L:i ferveur religieuse, toujours en honneur
dans la famille Pascal, avait redoublé, chez le père comme chez les enfants.
Au mois de janvier 1646, Etienne Pascal élant sorti de chez lui pour quelque affaire de charité, tomba sur la glace et se démit une cuisse. Dans cet état, il ne crut pas devoir donner sa confiance à d'autres personnes qu'à deux gentilhommes voisins de Rouen, qui avaient une grande réputation pour ces sortes de maux. Ces deux gentilhommes, MM. de la Bouteillerie et des Landes, n'avaient d'autres pensées que celles de leur salut et de la charité envers le prochain. Ils avaient fait bâtir chacun un petit hôpital au bout de leur parc. M. des Landes, qui avait dix enfants, mit dix lits dans le sien et M. de la Bouteillerie, qui n'en avait point, en mit vingt. Ils recevaient tous les pauvres malades qui se présentaient et les traitaient fort charitablement, leur servant de médecin et de chirurgien.
M. Pascal ayant prié ces messieurs de lui remettre la cuisse, ils y travaillèrent et vinrent passer quelque temps chez lui pour être à portée de remédier aux accidents qui pour-
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raient survenir. Leurs exemples et leurs discours y opérèrent bientôt un grand changement. On voulut lire les livres de piété qu'ils lisaient, afin de s'instruire de la religion comme ils l'étaient. Ce fut ainsi que la famille Pascal commença à prendre connaissance des '/ ouvrages de Jansénius, de M. de Saint-Cyran, de M. Arnauld et d'autres de ce genre dont la lecture ne fit qu'augmenter le désir qu'ils avaient de se donner à Dieu.
Biaise fut le premier touché.
Dans les lectures conseillées par les pieux gentilhommes, on a cru pouvoir dire quels passages ont incliné et plié l'esprit de Pascal. Une page de Jansénius a été signalée, qui semble, par une singulière rencontre, directement adressée au jeune savant.
L'application facile en devient-elle plus efficace? La question est douteuse. La prédication opère par sa propre vertu et persuade souvent — le paradoxe est de Saint-Paul — parce qu'elle n'a point de force pour persuader. -^ Dans les effets de la grâce la logique n'a jrien à voir.
Pascal, qui souffrait toujours, avait besoin de
bénir le bras qui le frappait. Chrétien dès le berceau, il était préparé à entendre le langage de ceux qui sont du Ciel.
Engagés par son exemple, animés par son ardeur, habitués pour Biaise à l'admiration et disposés à la confiance, son père, son beaufrère et ses sœurs se montrèrent prompts à suivre ses traces, et Jacqueline, reconnaissante de la grâce épanchée sur toute la famille, appliquait à son frère les paroles de l'Écriture :
Credidit ipse et domus ejus tota.
Un homme à Rouen enseignait alors une nouvelle philosophie qui attirait tous les curieux. Gilbert écrit à ce sujet :
« Mon frère ayant été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis, y fut avec eux, mais ils furent bien surpris dans l'entretien qu'ils eurent avec cet homme, qu'en leur débitant les principes de la philosophie, il en tirait des conséquences sur des points de foi, contraires aux décisions de l'Église. Il prouvait, par ses raisonnements, que le corps de Jésus-Christ n'était pas formé du
sang de la sainte Vierge, mais d'une autre matière créée exprès et plusieurs autres choses semblables. — Ils voulurent le contredire, mais il demeura ferme dans ce sentiment; de sorte qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avait de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui avait des sentiments erronés, ils résolurent de l'avertir premièrement et puis de le dénoncer s'il résistait à l'avis qu'on lui donnait. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis, de sorte qu'ils crurent qu'il était de leur devoir de le dénoncer à M. du Bellay, qui faisait pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen, par commission de l'archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet homme, et l'ayant interrogé, il fut trompé par une confession de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa main, faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance qui lui était donné par trois jeunes hommes. Cependant, aussitôt qu'ils virent cette confession de foi, ils connurent ce défaut; ce qui les obligea d'aller trouver à Gaillon -M. larchevèque de Rouen, qui, ayant examiné toutes les choses, les trouva si importantes,
qu'il écrivit une patente à son conseil et donna un ordre exprès à M. du Bellay de faire rétracter cet homme sur tous les points dont il était accusé, et de ne recevoir rien de lui, que par la communication de ceux qui l'avaient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi, et il comparut dans le conseil de M. l'archevêque, et renonça à tous ses sentiments et on peut dire que ce fut sincèrement, car il n'a jamais témoigné de fiel contre ceux qui lui avaient causé cette affaire.
» Ainsi cette affaire se termina doucement. »
L'affaire se termina doucement, il est vrai, mais après avoir procuré de cruelles alarmes au frère Saint -Ange. Le zèle de Pascal le poursuivit devant le conseil de l'archevêché. « Le jeune Pascal, disent les procès-verbaux, ne s'y présentait pas comme accusateur, c'est comme témoin qu'il repoussait les excuses alléguées. » La distinction est subtile. Cousin a détourné éloquemment les yeux de cette déplorable affaire. Nous ne devons pas l'imiter, car elle confirme, loin de les démentir, les principes toujours avoués et proclamés par
Pascal. Les conséquences possibles de son action ne le faisaient ni trembler ni gémir. Sa conscience était tranquille.
Jamais les principes de Pascal n ont changé.
« Si j'étais, écrit-il dix ans après, dans une ville où il y eut douze fontaines et que je susse certainement qu'il y en a une empoisonnée, je serais obligé d'avertir tout le monde de n'aller point puiser de l'eau à cette fontaine. Et comme on pourrait croire que c'est une pure imagination de ma part, je serais forcé de nommer celui qui l'a empoisonnée, plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner. »
Dans une lettre célèbre, restée trop longue faute de temps pour la faire plus courte, c'est la dix-septième à<iB Lettres provinciales, Pascal déclare qu'en matière aussi grave, la prescription n'existe pas. Parlant d'un attentat contre la Foi, oublié depuis trente-six ans, il s'écrie :
« Vous en connaissez l'auteur, mes pères, et par conséquent vous êtes obligés de déférer cet impie au roi et au Parlement pour le faire punir comme il le mériterait. »
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Quelle que soit lo répugnance pour le rôle de dénonciateur, le devoir, selon Fénelon, est de la surmonter. C'est ce qu'il exprime dans une lettre au Père Quesnel : ^
« Le titre de dénonciateur, quoique affreux en soi, est très juste et très nécessaire d'après tous vos principes. »
Bossuet pensait de même :
« Si ceux qui sont en sentinelle sur la maison d'Israël ne sonnent pas de la trompette, Dieu demandera de leurs mains le sang de leurs frères qui seront déçus faute d'avoir été avertis, »
Rien aux yeux des croyants n'est plus dangereux que la tolérance.
Madame Guyon, quelques années plus tard, dogmatisait à son tour, et inquiétait par sa puissance de séduction la prudence de l'évêque de Meaux. Fénelon, en y appliquant toute sa charité, croyait à l'innocence de son amie. Sur ce point seul portait le débat; sur le devoir de punir l'hérésie, les illustres prélats convenaient des mêmes principes.
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« Oui, s'écrie Fénelon, héroïque pour défendre l'Église, comme un Romain pour sa patrie, oui, je brûlerais mon amie de ma propre main et je me brûlerais moi-même avec joie, plutôt que de laisser l'Église en péril. »
Telles sont ses propres paroles.
La réponse de Bossuet en accroît la force :
« Ne brûlez pas madame Guyon, lui dit-il, vous seriez irrégulier. Ne brûlez pas une femme qui témoigne se reconnaître, à moins, encore une fois, que vous soyez assuré que la reconnaissance n'est pas sincère. »
Bossuet a raison. Il est irrégulier de brûler les gens avant qu'ils l'aient mérité. L'affaire allait là pour le frère Saint-Ange; il le savait. Ne pas se reconnaître eût été périlleux, mais il se reconnaissait de mauvaise grâce. Pascal le serrant de près, discutait sa rétractation équivoque.
Quand son zèle suit la voie tracée à Fénelon i)ar Bossuel, pourquoi détourner les yeux?
Tout s'arrangea pour le frère Saint-Ange. Etienne Pascal, par une déposition très habile, ne contribua pas peu à adoucir l'affaire, et l'archevêque de Rouen, par sa prudence, déchargea Biaise de la terrible responsabilité dont il se serait fait gloire.
Gilberte, mariée à Glermont, était devenue madame Perler; elle retrouva, dans sa ville natale, avec le respect qu'elle méritait, la considération et le rang dès longtemps accordés à sa famille.
Fléchier, désireux d'amuser ses lecteurs, affecte pour la province, dans ses Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne^ un dédain qui veut être piquant. Son ironie cependant s'incline devant Gilberte :
« Toutes les dames de la ville vinrent pour rendre leurs respects à nos dames, non pas successivement, mais en troupe. Gomme la plupart ne sont pas faites aux cérémonies de la cour et ne savent que leur façon de province, elles vont en grand nombre afin de n'être pas si remarquées et de se rassurer les unes les autres. G'est une chose plaisante de les voir
entrer, Tune les bras croisés, l'autre les bras baissés comme une poupée. Toute leur conversation est bagatelle, et c'est un bonheur pour elles quand elles peuvent tourner le discours à leur coutume et parler des points d'Aurillac. » La personnequi nous parut plus raisonnable fut madame Perler. Les louanges que la marquise de Sablé lui donna, la réputation que son frère, M. Pascal, s'était acquise et sa propre vertu la rendent très considérable dans la ville et quelque gloire qu'elle tire de l'estime où elle est de la parenté qu'elle a eue, elle serait illustre, quand il n'y aurait pas de marquise de Sablé et quand il n'y aurait jamais eu de M. Pascal. »
Cette page écrite pour amuser le lecteur, n'y réussit pas. Le jugement sur Gilberte est incohérent; elle paraît plus raisonnable que les niaises qui l'entourent et pour cela elle mérite d'être illustre!
Sur elle, les témoignages sont unanimes; les iionnétes gens l'admiraient sans demander de <iiii «'lie était so^ur.
Etienne Pascal faisait de longs séjours chez
sa fille; Jacqueline l'accompagnait quelquefois, quelquefois restait à Paris, chargée de soigner Biaise et de veiller sur lui. Biaise, c'était l'ordre des médecins, cherchait le divertisse- i'-.^TnlL? ment. Son cœur, toujours vide et inquiet, s'essayait, faute de mieux, aux frivoles distractions du monde. On jouait beaucoup alors et avec prodigalité. Pascal préludait, en perdant son argent à l'invention du calcul des probabilités, apprenant par expérience, avant de démontrer par raisonnement, qu'à tout jeu de hasard, le joueur loyal, si habile qu'il soit à régler ses mises, ne peut diminuer ses chances de perte. Pascal, sans scrupules alors, assistait à la comédie. Comment aurait- il su plus tard, s'il n'avait quelquefois affronté le péril, le décrire avec tant de force?
« Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne, mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour,
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principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Ainsi l'on s'en va de la comédie, le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'àme et l'esprit si persuadés de son innocence qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien peints. »
Curieux de tout, autorisé par la coutume, voyant autour de lui les plus honnêtes gens faire de l'amour profane l'affaire importante de leur vie, et quelque diable aussi peut-être le poussant, il voulut suivre leurs douces maximes et, lui aussi, faire le galant. Mais si, captif du monde, comme on disait à Port-Royal, il a perdu la paix de Sion, il n'a pas connu l'ivresse de Babylone. Son esprit seul était k/ impétueux; le désir a traversé sa vie, jamais le l)nnheur. La jeune Vénitienne dont on sait riiistoire, lui aurait conseillé de retourner aux mathématiques. Pascal craignait l'amour à l'égal de la gloire. C'est en Dieu seul qu'il vou-
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lait s'abimer et se perdre. Sans avoir goûté la honte de la défaite, il rougissait au souvenir de la lutte, et Jacqueline, sa pieuse confidente,en avait gémi avant lui.
Une beauté mortelle ne pouvait le toucher,, mais quel cœur, quelle ànie, quel esprit ont pu faire tourner cette tête si bien faite et si bien organisée! comme disait madame de Sévigné d'un évêque qui ne le valait pas. On a cherché indiscrètement et inutilement. Rien ne révélera cet innocent mystère caché depuis deux siècles.
On attribue à Pascal un discours sur les passions de l'amour. Le manuscrit, découvert par Cousin dans un recueil souvent consulté, a pour titre : Discours sur les Passions de ramow\ attribué à M. Pascal.
Le génie, dit-on, éclate dans ces pages. C'est un chef-d'œuvre, donc Pascal en est l'auteur! Cousin argumente, à son ordinaire, avec trop d'éloquence : ce style brillant n'est pas celui de Bossuet, cette logique n'est pas celle de Descartes, ces chutes imprévues ne sont pas de La Bruyère, ce scepticisme n'est pas celui de La Rochefoucauld, ces élans vers le ciel ne sont pas ceux de Fénelon, et chacune de ces asser-
tions donne occasion, dans une courte phrase, de faire briller le goût littéraire d'un esprit sensible à toutes les nuances du stjle. La conclusion est certaine : Pascal seul a pu écrire ces pages. Au xvif siècle, cependant, pour tous les honnêtes gens, le style était excellent; l'amour a toujours prêté à l'éloquence et, même en monologue, à l'agrément d'un discours.
La décision de Cousin n'a pas cependant rencontré d'incrédules et plus d'un lecteur, prévenu d'estime et d'admiration pour un nom sans égal, s'est dit, en renversant la thèse : Ce discours est d'un bout à l'autre un chef-d'œuvre, car il est de Pascal.
Quel que soit le véritable auteur, quelques pages sont dignes de Pascal, quelques autres, moins heureusement rencontrées, quoique marquées à son cachet, font songer à une imitation.
« Quelque étendue d'esprit que l'on ait, l'on n'est capable que d'une grande passion, c'est pourquoi quand l'amour et l'ambition se rencontrent ensendjic, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu'elles seraient s'il n'y avait (juc l'une ou l'autre. »
Cette règle de trois est-elle de Pascal ou d'un imitateur, qui le sait géomètre et ne l'est pas lui-même?
Dans une grande àme tout est grand.
La supposition serait ridicule, mais le rapprochement est permis. Cette exclamation rappelle beaucoup plus l'emphase de Cousin que la justesse de Pascal.
N'a-t-il pas été dit, et par Pascal lui-même :
« On tient aux grands hommes par le bout par où ils tiennent au peuple; car, quelque élevés qu'ils soient, si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, tout abstraits de notre société. Non, non, s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tête plus élevée, mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous au même niveau, s'appuient sur la même terre et, par cette extrémité, ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants, que les bêtes. »
Dans une grande àme, les petitesses sont nombreuses. Pascal ne l'ignorait pas.
/ « La netteté de Tesprit cause aussi la netteté \ de la passion, c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur et il voit distinctement ce qu'il aime. »
Qu'est-ce à dire? L'amour n'est plus aveugle!
Un amant vante l'éclat des perfections qui l'enflamment, non la netteté de son esprit qui sait les voir.
L'imitation, dans le passage suivant, toucherait au plagiat :
« Il y a deux sortes d'esprit : l'un géométrique, et l'autre qu'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles, mais le dernier a une souplesse de pensée qu'il applique en même temps aux diverses parties de ce qu'il aime.
<f Des yeux il va jusqu'au cœur et, par le mouvement du dehors, il connaît ce qui se passe au dedans. Quand l'un et l'autre esprit sont ensemble, que l'amour donne du plaisir! Car on possède à la fois la force et la flexi- •^ bilité de Tcspi'il, (pii est très nécessaire pour \ l'éloquence de deux personnes. »
Cela est très bien dit, mais l'esprit de finesse, s'il l'avait conservé, aurait révélé à Renaud les perfidies d'Armide, et l'esprit géométrique, plus robuste, aurait guidé sa fuite à travers le dédale des jardins enchantés. L'esprit ne donne pas le plaisir en amour.
Les gens d'esprit ni les heureux Ne sont jamais bien amoureux.
Tout ce beau monde a trop affaire :
Les pauvres, en tout, valent mieux.
Jésus leur a promis les cieux L'amour leur appartient sur terre.
Mais quels exemples choisissons-nous ! Ces horribles attaches que Pascal repoussait, ne sont pas ce qu'il nommait amour.
Pascal, pendant sa vie mondaine, s'était pour toujours éloigné de la science, de la philosophie plus encore. Pour la religion, il suivait la règle sans la discuter. On ignore quels orages l'ont assailli dans le monde, quelles terreurs ont troublé ses plaisirs.
C'est à cette époque qu'il faut rapporter l'invention des carrosses à cinq sols, qui, réalisée quelques années plus tard, lui a fait connaître, pendant les dernières années de sa vie, les émo-
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tions du spéculateur et les espérances de grande fortune. Le duc de Roannez, concessionnaire de l'entreprise, y avait associé toute la famille Pascal.
Sans que tout soit grand dans un grand homnie, tout y devient digne d'attention. On a étudié chez Pascal les détails ^e l'éducation, raconté les crises de la santé, dit les occasions de ses amitiés, et, quoiqu'il n'ait vécu que par la pensée, recherché en toute occasion son rôle si petit qu'il soit.
La maison dans laquelle il est né, celles qu'il a habitées à Paris ou à Rouen ont été l'objet d'études poursuivies avec passion. Pour retrouver, après deux siècles, les murs qui ont abrité son enfance, M. Gomot, archiviste de Glermont, a déployé autant de patience que de sagacité. Les habitants de Glermont ont vu disparaître de nos jours ces souvenirs retrouvés avec tant de joie.
Etienne Pascal, à Paris, demeura d'abord rue de la Tixeranderie, dans la paroisse de Saint- Jean -en -Grève; rien ne reste de la rue, on pourrait din; du (luarticr. La cour d'une caserne remplace la maison dans laquelle Pascal
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a inventé la trente-deuxième proposition d'Euclide.
Pascal, à Rouen, habitait derrière les fossés Saint-Ouen; le quartier a changé d'aspect. Lors de son retour à Paris, Pascal s'est logé rue Beaubourg, dans la paroisse Saint-Nicolasdes- Champs; l'église dans laquelle il avait accoutumé d'aller chaque matin entendre la messe n'existe plus; puis rue de Touraine, aujourd'hui, je crois, rue du Perche, dans la paroisse Saint-Jean-en-Grève. C'est là qu'il perdit son père.
Quelques années après, en 1656, l'année des Provinciales, Pascal occupait près de la porte Saint-Michel, déjà en partie détruite, une maison, dont l'emplacement appartient aujourd'hui au jardin du Luxembourg ou peut-être au boulevard Saint-Michel; il s'est transporté ensuite rue Saint-Étienne, non loin de l'église Saint-Étienne-du-Mont, où se trouve son tombeau.
Aucune minutie n'est dédaignée lorsque Pascal y joue un rôle. Nous rapporterons donc une anecdote dont il est certainement le héros, mais la vanité bien connue du narrateur — c'est
le chevalier de Méré — en a, très certainement aussi, altéré, inventé même plus d\in détail. Jamais le frère de Gilberte et de Jacqueline n'a ressemblé à l'homme qu'il peint au début :
« Je fis un voyage avec le D. D. R. (le duc de Roannez) qui parle d'un sens profond et que je trouve de fort bon commerce. M. M... (Miton sans doute) que vous connaissez et qui plaît à toute la cour était de la partie et, parce que c'était plutôt une promenade qu'un voyage, nous ne songions qu'à nous réjouir et nous discourions de tout. L. D. D. R. (Le duc de Roannez) a l'esprit mathématique et, pour ne pas nous ennuyer dans le chemin, avait fait provision d'un homme entre deux âges, qui n'était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui. C'était un grand mathématicien, qui ne savait que cela. Ces sciences ne donnent pas les agréments du monde. Cet homme, qui n'avait ni goût ni sentiment, ne laissait pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. Il admirait l'esprit et l'éloquence de X... et nous
rapportait les bons mots du président d'O... (d'Ons en Bray sans doute).
» Nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser, cependant nous lui parlions de bonne foi. Deux ou trois jours s'étaient écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments et ne faisant plus qu'écouter ou qu'interroger pour s'éclaircir sur les sujets qui se présentaient, il avait des tablettes qu'il tirait de temps en temps, où il mettait quelques observations. Cela fut bien remarquable qu'avant que nous fussions à P.... (Poitiers) il ne disait rien qui ne fût bon et que nous n'eussions voulu dire, et, sans mentir, c'était être revenu de bien loin.
» Depuis ce voyage, il ne songea plus aux mathématiques qui l'avaient toujours occupé, et ce fut là comme une abjuration. »
Pascal, évidemment, est le héros de cette anecdote, mais il faut compter avec la vanité du chevalier de Méré, qui, pour égayer son récit ne se fait pas faute de l'embellir. Le témoignage n'est pas acceptable. Qui n'aurait cru que, dans son commerce avec le chevalier
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de Méré, Pascal, pour se mettre à sa portée, ne dût abaisser le tour habituel de son langage et le niveau de sa pensée?
L'anecdote du voyage à Poitiers, rendue très assurée par tant de vraisemblances réunies, doit-elle changer notre opinion? Une seule chose est certaine, c'est que le chevalier de Méré ne la partage pas. Un cinquième voyageur, que Méré ne nomme pas, ne serait-il pas La Bruyère? Si les dates ne s'y opposaient absolument, on aimerait à croire qu'il songeait à ces conversations dans lesquelles de Roannez et de Méré dépensaient, en présence de Pascal incapable de comprendre, l'esprit du jour de leurs coteries parisiennes, lorsqu'il écrivait :
« La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiques qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon et leurs mots pour rire; tant que cet assemblage est dans sa force et que l'entêtement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui pari des siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient d'ailleurs. Gela va jusqu'au mépris pour les gens qui ne sont pas
initiés dans leurs mystères. L'homme du monde du meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d'eux, leur est étranger. Il se trouve là comme dans un pays lointain, dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni les mœurs, ni la coutume.
» Il y perd son maintien, ne trouve pas oîi placer un seul mot et n'a pas même de quoi écouter. »
Pascal, enfermé pour quelques jours dans cette petite république, en a appris la langue et les lois rapidement, mais méthodiquement, comme il faisait de tout; la géométrie n'y est pour rien.
Etienne Pascal mourut en l'année 1651.
Biaise avait alors vingt-huit ans. Jacqueline, sa compagne la plus chère, le précédant dans la voie qu'il lui avait enseignée, tournait ses regards vers Port-Royal. C'était pour elle la terre des élus. Cette admirable fille avait réalisé la première partie du souhait dont parle La Bruyère : Être une fille et une belle fille depuis treize ans jusqu'à vingt-deux. Après
cette époque, elle devint une sainte, intrépide dans sa foi, osant, avec un cœur de lion, faire rougir les évéques de laisser voir des cœurs de fille.
Impatiente du monde, elle y était restée par obéissance. Son père approuvait ses projets, lui disant qu'il voyait bien qu'elle ne voulait point penser au monde, qu'il approuvait en tout ce dessein et qu'il lui promettait de ne lui faire jamais proposition d'engagement aussi avantageux qu'il parût, mais qu'il la priait de ne le point quitter, que sa vie serait possible, pas encore bien longue et qu'il la priait d'avoir cette patience. Jacqueline, obéissante et soumise, resta dans le monde pour en user comme n'en usant pas. Port-Royal comptait sur elle. M. Singlin, si habile à suivre la trace de Dieu dans les âmes, n'avait jamais vu en personne de si grandes marques de vocation. Après quatre ans d'attente l'attrait subsistait dans son cœur. Elle fit une retraite et en sortit aflranchie pour toujours de toutes les espérances du siècle.
L'obstacle, contr(3 toute attente, vint de sa famille. Quelques documents très intéressants
et très certains ont été récemment découverts.
M. Barroux, archiviste aux Archives de la Seine, a publié une série d'actes notariés relatifs à Pascal. Je veux parler surtout de six donations distinctes, datées des 19, 20, 22, 23, 25 et 26 octobre 1651, faites, soit par Pascal à sa sœur Jacqueline, soit par Jacqueline à son frère Biaise. La première est faite le lendemain du jour où Biaise et Jacqueline écrivaient en commun la belle lettre, souvent citée, sur la mort de leur père. Interrompant leurs austères méditations, chacun des six jours suivants, ils se rendirent ensemble chez leur notaire. La première donation de Biaise est une rente viagère de sept cents livres, assurée à sa sœur Jacqueline « pour le bon amour et affection que ledit sieur donateur a dit porter à ladite demoiselle donataire sa sœur et que telle est sa volonté d'ainsi le faire ». Pascal donne, on prend soin de le déclarer, et ne reçoit rien en échange.
Le lendemain, nouvelle donation et nouvel acte; c'est Jacqueline, cette fois, qui fait don à son frère d'une somme de huit mille livres.
Cette donation est faite pour la bonne amitié que ladite demoiselle et pour le bon amour et affection que ladite donatrice a dit porter audit sieur donataire son frère, et que telle est sa volonté d'ainsi le faire.
Biaise, deux jours après, fait don de nouveau de cinq cents livres de rente viagère, toujours à cause de sa grande amitié pour sa sœur.
Jacqueline , le lendemain , donne à son frère huit mille livres, à raison de la grande amitié qu'elle a pour lui, et non pour autre cause.
Jacqueline, si l'on veut résumer l'ensemble de ces actes, place l'argent comptant qui lui échoit dans la succession de son père, en rente viagère, au taux de sept et demi pour cent, ce qui, en ayant égard à son âge et au taux de l'intérêt à cette époque, paraît un marché équitable. Pourquoi ne pas insérer cette convention dans un seul acte et par là diminuer les frais en même temps que le nombre des visites chez le notaire? comme si chacun à son tour voulait goûter la douceur de donner, plus grande que celle de recevoir.
La raison paraît évidente; il a été dit : Mutuum date nihil inde sperantes.
Jacqueline et Biaise, instruits du précepte, voulaient l'observer à la lettre, ou, pour en parler mieux, en respecter la lettre et s'affranchir de l'esprit. Ils donnent par pure amitié. Une donation est un acte irréprochable, généreux même et empreint d'un sentiment de charité. Comment plusieurs donations seraientelles blâmables?
Lorsque Pascal, cinq ans plus tard, flétrissait dans la huitième Provinciale l'art de pallier les usures, et les habiletés du contrat Mohatra, le souvenir des donations échangées avec Jacqueline aurait dû le rendre indulgent.
Par un acte du 26 octobre, précédé d'une troisième donation de rente viagère, Jacqueline donne à Biaise, sans désignation des détails, la totalité des rentes et sommes d'argent qui pourront lui échoir dans le partage de la fortune paternelle.
Les donations mutuelles de Pascal et de sa sœur seraient, dans leur ensemble, parfaitement équitables, si diverses clauses, en ren-
dant illusoires et fictifs les avantages accordés à Jacqueline, ne leur donnaient un caractère véritablement léonin.
L'axiome : Is fecit eut prodest ne doit pas s'appliquer à la famille Pascal.
Dans le recueil des pensées édifiantes que Jacqueline écrivait quand elles traversaient son esprit, on lit :
« Jésus meurt tout nu.
« Cela m'apprend à me dépouiller de toutes choses. »
Elle regardait les biens de fortune comme un esclavage; heureuse, en s'en dépouillant, d'enrichir son cher Biaise, pour lequel, par une dernière attache au monde, elle rêvait, l'en sachant digne, tout ce que le siècle a de plus flatteur. La pauvreté est une entrave. Pascal ne repoussait alors ni l'accès des dignités et des charges ni la pensée d'un brillant mariage.
Les rentes viagères données à Jacqueline devaient s'éteindre, non seulement par la mort de la donataire, mais aussi par celle de Biaise et i)ar fentrée de Jacqueline au couvent. Au moment où les donations furent échangées,
Jacqueline, depuis quatre ans déjà, s'était consacrée à Dieu. L'oblation était accomplie. La prudence humaine aurait conseillé de réserver la dot exigée par l'usage, indispensable surtout dans une maison sans cesse appauvrie par le mépris des richesses.
Jacqueline n'y avait pas songé. En faisant abandon à Biaise de toute sa fortune disponible, elle conservait, dans le partage des biens de sa famille, une part supérieure à sa dot. Mais chacun des enfants d'Etienne avait dû, pour l'arrangement des affaires de famille, donner sa garantie aux deux autres. Ils ne pouvaient vendre ni hypothéquer leurs biens.
Jacqueline comptait sur la complaisance d'une famille qui, sur toutes choses, entrait dans ses sentiments et dont elle savait la générosité toujours prête. On lui opposa , contre toute attente, des objections de droit.
Laissons la raconter, avec une admirable discrétion, ses embarras et ses angoisses :
«Vous saurez donc,ma chère mère,qu'aussitôt que j'eus mes voix pour la profession, je l'écrivis à mes parents pour mettre la dernière main à
mes affaires et pour leur donner avis de la disposition que je désirais faire du peu de bien que Dieu m'avait donné; avec beaucoup de liberté et de franchise, leur déclarant que je désirais le lui rendre, puisque je m'en dépouillais, parce que je croyais avoir tant de sujet de m'assurer qu'ils approuveraient tous mes desseins; et que, connaissant le fond de mes intentions et la disposition de mon cœur à leur égard, j'avais la vanité de présumer qu'il ne m'aurait jamais été possible de les fâcher, quoi que je fisse; cependant, ils s'offensèrent au vif de mes desseins et crurent que je leur faisais une sensible injure de les vouloir déshériter en faveur de personnes étrangères que je leur préférais, disaient-ils, sans qu'ils m'eussent jamais désobligée. Enfin, ma chère mère, ils prirent les choses dans un esprit tout séculier, comme auraient pu faire des personnes tout du monde, qui n'auraient pas même connu le nom de charité
» Mais, ma chère mère, vous n'avez que faire de tout cela; il faut seulement vous dire, pour la suite de l'histoire, que ce prétendu manque
d'amitié de ma part leur donna beau jeu de raisonner sur Tinconstance de l'esprit humain et l'instabilité de son affection. Mais à la bonne heure s'ils en fussent demeurés là; ils auraient exercé leur esprit sans troubler le mien; mais ils ne le firent pas. Car ils m'écrivirent, chacun à part, de même style, et sans me dire qu'ils fussent choqués, ils me traitèrent néanmoins comme l'étant beaucoup, et, pour toute réponse à mes propositions, ils me firent une déduction de mes affaires à la rigueur, par où ils me déclaraient que la nature de mon bien était telle que je n'en pouvais disposer en façon quelconque, ni en faveur de qui que ce soit, tant à cause que par nos partages on était demeuré d'accord que nos lots répondraient solidairement l'un de l'autre de toutes les parties qui viendraient à manquer pendant un long temps, que pour d'autres raisons de chicane qui vous ennuieraient à redire et qui n'eussent pas été telles, sans doute, s'ils n'eussent été en mauvaise humeur , quoique je sache bien qu'à la rigueur elles étaient véritables, mais nous n'avions pas accoutumé d'en user ensemble
» Aussitôt que la mère Agnès sut que j'étais affligée, elle m'envoya quérir, et ayant appris de moi que ce qui me touchait le plus sensiblement était cette nécessité où je me voyais réduite, ou de diff"érer ce que je souhaitais depuis plusieurs années avec tant de passion, ou de le faire à des conditions qui m'étaient si pénibles, elle me dit plusieurs choses pour me consoler sur ce qu'on ne doit être touché que de ce qui est éternel; que tout ce qui n'est que temporel n'est jamais irréparable et ne mérite pas d'être pleuré; qu'il faut réserver les larmes pour les péchés qui sont les seuls malheurs véritables; que tout le reste n'est rien »
L'honneur de la maison touchait la mère Agnès beaucoup plus que ses intérêts et ses droits.
« Elle ajouta plusieurs autres belles choses et, me parlant ensuite avec plus de gaieté pour ne rien oublier de ce qui pouvait adoucir l'amertume où j'étais, elle disait qu'il serait honteux pour la maison et incroyable à ceux qui la connaissent, s'il était dit qu'une novice,
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prête à y faire profession, fût capable d'être affligée de quoi que ce soit; mais beaucoup plus encore si on savait que c'est de se voir
réduite à être reçue pour rien
» Enfin, ma chère mère, elle se servit de tant de moyens, qu'elle me réduisit presqu'à me réjouir de tout ce qui m'avait le plus affligée, et à n'oser plus avoir de douleur, que par la compassion de ceux qui m'en donnaient sujet. »
Jacqueline, après bien des hésitations, accepte la générosité de la maison. Elle continue son récit :
« J'écrivis à l'heure même cette résolution à mes parents, selon l'ordre que M. Singlin m'en donna et dans le style qu'il voulut même me prescrire de crainte que je m'emportasse à témoigner trop de chaleur. Il approuva néanmoins que je leur fisse connaître un peu fortement leur injustice et le déplaisir qu'ils m'avaient donné parce qu'il leur était utile de les aider à se faire justice à eux-mêmes en les guérissant de l'opinion qu'il était clair qu'ils avaient été ofl'ensés, qui leur faisait croire
que c'était me faire assez de grâce de ne pas me témoigner leur colère par des effets plus signalés »
La bonne voie doit être semée de ronces et d'épines.
« C'est une des raisons, dit la mère Agnès à Jacqueline, qui me font avoir une grande joie que cela soit arrivé ; et je ne voudrais pas, pour le double du bien, que vous n'eussiez eu cette épreuve avant votre profession, car vous n'aviez pas été assez éprouvée pendant votre noviciat
» Vous ne songiez pas à vous défaire de cette affection et de cette estime que vous avez pour vos proches, parce qu'il ne vous y paraissait rien que d'innocent; et, en effet, tout cela était en soi fort permis et fort légitime. Cependant vous voyez que Dieu demande en vous plus de détachement, et c'est pour cela qu'il a voulu vous faire connaître quels sentiments ils ont pour vous
» Mais, croyez-moi, cela n'est pas bien rare.
car les personnes qui se donnent à Dieu font toutes choses dans la vie de Dieu avec franchise et sincérité, sans mélange d'intérêt. Mais ceux qui sont encore du monde ne peuvent s'empêcher d'avoir toujours quelque vue humaine dans les choses même les plus
saintes
» Voyez-vous, ma sœur, quand une personne est hors du monde, on considère tous les plaisirs qu'on lui fait comme une chose perdue. Il n'y avait que deux motifs qui leur pussent faire agréer votre dessein : ou la charité, en entrant dans vos sentiments, ou l'amitié en voulant vous obliger. Or, vous saviez bien que celui qui a le plus d'intérêt dans cette affaire est encore trop du monde, et même dans la vanité et les amusements du monde, pour préférer les aumônes, que vous vouliez faire à sa commodité particulière, et de croire qu'il aurait assez d'amitié pour le faire à votre considération, c'était espérer une chose inouïe et impossible ; cela ne pouvait se faire sans miracle, je dis un miracle de nature et d'affection, car il n'y avait pas lieu d'attendre un miracle de grâce en une personne comme lui ; et vous savez
bien qu'il ne faut jamais s'attendre au miracle »
C'est pour Biaise, on le comprend, que la mère Angélique marque si peu d'estime et tant de défiance,
« A peu de jours de là, celui de mes parents qui avait plus d'intérêt en cette aftaire étant arrivé en cette ville, je tachai de traiter avec lui suivant l'intention de notre mère; mais, quelque effort que je pusse faire, il me fut impossible de cacher entièrement la tristesse qui me restait encore, après toutes les peines qu'elle avait prises pour la faire cesser. Cela m'est si peu ordinaire qu'il s'en aperçut aussitôt, et il n'eut pas besoin d'interprète pour en apprendre la cause; car, encore que je lui fisse le meilleur visage que je pus, je m'assure qu'il jugea aisément que son procédé m'avait mise en cet état, et voulut néanmoins se plaindre le premier, et c'est alors que j'appris qu'ils se tenaient si offensés du mien; mais il ne continua guère, voyant que je ne faisais aucune plainte de mon côté, quoique d'ailleurs, je
détruisisse par une seule parole toutes leurs raisons, et qu'au contraire je lui déclarais avec toute la gaieté que mon état présent le pouvait permettre, que, puisque la maison voulait bien me faire la charité de me recevoir gratuitement et que ma profession n'en serait point différée, je n'étais plus en peine de rien que de bien faire et d'attirer la grâce dont j'avais besoin pour être vraie religieuse.
» Si tout ce colloque était digne d'être recueilli, j'eusse pris peine à le retenir et je ne plaindrais nullement le temps que j'emploierais à l'écrire; mais, parce qu'il n'est pas entièrement, ni si beau ni si utile que le précédent, comme je m'assure que vous le croyez aisément, sans qu'il soit besoin que je l'affirme davantage, il vaut mieux le passer sous silence que de perdre du temps à vous ennuyer, et dire en un mot, qu'il fut touché de compassion et que, de son propre mouvement, il résolut de mettre ordre à cette affaire, s'offrant de prendre sur lui toutes les charges et les risques du bien, et de faire en son nom, pour la maison, ce qu'il voyait bien qu'on ne pouvait omettre avec justice. »
Le dénouement est imprévu. Lorsqu'elle n'attendait d'un homme du monde aucune générosité, la mère Angélique ne se trompait guère, mais Pascal n'était plus du monde. A charge à lui-même et déçu par le monde, il tournait vers Dieu toutes ses pensées; il ne voulait plus avoir parmi les hommes ni rang à garder ni bienséance à respecter.
Jacqueline, en prononçant ses vœux, prit le nom de sœur Sainte-Euphémie. Elle unissait à la sainteté qui touche les cœurs, à la conduite qui les édifie, une intolérance inflexible. La vie du monde était, pour elle, la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ. Un chrétien ne doit mettre dans le monde aucune part d'espérance et de bonheur. Il fallait rendre Biaise à Dieu et réveiller sa foi endormie. Le monde, pour lui, n'était pas un refuge; il étudiait ses voies, et, comme le roi-prophète, n'en trouvait pas de meilleures que la loi de Dieu. Le Seigneur, disait-il, le poursuivait :
<' Un jour de fête, étant allé, selon sa coutume, promener dans un carrosse à quatre ou six chevaux au pont de Neuiily, les deux premiers
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prirent le mors aux dents, à un endroit du pont où il n'y avait point de garde-fou, et se précipitèrent dans la rivière. Gomme leurs rênes se rompirent, le carrosse demeura sur le bord. Cet accident fit prendre à M. Pascal la résolution de rompre ces promenades et de mener une vie plus retirée. Mais il était nécessaire que Dieu lui ôtàt cet amour vain des sciences, auquel il était revenu; et ce fut pour cela, sans doute, qu'il lui fit avoir une vision dont il n'a jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur. On n'en a eu connaissance qu'après sa mort, par un petit écrit de sa main qui fut trouvé sur lui '.
1. Quelques jours après la mort de M. Pasclial,un domestique sentit par hazard quelque chose d'épais et de dur dans sa veste. Ayant décousu cet endroit, il y trouva un petit parchemin plié écrit de la main de M. Paschal et dans ce parchemin un papier écrit de la même main. L'un étoit une copie fidèle de l'autre. Ces deux pièces furent aussitôt remises à madame Perier qui les fit voir à plusieurs de ses amis. Tous convinrent qu'on ne pouvoil douter que ce parchemin écrit avec tant de soin et avec des caractères remarquables, ne fût un mémorial qu'il gardoit très soigneusement pour conserver le souvenir d'une chose qu'il vouloit toujours avoir présente à ses yeux et à son esprit, puisque depuis huit ans il prenoit soin de le coudre et découdre à mesure qu'il changeoit d'habit. Quelque temps après la mort de madame Perier (qui arriva en 16S7). M. Perier le fils et mesdemoiselles ses sœurs communiquèrent cette pièce à un Carme Déchaussé, qui étoit l'un de leurs
Voici ce qu'il contient et de quelle manière il est figuré. Il est seulement nécessaire d'observer qu'on a mis en caractères italiques ce que M. Pascal avait souligné.
L'an de Grâce 1654.
Lundi 23 novembre jour de S. Clément, Pape et Martyr, et autres au Martyrologe.
Veille de S. Chrysogone Martyr et autres. Depuis environ dix heures et demie du soir jusqucs environ minuit et demi.
Dieu d'Abraham, Dieu d'isaac, Dieu de Jacob, Non des Philosophes et des Savans.
Certitude, certitude, sentimens, vue, joie, paix. Dieu de Jésus-Christ.
Deum meiim et Deum vestrum. Jean X. 17. Ton Dieu sera mon Dieu. Hutk.
[dus intimes amis et un homme très éclairé. Ce bon religieux la coiiia et voulut une explication qui a vingt et une pages in fulio et (|ui ne contient presque (|ue dos conjectures qui se présentent d'abor<l à IVsprit de ceux qui lurent l'Ecrit de M. Pascal. Ce commentaire est dans ia bibliothèque des Pères de l'Oratoire de Glermont. A l'égard de l'original de l'Hcril de .M. Paschal, il est à Paris dans celle «li;s Bénédictins de S. (icrmairi des Prez.
Oubli du monde et de tout hormis DIEU.
II ne se trouve que par les voies enseignées par
l'Évangile.
Grandeur de l'àme humaine.
Père juste, le monde ne t'a pas connu, mais je
t'ai connu. Jean. 17.
Joie, joie, pleurs de joie.
Je m'en suis séparé.
Dereliquej'unt me fontem aqux vivas.
Mon Dieu me quitterez-vous.
Que je nen sois point séparé éternellement. Cette est la vie éternelle, quils te connoissent seul
vrai Dieu et celui que tu as envoyé.
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Je m'en suis séparé. Je Vai fui, renoncé. Crucifié.
Que je nen sois jamais séparé.
Dieu ne se conserve que par les voies enseignées
dans l'Evangile.
Réconciliation totale et douce.
Soumission totale à Jésus-Christ et à mon
Directeur ^
\. Ces deux lignes ne sont point dans le manuscrit du Carme, qui les a omises parce qu'elles ne sont point dansl'original en parchemin mais seulement dans celui qui est en papier, où elles sont si barbouillées que ce religieux n'a p\i les lire. Dans la suite, quoiqu'on les devinât plutôt qu'on ne les lût, on les ajouta dans sa copie, et mademoiselle {Marguerite) Parier y joignit deux pages in-quarto de commentaire.
Eternellement en joie pour un jour d'exercice
sur la terre.
Xon ohliviscnr sermones tiios. Amen.
Quelques mois plus tard, Jacqueline triomphante voyait son frère ressusciter à la grâce.
Elle écrivait à Gilberte :
« Ma très chère sœur,
» Je ne sais si j'ai eu moins d'impatience de vous mander les nouvelles de la personne que vous savez, que vous d'en recevoir, et néanmoins il me semble que, n'ayant point de temps à perdre, je n'ai pas dû vous écrire plus tôt, de crainte qu'il ne fallût dédire ce que j'aurais trop tôt dit; mais, à présent, les choses sont au point qu'il faut pour les faire savoir, quelque succès qu'il plaise à Dieu d'y donner. Je croirais vous faire tort si je ne vous instruisais de l'histoire depuis le commencement.
» Quelque temps devantqueje vous en adresse la première nouvelle, c'est-à-dire environ vers
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la fin de septembre dernier, il me vint voir et, à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations, qui étaient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, il était de telle sorte sollicité à quitter tout cela : et par une aversion entière, qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses, d'une telle manière qu'il n'avait jamais été de la sorte, mais que, d'ailleurs, il était dans un si grand abandonnement du côté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait, mais qu'il sentait bien que c'était la raison et son propre esprit qui l'excitaient à ce qu'il connaissait de meilleur, que non par le mouvement de celui de Dieu que dans le détachement de toutes choses où il se trouvait; s'il avait les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyait en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il fallait qu'il eût en ces temps-là d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il lui donnait.
Cette confession me surprit autant qu'elle mo donna de joie. Dès lors je conçus des espérances que je n'avais jamais eues, et je crus vous en devoir mander quelque chose afin de vous obliger à prier Dieu; et si je racontais toutes les autres visites aussi en particulier, il faudrait faire un volume, car, depuis ce temps, elles furent si fréquentes et si longues que je pensais n'avoir plus d'autre ouvrage à faire. Je ne faisais que le suivre sans user d'aucune sorte de persécution, et je le voyais peu à peu croître de telle sorte que je ne le connaissais plus. (Je crois que vous en ferez autant que moi si Dieu continue son ouvrage.) Particulièrement en honnêteté, en soumission, en défiance, en dépit de soi-même et en désir d'être anéanti dans l'estime et la mémoire des hommes, voilà ce qu'il est à cette heure; il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour. »
Les flots avaient agité Pascal sans t'engloutir. Le hasard, deux siècles plus tard, a traduit le cri (le- joie de Jacqueline. Au pied de la statue élevée à Pascal dans la tour Saint-Jacques-la- Boucherie, la Ville de Paris, sans songer certai-
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nement aux angoisses de Jacqueline, a inscrit sa propre devise qui aurait pu, à ce moment, être celle de Pascal :
Fluctuât nec mergitiir.
Avant d'annoncer la bonne nouvelle à Gilberte, Jacqueline usait envers Biaise, sans ménagement et sans faiblesse, de l'autorité que M. Singlin lui avait donnée. Elle lui écrivait:
« Mon très cher frère,
» J'ai autant de joie de vous trouver gai dans la solitude que j'avais de douleur quand vous étiez dans le monde. Je ne sais comment M. de Sacy s'accommode d'un pénitent si réjoui et qui prétend satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un peu plus raisonnables et par des jeux d'esprit plus permis, au lieu de les expier par des larmes continuelles. Pour moi, je trouve que c'est une pénitence bien douce, il n'y a guère de gens qui n'en voulussent faire autant
» Je loue l'impatience que vous avez d'abandonner tout ce qui a encore quelque apparence
de grandeur, mais je m'étonne que Dieu vous ait fait cette grâce, car il me paraît que vous avez mérité, en bien des manières, d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement, et il me semble qu'il était bien juste que tout ce qui peut encore ressentir le monde dans le désert, vous retînt captif après avoir eu tant d'éloignement de ce qui pouvait vous en délivrer. Mais Dieu a voulu faire voir en cette rencontre que sa miséricorde surpasse toutes ses autres œuvres. Je le supplie de la continuer sur vous, en vous faisant profiter des talents qu'il vous a donnés. Il en faut dire de même de la cuillère de bois et de la vaisselle de terre dont vous me parlez. C'est l'or et les pierres précieuses du christianisme. Il n'y a que les princes qui en doivent avoir à leur table, il faut être vraiment pauvre pour mériter cet honneur qui doit être absolument dénié à ceux qui sont roturiers, selon M. Rente. »
Pascal, rompant tous les liens à la fois, accepta si bien la vie cachée, qu'on le crut devenu moine ou ermite.
Il ne s'en souciait guère. C'est au ciel seulement qu'il regardait l'avenir. Tourmenté depuis longtemps de l'infini, c'est en Dieu qu'il veut se reposer. C'est lui qu'il cherche en gémissant.
Huygens, à cette époque, demandait des nouvelles de Pascal. On lui répondit :
« Quoiqu'il soit difficile d'aborder M. Pascal, et qu'il soit tout à fait retiré pour se donner entièrement à la dévotion, il n'a pas perdu de vue les mathématiques. Lorsque M. de Carcavy le peut rencontrer et lui propose quelque question, il ne lui en refuse pas la solution, et principalement dans la théorie des jeux du hasard, qu'il a le premier mise sur le tapis. N'étant pas si bon que ces deux messieurs , j'ai toutes les peines du monde à les voir, car leurs habitudes sont dans les religions et dans les affaires et je ne visite ces lieux que fort rarement. »
En dehors de la mort, du ciel et du salut, Pascal, méprisant tout ce qui passe, ne voyait que misère et folie. Dans ce sentier étroit qu'il ne voulait pas élargir, on ne peut marcher qu'un
à un. Cliacun songe à soi. L'abandonnement est complet. Pascal ne voulait pas être aimé, à quoi bon? On mourra seul, chacun doit faire comme s'il était seul; morte ou vivante, la créature exclut Dieu. Pascal ne vivait plus que par la foi. La fortune de Pascal était petite, ses deux sœurs nous l'ont formellement appris.
« Son amour pour la pauvreté, dit Gilberte, le portait à aimer les pauvres avec tant de tendresse, qu'il n'avait jamais refusé Faumône, quoi qu'il n'en fît que de son nécessaire, ayant peu de bien et étant obligé de faire une dépense qui excédait ses revenus, à cause de ses infirmités. »
En dépit d'une déclaration si formelle, l'histoire de l'accident du pont de Neuilly a fait croire cependant que Pascal était riche. Le carrosse de Pascal était à quatre ou à six chevaux ! La pauvreté permet-elle tant de faste?
L'argument prouverait trop. Le carrosse, très probablement, ne lui appartenait pas. Son ami, If duc de Roannt'Z, qui ne pouvait se passer de
lui, l'associait sans doute à ses promenades. Pascal d'ailleurs, à cette époque, vivait dans le monde et sa conduite alarmait Jacqueline. On sait qu'alors il était joueur; il n'est pas impossible qu'il fût prodigue. Peut-être a-t-il fait quelques dettes, et ce serait pour les payer que Jacqueline, quelques semaines après la mort de son père, c'est-à-dire aussitôt qu'elle en eut le droit, fit don à son frère Biaise de toute sa fortune mobilière.
La donation fut faite en trois fois. On pourrait l'expliquer par les instances croissantes des créanciers.
La dernière maison que Pascal a habitée, rue Saint-Étienne-du-Mont , existait encore il y a cinquante ans. Jamais elle n'a été la demeure d'un homme riche.
Pascal lisait assidûment l'Écriture, et ne lisait qu'elle; il avait renoncé au monde et aux livres qui parlent du monde. Le sacrifice n'était pas grand. Les livres, pour Pascal, eurent toujours peu d'atlrait. Géomètre, il suivait son génie; physicien, il consultait la nature; chrétien, la parole de Dieu. Les Lettres provinciales seules, parmi ses écrits, font paraître de l'érudi-
tion, ce n'est pas la sienne. Ses amis préparaient pour lui les matériaux, il les mettait en œuvre pour eux. Jamais Pascal n'eut de bibliothèque.
On raconte, d'après une tradition très vraisemblable, que le Père Thomassin de l'Oratoire, après une longue conversation avec Pascal, disait : « Voilà un jeune homme qui a bien de l'esprit, mais qui est bien ignorant! » Pascal, de son côté, jugeait ainsi son interlocuteur : « Voilà un bonhomme qui est terriblement savant , mais qui n'a guère d'esprit! »
Pascal, sans rien regretter, changeait de cabinet de travail; faisant à Port-Royal de fréquentes retraites, s'installant chez M. de Roannez, acceptant près de la porte Saint- Michel, riiospitalilé d'un ami absent, il se cachait dans une auberge pour y écrire les Provinriales, et dans les derniers mois de sa vie enfin, il abandonnait son appartement à un pauvre qu'il y avait recueilli et dont la maladie contagieuse effrayait, non pour elle, mais pour ses enfants, la vaillante et bonne Giiberte.
Lorsque Pascal fuyait le commerce des hommes, les livres n'étaient pas son refuge; il se séparait d'eux sans regret et sans embarras.
La mort, aux yeux de Pascal, était un bonheur. Lorsque Jacqueline, plus intraitable que ses directeurs de conscience, agitant la dernière l'étendard de la rébellion contre Rome, se soumit enfin, signa le formulaire et mourut de chagrin, Pascal, en perdant sa sœur tant aimée et si digne de l'être, la compagne de son enfance, la confidente de ses rêves de perfection, la garde vigilante et émue de ses nuits de souffrance, le soutien de ses progrès dans la foi, la noble créature avec laquelle, uni par la grâce plus encore que par le sang, il ne voulait faire qu'un corps et qu'une àme, celle qui, dans sa tendresse pour lui, aimait à se dire sa fdle spirituelle, il s'écria, sans effort sur lui-même, sans étonnement et sans tristesse : « Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir! » Et si, comme c'était sa coutume, sa mémoire, remplie de l'Écriture, a voulu consoler le deuil de la famille par un souvenir des saintes lettres, c'est dans la bouche de Jacqueline,
heureuse et délivrée du fardeau de son corps périssable, qu'il aura placé ces paroles :
Nolite flere super me sed flcte super vos.
Pascal ne vivait plus que de la foi. II n'aimait plus qu'en Dieu son admirable sœur et, pour n'aimer aussi qu'en Dieu la douce et aimante Gilberte, il lui déchirait le cœur par la dureté de son accueil.
Pascal écrivait :
« Il est injuste que Ton s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir? Et ainsi l'objet de leur attachement mourra donc. Comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fît plaisir, de même je suis coupable de lue faire aimer. »
Pascal, en défendant les Lettres provinciales contre des adversaires trop faciles à scandaliser.
approuve que, sur les matières les plus graves, on cherche l'occasion de sourire. Ainsi feronsnous, en donnant, par un document authentique, une idée de l'exaltation morale dans laquelle l'entretenaient ses amis. C'est une lettre écrite à sa sœur, madame Perler, sur un projet de mariage très avantageux pour sa fille; Pascal transmet, en l'approuvant et la faisant sienne, l'opinion des meilleures tètes de Port-Royal.
« Ces messieurs pensent : Que ne sachant à quoi la jeune fille devait être appelée, ni si son tempérament ne sera pas si tranquillisé qu'elle puisse supporter avec piété la virginité, c'était bien peu en connaître le prix que de l'engager à perdre ce bien si souhaitable pour chaque personne à soi-même, et si souhaitable aux pères et aux mères pour leurs enfants, parce qu'ils ne le peuvent plus désirer pour eux. »
L'idée de faire racheter aux parents par la virginité de leurs enfants celle qu'ils ont eu le malheur de perdre pour eux, serait digne
de figurer parmi les imaginations étranges, il va jusqu'à dire grotesques, dont Pascal maintient le droit d'amuser ses lecteurs.
L'étrange décision dictée par les trop sages messieurs de Port-Royal avait sans aucun doute reçu l'approbation de la mère Angélique; elle était conforme à ses principes.
Consultée quelque temps avant par son neveu M. Le Maître, qui, lui aussi, avait eu le désir de se marier, elle lui répondit de telle sorte que rillustre avocat, chez qui Dieu n'avait pas encore brisé les cèdres du Liban, resta quelques semaines avant de lui écrire :
« La première page de votre lettre m'a piqué si vivement que j'ai été plus de quinze jours à la lire, ne trouvant point de ligne qui ne m'arrêtât et ne me parût injurieuse. Je vous confesse que l'appréhension de trouver dans les pages suivantes de nouveaux sujets de déplaisir m'a fait résoudre à ne pas les lire. Les bornes que j'ai mises à ma lecture en ont mis aussi à ma douleur et, ne pouvant diminuer la grandeur de vos injures, j'ai voulu en diminuer le nombre. Je ne lirai le reste qu'après
que vous m'aurez assuré qu'il est moins aigre que le commencement. »
A Port-Royal la vertu n'avait rien d'affable. Une note anonyme, conservée dans la bibliothèque des Pères de l'Oratoire de Glermont, n'explique pas moins les blessures faites au cœur de Gilberte.
M. Pascal, dit cette note, avait des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu, en sorte qu'un homme dit un jour à M. Arnoul, qu'il semblait que M. Pascal était toujours en colère et qu'il voulait jurer. Ce qui est plaisant, ajoute le manuscrit, mais ne serait pas bon à écrire.
Pascal n'avait ni le désir ni l'art d'agréer, c'est-à dire de se faire aimer; franc envers luimême, comme envers tous, il écrivait :
« La manière d'agréer est bien, sans comparaison, plus difficile, plus subtile, plus utile et plus admirable que l'art de démontrer; aussi, si je n'en traite pas, c'est parce que je n'en suis pas capable, et je m'y sens tellement disproportionné que je crois la chose absolument impos-
sible. Ce n'est pas que je ne croie qu'il y a des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer, et que, qui les saurait parfaitement connaître et pratiquer, ne réussit aussi sûrement à se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes, qu'à démontrer les éléments de la géométrie. Mais j'estime, et c'est peut-être ma faiblesse qui me le fait croire, qu'il est impossible d'y arriver. »
Pascal n'y songe pas !
« Si j'acquiers ce grand art admirable et utile, et qu'en présence d'un roi, par exemple, je veuille l'exercer, deux pensées se présenteront à mon esprit : celle qui m'est dictée par l'art de plaire et celle que j'ai réellement; en exprimant la seconde, on est maladroit; hypocrite, en choisissant la première. Tout roi n'est pas un sot. Si la difficulté vaincue mesurait le mérite, rien ne serait plus admirable qu'un hypocrite. Le moindre esprit de finesse suffit pour pénétrer l'arrière-pensée du plus habile. »
Le cercle est vicieux. Chercher à plaire à
ceux qui ne nous plaisent pas est une entreprise impossible, non faute d'habilelé, mais par raison plus haute. S'obstiner, clans ce cas, est un moyen sûr pour tout perdre. Le grand art dont parle Pascal est peut-être de les fuir.
Jamais la piété inquiète et craintive de Pascal ne lui donna, comme elle fait pour les saints, dans l'attente de sa récompense, un avant-goùt des joies éternelles. Il ne se prosternait qu'avec tremblement devant cet être universel qui pouvait, malgré son baptême et le sang de Jésus-Christ, le punir du péché d'Adam et le perdre sans injustice.
Pascal ne voulait pas être servi; il disait, c'était une illusion, que s'il n'eût été malade lui-môme, il aurait servi les pauvres. Il faisait son lit, allait chercher son dîner à la cuisine et y reportait les restes quand ils en valaient la peine, si non, on trouvait plus simple alors de les jeter sous la table. A Port -Royal, où la propreté était un demi-péché, on l'engageait à l'éviter un peu moins. La sœur Sainte -Euphémie, dans cette terre de bénédiction tant désirée de Port-Royal, cédait
encore parfois à son aimable humeur, pour tempérer avec enjouement la gravité d'une piété trop austère. Elle écrivait à son frère :
« On m"a congratulée sur la grande ferveur qui vous élève si fort au-dessus de toutes les manières communes que vous mettez les balais au rang des meubles superflus. Il est nécessaire que vous soyez, au moins durant quelques mois, aussi propre que vous êtes sale, afin qu'on voie que vous réussissez aussi bien dans l'humble diligence et vigilance sur la personne qui vous sert, que dans l'humble négligence de ce qui vous touche. Et, après cela il vous sera glorieux et édifiant aux autres, de vous voir dans l'ordure, s'il est vrai toutefois, que ce soit le plus parfait, dont je doute beaucoup, parce que saint Bernard n'était pas de ce sentiment. »
Pai^cal avait la fui, l'espérance lui a manqué, et la terreur imposait la charité à son esprit, sans éciiaufTer son cœur. L'énigme de la destinée humaine le tourmente et le dégoûte de tout.
« La philosophie est un piège, hi science une vaine curiosité, la gloire une tentation du démon. »
Trois fois, cependant, pendant sa longue attente de la mort, il n'a pu retenir la lumière qu'il voulait cacher, et les échos de la renommée en célèbrent encore l'éclat.
Le grand Arnauld, accusé d'hérésie et traduit devant la Sorbonne, se laissait juger sans s'émouvoir. En acceptant la lutte, il comptait sur la victoire. Sa condamnation, certaine à l'avance, ne lui était rien.
Docile au désir des solitaires de Port-Royal, Pascal osa, pour servir leur cause, braver l'admiration de tous et révéler le vain talent de bien dire, qu'il aurait voulu mépriser.
Arnauld lui-même avait soumis à ces messieurs sa défense en latin, c'était la (//'sscrtatio quadripartita. On la trouva de difficile lecture. Pascal était présent.
« Pourquoi, lui dit Arnauld, vous qui êtes jeune, ne prend riez-vous pas la plume? »
Pascal, dans les Lettres provineiales, livre
passage, par obéissance, aux sentiments qu'il refoulait dans son cœur.
Dédaigneux et superbe par nature, il pouvait lancer sans effort ses premières lettres, alertes et piquantes comme des llèches, faire étinceler les dernières, tranchantes comme des épées.
Pascal proposait aux graves messieurs de Port-Royal un projet ébauché qu'ils sauraient polir et parfaire.
Surpris un moment par ce tour enjoué, si nouveau pour eux, ils se déridèrent et déclarèrent tout d'une voix la première lettre achevée et parfaite.
« Gela est excellent, dit M. Arnauld, cela sera goûté. »
L'applaudissement fut unanime et la vogue inouïe. Les adversaires, hommes d'étude et de goût, quoique plus spirituels en latin qu'en français, admiraient malgré leur colère, des coups aussi bien portés. Pascal lui-même, sensible, non sans quelques remords, à la délectation des louanges, se rassasiait du plaisir, connu dès son enfance, d'exceller au-dessus des autres. On peut dompter l'orgueil, on ne le tue jamais.
Saint-Cyran, le grand inspirateur de Port- Royal l'a écrit :
« Quand on a réussi à ruiner dans l'âme la cupidité des richesses, des honneurs et des plaisirs du monde, il s'élève dans l'âme, de cette ruine, d'autres honneurs, d'autres richesses et d'autres plaisirs qui ne sont pas du monde visible mais de l'invisible. Cela est épouvantable qu'après avoir ruiné en nous le monde visible, avec toutes ses appartenances^ il en naisse à l'instant un autre invisible, plus difficile à ruiner que le premier. »
« Je n'aurais jamais soupçonné, dit Tallemant des Réaux, que les Provinciales fussent de Pascal, car les mathématiques et les lettres ne vont guère ensemble. »
Les mathématiques ne gâtent et ne repoussent rien.
« Cette science seule, a dit Pascal, sait les véritables règles du raisonnement et, sans s'arrêter aux règles du syllogisme, qui sont tellement naturelles qu'on ne peut les ignorer.
s'arrête et se fonde sur la véritable méthode de traduire le raisonnement en toutes choses et que presque tout le monde ignore, et qu'il est si avantageux de savoir que nous voyons par expérience, qu'entre esprits égaux et toutes choses pareilles, celui qui a de la géométrie l'emporte et acquiert une vigueur toute nouvelle. »
C'est toutes choses pareilles, il serait absurde de l'oublier, que la géométrie fait pencher la balance; elle ne sert que d'appoint.
Pascal, traitant la science d'amusement inutile, faisait effort pour la mépriser; elle s'imposait quelquefois et le captivait. Un jour, désarmé par la souffrance et par l'insonmie, il suivit à regret l'essor de ses pensées vers la solution de problèmes diriicilcs, rendus célèbres par son attention.
Un tel souvenir ne peut s'éteindre. Les progrès de la science auraient efface, sans lui, tout rintérêt des résultats obtenus.
Pascal n'étudiait pas; il inventait. 11 dirigea son esprit vers la ryrloïdc, courbe qti(^ les anciens n'ont pas connue. D'élégantes et diffi-
ciles recherches, dont l'idée première appartient à Galilée, avaient commencé, parmi les géomètres contemporains, une célébrité qui devait s'accroître. La politesse de l'esprit était en honneur à Port-Royal; on s'y piquait de science presque autant que de vertu.
Heureux de voir l'éminence du talent et la puissance d'invention, associées aux ardeurs de la foi, et oubliant que la gloire corrompt toutes les vertus, on proposa à l'émulation des savants la solution de ces difficiles problèmes, en promettant au vainqueur un prix de quarante pistoles.
Vingt pistoles furent, de plus, réservées à celui qui aurait le plus approché. Les savants alors aimaient ce genre de luttes.
Le défi, quoique anonyme, émut le monde mathématique; les plus illustres géomètres envoyèrent des essais : deux seulement concoururent, sans mériter le prix.
Une complaisance trop grande pour ses propres ouvrages était, aux yeux de Pascal, le plus dangereux des pièges tendus à Torgueil.
« Ne pensez-vous pas — dit dans les Provm-
ciales, le Père jésuite chargé de révéler naïvement les décisions qu'on veut flétrir — ne pensez-vous pas que la bonne opinion de soimême et la complaisance qu'on a pour ses ouvrages est un péché des plus dangereux? YA ne seriez-vous pas bien surpris si je vous fais voir qu'encore même que cette bonne opinion soit sans fondement , c'est si peu un péché des plus dangereux que c'est au contraire un donde Dieu?
» — Est-il possible, mon Père?
» — Oui, dil-il, et c'est ce que nous a appris notre grand-père Garasse, dans son livre français intitulé : Somme des vérités capitales de la religion :
« C'est un effet, dit-il, de la justice divine, » quetouttravail honnête soit récompensé ou de » louange ou de satisfaction... Quand les bons » esprits font un ouvrage excellent, ils sont jus- » tement récompensés par les louanges publir> ques, mais quand un pauvre esprit travaille ') beaucoup pour ne rien faire qui vaille, <'t qu'il » ne peut ainsi obtenir des louanges publiques, » ;ilin que .'-on travail no demeure pas sans » récompense, Dicti lui en donne une satisfac-
» lion personnelle, qu'on ne peut lui envier » sans une injustice plus que barbare. C'est ainsi » que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles » de la satisfaction de leur chant. »
» — Voilà, lui dis-je, de belles décisions en faveur de la vanité. »
Le prix ne fut pas décerné. La décision était juste , mais sévèrement motivée . L'un des concurrents, Wallis, géomètre illustre, osa réclamer. Pascal appliqua sa maxime : « S'il se vante, je l'abaisse », il répondit par de cruels sarcasmes.
Pascal, dans la polémique, est dur et querelleur. Il se tient volontiers à l'écart, mais quand il entre en lice, il devient sans mesure et terrible.
Le miracle de la Sainte-Épine vint redoubler le zèle de Pascal :
« Ce miracle, dit Arnauld d'Andilly, le frère du grand Arnauld, était comme la voix du ciel par laquelle Dieu se déclarait en faveur de l'innocence de ces bonnes religieuses. Il consola leurs âmes et étonna leurs ennemis. »
Jacqueline écrit à sa sœur le 25 mars 165G :
<( Voilà une bonne nouvelle... mais j'en ai encore une autre qui n'est pas en effet meilleure, mais elle est plus étonnante. »
La première nouvelle, qu'on appellerait volontiers la meilleure, est la première et bonne communion de Jacqueline Perler, la plus jeune des filles de Gilberle; la seconde, qui ne semble pas meilleure à la piété de la sœur Sainte- Euphémie, est la guérison de son autre nièce, atteinte d'un mal horrible et regardé jusque-là comme incurable.
Jacqueline ne pouvait pas plus se déprendre de la poésie que Biaise des mathématiques.
Pendant sa retraite à Clermont, dans la maison de sa sœur Gilberte, elle aimait à tourner vers les sujets religieux ses inspirations poétiques, quoique la mère Angélique lui conseillât de renoncer à ce talent tlont Dieu ne lui demanderait pas compte. Le miracle de la Sainte-Épine semblait une avance à sa muse.
La pièce qu'elle hii dicta est la plus longue et la plus faible de ses compositions.
On y lit :
Une enflure apparente, à l'entour de son œil Commençant au-dessous, atteignit la paupière Et son âpre douleur s'opposant au sommeil La laissait sans dormir, presque la nuit entière. Que si, pour lui donner quelque soulagement. On pressait la tumeur quelque peu seulement Il sortait trois ruisseaux de cette source impure Le visage en dehors se trouvait tout gâté Et même le dedans en était infecté Ce mal, en l'os pourri .s'étant fait ouverture.
Ni le temps ni les conseils de Corneille, n'ont grandi le talent précoce de la petite Jacqueline.
La première édition des Provinciales sous forme de livre, celle de 1657, imprimée à Cologne, est précédée d'un rondeau supprimé dans les éditions modernes. On n'en a jamais dit l'auteur. Pourquoi ne serait-il pas de Jacqueline? L'hypothèse est plausible. Les vers sont dignes d'elle :
Retirez-vous péchés, l'adresse sans seconde De la troupe fameuse, en escobards féconde. Nous laisse vos douceurs sans le mortel venin ; On les goûte sans crime et ce nouveau chemin Mène sans peine au Ciel dans une paix profonde. L'Enfer 3' perd ses droits et, si le diable en gronde, On n'aura qu'à lui dire : Allez, esprit immonde De par Bauny, Sanchez, Castro Gans, Tambourin Retirez-vous !
Mais ô Pères flatteurs, sot qui sur vous se fonde Car l'auteur inconnu qui, par lettres, vous fronde De votre politique a découvert la fin On en est revenu ; cherchez un nouveau monde Jletirez-vous !
Le miracle à Port -Royal n'était mis en doute par personne. Chacun le commentait à sa manière : les uns s'en glorifiaient, les autres y puisaient un motif de résignation. M. de Sacy disait ingénieusement.
« C'est une épine qui a fait ce miracle, ce qui nous apprend que nous ne devons point murmurer de tout ce qui pourra nous arriver, quoique ceux qui nous déchirent n'aient ni droit ni autorité légitime pour le faire. S'il plaisait à Dieu de nous apprendre à bien souffrir par ce miracle, je croirais que nous serions plus heureux que s'il nous délivrait de toutes nos persécutions. »
De nombreux et irréprochables témoins ont répété avec la ferveur des saints : Quod vidimus tentamitr.
La guérison de Marguerite Perier est incontestable. Est-elle miraculeuse? Cela, pour Pascal, ne faisait aucun doute. Guy Patin, peu
curieux des détails d'un miracle , refuse sa confiance aux confrères qui l'attestent :
« Ceux du Port-Royal ont ici fait publier un miracle qui est arrivé en leur maison, d'une fille de onze ans qui était là dedans pensionnaire, laquelle a été guérie d'une fistule lacrimale. Quatre de nos médecins y ont signé, savoir le bonhomme Bouvard, Hamon, leur médecin, et les deux gazettiers; ils attribuent le miracle à un reliquaire, dans lequel il y a une partie de l'épine qui était à la couronne de Notre-Seigneur, qui a été appliquée sur son œil. Je pense que vous savez bien que ces genslà qu'on appelle de Port-Royal , tant des champs que de la ville, sont ceux que l'on appelle autrement des jansénistes, les chers et précieux ennemis des loyolistes, lesquels, voyant que ce miracle leur faisait ombre, ont écrit, pour s'y opposer, un Rabat-joie du mirade nouveau de Port-Royal, où il est dit qu'ils n'ont rien fait qui vaille; mais surtout, je m'étonne comment ils n'ont rien dit contre les approbateurs du miracle, qui non carent suis nervis. Le bonhomme Bouvard est si vieux que,
parum abest a delirio sc7uli. Hamon est le médecin ordinaire et domestique de Port-Royaldes-Champs, ideoque recusandus tanquam stispectus; les deux autres ne valurent jamais rien, et même l'aîné des deux est le médecin ordinaire de Port-Royal de Paris qui est dans le faubourg royal Saint-Jacques. Imo ne quid déesse videatur ad insaniam seciili, il y a cinq chirurgiens-barbiers qui ont signé le miracle. Ne voilà-t-il pas des gens bien capables d'attester dû ce qui peut arriver supra vires naturse'i Des laquais revêtus et bottés, et qui n'ont jamais étudié! Quelques-uns m'en ont demandé mon avis. J'ai répondu que c'était un miracle que Dieu avait permis d'être fait au Port-Royal, pour consoler les pauvres bonnes gens, qu'on appelle des jansénistes, qui ont été depuis trois ans persécutés par le pape, les jésuites, la Sorbonne, et de la plupart des députés du clergé, ut faverent Loyolitis; et aussi pour abaisser l'orgueil des jésuites, qui sont fort insolents et impudents, à cause de quelque crédit qu'ils ont à la cour. »
Tandis que les murs de Port-Royal retentis-
saient de cantiques d'actions de grâces, Pascal se crut appelé à louer Dieu à sa manière. C'est au miracle de la Sainte-Épine qu'il fait dans sa lettre XVI une allusion rapide, comprise alors de ses cent mille lecteurs et qui doit être soulignée aujourd'hui.
Il s'écrie dans un élan d'éloquence émue :
« Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour vous ouïr ni de bouche pour vous répondre. Mais Jésus-Christ, en qui elles sont cachées pour ne paraître qu'un jour avec lui, vous écoute et répond pour elles. On l'entend aujourd'hui cette voix sainte et terrible, qui étonne la nature et qui console l'Église, et je crains, mes Pères, que ceux qui endurcissent leurs cœurs et qui refusent avec opiniâtreté de l'ouïr quand il parle en Dieu, ne soient forcés de l'ouïr avec effroi, quand il parlera en juge. »
Pascal voulut faire plus encore. Soutenu par la reconnaissance d'une faveur si marquée, il se souvint que Dieu ordonne le travail et que l'oisiveté est un désordre. Pascal résolut de consacrer ce qui lui restait de forces, non à
éclairer les aveugles, mais à sonner le tocsin d'alarme pour rappeler ceux qui s'égarent, et les soumettre en les effrayant. Telle est l'origine des fragments tant admirés sous le nom de : Pensées de Pascal.
Le temps est court, a dit Tapôtre, l'œuvre est restée interrompue, la mort a arrêté brusquement les inspirations du grand esprit, qui, sur toutes choses, laissait rayonner son âme. Les yeux toujours tournés vers la misère de riiomme et gémissant sur l'irréparable chute, cherchant à disposer la volonté beaucoup plus qu'à convaincre l'esprit, Pascal croit enseigner la seule voie du salut. Si, constant dans sa foi, il n'a pas connu les tourments du doute, les étreintes de la souffrance morale l'ont torturé sans relâche. Son esprit éperdu tremble devant l'éternité. Rien ne l'assurait du salut. Dieu ne doit rien aux hommes et ne peut rien leur devoir. Pour la race d'Adam, éternellement condamnée , sa sévérité est justice.
Il ressemble, dans ses aspirations désespérées, à un plaideur qui, croyant sa cause
bonne, mais incertain pourtant et inquiet, attend avec anxiété, et voudrait liàter à tout prix le jugement que pourtant il redoute.
Lorsque Pascal écrivait d'une main mourante :
« Un homme dans un cachot et sachant que son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, cette heure suffirait, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer; il est contre nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si l'arrêt est donné, mais à jouer au piquet. »
Cet homme, c'est Pascal lui-même : le cachot qui l'enferme et qu'il ne peut briser, la comparaison lui est familière, c'est l'univers.
Les lecteurs du xvif siècle étaient familiers de longue date avec le problème de la grâce. Il faut en instruire ceux d'aujourd'hui. La destinée humaine et les conséquences du péché originel sont le terrain, sinon le sujet, de la lutte racontée au début des Lettres provinciales dans un style qu'Aristote approuve sous le nom d'Eutrapélie et que condamne saint Paul.
Le mot Eutrapélie a disparu de nos dictionnaires; celui de Trévoux le définit ainsi :
Eutrapélie. — Manières gaies, agréables, ingénieuses, affables; façon d'agir plaisante.
facétieuse, qui plaît. Le mot ne se dit guère qu'entre savants. II est grec.
Ce mot grec qui reste français définit mieux qu'aucun autre le style des Lettres proinnciales. Pascal use du droit de faire rire en traitant des sujets sérieux. A ceux qui trouvent en telle matière la plaisanterie hors de sa place, il répond :
« En vérité, mes Pères, il y a bien de la différence entre rire de la religion et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ce serait une impiété de manquer de respect pour les vérités que l'esprit de Dieu a révélées, mais ce serait une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l'esprit de l'homme leur oppose. Car, mes Pères , puisque vous m'obligez d'entrer en ce discours, je vous prie de considérer, que comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les crimes qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine, parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion : une beauté divine, qui les rend aimables, et une sainte majesté, qui les rend vénérables; et qu'il y a aussi deux choses
dans les erreurs : l'impiété, qui les rend horribles, et rirnpertinence, qui les rend ridicules; c'est pourquoi, comme les saints ont toujours eu pour la vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte, et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte, qui en est le principe, et Tamour, qui en est la fin, les saints ont aussi pour l'erreur deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s'emploie également à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur folie. »
L'ironie chez Pascal est une arme terrible qu'il manie en grand maître.
« Ne prétendez donc pas , mes Pères , ajoute-t-il, de faire croire au monde que ce soit une chose indigne d'un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie, puisqu'il est aisé de faire connaître à ceux qui ne le sauraient pas que cette pratique est juste, qu'elle est commune aux Pères de l'Église, et qu'elle est autorisée par l'Écriture, par l'exemple des plus grands saints, et de Dieu même, car ne
voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-là même qu'à l'heure de la mort, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée à la vengeance et à la fureur qui les condamnera à des supplices éternels. In uiteritu vestro ridebo et subsanabo. Et les saints, agissant dans le même esprit, en useront de même, puisque, selon David, quand ils verront la punition des méchants, ils en trembleront et en riront en même temps. Videbimtjusti et timebimt et super eum ridebunt; et Job en parle de même : Innocens subsanabit eos. Vous, voyez, mes Pères, dit-il pour conclure, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les homaics de leurs égarements et quelle est alors une action de justice. »
Pascal, on le comprend, n'a commis, au
début de la polémique, ni la maladresse de se
défendre ni celle de montrer ses armes avant
le combat.
Le vrai comique est sérieux ou feint de
rêtre.
Voltaire a pu dire :
... Vous avez bien la mine
D'aller un jour échauffer la cuisine
De Lucifer, et moi prédestiné
Je rirai bien quand vous serez damné,
Pascal doit à ses adversaires plus de charité; mais, puisque Dieu lui-même a dit :
In intcritu vcsti'O ridebo et subsanabo,
rironie lui paraît permise.
Un homme du monde, dans les quatre premières lettres, s'informe avec curiosité de ces questions que tout le monde avait alors désir et cro3'ait avoir, pour son salut, intérêt à comprendre. 11 consulte des docteurs d'opinions diverses, et rapporte leurs réponses avec tant de naïveté et de clarté, que sans devenir grand clerc, on prend plaisir à ces matières graves et profondes.
En le lisant on croit tout facile; car, si Pascal excelle à mettre les nuances en lumière, il n'est pas moins habile à cacher les ombres. Pour les théologiens, l'argumentation est simplifiée; les textes font preuve : un mot d'Ézéchiel, un verset de saint Paul, une maxime de
saint Augustin, un syllogisme de saint Thomas, une décision du concile de Trente, sont proposés comme des vérités, interprétés quelquefois avec hardiesse, toujours acceptés avec respect. Pour imposer la certitude entière des propositions les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les montrer dans les livres sacrés. II est bien rare qu'une opinion ne puisse s'appuyer sur une ligne de l'Écriture; sur deux ou trois mots, quelquefois, détachés de la phrase qui les contient.
Un pamphlétaire a emprunté à saint Paul cette épigraphe, très bien choisie, mais peu charitable : Increpa ilios duré. Pascal y ajoute : Jocosè.
Le rôle de la grâce, intelligible dans Pelage, qui le réduit à rien, obscur dans saint Augustin, le plus grand des Pères, qui prétend en marquer les limites, embrouillé de siècle en siècle par les commentateurs, outré enfin par la Réforme, tourmenta pendant vingt ans la pensée de Jansénius. Sans mêler, volontairement au moins, à riiumilité d'un disciple, la superbe périlleuse d'un censeur, le docteur de Louvain, persuadé que, faute d'entendre saint
Augustin, tous les scholastiques avaient erré sur la grâce, donna pieusement à son livre, en l'honneur du plus savant des saints, le titre à'Augustinus, devenu célèbre.
VAugustinus, publié en 1640, deux ans après la mort de l'auteur, devait être dédié au pape Urbain VIII.
Jansénius avait dit sur son lit, de mort :
« Je crois qu'on pourrait difficilement changer quelque chose à mon ouvrage. Que si, pourtant, le saint-siège y voulait quelque changement, je suis un fils obéissant et soumis. »
Le livre, malgré cette déclaration, fut imprimé en secret et à la hâte. Une seconde édition parut en 1641 et une troisième à Rouen en 1643.
Le succès fut très grand, mais aussi la résistance. On discutait en chaire les principes, voisins, suivant plus d'un docteur, de ceux de Calvin et par conséquent dignes du bûcher.
VAugustinus fut d'abord condamné, par une bulle d'Urbain VIII, le 6 mars 1641, comme
renouvelant plusieurs propositions de Baius, condamnées par Pie V en 1567.
LWugiistinus fut dénoncé en 1644 par l'Université de Paris comme suspect d'hérésie, et, après un long et minutieux examen, la cour de Rome en interdit la lecture en y condamnant cinq propositions, dès lors mémorables, plus connues cependant par leur nombre que par leur sens véi-itable, sur lequel on n'est pas d'accord.
Les disciples de Jansénius , zélés pour sa mémoire, soulevèrent plusieurs questions. Les cinq propositions sont-elles dans Jansénius? Quand Jansénius annonce simplement l'analyse et le développement des doctrines de saint Augustin, en use-t-il de bonne foi et sans se méprendre lui-même? Quelle que soit enfin leur origine, les propositions sont-elles hérétiques et condamnables? Telles sont les questions, rlo fait et de droit, devenues si célèbres.
La sentence régulière de l'Eglise tranche la question de droit. Les propositions sont fausses, téméraires, scandaleuses, impies, blaspliémaloires, injurieuses ù Dieu et dérogeant à sa bonté.
Sur la question de fait, sans vouloir contester contre les saints, ni se commettre avec les conciles, Arnauld déclarait avoir lu exactement le livre de Jansénius sans y avoir trouvé les propositions condamnées. Il ajoutait, non sans déguiser un peu ses véritables sentiments , qu'il les condamnait en quelque lieu qu'elles se rencontrassent , et dans le livre de Jansénius, si elles y sont. Si elles y sont! le doute est injurieux pour le saintsiège qui les y a vues. On invitait la Sorbonne à condamner cette témérité. Le projet, quoi qu'en dise Pascal, n'était ni extraordinaire ni hors d'exemple.
Il nous suffira, pour définir le terrain, de donner ici la première des propositions si bien cachées. C'est la seule dont Pascal ait parlé.
« Quelques commandements sont impossibles aux justes malgré les efforts de leur volonté, avec les forces dont ils disposent présentement, s'ils n'ont pas la grâce qui les leur rend possibles. »
Cette première proposition se ht, in terminis, dans le livre de Jansénius. La question de fait, pour elle, ne devrait pas exister.
Elle existe pourtant.
Je lis dans un pamphlet publié en 1644 :
« De toutes les cinq propositions, il n'y a que la première seule, dont les termes soient de M. d'Ypre, et néanmoins il n'est pas moins vray d'elle que de toutes les autres, qu'elle n'est point de M. d'Ypre; parce que ces termes, séparés et détachés de tout ce qui les précède et les suit dans le livre de ce prélat, font une proposition toute différente de celle que ces mômes termes font dans son livre. )>
Sur celle-là même, par conséquent, on ne réussissait pas à s'entendre.
<c Si la curiosité me prenait, dit Pascal, de savoir si les propositions sont dans Jansénius, son livre n'est ni si gros ni si rare que je ne puisse le lire en entier pour m'en éclaircir sans en consulter la Sorbonne. »
NI si rare, ni si gros! Pascal ne l'a pas lu. Mille pages à deux colonnes, de soixantequinze lignes cjjacune, formeraient vingt volumes aujourd'hui. Pascal aurait pu hre le
livre de Jansénius , personne n'en saurait douter, mais il est certain qu'il ne Ta pas fait.
« Si je ne craignais, dit-il, d'être téméraire, je crois que je suivrais l'avis de la plupart des gens que je vois, qui, ayant jusqu'ici cru sur la foi publique que ces propositions sont dans Jansénius , commencent à se défier du contraire par le refus bizarre qu'on fait de les montrer qui est tel, que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y avoir vues. »
Le refus de montrer dans VAicgnstinus quatre des cinq propositions condamnées n'est bizarre qu'en apparence. Leur esprit imprègne tous les chapitres sans qu'on puisse les rencontrer dans aucune phrase.
Louis XIV, mécontent du trouble de l'Église, irrité par l'agitation des esprits, inquiété par des rumeurs de grande conséquence pour la religion, voulut, plusieurs années après, se renseigner sur la question de fait, toujours discutée.
Croyant, lui aussi, la chose très facile, sans s'informer de la grosseur du livre de Jan-
sénius, ni de la compétence du comte de Grammont, il lui ordonna de le lire. La faveur était grande. Le comte s'inclina, reconnaissant et joyeux; il feuilleta probablement VAugustinus et, déclara quelques jours après, que si les propositions s'y trouvent, elles y sont incognito. Le mot fit fortune; mais son auteur, dès lors, avec raison sans doute, fut soupçonné de jansénisme.
Bossuet savait mieux lire et mieux chercher :
« Je crois, que les propositions sont dans Jansénius et qu'elles sont Fàme de son livre. Tout ce qu'on a dit de contraire me paraît une pure chicanerie. »
Fénelon est plus affirmatif encore :
« La prétendue question de fait est une illusion grossière et odieuse. Personne ne dispute réellement pour savoir quel est le vrai sens du texte de Jansénius. Jamais texte ne fut si clair, si développé, si incapable de souffrir aucun équivoque. Le même système saute aux yeux, et se trouve inculqué presque à chaque page. Il
ne s'agit que du point de droit; savoir si ce système, plus clair dans le livre que les rayons du soleil en plein midi, et que les deux côtés y reconnaissent également, est la céleste doctrine de saint Augustin, comme vous le criez, ou une doctrine hérétique, comme les constitutions le déclarent. »
Les disputes cependant , sur le fait aussi bien que sur le droit, se prolongèrent pendant plus d'un siècle. On ordonnait, au nom de l'obéissance, de croire à la présence des propositions dans Jansénius. C'était reculer la difficulté, car on disputait alors sur le degré de croyance exigé. L'archevêque de Paris déclarait, pour ôter tout scrupule, qu'il n'exigeait pas à cet égard une foi divine; il permettait de croire les faits affirmés par l'Église, quoiqu'ils soient publiés dans les mêmes chaires, avec moins de certitude que les vérités catholiques. L'intention était bonne, mais la concession était bien faite pour embrouiller la question, et rendre les controverses plus subtiles.
Nous n'espérons pas résoudre la question de
fait; essayons seulement, la tâche est difficile, de marquer le centre et le nœud du dissentiment sur le fond.
Pierre est croyant, il aspire au paradis; s'il en est autrement, il sera damné : nous n'avons pas à nous occuper de lui. Il traverse un jardin, il voudrait y cueillir les fleurs qu'il trouve si belles à la vue, sroùter à ces fruits qu'il devine si doux au goût; il n'ignore pas que Dieu défend le vol. Deux influences se combattent dans son àme. Que faut-il penser de cette lutte? Le jardin, c'est le monde; les fleurs, tout ce qui nous plaît; le fruit défendu, tout ce que nous aimons.
La question est grave; elle porte sur la part qu'un doit faire à la liberté de l'homme et à la prescience de Dieu. Les théologiens les moins subtils et les moins profonds, les plus raisonnables peut-être, disent : Pierre, comme Hercule autrefois, peut prendre le bon ou le mauvais parti. Dieu le jugera d'après ses actes. Celui qui suit cette idée si simple est pélagien et hérétique. Il oublie cpril a été dit : « J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaii. » Il enlève, aux justes qui tombent, la grâce sans laquelle on
ne peut rien, brave l'anathème de vingt conciles, anéantit la grâce de Jésus-Christ et détruit la morale de l'Évangile pour rétablir celle du paganisme. Les conséquences ne vont pas moins loin, selon Jansénius.
« On a remarqué, dit Jansénius, dans sa brillante préface traduite par Sainte-Beuve, et c'est le caractère singulier et propre de cette hérésie, qu'il existe une telle connexion entre toutes les erreurs du pélagianisme, que, si on épargne une seule des plus minces fibres et des plus extrêmes, et perceptibles à peine aux yeux de l.ynx, une seule petite racine d'un seul dogme, bientôt toute la masse de cette erreur serpente, toute la souche avec la forêt de rameaux empestés reparaît et s'élance; de sorte que, si vous donnez un brin à Pelage, il faut tout donner; que si, trompé par le fard de l'erreur, par le prestige des mots, vous réchauffez dans votre sein ce serpent mort et lui rendez une seule palpitation, à l'instant, bon gré mal gré, et enlacé que vous êtes, il faut venir à éteindre toute la vraie grâce, à tuer la vraie piété, à supprimer le péché originel, à évincer le scan-
dale de la croix, à rejeter Christ lui-même, à dresser enfin, dans toute sa hauteur, le trône diabolique de la superbe humaine : bon gré, mal gré, il le faut. »
Quelques théologiens, pour fuir une doctrine si dangereuse, se sont jetés à Textrémité opposée.
La grâce, nécessaire au salut, n'est pas donnée suivant les mérites. Dieu, qui n'a choisi les Israélites ni pour leur nombre ni pour leurs mérites, ne choisit pas aujourd'hui ses élus parce qu'il les trouve innocents, il les fait innocents parce qu'il les a choisis, et sa justice ne trouve rien à récompenser que ce qu'a voulu sa miséricorde. Dieu est l'unique moteur. Nous avons perdu comme Adam tout empire sur nos appétits et, dans l'état de nature déchue où nous sommes tous, la concupiscence, si Dieu ne nous donne une grâce spéciale, nous entraîne au mal comme par force.^
Cette doctrine excessive, en faisant de Dieu l'auteur du péché, entraîne la négation de toute morale. Prétexte pour les uns d'une dangereuse confiance, elle ruine chez les autres
l'espérance du salut. Les deux principes sont contradictoires ; Bossuet , qui cependant les tient tous deux pour vrais, renonce dans un très beau langage, à l'espoir de les concilier.
« Il ne faut jamais abandonner les vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne quand on veut les concilier; il faut au contraire, pour ainsi parler, tenir fortement les deux bouts de la chaîne quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue. »
Pascal a dit avant lui :
^^ <( La grâce sera toujours dans le monde et aussi la nature; de sorte qu'elle est en quelque sorte naturelle, et ainsi, toujours il y aura des pélagiens et toujours des catholiques, et toujours combat, parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.
Deux forces sont en présence : la tentation du mal et le désir du bien. Jansénius les nomme deux délectations.
Quelque nom qu'on leur donne, la plus forte l'emportera; tout le monde en tombera d'accord avec saint Augustin.
Qui réglera les deux forces?
Si Dieu se réserve la décision, s'il donne le vouloir et le faire, et que, de toute éternité, sa prescience lui fasse connaître l'issue delà lutte, aucune part n'est laissée au libre arbitre. La doctrine est celle de Luther outrée par Calvin; on a accusé les jansénistes, qui s'en défendent, d'en accepter le principe.
Si l'homme est libre, au contraire, si, maître de ses actions et de sa volonté, il dispose à sa guise de la résistance pour l'égaler à la tentation. Dieu n'intervient que pour juger. La grâce n'existe pas. C'est la doctrine stoïcienne, c'est aussi celle de Pelage, qui n'en disconvient pas.
On peut à ce système absolu, apporter des adoucissements. La prière et les élans vers Dieu rendent la victoire indécise. Les uns demandent à être délivrés de la tentation et elle est allégée pour eux. Ils se renouvellent dans l'amour de Dieu et implorent des forces, (jui ne leur si.mt pas refusi-es. La lutte n'est pas
évitée; le triomphe est toujours pour la plus forte des deux délectations, mais l'homme peut, à son gré, la diminuer ou Faccroître. La grâce intervient. Est-elle donnée à tous? est-elle suffisante? quelles sont les limites de son efficacité? quelles occasions la font naître? quels mérites l'accroissent? quelles négligences la diminuent? Ces inépuisables sujets de dispute ont ému de grands personnages; Pascal en égayé le lecteur de ses premières Lettres, sans se donner la tâche périlleuse de l'instruire.
L'observation de Fàme humaine, j'oserai le dire au risque de proférer une hérésie, aurait pu rendre évidente la première des propositions de Jansénius : Quelques commandements sont impossibles aux justes.
Il est à peine croyable qu'on l'ait si souvent discutée sans la préciser. La distinction entre les commandements éclaircit tout. Le commandement : Vous ne déroberez point ! n'est impossible à aucun juste. La raison en est simple; celui qui y manque n'est pas juste.
Vous ne porterez pas de faux témoignage! est un commandement de même sorte. Celui dont cette prescription surpasse les forces mérite le mépris.
Lorsque le Décalogue dit au contraire :
Vous ne désirerez point la maison de votre prochain, vous ne désirerez point sa femme, ni son bœuf, ni son àne, ni aucune de toutes les choses qui lui appartiennent! II ne saurait suffire pour obéir à la loi, de s'éloigner en détournant les yeux. Il est dit : Vous ne désirerez pas! Le précepte est difficile. La rébellion qu'Adam n'a pu réduire est héréditaire, punition, suivant Jansénius, et vice d'origine; vérité constatée, au moins, par l'expérience universelle.
Le stoïcien savait, quelle que fût la passion contraire, accomplir un acte prescrit, s'abstenir de celui que la vertu défend. Ces conditions, dans l'antiquité, étaient requises pour faire un sage. L'ostentation aidait à la vertu. Nous ne valons , aujourd'hui , ni beaucoup mieux ni beaucoup moins. Mais qui pourra, pour maîtriser ses désirs, imposer silence à ses pensées?
Biaise fait plus que son devoir, prend de l'argent au change pour secourir les pauvres, se ruine en aumônes, devient pauvre luimême... pauvre d'esprit non pas! Si la charité n'est pas dans son cœur, si, loin d'aimer cordialement son prochain, il le méprise comme lui-même, si, tenant la joie pour une erreur, il s'afflige et gémit sur ceux qui se réjouissent, il dépasse la lettre sans atteindre l'esprit. La perfection lui est impossible. On peut mériter l'enfer faute de charité aussi bien que faute de justice. La grâce accordée à tous ceux qui la demandent est celle de bien faire; celle de bien penser est surnaturelle.
Guillaume est gravement malade; on perd tout espoir. Son neveu Pierre est son héritier, il se réjouit, en a honte, mais n'y peut rien. Le médecin ordonne une potion , dernière chance de salut. Pierre fait seller son meilleur cheval, court à la ville voisine, rapporte la potion, sauve la vie de son oncle, et ne réussit pas à s'en consoler. Il a pu sans cesser d'être un juste, caresser, dans le secret de son âme, la pensée de la fortune attendue, sourire aux projets qui remplissaient son
esprit; mais s'il hésite, s'il ralentit son allure, ce n'est pas la grâce qui lui manque, c'est la justice.
On entend le tocsin! Jacques se précipite, trouve une maison en flammes, prend le commandement; ingénieux et intrépide, héroïque même au moment critique, il prévient un désastre sans lui certain : On l'admire, on le vante, la reconnaissance est unanime.
Quelques accidents semblables accroîtraient sa popularité, et serviraient ses ambitions; il n'ose les espérer, mais il les désire, naturellement, se dit-il. Il aspire à risquer sa vie, et voudrait bien, pour en avoir l'occasion, voir de nouveau celle des autres en danger. Jacques est, en outre, peintre, romancier et poète; il revient charmé du spectacle qu'il a vu; un homme devant lui s'est tordu dans les flammes; belle source d'inspiration ! La journée est bonne ; il a déployé son énergie, fait preuve de courage, montré ses talents, il s'est amusé.
Jacques n'est pas même un juste auquel la grâce a manqué. Le commandement d'aimer son prochain comme hii-nièmc lui est impos-
sible, il n'aime que lui. Il est de ceux que saint Paul appelle airains sonnants et cymbales retentissantes.
Jansénius ne croit pas à son salut.
La mère Supérieure vient de mourir. La sœur Ursule, intelligente et instruite, en toute occasion citée comme un modèle, se croit capable de gouverner; elle brigue le premier rang. L'intrigue la fait échouer. Son heureuse rivale, Véronique, est incapable; elle commet faute sur feute; manque de douceur, de charité et de prudence. Le cœur d'Ursule est ulcéré jusqu'au fond; elle ne laisse paraître ni impatience ni tristesse. La joie de voir Véronique se damner la dédommage et la console. Fénelon est son directeur; Ursule lui ouvre son cœur. « Gela est bien laid, lui dit-il, et bien honteux. Votre amour-propre est au désespoir quand, d'un côté vous sentez au dedans de vous une jalousie si vive et si indigne, et quand d'un autre côté vous ne sentez que distraction, que sécheresse, qu'ennui, que dégoût pour Dieu. » Ursule fait effort pour vivre saintement; elle y réussit. Mais la grâce lui manque; le cygne de Cambrai
aura peine à sauver son âme. On peut être vertueux et haïssable. Les hommes ne s'y trompent pas toujours, Dieu ne s'y trompe jamais. Dans les premières Lettres provinciales on admire la clarté. Sans accepter toujours la maxime de Pascal : Les choses valent mieux dans leur source, on sera curieux, peut-être, de lire sur le texte original d'un pamphlet célèbre, avoué par le parti, le sens qu'on donnait à Port-Royal aux interprétations mises en avant pour la première proposition. Sous ce titre :
Distinction abrégée des cinq propositions qui regardent la matière de la grâce, laquelle a esté présentée en latin à Sa Sainteté, par les théologiens qui sont à Rome pour la défense de la doctrine de saint Augustin.
où l'on voit clairement en trois colonnes les divers sens que ces propositions peuvent recevoir. Nous reproduisons la première page sans commentaires. Si peu qu'on ajoute au texte en pareille matière, l'accusation d'avoir mal compris est certaine, celle de mauvaise foi très probable : il est prudent de se taire.