
Et (jne ce mutuel discours
Soit ordinaire en vos amours :
Je vous aime bien plus, sans douli' que ma vie. ••
\ji\ petite JacqiK'liii"' cliantait tout. Les amies «le (iiibcrtc, Giibeiie aussi peut-être, en tenant (levant elle des propos sur rameur, avaient
inspiré ses déclarations de tendresse. Quelques chansons entendues au dessert donnèrent à l'aimabie enfant l'idée de célébrer le vin, à peu près comme un élève de rhétorique chante les héros d'Homère ou les dieux de l'Olympe. Un riche gobelet, transformé en vase de fleurs, lui inspira ce couplet bachique :
A bas, à bas ces fleurs!
Vous profanez ce verre.
Le fade émail de ces couleurs N'est fait que pour des pots de terre. C'est pervertir l'ordre des choses.
Un métal si divia
N'est pas fait pour des roses :
Il est fait pour du vin.
Biaise admirait sa petite sœur : les rimes étaient correctes, la mesure irréprochable, les règles respectées. Le problème était résolu. Heureusement ce n'est pas un problème.
Biaise ne l'a jamais compris; nous en avons la preuve dans ces lignes souvent reprochées à sa mémoire :
« Gomme on dit beauté poétique, on pourrait dire aussi beauté géométrique et beauté médicinale, cependant on ne le dit point et la raison
en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie et qu'il consiste en preuves, et quel est l'objet de la médecine et qu'il consiste en la guérison, mais on ne sait en quoi consiste l'agrément qui est l'objet de la poésie, on ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu''il faut imiter et, à faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres, siècle d'or, merveille de nos jours, fatal laurier, et on appelle ce jargon, beauté poétique. »
Ainsi parlait Biaise vingt ans après, à l'époque où il écrivait : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux! »
Pauvre Jacqueline! Le frère tant admiré, qui ne lisait guère de vers et ne regardait guère de tableaux, songeait à elle sans doute en dédaignant les poètes, peut-être à leur ami Philippe de Champagne en partant de la vanilé de la peinture.
Un sonnet de Jacqueline sur la grossesse d'Anne d'Autriciie fit plus de bruit que ses chansons galantes.
La reine désira la connaître. Une amie de la famille conduisit Jacqueline à Saint-Germain. Les princesses avaient peine à croire qu'une enfant eût pu rencontrer sans aide des vers tels que ceux-ci :
Grand Dieu, je te conjure avec affection De prendre notre reine en ta protection.
Mademoiselle, croyant l'embarrasser, lui demanda quelques vers pour elle. Jacqueline toujours prête, écrivit, après quelques minutes de réflexion :
Muse, notre grande princesse Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse A louer sa beauté, mais il faut avouer
Qu'on ne saurait la satisfaire Et que le seul moyen qu'on a de la louer C'est de dire, en un mot, qu'on ne saurait le faire.
L'épreuve était décisive.
La reine, plus d'une fois, prit plaisir à revoir la charmante fille. Un tel honneur réjouissait la famille. Jacqueline simple et modeste, sans en être enivrée, ne racontait ses succès qu'à ses poupées.
Le cardinal, malgré la rareté des métaux précieux, n'épargnait rien pour embellir ses
fêtes. Il voulut, sur son théâtre, faire représenter par des enfants : P Amour hjranniquey tragédie de Scudéry. Madame d'Aiguillon, sa nièce, ordonnatrice de la fêle, destina un rôle à Jacqueline. Les plus grands seigneurs, quand on parlait au nom du cardinal, mettaient leur vanité à obéir. Gilberte s'en excusa et répondit fièrement : « M. le cardmal ne nous fait pas assez de plaisir pour que nous ayons le désir de lui en faire. » Des amis plus prudents intervinrent, et Jacqueline accepta dans la tragédie le rôle de Cassandre.
Gassandre est confidente d'Ormène, épouse du roi Tyridate. Tyridate, roi du Pont, aime Polyxène, épouse de Tigrane, frère d'Ormène. Oubliant tout pour satisfaire sa passion, W rassemble une armée, détrône son beau-père et jette Tigrane dans les fers. La tente du vainqueur sera la prison de Polyxène. La douce Orniène excuse son époux : sa rivale est si belle ! Gassandre, c'est-à-dire Jacqueline, lui répond :
Klle est belle, en effet, mais pas plus que vous n'êtes.
Ce vers était sans doute le signal d'une ovation pour Ormène.
Tyridate aime son épouse, mais la bigamie ne l'effraye pas. Ormène est indulgente; tout s'arrangerait honorablement si Polyxène devenait veuve. Tigrane le comprend et charge Cassandre de lui demander du poison. L'adroite Gassandre, pour recevoir ses ordres, a trompé la vigilance des gardiens. Il faut sortir. En la voyant se diriger d'elle-même vers une porte « au public moins connue », comme dit Racine, Tigrane s'écrie :
A ton charmant esprit on ne peut rien apprendre.
Et sur ce vers on applaudit Jacqueline, comme deux siècles plus tard mademoiselle Mars, sur la réplique de Suzanne à Almaviva :
Et moi, monseigneur!
Le dénouement n'a rien de tragique. Le peuple se révolte et délivre Tigrane. Polyxène est rendue à son époux, et chacun jette un voile sur le passé.
Jacqueline enleva tous les suffrages; on s'écriait au milieu des applaudissements : c'est la petite Pascal qui a fait le mieux! Gracieuse et enjouée, non sans émotion, mais sans trouble,
et hardiment empressée pour ne pas perdre l'occasion, la charmante enfant s'avança seule vers Richelieu et, dans un compliment rimé, lui demanda le retour et la grâce de son père.
Une robe écarlate autorise tout. Le cardinal la prit sur ses genoux et la baisa plusieurs fois, « car elle était bellote », dit Tallemant des Réaux.
Laissons Jacqueline raconter ce petit drame, plus touchant que celui de Scudéry.
« Monsieur mon père,
» Il y a longtemps que je vous ai promis de ne vous point écrire si je ne vous envoyais des vers et n'ayant pas eu le loisir d'en faire à cause de cette comédie, dont je vous ai parlé, je ne vous ai point écrit il y a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les envoyer et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier en l'hôtel de Richelieu, où nous représentions l'Atnow tyrannuiue devant M. le Cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui s'est passé.
» Premièrement, M. de Montdory entretient M. 1(; Cardinal depuis trois heures jusqu'à sept
heures et lui parla presque toujours de vous de sa part et non pas de la vôtre, c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette affaire de rentes et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées comme on l'avait fait croire et que vous vous étiez seulement trouvé une fois chez M. le Chancelier et encore que c'était pour apaiser le tumulte et pour preuve de cela il lui conta que vous aviez parlé à M. Foquet d'avertir M...; il lui dit aussi que je lui parlerais après la comédie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le Cardinal à lui dire : — Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me demandera. M. de Montdory dit la même chose à madame d'Aiguillon, laquelle lui disait que cela lui faisait grand'pitié, et qu'elle y apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le Cardinal parut y prendre grand plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se mettait à rire, comme aussi tout le monde de la salle.
» Dès que la comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de parler à madame d'Aiguillon; mais M. le Cardinal s'en allait, ce qui fut cause que j'avançai droit à lui, de peur de perdre cette occasion-là en allant faire la révérence à madame d'Aiguillon; outre cela, M. de Montdory me pressait entièrement d'aller parler à M. le Cardinal. J'y allai donc, et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela n'était pas imaginable. Car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui, il s'écria : — Voilà la petite Pascal! » et puis il m'embrassait et me baisait et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction et puis, quand je les eus dits, il me dit : — Allez, je vous accorde tout ce que vous demandez; écrivez à votre père qu'il revienne en toute sûreté.
» Après cela, comme madame d'Aiguillon s'en allait, ma sœur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses, et lui demanda où était mon frère et dit qu'elle eût bien voulu le voir.
Gela fut cause que ma sœur le lui mena; elle lui fit encore grands compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science.
» Je m'estime extrêmement heureuse d'avoir
aidé à une affaire qui peut vous donner du
contentement; c'est ce qu'a toujours souhaité
avec une extrême passion, monsieur mon père,
» Votre très humble et très obéissante fille
et servante
» Pascal. «
Richelieu tint sa promesse. Etienne Pascal, nommé intendant de Normandie à Rouen, devint un des premiers personnages de la ville. Gondorcet va trop loin en présentant sa nomination comme un acte de perspicacité et de juslice. Personne, s'il n'eût été le père de Jacqueline, n'aurait songé à lui, mais personne non plus ne s'étonna de cette haute fortune. Etienne Pascal n'était pas un parvenu grandi par le caprice du ministre. Sa famille, habituée aux emplois publics et aux dignités, faisait remonter à Louis XI des titres authentiques de noblesse. La menace de la Bastille était un ennui qu'un homme de rien n'avait pas à craindre.
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Les circonstances étaient graves.
Les partisans et les traitants, par leurs exactions, avaient mérité rexécration publique. Le poids des tailles était insupportable et les contraintes les plus rigoureuses menaçaient la vie, la liberté et les biens de tous les sujets du roi.
Les plus riches, dans chaque paroisse, devaient répondre pour tous. Le Parlement et la Cour des aides de Rouen condamnaient cette prétention. La nécessité des affaires ne permettait ni d'écouter leurs conseils ni de respecter leurs arrêts; à tout prix, l'impôt devait rentrer.
La résistance devint rébellion. On massacra les receveurs pour piller leurs bureaux. Les turbulents balancèrent l'effort des hommes d'armes qu'on put leur opposer, et la petite armée, enivrée et accrue par le succès, osa braver l'approche dos troupes royales. Le maréchal Gassion, étonné de l<>ur audace, et sans pitié pour ces va-nu-pieds, les refoula dans Avranches, les y réduisit à merci et, avec la brutalité d'un soldat, pour ne pas encombrer les bagnes, pour brider le peuple, pour rassasier enfin sa
colère, fit pendre tous les prisonniers. On le loua d'avoir éteint le flambeau de la sédition; Pascal a condamné l'image comme trop luxuriante.
Attentif à cette sanglante tragédie où son père jouait un rôle, Pascal, déjà fidèle aux principes de toute sa vie, ressentait plus d'irritation contre les mutins que de pitié pour les victimes. A aucune époque, il n'aurait absous ceux qui osaient écrire : « comme si tout n'était pas excusable en un peuple justement irrité et qui, après tant de mespris en ses très justes plaintes, après tant de dénis de justice par ceux qui étaient tenus de la faire et , parmy tant de dangers, ne sachant à qui avoir recours ny mesme à qui se fier, y a esté porté de force et nécessité ».
Etienne Pascal et son collègue Paris, zélés pour les intérêts du roi, crurent se montrer rigoureux en taxant la ville de Rouen à la somme de cent cinquante mille livres. Les échevins trouvant la charge excessive, implorèrent toutes les protections; celle de l'archevêque semblait toute naturelle, il donna l'excellent conseil de le supplier d'ordonner des prières
publiques pour apaiser la colère de Dieu et la justice du roi. C'était trop tôt. Loin de faire amende honorable , les bourgeois prirent les armes. L'affaire se termina comme la llareUe au temps de Charles VJ, dans cette même ville de Rouen, et comme beaucoup d'autres sans doute. « Le roy Charles VI avait envoyé aux Rouennais, messire Jean de Vienne admirai de France, qui en fit exécuter aucuns et après leur pardonna la peine criminelle qui fut convertie en civile, dont grandes finances furent tirées. »
Seguier vint à Rouen sous Louis XIII, .comme Jean de Vienne sous Charles VI, il lit pendre cinq des plus notables, et pardonna aux autres, dont, celte fois encore, grandes finances furent tirées.
La contribution dont les Rouennais se disaient accablés fut décuplée. Etienne Pascal montra dans ces tristes circonstances beaucoup de droiture et de fermeté.
Ktienne Pascal, lors de la suppression des intendants exigée par le Parlement, quitta Rouen en 1048. Mazarin, en récompense des services rendus, lui donna les lettres de conseiller d'Etat, titre d'iiunneur (lui n'enrichissait
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pas. On était au début de la Fronde. Les faveurs plus solides, dit Guy Patin, devaient alors être extorquées plus qu'obtenues. Etienne Pascal était de ces honnêtes gens dont parle La Bruyère, qui se payent de l'application qu'ils ont à leur devoir, par le plaisir qu'ils ont à le faire,et se désintéressent sur la reconnaissance, qui leur manque quelquefois.
Après avoir, pendant huit ans, géré les finances d'une grande province, jugé sans appel dans les cas les plus graves, accueilli ou rejeté des nriilliers de requêtes publiques ou privées, s'être vu chaque jour en position de refuser ou d'accorder des grâces, Etienne Pascal n'avait accru que ses embarras d'argent et la médiocrité de sa fortune. Il laissa sa famille très éloignée de la richesse.
Celui qui veut s'enrichir ne peut être juste devant Dieu, dit le sage : Qui festinat ditari, non erit innocens. Le pieux Etienne le savait.
Les rentes sur l'Hôtel de ville étaient mal payées. Guy Patin, dans une lettre du 16 novembre 1649, nous en donne des nouvelles :
» Il y a ici beaucoup de gens fort incommodés
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d'avoir prêté ou roi ; la plupart de ces gens-là ontgrand'peine à se soutenir et sont à la veille d'une honteuse banqueroute s'ils ne reçoivent quelques douceurs de M. d'Esmery, de qui la plupart ont souhaité le retour aux finances, pour cet effet, et néanmoins il n'y a rien de si incertain. Il y a apparence qu'il sera premièrement pour le roi qui le met en besogne, et puis après pour le Mazarin et pour tous ceux qui l'ont rétabli en cette grande charge. Par après, il travaillera pour lui-même, sa famille et pour ses amis. Enfin j'ai peur que le reste ne soit bien court pour beaucoup des gens qui s'y attendent pour le grand besoin qu'ils en ont. »
Biaise, pour abréger le travail de son père, avait inventé une machine à calculer, souvent vantée comme preuve de son génie. Le problème est facile, il n'était pas besoin d'un Pascal pour le résoudre. Un horloger de Rouen, sur l'annonce d'une machine à calculer, avait eu, sans aucune science, l'adresse d'en construire une Tort admirée par ceux qui l'essayèrent.
Pascal, indifférent à la gloire, tous ceux qui
l'ont connu l'ont répété, n'aimait pas cependant qu'on la lui disputât. Méprisant cet humble rival sans le dédaigner, le jeune inventeur se montra , comme dans toutes les circonstances de même sorte, adversaire redoutable et violent.
L'applaudissement fut grand et universel. La muse de Loret célébra le succès de la machine :
Je me rencontrai l'autre jour Dedans le petit Luxembourg, Auquel beau lieu que Dieu bénie Se trouve grande compagnie Tant duchesses que cordons-bleus, Pour voir les effets merveilleux D'un ouvrage d'arithmétique Autrement de mathématique, Où, par un secret sans égal, Un auteur qu'on nomme Pascal Fit voir une spéculative Si claire et si persuasive, Touchant le calcul et le jet, Qu'on admira le grand projet.
Il fit encor sur les fontaines Des démonstrations si pleines D'esprit et de subtilité Que l'on vit bien, en vérité, Qu'un très beau génie il possède Et qu'on le traita d'Archimède.
Pascal attachait une grande importance à sa découverte.
'l6 VIE DE PASCAL.
Il écrivait longtemps après :
« La machine arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux, mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux. »
La construction de la machine arithmétique absorba pendant trois ans l'activité de Pascal. Il en dessinait toutes les pièces et travaillait de ses mains pour guider les ouvriers.
C'est à Rouen également que Pascal, instruit parle Père Mersenne de la découverte du baromètre en Italie, étudia la théorie du vide, l'équilibre des liqueurs et découvrit le principe dont la presse hydraulique, sa plus glorieuse découverte, devint l'ingénieuse conséquence. Mersenne, par un motif que l'on ignore, avait lu le nom de Toricelli. Le baromètre venait d'Italie, c'est tout ce que savait Pascal. Pascal, s'avançant par degrés, accepta d'abord les principes de l'école; dans son premier écrit, daté de 1647, il croit à l'horreur du vide et veut prouver seulement que, comme l'avait supposé Galilée, elle a une limite.
Nous aurons à revenir sur le rôle de Pascal dans la création de l'hydrostatique.
Les poètes, alors fort répandus, célébraient les ingénieuses découvertes de Pascal.
D'Alibray lui écrivait :
De cette vérité tu nous rends une preuve
Ta claire expérience où le vide se treuve.
Nous convainc, cher Pascal, par des moyens puissants
Et nous fait dire à tous : insensé qui se fie
A la philosophie
Sans le secours des sens.
Tandis que Biaise, souffrant et infirme, cherchait dans la science un divertissement, ses deux sœurs, rayonnantes de jeunesse, de grâce et de beauté , se plaisaient aux succès du monde. Elles embellissaient les plus belles fêtes; un murmure joyeux y saluait l'entrée des demoiselles Pascal, et ceux qui s'approchaient pour entendre les aimables et gais propos de Jacqueline n'avaient à craindre aucune déception. Sa précoce réputation disposait à l'admiration.
Le grand Corneille l'encourageait et vantait ses vers. Elle prit part, sous son patronage, au concours des Palinods et obtint le prix.
L'institution du concours remontait à l'an-
née 1486. Maître Pierre Daré, écuycr de Ghateauroux, conseiller du roi et lieutenant général à Rouen, ayant été élu prince, c'est-à-dire président, de l'illustre confrérie de la Conception de la Vierge, instituée en 1072 par Tarchevêque Jean de Bayeux, proposa des prix aux poètes qui auraient le mieux rencontré sur le sujet de la Conception de la sainte Vierge. Le Puy, c'est-à-dire le théâtre où les poésies devaient être lues et examinées, fut premièrement tenu en l'église paroissiale de Saint- Jean.
Gilberte dans le récit qu'elle nous a laissé de la vie de Jacqueline nous dit :
(^ M. Corneille ne manqua pas de venir nous voir et pria ma sœur de faire des vers sur la Conception de la Vierge, qui est le joui' qu'on donne des prix.
» Tous les poètes français étaient admis au Concours.
» Elle fit des stances et on lui donna le prix avec des trompettes et des tambours, en grande cérémonie. Elle reçut cela avec une indifférence admirabli,'. »
Corneille, pendant la cérémonie, improvisa quelques vers à l'adresse du président, auquel une vieille tradition accordait dans l'exercice de ses fonctions le titre de prince.
Prince, je prendrai soin de vous remercier
Pour une jeune muse absente Et son âge et son sexe ont de quoi convier A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante. De nos poètes fameux, les plus hardis projets Ont manqué bien souvent d'assez justes sujets
Pour voir leurs muses couronnées.
Mais c'en est un beau qu'aujourd'hui
Une fille de douze années A, seule de son sexe, eu des prix sur le Puy.
Jacqueline, quoi qu'en dise Corneille, avait quinze ans, car elle est née le i octobre 1625. Sa pièce de vers est datée du mois de décembre 1640.
Biaise faisait allusion sans doute aux souffrances de toute sa vie, quand il écrivait :
a Quand on est malade, on prend médecine gaiement. Le mal y résout, on n'a plus la passion, les désirs, les divertissements de promenade que la santé donne et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La maladie donne des passions et des désirs conformes à l'état présent. »
Tout en plaçant ses infirmités parmi les exercices de la pénitence, Biaise désirait guérir, et, sans grande confiance, obéissait aux médecins. Plus tard, il écrivait à ce sujet :
« Si les magistrats avaient la véritable justice, si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire des bonnets carrés, la majesté de leur science serait assez vénérable d'elle-même; mais, n'ayant qu'une science imaginaire, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire et par là, en effet, ils s'attirent le respect. Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tête, sans une opinion avantageuse de sa suffisance. »
Sans insister sur les drogues qu'il n'avalait qu'avec de grands efforts, les médecins donnèrent à Pascal l'excellent conseil d'épargner sa chair et de se divertir. L'ordonnance lui plut et Jacqueline, devenue déjà intolérante et sévère, trouva qu'elli' lui plaisait trop.